CHAPITRE XIY
INFLUENCE DE L’HABITUDE SUR L’EXERCICE DES ORGANES DES FACULTÉS CEREBRALES.
L’habitude, qui a pour but de modifier les facultés cérébrales, en donnant à leurs organes et plus d’énergie et plus d’activité , ne pouvait être bien comprise qu’après avoir été précédée de l’histoire des facultés fondamentales du système nerveux encéphalique. L’influence de l’habitude sur les individus, les familles et les nations, peut avoir des conséquences si graves, que j’ai cru devoir y consacrer un chapitre tout entier. Mais avant d’entrer plus avant en matière, trois questions se présentent d’abord , dont nous devons donner la solution. l°Que doit-on entendre par habitude? 2° Tous les hommes peuvent-ils être soumis à son influence? B" Doit-on s’attendre à obtenir par l’habitude, les mêmes résultats chez tousles hommes? A la première question nous répondrons, qu’il faut entendre par habitude la répétition facile , d’action des organes : à la seconde question, oui , tous les hommes peuvent être soumis à son influence, mais autant qu’ils ont reçu de la nature des organes assez développés pour être modifiés par l’habitude : cette dernière proposition répond à la troisième question et la résout. Si tous les hommes naissaient avec le même développement d’organes cérébraux, et conséquemment avec la même énergie de facultés , l’éducation prise dans un sens général, et qui n’est qu’une sorte d’habitude , devrait produire sur tous les individus les mêmes résultats. Il suffit pour détruire une manière de voir aussi fausse , d’étudier la conduite ou les actes des enfans d’une même famille, des jeunes gens qui se trouvent réunis dans le même pensionnat. Je suis loin de nier chez les
hommes , l’influence des circonstances extérieures , de l’habitude ou de l’é-
ducation ; elle est immense , mais je nie formellement que d’elles seules dépendent, comme l’ont prétendu quelques philosophes, Helvétius entre autres, la différence qui existe entre les hommes. Des hommes sans la moindre éducation , ont fait des vers admirables, se sont montrés grands calculateurs, grauds peintres , grands mécaniciens , etc. Les circonstances extérieures et l’habitude n’auront jamais d’influence , si elles n’agissent pas sur un individu ayant un développement assez considérable des organes cérébraux; pas plus qu’il ne sera possible de donner à un homme d’un système musculaire faible, une constitution athlétique par des exercices de corps répétés. Qu’une première leçon d’arithmétique soit donnée à deux personnes , l’une possédant le sens du calcul dans un faible degré, l’autre dans un haut degré de développement : la première donnera peu d’attention à ce que le maître lui enseignera, peut-être même ne l’entendra-t-elle pas. L’autre, au contraire, saisira parfaitement ce
qu’elle entendra, et l’exercice du calcul ne sera pour elle qu’un jeu. Cette expérience est absolument celle qui aurait lieu entre deux hommes possédant l’un un système musculaire très-dêveloppé , et l’autre le même système dans un état de faiblesse. Que l’on exerce celle-ci à lever un poids considérable ; quelque effort qu’elle fasse, elle ne pourra jamais y parvenir : l’autre sans avoir jamais essayé , l’enlèvera au contraire avec la plus grande facilité. Ce que je viens de dire de l’enseignement du calcul, est applicable à toutes les choses enseignées dans les écoles : il existe autant de différences de résultats ou de succès, dans chacune d’elles, qu’il existe de dispositions innées, ou d’aptitudes à les saisir.
Ou peut dire d’une manière générale , que si les organes soumis à l’influence de l’habitude, sont trop faiblement développés, quels que soient les efforts des maîtres et la persévérance des élèves , les résultats obtenus seront toujours à peu près insignifians. Le cas où l’habitude et l’éducation peuvent véritablement faire sentir toute leur influence, est celui où plusieurs individus présentent des facultés à peu près égales en forces II existe précisément alors, ce que l’on voit entre deux terres de même qualité , mais dont l’uue est cultivée et l’autre abandonnée à elle-même. Sous l’influence de l’éducation , vous obtiendrez évidemment plus d’exercice des organes , plus de facilité dans leur exécution, comme par la culture vous obtiendrez de meilleures récoltes. Quand Rousseau qui jouait passablement aux échecs dit , qu’il jouerait pendant des milliers de siècles sans avancer d’un cran, il énonce une proposition toute phrènologique , et prouve que l’habitude est toujours renfermée dans les limites du développement des organes. Ce point est trop capital pour que je n’y insiste pas, beaucoup de personnes étant encore imbues de cette fausse idée, qu’il suffit pour exceller dans les sciences et les arts, de s’y livrer avec persévérance. Si , comme elles le soutiennent , il en élait réellement ainsi, on verrait tous les jours des résultats tout autres que ceux qui ont lieu. Combien de gens ont travaillé toute leur vie sur un même sujet, soit dans les arts ou dans les sciences pour arriver à la médiocrité! Tandis que d’autres avec la moitié moins de travail, et quelquefois même dès le commencement , se sont mis au rang des hommes célèbres.
Que ceux-ci se livrent à leur tour à des travaux soutenus, comme ils ont déjà reçu de la nature des dispositions excessivement heureuses , l’habitude viendra les développer, et produira des effets prodigieux. Sous l’influence de l’habitude , l’homme organisé pour le calcul pourra , sans le secours de la plume , résoudre en peu de temps des problèmes qui paraîtraient en demander beaucoup. Si on avait dit à un musicien que l’on pouvait jouer d’une manière ravissante sur un violon pourvu d’une seule corde, il eut probablement considéré comme fou celui qui lui aurait parlé ainsi, cependant Paganini, sous l’influence d’une grande facilité d’exécution et d’une longue habitude, nous l’a fait voir et entendre.
Si un bateleur ou un prestidigitateur se livrait à ses exercices devant uue
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réunion de sauvages, il esl certain qu’ils le prendraient pour un homme extraordinaire, peut-être même pour un être surnaturel. A quoi se réduisent cependant tous ces actes qui paraissent tenir du prodige ? A l’habitude qui facilite l’exercice de tous les organes , de ceux qui servent aux mouvemens, comme de ceux qui président à la vie cérébrale. Que ces organes cessent d’être cultivés, nous cessons de répéter avec la même aisance les actes qui en dépendent ; on devient ce qu’on appelle rouillé. Enfin si le défaut de culture est complet , nous perdons entièrement l’exercice de la faculté. On sait que les acteurs ne parviennent jamais à jouer une pièce avec ensemble qu’après une série de représentations.
L’influence de l’habitude , à organisation égale, se laisse surtout apercevoir entre les hommes de sciences, et ceux qui n’exercent pas, ou très-peu , les facultés réfleclives. C’est là, ce qui explique aussi pourquoi, avec une organisation cérébrale assez heureuse , les idées des hommes exclusivement livrés aux travaux manuels, roulent dans un cercle extrêmement étroit, et lorsque par l’effet de l’âge , l’habitude est devenue , en quelque sorte , une seconde nature, c’est en vain que l’homme prétendrait arriver par le travail , à modifier et cultiver ses facultés, le pli est pris, et toute tentative, du moins pour parvenir à un haut degré , deviendrait infructueuse.
Je vais maintenant passer en revue et successivement, l’histoire de l’influence de l’habitude sur les diverses facultés cérébrales, eu suivant l’ordre de classification que j’ai présenté dans mon tableau. Je ferai précéder mes remarques de quelques observations sur l’influence de l’habitude chez les animaux.
Tous les êtres organisés sont susceptibles d’habitudes , ou de modifications d’action du système nerveux , mais renfermées dans la sphère de l’organisation qu’ils ont reçue en partage. Quelque énergiques et prolongées que soient les circonstances extérieures et l’habitude, elles ne parviendront jamais à donner à un animal les qualités d’un autre, fussent-ils tous les deux de la même classe et de la même espèce. Jamais on ne pourra, par l’éducation, apprendre à un renard ce que l’on apprend à un chien. Jamais chez deux chiens soumis aux mêmes circonstances, quelquefois de la même famille, l’on ne trouvera la même aptitude à l’habitude ou à l’instruction ; mais on pourra parvenir à l’aide de certains moyens , à diminuer l’énergie de quelques organes , et à donner à d’autres une activité d’action à laquelle ils n’auraient jamais pu s’élever, si l’animal avait été abandonné à lui-même. J’ai vu sous le même toit deux animaux qui n’étaient assurément pas destinés par la nature à vivre ensemble ; c’était un chat et un moineau.
Il m’est souvent arrivé de voir le moineau s’approcher doucement du chat tandis qu’il sommeillait , et lui donner plusieurs coups de bec sur le museau. Le chat s’éveillait , agitait ses pattes , mais il était aisé de voir qu’il n’agissait ainsi que dans l’inlenlion d’éloigner le moineau, èt non d’en faire sa proie. Qui donc avait pu changer cet animal au point de le faire agir d’une manière
DE PHRENOLOGIE.
si contraire à ses mœurs? L’habitude : élevé de bonne heure avecle moineau, il avait été vigoureusement châtié lorsqu’il avait voulu s’en emparer, cl l’impression de la douleur était assez présente à sa mémoire pour modifier son penchant naturel à la destruction. C’est l’habitude qui nous explique pourquoi plusieurs animaux sauvages , pris de très-bonne heure et soumis à l’influence répétée de certains actes, ont une action différente de celle qu’ils auraient eue s’ils avaient été abandonnés «à eux-mêmes. On a vu des loups , des tigres, des martes et d’autres animaux sauvages , suivre des personnes qui les avaient, élevés. Plus l’organisation cérébrale des animaux devient compliquée , et plus il existe de moyens de la modifier, et de changer les penchans naturels, tantôt en activant par l’exercice certains organes , d’autres fois en diminuant l’activité des autres par l’inaction. Sous l’influence de ces circonstances , un changement remarquable s’opère dans les habitudes de l’animal : il s’établit une espèce de lutte entre ses propensités naturelles et les habitudes acquises , et celles-ci , comme on le voit fréquemment , peuvent avoir le dessus. A la vue d’une pièce de gibier, le chien qui n’a reçu aucune instruction, se jette dessus avec une ardeur incroyable : sous l’influence de l’éducation et des châtiniens, celte propensité, si forte chez lui, a été tellement modifiée que l’animal peut la surmonter.
On ne saurait croire jusqu’à quel point on peut à l’aide de l’habitude , modifier les actes naturels des animaux. Qui n’a pas été témoin de l’adresse de certains singes , des actes intellectuels de^ chiens et des oiseaux. Tous les jours, et par l’influence de l’habitude, nous accoutumons les chiens, les mules, etc., à obéir à nos ordres, et à servir à une foule d’usages.
Là, comme chez l’homme, les premières tentatives sont difficiles et pénibles ; mais avec le temps les actes s’opèrent avec facilité et finissent même , s’ils sont prolongés , par devenir une espèce de routine. C’est ce que l’on voit surtout dans ces évolutions opérées par les corps d’armée , où hommes et bêtes finissent par agir avec un ensemble et une précision qui ressemblent à des mouvemens purement instinctifs, bien qu’ils soient le fruit d’une longue èduca-* lion ou habitude. Plus celle-ci est soutenue, et plus l’animal se sent naturellement entraîné à lui obéir. Un curé qui avait acheté un cheval ayant appartenu à un régiment de cuirassiers , passa un jour près de deux escadrons de eavalerie occupés à la manœuvre : au son de la trompette , toutes les vieilles habitudes se réveillèrent dans* le cerveau de l’animal , qui courut au grand galop se ranger dans les rangs des soldats.
On peut dire d’une manière générale que les facultés de conservation l’emportent chez tous les animaux , et même chez l’homme, sur les facultés intellectuelles et les sentimens. Je m’étendrai un peu sur ce sujet , à cause de son extrême importance et afin de ne pas y revenir lorsqu il sera question d’appliquer la phrénologie à leducalion. Bien comprise et bien appliquée , cette partie de la phrénologie explique comment , par la direction imprimée aux facultés désignées sous le nom de sentimens supérieurs, une nation peut
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s’élever au plus haut degré de bonheur, comme elle peut succomber sous le poids de la superstition ou du plus affreux despotisme. Voulons-nous avoir une idée de l’influence de l’habitude sur une nation tout entière, jetons les yeux sur l’Espagne. N’est-ce pas un spectacle curieux de voir, au milieu du mouvement actuel de civilisation européenne , une des plus belles nations courbée sous le joug de la superstition, négligeant les sciences et les arts qui sont la richesse et la prospérité des nations? Cependant L’Espagnol possède de brillantes qualités : il est actif, entreprenant, courageux et intelligent. Que l’on ne vienne pas me dire que la cause de l’état d’engourdissement où se trouve plongée cette nation soit la suite du climat. En Portugal , où la température est plus élevée qu’en Espagne, l’instruction est généralement plus répandue; on s’y livre avec plus de soin à tout ce qui peut améliorer le pays et l’intelligence de ses habitons. Comment se fait-il donc qu’avec la beauté de son climat , la richesse de son sol , sa nombreuse population , et l’ètendue de son territoire qui produit de tout en abondance , l’Espagne soit si en arrière de la civilisation ? Prenez-vous-en à l’habitude d’une dévotion mal entendue, et au despotisme qui font de l’homme une machine passive et leplongent dans l’abrutissement. Des milliers d’individus qui auraient rendu d’immenses services aux sciences et aux arts, vont ensevelir dans un cloître, au détriment de leur patrie, les belles facultés qu’ils avaient reçues de la nature.
Voulons-nous un autre exemple de l’influence de l’habitude sur tout un people, jetons les yeux sur le vaste empire de la Chine. Quelles que soient les révolutions qui aient eu lieu dans la dynastie de leurs rois , comme la base de gouvernement est toujours la même, les Chinois de nos jours sont encore les mêmes qu’à l’époque la plus reculée. Leurs arts, leurs sciences roulent toujours dans le même cercle, leurs manières, leurs pratiques sont constantes et uniformes : ce sont de vraies bêtes d’habitude , façonnées par la main du despotisme. C’étaient de profonds observateurs, ces hommes qui cherchèrent à subjuguer les masses , en leur inculquanlhde bonne heure des idées ou des principes dont l’habitude devenait un besoin. Seulement ils se trompèrent en persistant dans la même routine , lorsque l’instruction plus répandue demandait d’autres habitudes. Depuis la révolution de 93 , et sous le gouvernement de Napoléon , l’éducation , mieux entehdue et plus répandue en France , fit contracter à la masse delà nouvelle génération d’autres habitudes de science et de réflexion. Les effets s’en manifestèrent surtout dans les sciences, par ce vif désir d'instruction qui fut toujours le précurseur de l’affranchissement intellectuel. Il fallait qu’il y eût pendant la restauration une bien grande ignorance des hommes et des choses, pour croire que des pratiques surannées pourraient remplacer des habitudes d’une autre époque. Eu vain s’efforça-telle d’user de toute son influence sur la jeunesse : elle parlait à une nouvelle génération qui avait grandi, et dont les habitudes étaient prises. Le despotisme et l’abrutissement ne sont pas plus praticables en France qu’ils ne le
seraient en Angleterre , et dans les pays où le peuple est instruit et a contracté l’babitude de se livrer aux sciences.
Je ne sais si je m’abuse, mais il me semble que l’art de gouverner les nations devrait avoir pour base la connaissance des facultés dominantes des hommes qui les composent , et le degré de civilisation et d’habitude où ils sont arrivés. Si les institutions ont vieilli, et qu’en dehors d’elles se trouve une masse d’hommes plus avancés par leur science , ou , pour me servir d’une expression triviale , si les élèves sont plus instruits que les maîtres , une lutte ne tardera pas à s’établir, et ceux-là ne manqueront pas de triompher. En thèse générale , lorsqu’un homme a la conscience de sa supériorité sur un autre , l’influence de celui-ci devient nulle. Voyons ce que devient tout homme laborieux et capable d’arriver à une certaine hauteur dans la science, soit par le nombre de ses travaux, son heureuse organisation, et surtout l’habitude de fréquenter des hommes supérieurs; il arrive à un degré de science qui lui rend insupportable la conversation des hommes qui n’ont pas joui des mêmes avantages, il sent qu’il leur est de beaucoup supérieur. Que doit-on penser . alors de la prétention de ces derniers à vouloir l’instruire et le diriger? L’histoire de ces hommes est précisément celle de plusieurs institutions de notre époque. Je suppose , et c’est malheureusement ce qui à encore lieu en France, qu’en présence d’un nombreux auditoire de phrénologistes instruits , un professeur vienne expliquer l’histoire des facultés intellectuelles en plaçant leur siège dans le foie, le cœur ou les entrailles , il est évident qu’il se fera moquer de lui. Qu’un autre professeur , qui n’a fait aucunes expériences phrènologiques, vienne dire en présence de gens qui les ont répétées jusqu’à satiété, que la phrénologie n’a pas plus de fondement que l’astrologie ou la nécromancie, il perdra toute espèce de crédit et n’inspirera aucune confiance. Je vais plus loin : je suppose qu’une personne qui se sera contentée de la lecture des ouvrages de Gall , professe la phrénologie devant ceux qui en ont suivi les progrès, et se trouvent au niveau de cette science , on ne l’ccoulera plus avec intérêt , car il est déjà en arrière.
Comme toute idée neuve , la phrénologie a dù nécessairement éprouver bien des obstacles; mais j’ai la conviction que tous les philosophes et les physiologistes sans prévention s’empresseront d’en être les partisans , lorsqu’ils seront à même de vérifier le nombre immense de faits qui lui servent do base. Mais revenons à l’influence de l’habitude sur les facultés : je commencerai par celle qu’elle a sur les sens.
Il n’est personne qui ne sache combien on peut activer les sens de l’ouïe , de la vue, de l’odorat , du goût, etc. , par un fréquent exercice : ils acquièrent alors une perfection et un degré d’action remarquable, quelquefois même surprenant. On cite l’histoire d’un aveugle qui distinguait à l’odorat si sa fille avait été chaste. On a vu des gourmets reconnaître, par une longue habitude de la dégustation, non-seulement les différentes variétés de vins, mais distinguer encore do quel cru et de quelle année ils étaient. Le loucher acquiert souvent chez les aveugles une finesse incroyaîde.
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Une faculté qui existe chez tous les animaux vertébrés, et la plus précieuse pour leur existence , la conservation , est susceptible d’être puissamment modifiée par l’habitude. Les animaux les plus sauvages, sous l’influence de certaines circonstances, et en évitant avec soin tout ce qui pourrait éveiller l’or- * gane de la conservation , peuvent être apprivoisés. Dans les lieux où les oiseaux ne sont point tourmentés, on les voit venir près des personnes et ne point chercher à les éviter. Je possède une petite perruche du Sénégal qui a été pendant plus de deux mois avant de se laisser prendre : à mon approche elle jetait des cris perçans, et cherchait à mordre : sous l’influence de bons traitemens , elle e£t devenue d’une docilité incroyable ; elle vient se placer d’elle-même sur mon doigt, et me fait mille caresses. Une des personnes qui a dessiné une partie des sujets représentés dans mon alias , avait un moineau qu’elle laissait aller sur les toits jouer et se battre avec ceux de son espèce , et qui revenait ensuite près de son maître. J’ai vu l’année dernière , un cochon qui parvenait , à l’aide de ses pattes et de son grouin , à lever la petite porte en bois qui fermait son étable avec l’intention d’aller voir la personne qui lui donnait habituellement des soins. Ce n’était certainement pas le besoin de manger qui le faisait agir ainsi , car il était plus que rassasié : d’ailleurs son empressement à se rendre près de cette personne, les mouvemens de son corps, de sa queue et de ses oreilles , trahissaient le sentiment qui l’agitait. Le cerf et le chevreuil , chez qui le sentiment de conservation est porté si loin, que le moindre bruit suffit pour les mettre en fuite , peuvent sous l’influence de l’habitude devenir apprivoisés, au point d’entendre, sans être nullement effrayés, les détonnations d’armes à feu.
Il serait bon d’accoutumer de bonne heure les personnes chez qui le sentiment de conservation est trop énergique , à supporter les choses qui les effraient. Je connais une dame que la présence d’un cheval met dans une crainte incroyable : je l’ai vue fuir souvent , même lorsque l’animal était à une distance très-èloignèe. Je connais une autre personne qui no voudrait pour rien au monde monter sur un édifice élevé, quand même elle serait entourée de tous cotés par des corps qui s’opposeraient à sa chute. Un jour que j’assistais avec elle à une ascension que faisait un bateleur sur une corde tendue obliquement du sol au troisième étage d’une maison , je la vis pâlir au milieu de l’expérience , et force lui fut , pour ne pas défaillir , de se détourner avant que le bateleur n’arrivât au terme.
Chez certaines personnes le sentiment de la conservation agit avec tant de force , qu’il est absolument impossible de les accoutumer aux scènes de destruction. L’idée de la mort est celle qui les domine, et tout ce qui peut la leur rappeler suffit pour les mettre dans des transes horribles. C’est dans les premières luttes sanglantes que se livrent les soldats ou les marins, que l’on peut saisir l’influence que le sentiment de conservation exerce sur les hommes : chez certains il produit un malaise étonnant, quelquefois même porté jusqu’à la défaillance; d’autres, au contraire, sont peu affectés, et semblent se jouer
du péril. Ap^ès plusieurs essais Ton finit parse familiariser avec le danger , l’impression de la crainte est moins vive, et l’on devient ce qu’on appelle aguerri. Ou sait avec quelle indifférence les soldats habitués au feu affrontent la mort. Par l’influence de l’habitude , l’homme parvient à dompter ou à faire taire l’organe le plus disposé à entrer en action ( celui de la conservation ).
L’organe du choix des alimens est un de ceux sur lesquels l’habitude a la plus grande influence. Il est donc prudent pour les parens et les instituteurs d’en diriger l’action de très-bonne heure, soit pour la quantité , soit pour la qualité. Bien entendu qu’il faudra avoir égard à l’âge , à la constitution et au climat. On évitera surtout de donner aux enfans des liqueurs fortes , des friandises , en un mot , tout ce qui pourrait les habituer à la sensualité. L’usage des liqueurs spiritueuses doit être surtout banni des collèges et des maisons de réclusion , non-seulement pour éviter l’habitude de l’ivrognerie qu’il finirait par produire , mais à cause de son influence sur certaines facultés qu’il excite. Je possède le plâtre d’un homme qui a été exécuté pour avoir tué sa maîtresse : tous les détenus qui le connaissaient m’ont assuré qu’il était naturellement bon , mais qu’il devenait une véritable bête féroce quand il avait bu de l’eaude-vie abondamment.
C’est graduellement que les gourmands et les ivrognes arrivent à engloutir des quantités prodigieuses d’alimens et de boissons. Tel qui avait commencé par un verre de vin , finit par en boire une , deux , trois bouteilles , et quelquefois au-delà. J’ai connu une malheureuse femme qui avait l’habitude ,de boire une pinte d’eau-de-vie par jour : par une espèce de pudeur elle allait le même jour chez plusieurs marchands , afin de ne pas laisser voir jusqu’à quel degré son vice affreux était porté. Tout son corps était dans un état de bouffissure, sa face surtout était lisse et soufflée, comme elle l’est presque toujours chez les buveurs de spiritueux , notamment ceux qui sont d’un tempérament lymphatico-sanguin : elle était toujours plongée dans un état d’hébêtement. Ce qu’il y a de plus affreux dans l’habitude de la gourmandise , et surtout de l’ivrognerie , c’est qu’une fois contractée il est rare que l’on parvienne à s’en corriger. Le proverbe qui a bu boira n’est malheureusement que trop vrai : je suis encore à trouver un ivrogne qui soit parvenu à se déshabituer de l’abus des liqueurs fortes.
Il n’est pas rare de voir le penchant à l’ivrognerie se transmettre par la voie de la génération, quelquefois directement , d’autres fois en passant une génération. Je connais un ivrogne dont le père était très-sobre , mais le grand père un ivrogne modèle. Ce qu’il y a de plus curieux, c’est que sa grand-mère , frappée de sa ressemblance avec celle de son mari , avait manifesté plusieurs fois la crainte , quand il était encore enfant, qu’il n’eùt le même vice que son grand-père. Ses prévisions ne se sont que trop réalisées : le malheureux à force de boire des liqueurs alcooliques , est tombé dans un état voisin de l’imbécillité. * V
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Le penchant à la destruction, naturel à l’homme pour subvenir à sa subsis-
lance, se manifeste quelquefois d’assez bonne heure, et mérite la plus sérieuse attention des personnes chargées de la surveillance des enfans. J’ai déjà rencontré plusieurs enfans qui ont manifesté ce penchant dans un degré trèsprononcé. Parmi les faits que j’ai recueillis , je citerai celui d’un jeune enfant d’Arles , dont l’histoire a été insérée dans plusieurs journaux. Voici les propres expressions empruntées au Garde national de Marseille. .
« Un crime horrible vient d’être commis à Arles, par un enfant de 11 ans sur une petite fille de 5 ans ; les circonstances particulières qui se rattachent à cet événement ont produit sur la population toute entière de celte ville autant d’étonnement que de douleur , car on ne peut concevoir que le degré de perversité dont cette affaire présente le hideux assemblage , puisse se rencontrer dans une ame aussi jeune.
« Dimanche dernier, l’accusé François, gardien des bœufs dans les marais qui avoisinent la ville d’Arles, rencontra Marton sa jeune voisine, avec laquelle il avait l’habitude de jouer; il lui proposa de venir l’accompagner dans les marais où’ ses bœufs étaient à paître ; la petite fille accepta la proposition. Ils arrivent sur les bords de la Vuidange , dont les eaux étaient fort hautes en ce moment.
« François suivait sa compagne à quelque pas de distance; il arrache un roseau sur son passage , et s’amuse à l’en frapper légèrement sur le dos. Celleci se prête à cet amusement; les coups redoublent de force; Marton ne rit plus, et voudrait même se plaindre ; mais elle n’ose, car elle croit toujours que la plaisanterie continue. Son erreur est bientôt dissipée : elle se sent saisir par François qui la renverse sur les bords de la Vuidange, commet sur elle des actes de dépravation que son âge ne devrait pas même lui permettre de soupçonner. La pauvre enfant crie , son agresseur lui enfonce alors à plusieurs reprises dans les entrailles un roseau noueux qui les lui déchire , le sang jaillit avec abondance. Marton appelle sa mère , mais sa mère est loin delà : la dou* leur lui donne cependant des forces , elle parvient à se dégager des mains de son ennemi ; mais celui-ci, plus âgé et plus robuste , la saisit de nouveau , la menace de la jeter dans la Vuidange si elle continue à pleurer. La douleur est plus puissante que la crainte ; ses cris se font entendre encore, le jeune monstre la précipite dans l’eau. C’est en vain que la malheureuse petite cherche à s’accrocher aux herbes qui croissent sur les bords , elle est impitoyablement repoussée à coups de pierre, et le monstre, pour l’achever, s’arme d un énorme bâton , et la replonge sous les eaux dont elle n a été retirée que 24heures après. M. Berlue, substitut, s’est rendu sur les lieux acompagné du •juge d’instruction , ils ont fait arrêter ce petit misérable contre lequel s élèvent des charges si accablantes.
» On dit que parmi les témoins de ces actes de férocité , se trouvent d’autres enfans dont les plus âgés n’ont que « ans ; ils ont fait connaître à la justice toutes les circonstances de cet épouvantable événement; l’accusé est resté
DE riIRENOI.OGIE.
froid , impassible à la vue du cadavre; semblable à un long habitué des bagnes, il calcule de sang froid ses moyens de défense , répond avec adresse à toutes les questions qui lui sont faites, et avec une audace qui ne se dément jamais. Il accuse les enfans témoins de ses atrocités , d’être eux-mêmes les auteurs des crimes qu’ils lui imputent. ( Garde national de Marseille , mois de juin 183-4.) »
Ce cas était trop remarquable , et intéressait trop les phrénologistes , pour que je ne fisse pas tous mes efforts pour me procurer le plâtre de cet enfant. Sur ma demande, adressée au procureur-général de Marseille, par M. Emmanuel de Lascases , député , j’ai reçu des renseignemens prouvant qu’il existe chez ce jeune monstre un développement remarquable des organes du penchant à détruire et de la reproduction. M. de Lascases qui s’est occupé de phrénologie , avait annoncé d’avance le mode de conformation que l’on devait trouver chez cet enfant. Dans la lettre adressée à ce député à l’occasion de ma demande, se trouvent les expressions suivantes : j'ai été effrayé du rapport que j’ai remarqué entre la description réelle de l’enfant, et les indications que vous me donniez à l’avance.
M. le procureur du Roi de Tarascon a eu la bonté de faire dessiner le portrait du jeune accusé, mais je n’ai pu encore obtenir le moule de sa tête, parce que le moulage demandant que les cheveux fussent rasés, il était nécessaire de conserver ceux-ci intacts lors de la confrontation avec les témoins.
Montaigne , pénétré des dangers et des mauvais effets de l’habitude , blâme avec raison la faiblesse ou l’inconséquence des parens qui considèrent comme un jeu de voir leurs enfans tordre le cou à un poulet, et s’ébattre à blesser un chien et un chat. « Tel père , ajoute-t-il, est assez insensé pour prendre à bon augure d’une ame martiale, quand il voit son fils gourmander un paysan ou un laquais qui ne se défend point , et à gentillesse quand il le voit affiner son compagnon par quelques malicieuses déloyautés et tromperies. Ce sont pourtant là les vraies semences de la cruauté , de la tyrannie, de la trahison ; elles se germent là et s’élèvent après gaillardement, et profilent à force entre les mains de la coutume (1). »
Il existe en Angleterre une coutume qui me paraît extrêmement louable , c’est d’exclure les bouchers du jury chargé de prononcer sur la peine capitale. Cette disposition est sans doute basée sur l’idée que l’homme qui est habitué à donner la mort , a moins de répugnance à faire l’application de cette peine.
Parmi les facultés du deuxième genre , je n’insisterai , sous le rapport de l’habitude , que sur celles qui méritent de fixer ratlention des physiologistes, et des personnes chargées d’instruire les hommes et de les diriger.
La faculté qui détermine ou soutient l’attention des autres me paraît être dans ce cas. Il n’est pas rare de rencontrer des hommes de talent n’avoir au-
(l) Montagne, Uv. i, chapitre XXII.
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cune suite , et aucun ordre dans leurs travaux , ne donner aucune attention sérieuse à leurs occupations. Cette manière d’être me parait tenir à un faible développement de l’organe que je viens d’indiquer. Nul doute que par l’habitude on ne puisse remédier à ce défaut qui peut avoir les plus graves conséquences. Certains jeux , les échecs, par exemple, pourraient être employés avec avantage pour exercer la faculté en question. J’ai toujours observé, qu’a mérite égal , le joueur d’échecs qui avait la faculté de fixer longtemps son attention sur ses pièces, et celles de son adversaire était à peu près sûr de gagner la partie.
L’organe de l’attachement peut être puissamment modifié par l’influence de l’habitude. Je ferai seulement observer que l’action de cet organe doit toujours être subordonnée à celle des organes des facultés intellectuelles et rèflectives. L’homme qui est naturellement disposé à s’attacher fera bien de ne se lier qu’avec les personnes qui auront le sentiment de bienveillance, de l’attachement , et surtout le sentiment de justice très-prononcés , autrement il courra le risque d’éprouver bien des désappointemens.
L’attachement à vie , ayant pour but le mariage, est quelquefois si peu développé chez certaines personnes , qu’il ne survît pas à l’union des sexes. L’homme qui est ainsi organisé , et qui ne possède pas d’autreè facultés a,ssez développées pour trouver son bonheur dans le sein du mariage fera bien de vivre dans le célibat.
L’habitude a une grande influence sur l’organe de la reproduction. J’ai rencontré beaucoup d’hommes qui auraient pu se passer de femmes, mais pour qui l’habitude en avait fait un besoin. Mon observation est si juste , qu’une fois ce plaisir satisfait , le besoin du repos se faisait immédiatement sentir, ce qui n’a jamais lieu chez ceux qui présentent un grand développement du cervelet. Chez ceux-ci l’action de cet organe est tellement énergique, qu’elle influe pour toujours sur leurs habitudes , et devient souvent un obstacle à l’exercice de facultés intellectuelles remarquables.
En traitant , dans la première partie , du développement des organes cérébraux , j’ai fait observer que l’action du cervelet se manifeste de bien meilleure heure qu’on ne le croyait communément. C’est aux parens et aux instituteurs à surveiller les enfans , de manière à ce qu’ils ne puissent contracter de bonne heure une habitude qu’ils conserveront peut être tout le reste de leurs jours. ïl serait surtout important de renvoyer des collèges les jeunes gens qui , par leur penchant trop prononcé pour les plaisirs vénériens, pourraient devenir la cause d’une dépravation générale. Des exercices gymnastiques portés jusqu’à la fatigue, l’emploi d’alimens peu excitans, un sommeil peu prolongé sur un lit ferme, peuvent contribuer pour beaucoup à diminuer l’action du cervelet.
Le faible développement de l’attachement pour les petits est ordinairement dans les cas exceptionnels. C’est plus souvent le défaut contraire , c’est-à-dire l’extrême attachement que l’on doit combattre si l’on ne veut pas voir les
DK PHRÉNOLOGIE.
mères en devenir la victime. Un très-grand nombre de femmes ont éprouvé de graves affections , sont devenues mélancoliques et même aliénées après avoir perdu un de leurs eufans. Souvent ce penchant se manifeste de trèsbonne heure : le crâne représenté pl. XCV , fig. 1 , est celui d’une petite fille qui avait le penchant le plus prononcé pour les enfans. Sa principale , je dirais même son unique occupation, consistait à habiller une petite poupée de bois qu’elle appelait son enfant , et à avoir pour elle tousles égards et les petites attentions que la mère la plus tendre aurait eu pour son fils. Rien n’était plus curieux que de la voir occupée à changer sa poupée de linge , la mettre au lit , chanter avec un ton que je ne puis rendre tous les airs qu’elle croyait les plus propres à l’endormir. Qui pouvait donc donner lieu à de pareils résultats chez un enfant qui n’avait jamais eu de tels exemples devant les yeux ? La nature , qui a voulu que la femme et les femelles d’animaux eussent dans leur système nerveux cérébral une force ou faculté qui les portât à soigner leurs peti(s.
La ruse dont l’action portée trop loin peut produire de grands abus , doit être combattue de bonne heure , surtout quand elle est accompagnée d’un faible développement des sentimens supérieurs. Dans un degré modéré , et sous l’influence des facultés intellectuelles et morales, elle devient essentielle à l’homme en le mettant en garde contre les personnes qui en ont l’organe trop développé.
J’ai déjà dit en parlant de la circonspection , que c’était en vain que l’on prétendrait corriger par l’habitude le manque de celte faculté quand il est porté trop loin. Il n’en est pas de même lorsqu’elle est moyennement développée. J’ai la conviction que sous l’influence de certaines circonstances , en insistant de très-bonne heure et sans relâche sur les inconvônicns d’une conduite peu mesurée , on pourrait arriver à corriger le défaut de circonspection. J’insiste sur ce point, car celte faculté est une de celles qui contribuent le plus au succès des entreprises de quelque nature qu’elles soient, et coDséquemment au bonheur des hommes.
Le sentiment de propriété est ordinairement très-énergique chez les enfans, il peut l’être même au point de les porter à dérober. On explique assez bien ce vice par la prédominance des facultés animales à cet âge sur les facultés rôfleclives et les sentimens supérieurs. Les législateurs ont donc été sages , en admettant que les enfans qui avaient commis un vol , au-dessous d’un certain âge , n’avaient pas agi avec discernement.
Je ferai cependant remarquer que le sentiment de propriété , lorsqu’il est trop énergique, et surtout lorsqu’il n’existe pas un grand développement des sentimens supérieurs, est presque toujours incorrigible. Les maisons de réclusions abondent en gens de celte espèce. Deux détenus m’avouèrent un jour que leur vie tout entière n’avait été qu’une suite de fourberies et de vols : l’un d’eux avait reçu jusqu’à 14 ans une excellente éducation, mais, comme il le disait lui-même , son vice était dans le sang , il devait obéir à son étoile.
TRAITE
Chez les enfans qui présentent un développement remarquable des senlimens supérieurs, le penchant à dérober est un défaut que l’on corrige trèspromptement par l’influence de bonnes habitudes.
Les 19 facultés du &e ordre (voir le tableau p. 250) , sont , comme toutes les autres, soumises à l’influence de l’habitude. Leur culture et leur direction ne peuvent avoir lieu qu’après avoir été précédées de la connaissance du développement de leurs organes. Toutes ne sont pas rigoureusement nécessaires au bonheur de l’homme : l’on peut même être très-remarquable en en possédant quelques-unes dans un faible degré. Ces facultés sont celles qui distinguent surtout l’homme des animaux, désignées sous le nom d’intellectuelles et réfleclives , elles mettent entre eux une barrière infranchissable. La culture de ces facultés plus ou moins bien entendue , constitue une grande partie de ce que l’on appelle vulgairement éducation. Comme je me verrais forcé de me répéter, en parlant de la phrénologie appliquée à l’éducation, jé renvoie au chapitre suivant , tout, ce que j’ai à dire de l’influence de l’habitude sur ces facultés.
Je passe maintenant à l’influence de l’habitude sur les facultés du 4e ordre; ces facultés , surtout celles du premier genre , fixèrent de tout temps l’attention des législateurs. Bien dirigées , elles peuvent être la source des grandes choses , ou dans le cas contraire des plus grands malheurs. Ce dernier cas a surtout lieu , lorsque le développement des organes de ces facultés n’est pas en harmonie avec les autres.
La vanité, le sentiment d’approbation, le désir de faire parler de soi ou de la renommée, autant de modes de sentir dépendant de la même faculté, sont , sans contredit, les aiguillons les plus puissans des actions de l’homme. Les femmes surtout possèdent ces sentimens au plus haut degré. Le penchant à la coquetterie et au luxe n’en est que la conséquence. On ne saurait donc trop réprimer ce penchant qui se manifeste souvent de très-bonne heure. C’est surtout dans la classe peu aisée qu’il devient nécessaire de le combattre avec force. On ne peut imaginer à combien d’infortunes, de misères, de vices et même de crime, le sentiment d’approbation peut conduire. Le désir de paraître ou de briller est en général le vice dominant des grandes villes. Qui pourrait calculer le nombre de filles publiques , de chevaliers d’industrie et de familles malheureuses par la seule influence du sentiment d’approbation. C’est surtout à Paris que les résultats déplorables de la vanité se montrent dans tout leur jour. D’un autre côté combien n’existe-l-il pas d’hommes malheureux pour avoir été dirigés dans le choix de leur profession par le même sentiment. On prend pour une disposition un simple goût sans avoir une véritable aptitude ni une juste idée du travail que demande cette profession : on a plus en vue le litre que tout le reste , parce qu’il présente à l’esprit une perspective brillante; mais après bien des tentatives et des dégoûts, on n’obtient que l’ombre , et la réalité échappe.
Il existe une vérité de tous les temps et de tous les lieux , c’est que les dons
de la nature sont inégalement partagés. Quelque banal que paraisse ce fait , c’est pour l’avoir méconnu qu’une foule d’hommes ont une condition insupportable et se trouvent lancés dans une sphère pour laquelle la nature ne les avait pas destinés. Gomment supposer avec le mode d’enseignement qui existe encore de nos jours , qu’un jeune homme chargé de couronnes remportées au collège ne soit pas apte à toutes les professions? il s’en faut cependant de beaucoup qu’il en soit aiusi. Si la phrénologie eût été connue à l’époque où vivait le célèbre Boileau , il est probable que son père n’aurait pas eu l’idée de le placer chez un greffier. Combien d’hommes de génie sont morts ignorés, malheureux , parce que l’ignorance de leurs parens ou de leurs instituteurs, les avaient placés dans une sphère qui n’était pas en harmonie avec leur organisation. Feu le professeur Béclard , dont on a sans doute exagéré le talent en France, fut mis en apprentissage chez un quincaillcr. Le jugement du marchand fut que Béclard n’avait aucune capacité : il est probable que le ' boutiquier enteudait par là , tenir ses registres et ses articles en bon état. Rousseau, dont la France s’énorgueillit avec raison , avait été considéré par beaucoup de personnes comme de la plus grande nullité. Qu’il me soit permis de rapporter à cette occasion, une aventure qui lui arriva. « Un des parens de Mmo de Warens, M. d’Aubonne, se chargea de m’examiner, de voir à quoi j’étais propre, et s’il me trouvait de l’étoffe , de chercher à me placer.
» Madame de Warens m’envoya chez lui deux ou trois malins de suite, sous prétexte de quelque commission , et sans me prévenir de rien. Il s’y prit trèsbien pour me faire jaser, se familiarisa avec moi ; me mit à mon aise autant qu il était possible, me parla de niaiseries et de toutes sortes de sujets , le tout sans paraître m’observer , sans la moindre affectation, et comme si se plaisant avec moi il eut voulu converser sans gêne; j’étais enchanté de lui. Le résultat de ses observations fut, que malgré ce que promettaient mon extérieur et ma physionomie animée , j’étais sinon tout à fait inepte , au moins un garçon de peu d’esprit , sans idées, presque sans acquis, très-borné, en un mot, à tous égards, et que l’honneur de devenir quelque jour un curé de village était la plus haute fortune à laquelle je pusse aspirer. » Tel fut le jugement porté sur Rousseau par M. d’Aubonne , dont le nom serait sans doute complètement ignoré, si Jean-Jacques n’avait pas parlé de lui.
L’orgueil , qui donne à l’homme de la dignité quand il est renfermé dans certaines limites, demande à être combattu de bonne heure, lorsqu’il est trop énergique ; autrement il peut devenir, comme la vanité, la source d’une foule d’abus.
On ne saurait trop surveiller la conduite des enfans qui n’ont que dans un faible degré la faculté de la fermeté, en empêchant qu’ils ne se trouvent en contact avec des êtres vicieux , dont ils pourraient contracter les habitudes. Fn mettant beaucoup d’ordre dans leurs études et leurs pratiques de religion et de morale , on pourra leur faire contracter des habitudes qui leur tiendront lieu de persévérance , par le besoin qu’ils éprouveront de s’y livrer.
TRAITÉ
Les enfans chez qui le sentiment de la fermeté est trop prononcé , demandent à être repris avec douceur ; mais après les avoir convaincus de leurs loris, il ne faut jamais leur céder : une fois sûrs qu’ils ne gagneront rien à persister dans ce qu’ils veulent obtenir , ils ne donneront aucune suite à leurs désirs.
Je ne connais pas de facultés qui demande à être plus cultivée que celle du sentiment du juste et de l’injuste. L’homme chez qui il est naturellement trop faible, ou qui ne le prend pas pour base de ses actions, est un vrai fléau pour ses semblables. Si l’on remontait à la source de tous les malheurs publics et privés, l’on verrait que dans presque tous les cas, ils ont eu lieu parce qu’on n’a pas obéi à ce sentiment , ou qu’on l'a mis en oubli.
J’ai constamment remarqué dans tous les rangs de la société, que l’homme qui avait le sentiment du juste et de l’injuste très-prononcé , finissait tôt ou tard par obtenir l’estime de ses contemporains : tandis que celui qui n’avait pas ce sentiment très-fort, perdait auprès d’eux toute espèce de confiance.
Les plus grands scélérats dont j’ai examiné la tête , surtout ceux qui de très-bonne heure n’avaient donné aucune trace de repentirs , avaient la faculté du juste et de l’injuste très-faible.
Montaigne observe avec raison que les enfans qui trompent aux épingles» tromperont également aux ôcus.
Par la culture des sentimens supérieurs, en donnant une bonne direction à celui d’approbation , on pourrait peut-être obtenir chez les enfans qui ont le sentiment du juste et de l’injustq très- faible , une espèce de conscience artificielle ; mais si l’enfant est parvenu jusqu’à l’âge adulte sans un bon entourage, et j’entends par là une excellente éducation morale et religieuse, si surtout avec une pareille organisation il n’a eu que de mauvais exemples sous les yeux , a vécu au milieu de tout ce qu’il y a de plus corrompu, n’espérez jamais en faire un homme de bien ; l’habitude est prise et vous ne parviendrez jamais à le changer. Je viens de lire dans un ouvrage sur les bagnes (1) une remarque qui me paraît inexacte , bien qu’elle ait sa source dans des sentimens philanthropiques extrêmement recommandables.
Dans une conversation qui eut lieu entre l’auteur et le surveillant du bagne , celui-ci affirma que l’homme qui restait six mois au bagne était perverti sans retour. Bien qu’il y ait de l’exagération dans ce langage, il est bien certain pour moi qu’il peut s’appliquer au plus grand nombre des forçats, particulièrement ceux qui ont manifesté de bonne heure de très-mauvais penchans. Que l’on consulte la liste des hommes les plus pervers , et l’on se convaincra qu’elle se compose de ceux qui ont séjourné avec les forçats. Les crimes les plus atroces ont presque toujours été commis par des gens qui étaient sortis des bagues. C’est surtout contre cette classe d’hommes que la société devrait prendre des mesures pour empêcher pendant tout le temps
(O Les Bajues , par >1. Maurice Alhoy.
qu’ils subissent leur peine, toute espèce de communication entre eux et les autres forçats, et je ne crains pas de le dire, les exclure pour toujours de la société. De pareilles mesures, qui me paraissent très-sages, ne sont en aucune manière incompatibles avec des yues d’humanité et de philanthropie.
L’habitude peut avoir une grande influence sur le sentiment de vénération. Comme cette faculté peut aider puissamment au bonheur des hommes, en devenant un moyen d’union dans les familles on ne saurait trop la cultiver. Il arrive quelquefois que cette faculté est naturellement très-développêe, et demande à être réprimée dans son activité trop énergique, sinon elle peut devenir une cause de dérangement des facultés intellectuelles. Les conseils d’un médecin phrènologiste pourront devenir dans ce cas d’un secours précieux.
M. Georges Combe rapporte qu’une maîtresse de maison l’avait assuré que les domestiques les plus faciles à gouverner, étaient ceux qui avaient le sentiment de vénération le plus prononcé. J’ai fait la même remarque sur plusieurs élèves des deux sexes placés dans deux pensionnats. Cependant je ferai remarquer que cela n’avait lieu qu’aulaut que ce sentiment se trouvait réuni à un développement assez remarquable d’autres senlimens supérieurs , notamment celui de la bienveillance.
Ceux qui se faisaient remarquer par leur assiduité aux pratiques religieuses, suite du développement de la vénération , n’étaient pas toujours les plus faciles à conduire, et étaient loin de posséder le meilleur caractère. De pareilles organisations ressemblent à celles de ces vieilles dévotes dont me parlait un jour un curé. J’aimerais mieux, disait-il, dans un moment d’humeur, confesser un régiment de carahiniers que d’avoir affaire à quatre de ces vieilles harpies ; je crois même qu’il employa une expression un peu plus énergique.
Lorsque le sentiment de l’espérance , dans un trop grand degré d’exaltation n’est pas combattu de bonne heure , il peut devenir , dans l’âge mûr , la cause de bien des malheurs, surtout si la personne qui est trop sous son influence, possède peu de circonspection, et des facultés intellectuelles ordinaires. Il suffit pour les personnes de cette sorte des moindres apparences de succès pour se lancer dans des entreprises ruineuses : elles yoyent tout en beau, et sont peu disposées à tenir compte des obstacles qu’elles auront à vaincre.
Aux exemples que j’ai déjà fait connaître en parlant des facultés en particulier , j ’en joindrai deux autres qui prouvent jusqu’à quel point peut s’abuser l’homme dominé par le sentiment de l’espérance. Une personne dont le nom n’a pas besoin d’être cité ici , avait lu dans un journal qu’un célèbre naturaliste avait découvert que les mamelles du dauphin femelle sécrétaient une espèce de liquide , qui éjaculé au dehors se concrétait par l’influence de l’eau de lamer, et formait ainsi une espèce de blanc-manger dont le petit dauphin faisait sa nourriture. Frappé de cette idée, et sous l’influence du sentiment de l’espérance au plus haut degré, notre homme conçoit l’idée d’attirer par un appât les dauphins sur les côtes de France , et d’alimenter de blanc-manger
tous les restaurateurs de la capitale. Du blanc-manger de dauphin , me disait-il, en voilà assez pour attirer tout Paris. Malheureusement le rapport de l’Académie des Sciences lit évanouir ses espérances. Ce désappointement l’aurait vivement affecté si le navire aérien ne fût venu en quelque sorte tout exprès pour relever son courage , et donner à sa faculté dominante une nouvelle direction. Abandonnant l’Océan il s’élève et plane dans les airs, ses idées se mettent à la hauteur du lieu , un nouveau monde se déploie à ses regards. Plus de vaisseaux , s’écrie-t-il d’un ton d’inspiré , plus de chemins de fer ! Arts, sciences, politique, tout va changer par l’influence do ce grand moyen. L’évènement qui survînt au ballon l’a forcé d’ajourner ses espérances qu’il a de nouveau dirigées vers le magnétisme animal.
Un jeune homme après s’être occupé de plusieurs professions finit par les quitter parce que , disait-il , elles ne répondaient en aucune manière à la hauteur de ses vues. (Je crois qu’il visait au ministère.) Mais comme il y avait dans sa tête plus d’espérances que de facultés solides pour en obtenir la réalisation, je n’ai pas été surpris en apprenant qu’il avait été employé comme surnuméraire dans une administration d’une petite ville de province.
Le sentiment de bienveillance demande à être entretenu chez les enfans, mais non par des phrases ou des tableaux comme on le pratique ordinaire ment. La présence de l’homme qui souffre , ou qui est en proie à la misère, produit sur nous bien plus d’effet que les descriptions les plus touchantes. Jamais nous n’éprouverons à la lecture d’un événement terrible , tel qu’une bataille ou un naufrage, la même émotion que produira la mort d’un seul homme qui aura lieu devant nous.
Le penchant au merveilleux pouvant, lorsqu’il est porté à l’extrême, produire de grands abus , devra être réprimé de bonne heure , on se gardera bien surtout de l’alimenter par la lecture de fictions et de romans de toute espèce.
Cependant je ferai remarquer que lorsque ce sentiment se trouve réuni à celui de la poésie , et à des facultés intellectuelles distinguées , il est bon de cultiver toutes ces facultés par ce qu’elles sont pour le poëte un élément de succès.
Bien que le sentiment du beau dans les arts ne soit pas rigoureusement nécessaire au bonheur de l’espèce humaine , on ne saurait cependant trop le cultiver. Les poètes, les artistes doivent faire une habitude de la lecture des ouvrages , et de l’examen des productions des beaux arts qui se font remarquer par leur bon goût. Une fois familiarisé avec de telles productions , leur esprit ne pourra plus supporter ce qui sera médiocre. Il est si vrai que le sentiment du beau dans les arts peut être cultivé par l’habitude que les habilans de Paris ,*même ceux de la basse classe qui ont de fréquentes occasions de voir de beaux objets d’art , se font remarquer par leur bon goût.