CHAPITRE XVI
APPLICATION PHRENOLOGIQUE AUX PRINCIPALES INSTITUTIONS CIVILES ET POLITIQUES ET AUX SCIENCES MORALES, A L’ÉDUCATION ET AUX BEAUX-ARTS, AUX ECOLES DE DROIT ET DE MEDECINE, AUX MAISONS DE DETENTION ET AUX BAGNES.
En présentant ici quelques remarques sur l’application de la phrénologie aux principales institutions civiles et politiq ues, je n’ai en aucune manière la prétention de m’ériger en réformateur : je me contente d’exposer des faits qui me paraissent fondés sur l’organisation et les fonctions du système cérébral de l’homme.
Si les institutions, en prenant ce mot dans sa plus grande extension, doivent être en harmonie avec l’organisation de l’homme, et personne ne pourra me le contester, je demande ce qu’elles pourront être dans le cas contraire, c’est-à-dire lorsque, sans avoir fait une étude du développement de ses organes, de leur nombre, des modifications que le tempérament y imprime, on apportera des formules toutes préparées d’avance , mais en opposition avec ce que la nature dous offre. Il est certain que dans ce cas il y aura vice dans les institutions, ou opposition entre elles et la vraie nature de l’homme. Je veux donc examiner si l’harmonie , dont je viens de parler, existe , et , dans le cas contraire, quelles sont les modifications importantes que l’on pourrait apporter aux institutions. Si mes observations , comme j’en ai la profonde conviction , sont fondées , c’est aux personnes placées à la tête des nations d’en faire l’application.
Dès l’instant où un grand nombre d’hommes se trouvèrent réunis, une sorte de gouvernement et une hiérarchie ou distinction de rang ou de pouvoir durent nécessairement exister ; c’est une conséquence inévitable des variétés de l’organisation humaine. Pareille disposition se retrouve chez tous les peuples sauvages. Là où le courage, la ruse et l’intelligence prédomineront, attendez-vous à voir les hommes qui les possèdent venir à la surface , ou pourparler sans figure, commander aux autres moins heureusement organisés. L’égalité prise dans uu sens absolu est donc une chimère qui n’a jamais existé quo dans la tête de personnes peu réfléchies, ou mises en avant par des ambitieux qui en firent un instrument.
Selon quelques écrivains distingués, trois périodes auraient marqué le dé»
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veloppement des nations. La première aurait èlè celle de la force , la seconde celle de la foi ou de la religion , et la troisième celle de la raison et de la science. Au premier aperçu cette distinction parait exacte, et plusieurs faits historiques semblent lui donner une certaine force ; cependant je crois qu’elle est plus spécieuse que solide relie serait en contradiction avec les lois de l’organisation qui me paraissent invariables. Là où se rencontrent des hommes, là aussi se rencontrent des organes manifestant leurs facultés ou leur force , ce qui est pour moi synonyme. Il est vrai que certaines nations n’auront pas encore atteint dans les premiers temps le degré de perfection qu’eiles présenteront plus tard ; mais leurs caractères seront bien dessinés. Rome n’eut pas seulement des chefs militaires dès sa fondation , elle eut aussi des ponlifs représentés tout à la fois parses chefs ou par des prêtres. Tel fut Numa-Pompiliusqui appela des diverses parties de l’Italie des augures, des prêtres et des aruspices de tout genre. Les Gaulois comme les Romains eurent tout à la fois des chefs et des prêtres représentés par les Druides. Les anciens Péruviens étaient guerriers et religieux en même temps. Il en est de même de toutes les peuplades sauvages qui combattent, et ont leurs dieux , leurs fétiches et leurs idoles.
Le sentiment de vénération , source de toutes les pratiques religieuses sous quelques formes qu’elles se présentent , a donc dû se manifester à toutes les époques des nations : il en est de même du courage. L’époque que l’on appelle celle de la science dans l’histoire des nations, bien qu’assez difficile à préciser , indique cependant celle où l’instruction dans les arts et la culture des facultés intellectuelles se trouve répandues chez une grande masse d’individus qui composent une nation. Mais cette période n’exclut pas la faculté du courage ou delà force, pas plus que celle de la vénération : ces trois facultés existent chez toutes les nations civilisées, et concourent à leur maintien et à leur bonheur lorsqu’elles reçoivent une bonne direction.
L’état de civilisation, c’est-à dire la culture des facultés cérébrales de l’homme , n’a fait que multiplier les classes qui composent les nations ; mais quel que soit leur nombre, nous en retrouvons les traces chez les hommes qui fondèrent des empires. De tout temps il y eut des chefs militaires, des prêtres et des gens un peu plus instruits que les autres; seulement les facultés qui ne peuvent arriver à leur perfection qu’après de longues années, et à la suite de nombreuses expériences ne se manifestèrent dans tout leur éclat qu’à certaine époque ; c’est sans doute celle que l’on a désignée sous le nom d’époque de la science.
On peut réduire les diverses formes de gouvernemens à deux grandes classes. Les uns sont simples, d’autres sont composés : c’est-à-dire que le pouvoir peut être confié à une seule personne ou bien à une réunion de plusieurs hommes. Dans les gouvernemens composés , le pouvoir est exercé par diverses réunions d’hommes ayant chacune leur pouvoir.
La démocratie, l’aristocratie, la monarchie et le despotisme présentent un exemple d’un gouvernement simple. De ces divers modes de gouvernemens
combinés avec un ou plusieurs pouvoirs composés d’hommes choisis dans une nation , résultent les gouvernemens composés. Il n’est pas de ma compétence d’examiner ici ces diverses sortes de gouvernemens. Je me renfermerai entièrement dans le cercle de la physiologie , en faisant quelques applications aux principales institutions ou pouvoirs qui composent celui que la France possède maintenant.
On sait que la puissance législative, ou le gouvernement, se compose du roi , de la chambre des pairs et de la chambre des députés. Je commencerai par l’institution qui occupe le premier rang après le chef de l’état, c’est-à-dire la chambre des pairs. Les remarques phrénologiques que j’ai à faire sur les membres qui composent cette assemblée , se bornent à l’âge fixé pour que les pairs aient voix délibérative, et sur celui que l’on n’a pas déterminé, où les pairs cesseront de prendre part aux délibérations ; ce qui, selon moi, devrait avoir lieu.
La question que les pairs nedoivent avoir voix délibérative qu’à 80 ans révolus, doit , ce me semble, se résoudre par deux autres : l°à quel âge le cerveau de l’homme a-t-il atteint un développement assez considérable pour que ses fonctions s’exécutent parfaitement ; 2° a-t-on des exemples d’hommes qui aient manifesté avant 80 ans des facultés assez brillantes pour faire croire que dé 25 à 80 , ils auraient pu prendre part aux délibérations de la chambre des pairs ? La physiologie et l’expérience répondent affirmativement à ces deux questions.
Il est constant que la majorité des hommes qui se sont fait remarquer par des facultés extraordinaires , ont donné des preuves de leurs capacités avant 80 ans révolus. Ce qui doit nécessairement avoir lieu , puisque le cerveau bien que n’ayant pas encore atteint toute l’apogée de son développement, est arrivé à un degré qui lui permet de manifester ses fonctions avec énergie et facilité. Supposons pour un instant que Napoléon eût été admis à la chambre des pairs à l’époque de sa campagne d’Italie, dans laquelle il fit preuve de son grand génie militaire , sa voix n’aurait donc pu se faire entendre dans cette assemblée. On ne manquera pas de répondre que Napoléon est une exception ; mais si le titre de pair ne s’accorde qu’à des hommes remarquables par leurs qualités , ne sont-ce pas aussi des exceptions? Je crois donc que l’àge de 25 ans qui donne le droit d’étre admis à la chambre des pairs , devrait aussi accorder celui de délibérer.
La physiologie démontre que c’est de 30 à 40 ans que le cerveau de l’homme parvient à son maximum de développement. De 40 à 50 les facultés intellectuelles conservent assez de vigueur chez la masse des hommes , je ne dirai pas pour entreprendre de grands travaux, mais pour ajouter à ce que l’on a fail ou perfectionner ses productions. Cependant l’activité des organes n’est plus soutenue comme de 80 à 40. Les intermittences d’action sont plus longues; le besoin du repos se fait plus souvent sentir. Passé 50 ans, les facultés baissent d’une manière sensible, et l’on trouve bien peu d’hommes qui les aient corn* servées intactes jusqu’à l’âge de 60 ans.
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J’entends répéter tous les jours que la sagesse est le fruit des années , qu’il arrive une époque , celle qu’Aristole désignait souf le nom de gravitas, maturité , où l’homme devient un excellent juge des choses , un sage enfin. Cependant cette maturité tant vantée doit avoir un terme , et celui d'Aristote , malgré tout son mérite , me parait un peu éloigné : longtemps avant l’époque qu’il a fixée, de 49 à 86 , le plus granf nombre des hommes célèbres avaient fait preuve d’une haute sagesse.
A 60 ans l’homme est évidemment vieux , et les infirmités de l’âge commencent à se faire sentir chez le plus grand nombre. Les travaux de l’esprit deviennent pénibles ; les perceptions récemment reçues s’effacent facilement : cette disposition s’accroît chaque année au point de rendre l’homme incapable de prendre une part active aux choses qui demandent une attention et une activité soutenue de l’esprit. Si ces remarques sont vraies , et je ne crois pas qu’on puisse en contester la justesse, je demande s’il ne serait pas sage de fixer une époque , celle de 70 ans, par exemple, où les pairs cesseraient de prendre part aux délibérations, et seraient remplacés dans leurs fonctions par des hommes dont les organes joindraient l’activité à la maturité. Les travaux languiraient moins , et la patrie y gagnerait.
Je sais tout ce que l’on pourra répondre à mes observations, mais je suis profondément convaincu que le fond des objections n’aura malheureusement pour base que le désir , d’ailleurs si naturel chez l’homme , de conserver le pouvoir et son influence lors même que ses facultés affaiblies s’y refusent.
L’âge fixé maintenant pour être éligible , ou de pouvoir être appelé à la représentation d’une portion déterminée de population , est assez en harmonie avec le développement du cerveau de l’homme. Avant 1815 on ne pouvait être éligible qu’à 40 ans. M. Emmanuel de Lascases , dans une brochure publiée en 1828 , avait déjà fait ressortir, en s’appuyant sur la physiologie, tous les inconvéniens d’une époque aussi reculée. Les faits qu’il cite et qu’il accompagne d’observations puisées dans l’histoire des hommes célèbres me paraissent sans réplique. A l’époque où la phrénologie était un objet de ridicule , et où la masse des hommes instruits n’y voyait qu’une science toute matérielle, M. de Lascases eut le grand mérite d’apprécier les vérités générales qui servent de base à cette science , et de prévoir l’influence qu’elle ne manquerait pas d’avoir un jour dans ses applications. Ce qui se passe maintenant en Angleterre, où l’on compte près de quarante sociétés phrénologiques, vient justifier les prévisions de ce député. Il serait à désirer dans l’intérêt de la France que ses collègues voulussent bien , comme lui , s’occuper d’une science dont ils ne manqueraient pas sans doute d’apprécier toute l’importance. C’est alors qu’ils pourraient saisir toute l’exactitude et la profondeur de cette pensée de Montesquieu : « Les lois sont les rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses. » Ces rapports comment les connaîtrez-vous , si préalablement vous n’avez pas étudié l’homme , son organisation et ses fonctions , surtout celles de scs actes moraux et intellectuels ? Voilà cepen-
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dant ce qui manque aux quatre cinquièmes de ceux qui sont chargés de les diriger. Avant de passer outre, je ne puis m’empêcher d’aborder une question qui louche à la politique, mais qui rentre dans le domaine de la physiologie du cerveau. Je veux parler des électeurs et des éligibles, deux classes qui sont appelées l’une à choisir les députés et l’autre à les fournir. Les fonctions de ceux-ci consistent , comme on le sait , dans la délibération et le vote des lois. Mais avant tout se présente la question : Qu’est-ce que la loi ou les lois? Selon Montesquieu que j’ai cité , les lois sont les rapports nécessaires qui dérivent des choses. Mais comment faire ces lois si les rapports des choses ne sont pas parfaitement connus? Rousseau définit la loi , l’acte de la volonté générale. Cette définition est séduisante , mais je la crois inexacte, car elle supposerait que tous les hommes pourraient y concourir, tandis qu’elle ne peut être que la suite des actes de la portion la plus éclairée d’une nation , c’est-àdire de celle qui est la plus apte à saisir les rapports qui dérivent de la nature des choses. Quels sont donc les hommes qui sont ou devraient être les plus capables de saisir ces rapports? Sans contredit ce sont les députés , puisqu’ils sont chargés de faire les lois. Mais quels sont les hommes qui seront chargés de choisir les personnes qui feront les lois ? Sans doute ceux qui auront le plus de discernement et d’instruction. Cependant il résulte de la disposition actuelle de la loi, que beaucoup d’hommes éclairés, pleins de discernement et de probité, se trouvent exclus de la classe des électeurs, par cela même qu’ils ne payent pas le cens électoral, c’est-à-dire la somme de contribution directe exigée pour être électeur. Si la propriété était toujours l’apanage de l’homme éclairé et capable , rien de mieux que de lui donner la préférence pour le choix des reprèsentans de la nation ; mais il s’en faut de beaucoup qu’il en soit toujours ainsi. Un homme consacre une partie de sa vie à l’élude du droit, de la médecine ou de ce que l’on appelle les hautes sciences : il ne peut être admis à exercer sa profession qu’après avoir fait preuve de savoir et d’intelligence; l’argent qui lui eut procuré le droit d’être électeur, il l’emploie à son instruction , à se rendre utile à son pays , et c’est lorsqu’il est en état de lui offrir ses services, en concourant aux choix des reprèsentans de la nation, qu’il se voit rejeté du nombre des électeurs ; taudis que ceux qui n’ont jamais cultivé leur esprit , ou dont les idées sont toutes renfermées dans le cercle étroit des occupations purement mercantiles, jouiront du droit d’élire. J’avoue qu’une pareille disposition de loi me paraît une vraie monstruosité , une insulte faite à l’intelligence humaine. Je ne sais si je m’abuse , mais je crois que toute profession libérale devrait donner le droit de choisir les personnes chargées de faire les lois.
Quel a été le but du législateur eu exigeant certaines conditions pour devenir électeur? Sans contredit c’était d’obtenir la tranquillité et le bonheur de la nation. Eh bien! je soutiens que la propriété ne suffit pas pour arriver à ce résultat , que l’on ne peut l’obtenir que par le double concours de l’intelligence et de la propriété.
Rien de plus avantageux pour l’intérêt de la nation que de voir appelés à la chambre des députés des hommes à spécialités , tels que des magistrats , des généraux , des médecins , des chimistes , etc. Leurs connaissances deviennent autant de mines fécondes de documens précieux pour les intérêts du pays, qui se trouve ainsi représenté. Il serait bon cependant que l’instruction des collèges fût telle que les jeunes gens qui les fréquentent , et qui arriveront un jour à la députation , eussent des notions générales de physiologie , d’économie politique et de législation. Les discussions de la chambre ne roulent pas seulement sur des intérêts de classe, mais encore sur des intérêts généraux, et même sur ceux de nation à nation. Combien de députés , très-èclairés d’ailleurs , se trouvent par le manque de ces notions dans le cas de ne pouvoir prendre une part active et consciencieuse aux travaux de la chambre.
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Application de la phrénologie à l’éducation.
Que doit-on entendre par éducation ? Sur quelle base doit-elle reposer et quel est son but? Telles sont, avant tout, les questions auxquelles il est nécessaire de répondre , avant d’entamer le sujet que je me propose de traiter. L’éducation consiste dans la culture ou le perfectionnement de l’homme. Si elle s’applique au corps, elle reçoit le nom d’éducation physique. Est-elle appliquée au développement et au perfectionnement des organes, et conséquemment des facultés du système nerveux cérébral , elle prend le nom d’éducation spirituelle et morale. Bien que ce soit du concours de ces deux espèces d’éducations que doit résulter le perfectionnement de l’espèce humaine, je ne traiterai que de la dernière, parce qu’elle rentre plus spécialement dans le domaine de la phrénologie.
S’il est démontré, et je crois qu’il n’existe maintenant aucun doute à cet égard, que le système nerveux de l’homme soit le siège de toutes ses facultés morales et intellectuelles, l’histoire de l’organisation de ce système et de son développement doit être la base de toute espèce d’éducation tendant à cultiver son esprit, à diriger ses passions et à perfectionner ses talens naturels. Une fois ces deux propositions bien conçues, le but de l’éducation de l’homme se présente naturellement à l’esprit , c’est de diriger la culture de son esprit, de ses talens et de ses passions au bonheur individuel d’une part , et au bonheur général de l’autre , en faisant concourir toutes les instructions particulières ou individuelles au bien général de la société.
Si tous les hommes avaient reçu de l’auteur de la nature le même développement d’organes cérébraux, la méthode d’éducation serait extrêmement facile. Il s’agirait, les facultés fondamentales du système nerveux étant connues, d’exercer à l’aide d’une base générale d’enseignement tous les organes de ces facultés. Mais la nature est loin d’avoir procédé ainsi. Sans doute que
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tous les hommes ont reçu un cerveau composé des mêmes organes ; mais , comme la phrénologie le démontre , il s’en faut de beaucoup que ceux-ci présentent chez tous, et la même activité , fruit du tempérament, et la même éneigie, conséquence immédiate du volume. C’est là ce qui explique ce que les métaphysiciens ont méconnu, je veux dire , les variétés d’intelligence, et les diversités detalens et de passions chez les hommes. Rapportant tout à sa propre maniera de sentir et de percevoir, chaque philosophe présenta son système comme le seul vrai, le seul en harmonie avec les lois naturelles. Un autre philosophe, autrement organisé, renversa les idées de son prédécesseur, et ainsi de suite; de manière qu’au lieu d’avoir une philosophie basée sur la vraie connaissance de l’organisation et des fonctions de l’homme, on n’obtint que les divers produits d’organisations différentes.
J’ai dit tout à l’heure que l’histoire du développement des organes qui président aux fonctions de l’homme moral et intellectuel , devait être bien connue de ceux qui s’appliquent à l’éducation. C’est donc par elle que je vais commencer ce que j’ai à dire sur ce sujet si important, ou pour mieux dire, je les ferai marcher de pair.
Quatre mois et demi après la naissance, le cerveau et le crâne conséquemment ont augmenté beaucoup en volume , comparés avec ce qu’ils étaient au moment de la naissance. (Comparez le crâne d’un enfant nouveau-né avec celui d’un enfant de A mois et demi, pi. VIII bis , fig. 2 et fig. 5). Le développement de la région frontale donne à l’expression de la face un caractère que nous ne retrouvons pas sur l’enfant d’un jour. Il s’est opéré avec le développement de volume de l’encéphale de l’enfant de A mois et demi, un changement ou modification dans sa manière de percevoir et de sentir. A cet âge l’enfant reconnaît sa nourrice, il commence à sourire. Le sommeil et f allaitement, qui composaient presque toute la vie des deux premiers mois, présentent plus d’intermittences ^l’enfant regarde tous les objets qui l’entourent ; tout ce qui offre quelque chose de brillant paraît surtout fixer son attention. De cette période à celle de 10 à 12 mois, l’encéphale prend une ampleur excessivement remarquable : les organes situés à la base du crâne , le cervelet excepté , ceux qui occupent les régions postérieures et latérales de celte boite osseuse, et ceux de la région frontale , notamment ceux qui reposent sur le plancher orbitaire et la région inférieure moyenne du front, sont développés à un point étonnant. Ce qu’il y a de plus intéressant, c’est de voir la coïncidence qui existe entre le développement de ces diverses régions, et l’action évidemment manifeste des organes qui leur correspondent.
L’enfant commence à prononcer plusieurs mots (sens du langage), il regarde tous les objets , surtout ceux qui sont en action , avec une attention sans égale (conscience des faits , éventualité) : un animal, des objets brillans l’intéressent au plus haut degré (sens de configuration , coloris). Le cervelet qui est généralement peu développé à celte période ne donne aucune trace de son existence, si ce n’est dans l’action des raouveraens* Il n’en est pas de même des
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facultés de l’attachement, de l’organe de conservation , de celui qui préside au choix des aîimens, du sentiment de propriété qui se manifestait souvent avec assez d’énergie. Plusieurs facultés intellectuelles agissent déjà avec beaucoup d’activité, et il serait peut-être difficile d’énumérer ce que les en- . fans qui ont passé cette période et quelques mois au-delà , ont acquis de connaissances.
Je ne suivrai pas les changemens qui s’opèrent dans l’encéphale et dans ses fonctions jusqu’à l’âge de quatre ans , je dirai seulement qu’avant d’arriver à cet âge , le cerveau de l’homme s’est encore accru en volume et surtout eu densité : c’est à ces deux circonstances réunies que nous devons attribuer l’action de certaines facultés qui n’avaient encore donné aucune trace de leur existence, et la sphère d’activité plus étendue et plus soutenue de celles qui s’étaient manifestées. Comme c’est surtout à partir de cette époque jusqu’à sept ans, que les facultés cérébrales présentent des caractères bien tranchés, je vais m’attacher à faire connaître celles qui m’ont paru alors les plus saillantes , chez la majorité des enfans de cet âge que j’ai eu occasion d’observer. Je suivrai dans mes remarques l’ordre de classification que j’ai adopté dans mon tableau, fixant particulièrement l’attention du lecteur sur les points les plus essentiels à connaître pour l’objet que je traite.
La faculté de conservation qui avait donné jusqu’aü commencement de cette époque des marques assez prononcées de son existence devient encore plus énergique. Je crois que c’est à elle qu’il faut attribuer la crainte que manifestent beaucoup d’enfans lorsqu’ils sont abandonnés à eux-mêmes. Comme elle peut être portée jusqu’au point de donner lieu à de graves accidens, il est nécessaire que les enfans de cet âge ne soient jamais seuls: on évitera surtout de leur raconter des histoires dans lesquelles figurent des objets capables de les effrayer. Si quelques accidens inséparables des mouvemens que l’enfant se donne à cet âge , tels que des contusions, des chutes, de légères coupures , etc. , etc. , ont lieu , les trois quarts des enfans seront encore plus sensibles à la douleur qu’ils éprouvent , si les personnes qui les entourent jettent des cris ou manifestent de la crainte. On doit donc dans ce cas prendre sur soi de ne laisser rien voir à l’extérieur , si non l’on augmentera les douleurs de l’enfant, et l’on finira peut-être par en taire un être criard et insupportable.
La faculté qui préside au choix des aîimens , est une de celles qui se manifestent alors avec le plus d’énergie , on peut dire même que la gourmandise, qui en est la conséquence , est le vice dominant de l enfance. On ne saurait donc donner trop d’attention à la nature des aîimens et à leur quantité chez les enfans de cet âge. Je considérerais comme une excellente coutume celle qui consisterait à faire faire quatre repas par jour aux enfans. La quantité d’alimens serait proportionnée à l’appétit naturel , et à la constitution de chacun. On évitera surtout de gorger d’alimens les enfans d’un tempérament lymphatique : à peine sont-ils repus, que le besoin du sommeil se fait sentir,
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et l’encéphale devient incapable de travail. De9 potages à la viande , de la chair rôtie ou grillée, du vin coupé d’eau , du pain bien fermenté conviennent aux enfans de cette constitution : on aura soin de les laisser jouer plusieurs fois par jour en plein air, et de les accoutumer graduellement aux variations atmosphériques. Les exercices gymnastiques si précieux pour tous les enfans de cet âge , le sont encore plus pour ceux qui présentent une constitution lymphatique. En donnant de l’action à tous les organes, le cerveau est un des premiers à en ressentir l’heureuse influence, et des enfans qui, par l’effet d’un mauvais régime alimentaire fussent demeurés engourdis, deviennent alors capables d’une application soutenue pour les travaux qu’on exige d’eux.
Durant la période que je viens d’indiquer, le besoin de parler et de se mouvoir ont lieu d’une manière extraordinaire. C’est alors que la mémoire verbale peut être cultivée avec le plus grand succès : la quantité de mots que les enfans peuvent retenir alors est réellement prodigieuse. Le sens de la configuration, de la perception, de la substance, de rèventualitè, trahissent leur grande activité, par l’extrême attention des enfans à considérer les objets, à étudier leurs formes, et celle qu’ils donnent aux récits d’événemens ou d’historiettes à leur portée. Griffonner du papier, faire des figures de toute espèce, telle estime des plus grandes jouissances de cet âge. A la fin de celte époque et plus tard, il est extrêmement commun devoir les enfans chercher à reproduire par le dessin et de mémoire les objets qui les frappent davantage : le choix des figures dont ils s’empressent de couvrir les tables, les livres et les murs des écoles , annonce qu’une faculté qui ne s’était pas encore manifestée commence à entrer en jeu. Il est impossible de se faire une idée de l’avidité qu’ont pour les lectures et les dessins lascifs, les enfans arrivés à la fin de cette période, surtout ceux qui sont pubères. J’ai acquis la triste conviction que la masse des enfans de cet âge avaient l’habitude de la masturbation. Les suites funestesdece malheureux vice se font remarquer chez la plupart, notamment chez ceux qui sont d’une constitution lymphatique ou lymphalico-nerveuse : ils sont en général hébétés et peu capables d’éducation. La révolution qui a lieu chez l’homme à l’époque de la puberté , ne s’opère pas chez eux d’une manière franche; plusieurs conservent pour toujours un caractère timide et enfantin, et ce qu’il y a de plus déplorable, leur malheureuse habitude. Jean-Jacques convient lui-même qu’il n’a jamais pu s’en délivrer complètement. Il ne serait pas impossible que ce vice, porté à l’extrême durant l enfance de cet homme célèbre, n’ait contribué pour beaucoup à augmenter sa susceptibilité naturelle, et à délabrer sa constitution.
Les parens, et surtout les personnes chargées de l’instruction des deux sexes, doivent veiller avec soin à éloigner des jeunes gens tout ce qui pourrait exciter des désirs lascifs. Je considère comme extrêmement important de renvoyer des pensionnats tous ceux qui, par leur langage ou par leurs manières, auraient une disposition à corrompre les autres. Une autre chose qui me parait surtout es-
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sentielle, et à laquelle cependant beaucoup de personnes ne donnent aucune attention, c’est de ne pas permettre les réunions entre les deux sexes de cet âge , hormis en famille , ou lorsque les enfans sont sous les yeux des personnes chargées de leur surveillance. L’année dernière j’ai eu occasion de voir près de douze jeunes gens de l’âge de dix à douze ans , tous avaient contracté l’habitude de la masturbation , et ce qu’il y a de pire, c’est que c’était à la fréquentation de petites filles du même âge ou environ , qu’ils étaient redevables de ce vice. *
Quelle sera l’éducation la plus convenable pour les jeunes gens appartenant à la période que je viens d’indiquer? Ce sera évidemment celle qui sera le plus en harmonie avec le développement de leurs organes. La première chose à faire consiste à imprimer de bonne heure et habituellement une bonne direction aux facultés que j’appelle sentimens , et à réprimer avec énergie et persévérance quelques penchans qui dérivent de celles de conservation et de reproduction. L’étude des langues, la description des objets d’histoire naturelle , la géographie et l’écriture sont les notions qui se trouvent le plus en rapport avec le développement cérébral de cette époque. Ou pourra y joindre vers la fin l’étude du dessin et du calcul : je voudrais cependant que celui-ci fût enseigné sous forme de jeu , et non de la manière que l’on emploie généralement. Si les parens qui ont reçu de l’instruction voulaient seulement sacrifier une heure par jour à celle de. leurs enfans, il y aurait plus à gagner pour ceux-ci que durant le temps qu’ils passent avec leurs maîtres. A table, pendant les heures de récréation, à la promenade se présentent mille occasions d’exercer les facultés intellectuelles des enfans. La liberté dont ils jouissent près de leurs parens, leur permet aussi de développer plus facilement les ressources de leurs facultés naturelles. D’un autre côté, leur caractère moral se dessine beaucoup mieux , et met sur la voie pour lui donner une meilleure direction.
Chaque jour on se plaint du manque d’éducation des enfans ou de leur défaut d’aptitude ; mais j’ai la conviction que dans la majorité des cas, c’est aux parens qu’il faut s’en prendre. Après avoir mis un enfant en pension, et l’avoir pourvu de maîtres , on croit avoir tout fait pour lui ; c’est là cependant une grande erreur. Cette conduite est sans doute excusable de la part des personnes sans instruction, mais elle devient coupable chez celles qui en ont reçu. L’argent que les personnes aisées emploient à des choses de pure ostentation , serait bien mieux utilisé s’il était consacré aux soins de l’éducation morrale et intellectuelle de la jeunesse. Trop heureux encore les jeunes gens s’ils ne trouvent pas dans leurs familles une conduite opposée à celle qui leur est prescrite au collège?
Depuis l’époque de la puberté jusqu’à l’âge adulte, les organes cérébraux acquièrent, outre leur plus grand développement, une fermeté qui donne à leurs actes plus d’énergie et de durée. Chez la masse des hommes de cette époque les facultés morales et intellectuelles sont assez tranchées,
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pour faire pressentir jusqu’à quel point elles pourront s’élever un jour. Ce qui a pu induire en erreur beaucoup de personnes sur les dispositions intellectuelles de ces jeunes gens, est l’extrême activité de toutes les fonctions qui règne alors. Mais en laissant de côté ce que le défaut d’expérience doit occasionner chez eux, et en ne prenant que le fond des choses, sans tenir un compte rigoureux de la manière dont il est exprimé , on demeure souvent surpris de 1 état de leurs facultés réfleclives. J’insiste d’autant plus sur ce point que l’éducation de nos jours ne me parait pas donner assez d’attention à la culture des facultés rèflectives qu’elle néglige pour celle des facultés moins précieuses , notamment celle de la mémoire verbale. Il résulte de cette fausse direction imprimée à l’instruction , qu’au lieu d’avoir de vrais savans on n’obtient que de brillans perroquets.
Il est on ne peut plus commun de voir de ces exemples dans les concours qui ont lieu dans les facultés de droit et de médecine.
J’ai connu particulièrement un de ces héros des écoles , c’était bien l’être le moins capable qu’il y eut au monde , mais comme il réunissait à beaucoup d’audace une mémoire prodigieuse , il fascinait les yeux de ceux qui ne le connaissaient pas. Comment refuser les palmes à celui qui avait retenu plus de quarante volumes par cœur. Initié dans le secret de son haut mérite , j’ai vu qu’il consistait à écrire sur des petits carrés de papier toutes les questions traitées par les auteurs les plus célèbres : une fois classées par ordre , il en retenait un certain nombre par jour d’une manière imperturbable ; arrivait enfin le jour du combat dont il ne manquait jamais de sortir victorieux aux applaudissemens de l’auditoire, et souvent des professeurs qui ne manquaient pas de le considérer comme un homme du premier ordre.
La jeunesse , disent les philosophes spéculateurs, est l’àge de l’innocence , de la générosité, de la bienveillance et de la candeur. Voyons maintenant ce que dit la nature, le meilleur de tous les maîtres. Si les organes des facultés appelées senlimens , et ceux des facultés dites rèflectives étaient les seuls qui fussent développés à cet âge , je concevrais la justesse de la proposition : mais *1 s’en faut de beaucoup qu’il en soit ainsi. Les organes des facultés de conservation et de reproduction présentent aussi un grand développement , et leur action doit nécessairement se manifester. Étudiez les jeunes gens d’un collège , et vous trouverez chez eux mêmes vices et mêmes vertus que chez les hommes faits. Les uns sont gourmands ou libertins à l’excès, d’autres ont le penchant à dérober très-prononcé : il en est dont tous les actes sont marqués au coin de la ruse, de la fourberie la plus profonde. Quelques-uns sont cruels, et se plaisent à torturer les animaux. Pour d’autres le plus grand plaisir consiste à se battre , et se quereller avec leurs camarades. A côté de ceux qui se font remarquer parleur douceur et leur bonté , s’en voient d’autres d’une méchanceté incorrigible. Que l’on ne me dise pas que ce tableau est chargé : il * est , ainsi que j’ai pu m’en convaincre, la peinture fidèle de ce qui se remarque dans toutes les pensions. J’insiste avec d’autant plus de force sur ce point ,
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qu’il doit servir de base à la répression énergique de certaines facultés. Il servira aussi à éclairer les professeurs ou les chefs d’institution, sur la conduite qu’ils doivent tenir dans certains cas. Un fait incontestable , c’est que les jeunes gens ont naturellement une tendance à imiter les actes de ceux qui les entourent. Ne serait-il pas sage d’éloigner d’eux tous ceux qui manifesteraient de bonne heure des penchans vicieux trop énergiques? D’un autre coté , ne seraitil pas convenable d’employer envers ces derniers d. s moyens de répression différens de ceux mis en usage pour les autres?
Un autre point sur lequel je ne saurais trop insister, est l’instruction morale , généralement trop négligée dans les collèges. Elle n’a encore consisté jusqu’à ce jour que dans de simples lectures ou de pures formules que les Jeunes gens apprennent comme une leçon sans qu’il en reste de traces. Ce
n’est pas par des phrases , mais par des exemples qu’il faut parler aux enfans. Si vous ne vous adressez, comme on le fait encore communément , qu’à leur sentiment d’approbation sans intéresser ceux de la bienveillance, de la vénération et du sentiment de justice , vous n’en ferez que des égoïstes qui deviendront plus tard le fléau de leur famille , et de la société s’ils occupent un rang important.
Qu’importe à une nation des facultés intellectuelles supérieures , si elles sont employées à l’asservir ou la ruiner ? Quelle sera la conséquence immédiate de facultés intellectuelles remarquables, mais sans moralité , gouvernant une nation ? La corruption , la bassesse et la servitude. Composez une société de pareils élémens , et sa désorganisation sera inévitable. Lorsque dans une nation l’intrigue l’emporte sur le travail et la probité , soyez sûr qu’il n’y a rien de grand à attendre d’elle.
Que les hommes varient d’opinions dans leurs systèmes, leurs goûts, leurs croyances religieuses , il n’en résultera qu’un effet secondaire : il n’en est pas ainsi de la morale qui doit être la même chez tous les peuples : elle seule peut être la base de leur bonheur.
Je suis loin de penser avec certains hommes qu’il soit possible de procurer do l’aisance à tout le monde : il y aura partout et dans tous les temps , des pauvres et des riches, des forts et des faibles, des savans et des ignorans. Ces diverses conditions sont la conséquence inévitable des variétés de l’organisation de l’homme : elles existeront éternellement. Cependant je crois que de grandes améliorations peuvent avoir lieu dans la condition de la classe malheureuse ; et le défaut de culture de la morale me parait un des principaux obstacles à les obtenir. Si les senlimens de bienveillance et de charité étaient plus cultivés , on ne verrait pas journellement de ces spectacles qui font rougir les hommes de cœur. Des milliers d’hommes sont encore de nos jours dans une condition pire que celle des bêtes sauvages : des familles entières manquent d’alimens* et n’ont rien pour se préserver^de l’intempérie des saisons; tandis qu’au milieu d’eux se trouvent des riches qui sacrifient dans un jour à leur vanité des sommes qui eussent fait vivre plusieurs familles pendant des
DB PHRÉNOLOGIE
années entières. D'un autre côté, si l’on remonte avec soin à la source des malheurs privés et publics , on verra qu’elle se trouve constamment dans le défaut de culture des facultés morales.
Revenons maintenant sur l’ètat des facultés perceptives et intellectuelles des hommes appartenans à l’adolescence et à la jeunesse , et voyons si l’éducation qu’on leur donne est bien en harmonie avec l’état de développement de leurs organes cérébraux. A part quelques individus chez qui le système nerveux cérébral présente un développement anormal, et j’entends par là une activité retardée par des circonstances particulières, telles que le tempérament, un défaut de nutrition, etc., les jeunes gens des collèges peuvent être rangés d’assez bonne heure en plusieurs classes assez tranchées. Je vais indiquer celles que j’ai été à même de faire : comme elles reposent sur un grand nombre d’observations, on peut compter sur leur exactitude (1).
La première classe, et c’est la plus nombreuse, est celle qui n’est pas organisée pour les hautes sciences. Je crois qu’il serait sage de la part des parens, une fois l’incapacité bien reconnue, de limiter l’éducation de ces jeunes gens en la renfermant dans le cercle des notions qui sont indispensables pour des professions mercantiles, ou qui ne demandent pas une intelligence supérieure. Cln trouve fréquemment dans cette classe plusieurs hommès d’une adresse manuelle que l’on pourrait tourner à leur profit, en les employant comme mécaniciens dans les professions qui demandent de la dextérité et le nombre en est immense.
L’adresse manuelle n’est pas la seule faculté qui puisse se rencontrer dan9 un haut degré avec des facultés intellectuelles peu développées : le calcul, le coloris, le talent d’exécuter de la musique, celui de l’imitation, etc., etc. , existent souvent dans un degré remarquable. En les cultivant encore on pourrait rendre utiles à la société ceux qui les possèdent. Quelquefois, et comme par instinct, ces hommes se trouvent poussés eux-mêmes vers la profession qui leur convient, mais ce n’est malheureusement pas ce qui arrive toujours.
Le cas le plus fâcheux , et il n’est que trop commun , est celui où avec des facultés intellectuelles ou des talens au-dessous du médiocre, se rencontre une
(1) Un homme dont personne ne conteste le talent comme poëte, a cru devoir faire une sortie à l’Institut de France, contre la phrénologie qu’il n’a jamais étudiée. M. Lemercier s’est plaint surtout des fâcheux résultats de cette science , dont la conséquence serait une catégorie ou classe d'hommes possédant diverses facultés. La phrénologie est une science d’observation, elle se contente d’étudier les faits, de les comparer et de les analyser. En étudiant les hommes, elle voit que la nature a fait elle-même les classes que certaines personnes ne veulent pas connaître : elle voit qu’i* est des hommes organisés pour être poètes , et d’autres qui n’ont aucune disposition pour la poésie. Elle explique comment tel individu qui fait de bonnes choses en poésie, se trompe lorsqu’il veut juger des choses auxquelles il est complètement étranger. Ce n’est donc pas aux phrénologistes qu’il faut s’en prendre , mais à l’auteur de la nature qui a varié l’organisation de l’homme , au point d’en former plusieurs classes ou variétés sous le rapport de l’intelligence. Les membres de *’lnstitut, les députés, tous ceux qui sont à la tète des administrations, de quelque uaturo qu’elles soient, ne sont que des catégories qui existeront autant qu’il y aura des hommes.
TRAITÉ
prédominance des scntîmens d’approbation ou de l’amour de soi. Après des déceptions de toute espèce, le malaise et souvent la misère deviennent le partage de ces hommes. Combien n’existe-t-il pas de nos jours de jeunes gens dont la profession libérale n’a eu pour conséquence que leur malheur et celui de leur famille? Lancés dans une carrière pour laquelle ils n’étaient pas organisés, ils végètent toute leur vie. J’ai la conviction que par d’excellens conseils et la répression de certaines facultés trop énergiques, on arriverait à déterminer les jeunes gens ainsi organisés à faire le choix d’une profession plus en rapport avec leurs facultés.
Considérées d’une manière générale les facultés que j’ai désignées sous le nom d’intellectuelles peuvent être développées entièrement, c’est-à-dire que les organes des facultés perceptives et réflectives ont acquis un assez grand développement. Ou bien il n’existe qu’une prédominance des facultés perceptives sur les réflectives , ou de celles-ci sur celles-là. De ces diverses nuances de développement résultent trois classes de jeunes gens bien distinctes , et qui méritent , selon moi , la plus grande attention des personnes placées à la tête des collèges.
La première de ces trois classes , celle où les facultés perceptives et rèflectives sont à la fois très-dèveloppèes , est très-peu nombreuse : elle forme véritablement une classe à part, composée d’hommes qui réunissent dans tout ce qui demande une action soutenue des facultés perceptives et réflectives.
La seconde classe, celle dans laquelle les facultés perceptives sont assez développées sans un grand développement des réflectives, renferme les jeunes gens qui ont assez de disposition à saisir ce que l’on enseigne communément dans les collèges, souvent même et précisément à cause de ce mode d’enseignement. Quelques-uns de cette classe ont la réputation d’excellens écoliers : fréquemment même les instituteurs les considèrent comme des hommes qui ne peuvent manquer de jouer un rôle brillant dans le monde. Bien qu’il n’en soit pas toujours ainsi , il n’est pas rare de voir plusieurs individus de cette classe remplir des fonctions honorables dans la société. Leur principal talent consistera à reproduire avec ordre , méthode et clarté les idées des autres ; mais comme les facultés réflectives , celles surtout qui comparent , combinent et remontent aux causes des choses sont peu développées, ces hommes bien que très-estimables d’ailleurs, ne joueront jamais qu’un rôle secondaire. On peut déjà les reconnaître à leurs productions lorsqu’ils sont arrivés en rhétorique : leurs compositions sont en général faibles et sans couleur, ei ne portent pas avec elles le cachet de facultés réflectives supérieures. Ils pourront bien décrire les choses , retenir de longs passages par cœur , se rappeler les formes des objets, et briller dans les sciences de pure description ; mais vous ne trouverez ni étendue de vues , ni profondeur de pensées , ni plan d’un ordre supérieur dans leurs productions.
La classe des jeunes gens chez qui les facultés réflectives prédominent sur les facultés perceptives , se fait souvent remarquer par son peu d’aptitude à
DF. PHRÉNOLOGIE
saisir beaucoup de choses enseignées dans les collèges ; quelquefois même ils sont d’une faiblesse extrême pour ce qui est grammaire ou science de pure description. Le sens du langage, ainsi que j’ai pu l’observer, peut être si peu développé que les jeunes gens éprouvent une grande difficulté à transmettre leurs pensées aux autres. C’est cependant dans cette classe que se rencontrent des jeunes gens d’un haut mérite, et de beaucoup supérieurs à ceux que l’on plaçait au-dessus d’eux. Il est rare même qu’ils ne sortent pas de la foule , et ne deviennent pas des hommes supérieurs dans les hautes sciences. Les personnes peu familiarisées avec les vraies facultés de l’homme demeurent surprises en voyant que des jeunes gens qui ne promettaient pas , selon le langage des instituteurs , se trouvent un jour placés si haut dans l’opinion publique. La phrénologie explique parfaitement ce qui arrive alors. C’est que des facultés intellectuelles, les unes, les perceptives n’ont qu’une action secondaire ,, tandis que les rèflectives jouent un rôle infiniment plus élevé. .
Vers le milieu et à la fin de l’époque que je viens d’indiquer , plusieurs talens se manifestent dans un degré tel qu’ils dominent les autres facultés. Il est alors prudent d’écouter la voix de la nature qui semble indiquer elle-même dans ce cas la vocation de prédilection. Cependant, ainsi que je l’ai observé, on peut encore être induit en erreur en prenant pour un véritable talent , la manifestation d’une seule faculté dans un art qui demande pour réussir la réunion des facultés rèflectives à des talens spéciaux : telles sont la peinture et la sculpture. Je vais développer mon idée par des exemples.
Un jeune homme s’est-il fait remarquer dans les écoles par sa grande facilité à dessiner 1 L’a-t-il emporté sur tous les autres dans le dessin d’après la bosse qui se trouve être le couronnement ou la fin de ses études I On en tire la conséquence qu’il sera un jour un peintre du premier ordre. Cependant rien n’est moins fondé que celle idée : c’est dans un atelier de peinture que la
«vérité de mon assertion se manifeste dans tout son jour.
Si nous étudions les jeunes gens qui se destinent à la carrière de la peinture, nous verrons qu’ils forment quatre classes bien distinctes. Je vais les indiquer ici, et faire voir en même temps le parti que chaque individu appartenant à l’une de ces classes pourrait tirer des facultés qu’il a reçues en partage.
La première classe est celle des dessinateurs, je veux dire de ceux qui reproduisent avec facilité les objets qu’on leur donne à représenter. La deuxième classe est celle des coloristes ; cette faculté se reconnaît ordinairement de trèsbonne heure. Voyons d’abord quelle sera la conséquence du développement partiel de ces deux facultés.
Le dessinateur qui ne possédera que cette faculté, à quelque haut degré qu’elle soit portée , ne deviendra jamais un peintre même de second ordre. U pourra devenir bon maître de dessin, peindre le portait d’une manière assez agréable, surtout s’il réunit au talent de dessinateur un peu de coloris, et la
TRAITÉ
faculté (le configuration. Il pourra exceller dans la profession de graveur, en reproduisant fidèlement les sujets qu’on lui donnera à représenter.
Ce que je viens de dire du dessinateur est applicable au coloriste, qui n’arrivera pas plus au degré supérieur, s’il ne possède que la faculté de faire de la couleur. Cependant on pourra employer avec avantage son talent dans la peinture sur verre, les décors, la peinture sur porcelaine , sur laine , comme à la belle manufacture des Gobelins. Il pourra devenir d’une grande ressource en copiant et roproduisant avec fidélité le coloris des grands peintres.
La troisième classe -est celle des jeunes gens qui possèdent, indépendamment du talent du dessin et du coloris , le sens du beau dans les arts dans un haut degré. Sans être des peintres du premier ordre ils se font remarquer par le goût exquis de leurs compositions ; ils excellent surtout dans les tableaux de genre : il n’en est pas de même des grandes compositions qui demandent la réunion de plusieurs facultés supérieures dans un haut degré, et qui ne se voient que dans la quatrième classe ordinairement peu nombreuse : ce sont les hommes à part, ceux qui laissent une éruption durable ou font école.
Plus j’ai étudié l’organisalion des peintres célèbres , et plus je suis demeuré convaincu qu’il n’en existe pas un seul chez qui on ne rencontre réunies au talent manuel, des facultés réfleclives puissantes, et presque toujours le sens poétique et du beau dans un haut degré. Il suffit de jeter les yeux sur les portraits de Michel-Ange, Raphaël, Rubens, Paul-Véronèse, Lesueur, Poussin , etc. , etc. , pour se convaincre de la vérité de mon assertion. Ehl comment en serait-il autrement? Puisque sans ces facultés il ne peut exister ni plan, ni vue profonde , ni imagination, ni création , caractères essentiels du vrai peintre. Un développement peu considérable du coloris ou de talent manuel, n’exclue pas la qualité de grand peintre. Raphaël, sans contredit le plus grand des peintres, était faible coloriste. Rubens, si riche en couleur, n’avait pas une grande correction de dessin.
Ne pourrait-on pas tirer des remarques que je viens de faire , cette conséquence, qu’il serait convenable d’exercer dans l’art de la composition, et bien plus fréquemment qu’on ne le fait dans les écoles, les jeunes gens qui commencent à peindre d’après nature? On arriverait par cette pratique à distinguer celui qui est organisé pour devenir peindre de celui qui sera toujours médiocre. J’entends dire tous les jours qu’avec du travail et de la persévérance l’on peut devenir un peintre du premier ordre. Jamais maxime ne fut plus fausse et plus funeste dans ses conséquences. J’ai connu de jeunes peintres qui ont travaillé pendant douze et quatorze ans pour n’être que des hommes excessivement médiocres : d’autres les avaient dépassés après deux années de travail , tant il est vrai que les facultés naturelles doivent marcher avant tout. Sans doute l’homme le mieux organisé pour la peinture qui ne s’occuperait pas de son art, ne serait jamais rien; mais il est absurde de prétendre que le travail sans les dispositions innées puisse rendre peintre. Raphaël , dépourvu de bras et de jambes , n’eût pas moins été un très-grand peintre; seu-
lement son (aient fût resté ignoré parce qu’il n’eût pas eu d’instrumcns pour le mauifester au dehors.
Ce que je viens de dire de l’emploi des facultés réflectives, du sentiment poètkpie et du beau dans les arts pour la peinture, s’applique à l’art du statuaire.
C’est ordinairement en rhétorique que l’on peut saisir la différence qui existe entre les jeunes gens, sous le rapport du développement des facultés intellectuelles. Donnez un sujet à composer, et voyez avec quelle différence il est traité. Là, c’est une manière de rendre ses pensées, bien que l’élève se soit conformé aux règles de la rhétorique, qui annonce la plus grande médiocrité. Ici , règne un certain ordre , de la clarté dans les idées , mais c’est tout le mérite de la composition. Chez un autre , le plan est bien conçu , bien charpenté , si je puis me servir de l’expression ; mais rien de neuf, rien d’original dans la composition. Tantôt le plan et les idées sont bien exposés, mais ce n’est qu’une imitation des idées empruntées. Enfin viennent les compositions qui brillent par la force des pensées, la profondeur de vues, qui sont empreintes d’un caractère d’originalité ; et malgré les imperfections inséparables des premières productions, il est facile de voir que celles-ci ne sont pas le fruit d’hommes ordinaires. En dehors de ce que l’art ou la science peuvent faire pour eux , la nature les a marqués du sceau du génie. Favorisés par d’heureuses circonstances, ils pourront devenir la gloire de leur patrie, ou couler des jours misérables s’ils sont placés dans une sphère qui n’est pas en harmonie avec leur organisation. Quelquefois, il est vrai, et nonobstant les difficultés qu’ils ont à vaincre , ces hommes percent : tel fut Rousseau , dont on voulut faire un artisan, et qui devint un des premiers écrivains de son siècle. Boileau placé d’abord chez un greffier , et qui restera comme un des hommes les plus célèbres du règne de Louis XIV. Cependant combien d’hommes ' célèbres n’ont pas été appréciés à leur juste valeur, parce que le défaut d’éducation , l’ignorance de leurs parens ou de leurs instituteurs s’opposèrent à leur élévation. Combien , d’un autre côté, de talens médiocres végètent toute leur vie pour avoir embrassé une profession au delà de leurs forces.
Tout ce que j’ai dit des facultés de conservation et de reproduction , sur celles désignées communément sous le nom de penclians , a reçu assez d’extension à l’article de l’influence de l’habitude pour ne plus nous en occuper ici. Il ne me reste plus qu’à examiner assez rapidement de quoi se compose l’instruction publique en France , et de faire ressortir les avantages de la phrénologie appliquée aux diverses branches d’enseignement. Les observations qu’on vient de lire abrégeront de beaucoup ma tâche ; elles me mettront même dans le cas de supprimer beaucoup de choses sur lesquelles je ne veux pas insister, parce qu’elles se présenteront naturellement à l’esprit de toute personne réfléchie.
L’instruction publique en France comprend trois degrés : 1° l’instruction primaire; 2« l’inslruclion secoudaire ; 3° les hautes sciences.
TRAITÉ
En admettant4que le défaut de fortune, des circonstances purement locales, la nécessité pour beaucoup de familles de garder près d’elles leurs enfans pour les aider aux travaux manuels , s’opposent à ce que la majorité des enfans reçoive même l’éducation secondaire , ne serait-il pas sage que des fonds fussent réservés dans les chef-lieux des dèpartemens, pour que les jeunes gens qui manifesteraient des facultés très-remarquables reçussent une éducation en harmonie avec ces facultés? Et comme il ne s’agit ici que d’enfans hors de ligne, les dépenses seraient peu considérables , et l’état trouverait ce qui lui manque souvent, je veux dire, des hommes de grande capacité. En supposant que dans le nombre choisi plusieurs jeunes gens ne répondissent pas à ce que l’on attendait d’eux , on pourrait les renvoyer dans leurs familles.
Comme tout ce qui se rapporte à l’instruction primaire est très-limité, et qu’il me paraît d’ailleurs assez en rapport avec les facultés des enfans, je n’aurai aucune remarque à faire, sinon qu’il serait à désirer que le nombre d’écoles primaires fut bien plus nombreux que celui que la France possède.
L’enseignement secondaire , qui comprend les lettres et les sciences , étant celui des jeunes gens qui se destinent aux professions libérales, mérite plus spécialement notre attention. Je m’attacherai surtout à examiner si ce que l’on enseigne de nos jours aux jeunes gens est bien en harmonie avec leurs facultés naturelles, et répond aux progrès que les sciences d’observation ont fait de nos jours. . X
Si nous parcourons le cçrcle suivi dans l’éducation secondaire des jeunes gens depuis un certain nombre d’années, nous pourrons avoir une juste idée de ce que peuvent l’habitude et la routine sur les hommes. Sauf de légères modifications, le fond reste toujours à peu près le même. On s’est contenté d’élaguer ou de tailler les branches de l’arbre , au lieu d’agir sur la souche. A quelles causes attribuer de pareils résultats? A la routine, d’une part , qui fait que l’homme se plaît à suivre en aveugle la voie qui lui a été tracée. D’un autre côté, c’est que des hommes complètement étrangers à l’organisation et aux fonctions de l’instrument qu’ils voulaient mettre en jeu, ont eu la prétention de tracer des plans d’éducation sans examiner s’ils concordaient avec les facultés naturelles de l’homme.
Avoir cette surabondance de grec et de latin dont on abreuve la jeunesse de nos jours, on serait tenté de croire que les sciences d’observation étaient bien plus avancées chez les Grecs et les Romains qu’elles ne le sont de notre temps. Cependant si c’est le contraire qui a lieu, c’est-à-dire que chez les nations modernes les sciences naturelles sont arrivées au plus haut degré de perfection, je demanderai à quoi bon tant insister sur l’élude des langues mortes. D’un autre côté, si l’on réfléchit que toute langue qui n’est point parlée finit par se perdre , je demande quel parti on pourra tirer d’une longue étude du latin et du grec, puisque l’on n’a aucune occasion de les pratiquer? C’est surtout en médecine où cet abus des langues mortes se fait vivement-apercevoir. Quelles sont les bases de cette science , disent tous les professeurs de cet
DE PHRENOLOGIE.
art? L’anatomie , la physiologie et la pathologie. Eh bien 1 je demande à quel
degré de perfection se trouvaient ces trois sciences chez les Grecs et les Romains. Il n’y a pas une personne , même étrangère à la médecine , qui ne convienne que toute la supériorité est pour notre époque. Que sert donc de passer quatre à cinq ans pour lire dans une langue étrangère des ouvrages moins bons que ceux que nous possédons dans notre propre langue ? Pourquoi
ne pas mettre à profit , à l’aide de la connaissance des principales langues vivantes, les travaux des savans les plus distingués de l’Europe? Assurément l’avantage qu’on en retirerait serait beaucoup plus grand que celui que nous procure la lecture des médecins grecs et romains.
Je ferai encore remarquer que les meilleurs ouvrages de médecine ancienne, ceux que l’on peut encore consulter avec fruit , ont tous été traduits dans notre langue ; il serait donc convenable que l’on fit un extrait de ce qu’ils contiennent de bon et de positif, afin d’épargner aux médecins de notre époque une foule de détails absurdes et ridicules , annonçant l’imperfection de l’anatomie et de la physiologie à l’époque où ils furent écrits.
Je conçois assez comment l’élude delà langue latine devient nécessaire aux j eunes gens qui se destinent à la magistrature , puisqu’ils sont obligés de consulter ce qui a été écrit sur les anciennes lois, bien que, comme je le dirai plus loin , beaucoup de choses inutiles à reconnaître soient encore enseignées dans les écoles de droit. Mais, en médecine et dans les sciences naturelles, l’étude approfondie du grec et du lat in est plus nuisible qu’utile, puisqu’elle fait perdre à l’étude des mots un temps précieux que l’on eût pu employer plus utilement à l’observation des choses. Lorsque les personnes placées à la tête de l’instruction publique seront bien pénétrées des recherches et des travaux nombreux que demandent l’étude des sciences naturelles et de la médecine, elles attacheront , j’en suis sur, moins d’importance à l’étude de langues mortes, et insisteront davantage sur celle des langues vivantes. Je ferai seulement remarquer que si l’on veut qu’il n’en soit pas de celles-ci comme des premières, c’està-dire qu’après y avoir sacrifié trois ou quatre années on les perde à peu près complètement, il sera bon de sacrifier plusieurs jours à les parler. Rien, selon moi , ne grave davantage les mots dans l’esprit comme l’habitude , et la nécessité où l’on est de s’exprimer dans une langue. Un autre avantage que l’on retire de cette méthode, c’est qu’en se familiarisant avec les tournures pro-
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pres à une langue, on est véritablement en état de bien saisir le sens des expressions d’un auteur qu’une traduction purement littérale est souvent loin
de rendre.
Il serait bien à souhaiter que les jeunes gens arrivés én rhétorique , et qui sont déjà assez instruits dans la connaissance des langues , de la géographie , de l’histoire , du calcul, de la chimie et de l’histoire naturelle, etc. , eussent aussi des notions sur les principales institutions qui composent un état : je considérerais comme extrêmement important de leur donner des principes
élémentaires dé droit , une idée sommaire de l’organisation de l’homme et de
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ses principales fonctions : on y joindrait de9 leçons sur l’économie politique, il résulterait de cette manière de procéder que les jeunes gens en sortant des collèges, seraient plus aptes à se livrer avec succès aux hautes sciences , et à mieux remplir leur devoir comme citoyens ou fonctionnaires publics.
Une pensée qui m’a toujours occupé depuis que j’ai eu occasion de me livrer à l’étude de l’homme, est le peu de soin que l’on a donné jusqu’à ce jour à la culture des facultés les plus précieuses qu’il possède , je veux parler de celles qui réagissent sur toutes les autres qui réfléchissent, comme le dit l’expression réflectives employée pour les désigner. Sans elles cependant , et je ne saurais trop le répéter, rien d’étendu , rien d’important, rien de grand ne peut avoir lieu chez une nation. En consultant les actes des hommes célèbres, comme grands capitaines, législateurs, philosophes, savans du premier ordre , en un mot de tous ceux qui ont traversé leur siècle en y laissant une forte empreinte ; je n’en vois pas un seul dont les actes n’annoncent de puissantes facultés réflectives. Tous ceux, au contraire, dont l’histoire n’a retenu que les noms , ou qui ont échoué dans leurs travaux, quelque heureuses que fussent les circonstances qui les entouraient , n’avaient évidemment que des facultés réflectives très-faibles ou modérément développées.
On pourrait , ce me semble , contribuer puissamment à la culture des facultés réflectives chez les jeunes gens arrivés en rhétorique , en leur donnant à résoudre diverses questions qui demanderaient, pour êtres traitées convenablement , un emploi soutenu de ces facultés. Un temps suffisant leur serait accordé afin de les méditer et les exposer complètement. Ce genre d’exercice serait, selon moi , bien plus fertile en résultats que ces compositions banales dans lesquelles la forme l’emporte presque toujours sur le fond, et dont les écrits des jeunes gens qui se livrent aux sciences d’observations ne se ressentent que trop(l).
Pourquoi ne pas réunir les jeunes gens de cet âge deux fois par semaine sous forme de cours, en les obligeant à remplir alternativement les fonctions de juges et d’avocats sur une question qui leur serait proposée.
J’ai la profonde conviction qu’une série de causes ainsi plaidées et jugées produiraient le meilleur effet sur leur esprit : 1° par l’attention qu’ilsseraient obligés de donner à la cause ; 2° par la nécessité de parler avec ordre, de classer leurs idées et de faire ressortir en public toutes les ressources de leur intelligence; §° enfin , et c’est le point essentiel; le jugement ou l’appréciation des choses sous leur véritable point de vue aurait lieu , puisque le juge ferait ressortir d’une manière claire, et avec sagacité tout ce qui aurait motivé le jugement. J’ai bien vu employer à la fin de l’année schoîaire des espèces de plaidoyers qui n’avaient d’autre but qu’un véritable spectacle , tandis que ceux
(1) Je ne me rappelle pas où j’ai lu que le célèbre d’Alembert , ayant ouvert l'ouvrage de Buffon A l’article Cheval , qui commence ainsi : la plus noble conquête que l’homme ait jamais faite est celle de ce lier et fougueux animal, etc. N’allons pas plus loin, dit-il , ce n’est pas là un naturaliste ; d’Alembert avait raison, c’est que dans Buffon il y a plus de poésie que de science.
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que je propose seraient un travail réel et le complément de la fin des études. Bien entendu que la série des questions plaidées serait disposée de manière à exercer graduellement les facultés refiectiyes, et qu’elles ne rouleraient que sur tout ce qui pourrait inspirer aux jeunes gens l’amour de l’ordre, de l’instruction , et la culture des facultés morales et intellectuelles.
Je vais résumer ici, et très-sommairemeut , ce que j’avais à dire sur l’éducation : I
1° On ne doit jamais perdre de vue que les facultés morales et intellectuelles de l’homme ne se manifestent pas avec la même énergie chez tous les individus ;
2° Qu’il ne peut y avoir de véritable éducation chez l’homme qu’autant qu’il existe un développement considérable des organes ou des facultés que l’on veut cultiver, c’est pour avoir négligé celte vérité que l’on a supposé que le temps seul ou l’application suffisaient pour réussir dans les sciences et les arts. Erreur funeste à une multitude d’hommes et au bonheur des nations.
3° Que la vraie et seule manière d’être bien instruit et de se rendre heureux, consiste à se livrer à des genres de travaux manuels ou scientifiques en harmonie avec l’organisation que nous avons reçue en partage.
4° Que Ton ne saurait trop cultiver les facultés rêfleclives et morales , parce que sur elles seules reposent la prospérité et le bonheur des nations ;
50 Enfin , toute éducation qui n’aura pas pour base la connaissance de l’organisation de l’homme et de ses facultés intellectuelles et morales, non comme l’entendent les métaphysiciens, mais telles que la nature les présente , sera toujours vicieuse , et ne donnera qu’une fausse idée des hommes et des choses.
Je ne terminerai pas ce que j’avais à dire sur l’éducation sans faire quelques remarques sur celle qui convient aux personnes du sexe.
51 les savans qui crurent voir dans la femme les mêmes qualités morales et intellectuelles que chez l’homme, et j’entends seulement ici leur développement , leur énergie, avaient comparé les deux organisations, nul doute qu’iîs n’eussent reconnu leur erreur. Tous prirent des exceptions pour des règles générales. Si quelques femmes ont brillé dans les sciences, au point de marcher de près sur les traces d’hommes célèbres , le nombre en est extrêmement petit ; et dans celles qui ont excellé, il n’y en a pas une seule qui n’ait été surpassée par les hommes qui ont traité le même sujet. J’excepterai cependant le genre épistoîaire qui parait mieux convenir à l’organisation de la femme.
Mais que l’on me trouve dans les temps anciens ou modernes une seule femme que l’on puisse mettre sur la même ligne qu’Homère ou Virgile, le Tasse ou Milton. Qu’on me cite une seule femme qui ait fait une grande composition en peinture. On répondra sans doute que l’éducation donnée aux femmes s’oppose à ce qu’elles fassent de grandes productions. Jamais idée ne fut moins fondée : il en est qui se sont livrées toute leur vie aux sciences et aux beaux-arts avec d’heureuses dispositions, mais qui n’ont jamais pu atteindre au
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même degré que les hommes, dans la carrière qu’elles parcouraient. Ehl comment en serait-il autrement ? Les facultés rèflectives qui jouent un si grand rôle dans les productions de l’homme , n’ont jamais , chez la femme , ni la même énergie, ni le même développement. Voilà pourquoi toutes les productions des femmes , quelque remarquables qu’elles soient d’ailleurs, pèchent en générales par le défaut de plan , d’étendue et de profondeur des idées.
Elles peuvent, au contraire, exceller dans les sciences qui demandent l’emploi des facultés perceptives , puisqu’elles sont souvent assez développées chez elles. 11 est assez commun de voir beaucoup de femmes se livrer avec succès à l’élude des langues , de l’histoire, de la géographie et des science^ de pure description. On ne saurait trop cultiver ces sciences chez elles : outre l’avantage personnel qu’elles en retirent , il en résulte un avantage immense dans la vie privée ; car la mère peut devenir l’institutrice de ses propres enfans jusqu’à un certain âge. Elle est plus à même d’apprécier leur progrès et de les diriger dans leurs études.
En accordant à l’homme l’administration de la propriété, le législateur n’a pas usé , comme on se plaît à le dire, du droit du plus fort , il a, au contraire, fait preuve de grande sagesse. La femme est trop mobile, trop impressionable, trop passionnée pour se livrer avec succès à des entreprises soutenues, et qui demandent une certaine force de tête. On ne manquera pas sans doute de me citer Aspasie, Sémiramis, Cléopâtre, Elisabeth, Christine, Catherine, etc., dont les actes peuvent rivaliser avec ceux des hommes du premier ordre; mais ces exemples ne sont que des exceptions, et dans les grandes choses opérées par ces femmes, faudrait-il encore tenir compte de ce qu’elles empruntèrent à des hommes célèbres qui furent tout à la fois leurs conseillers et leurs amans. Une autre remarque que je ne puis passer sous silence, c’est que le règne de toutes ces personnes fut empreint du caractère de la femme ; sous aucun on ne vit autant d’intrigues, de petites passions et de crimes.
Combien cornpte-t-on de femmes qui aient excellé dans les ouvrages de poésie qui demandeut de puissantes facultés rèflectives? Je ne crois pas qu’il en existe une seule. Sapho, si célèbre chez les Grecs, n’obtînt de succès que dans la poésie lyrique. Très-peu de femmes réussirent dans la poésie didactique, et aucune , que je sache , dans la poésie épique qui demande des facultés intellectuelles supérieures à celles que la femme a reçue en partage.
Une faculté qui parait dominer toutes celles que la femme possède, le sentiment d’approbation , demande à être réprimé chez elle de très-bonne heure , sinon il pourra, s’il est abandonné à lui-même, donner lieu à bien des erreurs, bien des mécomptes , et souvent à de grands malheurs. Je crois que l’on peut dire d’une manière générale que l’éducation des femmes doit être entendue de manière à les rendre bonnes mères de famille, et à faire qu’elles sachent trouver leur bonheur dans les occupations de la vie privée. Plus la femme sera femme , et j’entends par-là, moins elle cherchera a briller par des qualités qui sont l’apanage de l’autre sexe, et plus il y aura d’harmonie et d’union dans les familles.
DF PHRENOLOGIE.
S III
Applications de la phrénologie aux écoles de droit et de médecine.
La division des propriétés en Fraace, et l’instruction plus répandue out permis à beaucoup de familles de donner une éducation assez étendue à leurs enfans. Il est résulté de ce mouvement intellectuel des avantages immenses et beaucoup d’inconvèniens. Les avantages consistent surtout dans la propagation des lumières en France. Les inconvèniens sont la surabondance des professions libérales , fruit inévitable du désir si naturel à l’homme de s’élever et d’obtenir un titre honorable dans la société. Malheureusement on a , dans la majeure partie des cas, plus obéi à ses sentimens qu’aux heureuses dispositions.que les sciences demandaient, et une foule de jeunes gens doués , d’ailleurs, d’excellentes qualités, végètent avec un titre honorable , taudis qu’ils eussent été bien plus heureux en embrassant une autre profession que celle de médecin ou d’avocat. Dans le nombre de ceux qui ont fait d’excelleules études médicales, ou brillé à l’École de droit , combien ne s’en trouve-t-il pas dont la vie est malaisée, à cause du grand nombre de personnes de la même profession?
La science du jurisconsulte demande , pour y exceller , des facultés r ^déclives dans un assez haut degré de développement. Je crois qu’il serait à désirer, dans l’intérêt des familles, comme pour celui des jeunes gens qui se livrent au barreau , que leur admission à suivre les cours des écoles de droit fut précédée d’examens propres à juger leur capacité. Les examens devraient avoir lieu en dehors des écoles, et par des personnes choisies ad hoc. En choisissant l’élite des jeunes gens qui se destinent à la magistrature, on donnerait à la France d’excellens avocats et des magistrats capables. Ceux qui n’auraient pas satisfait à ce qu’on exigerait d’eux auraient encore assez de temps pour suivre une autre carrière, et se rendre utiles à leur pays sous d’autres rapports.
Il y a dans les écoles de droit une partie de l’enseignement qui me paraît tout à fait inutile , je veux parler de celle du droit romain où se trouvent traitées des matières qui ne peuvent servir en rien à éclaircir l’histoire de nos lois, et qui ne seront jamais d’application. A quoi sert, par exemple, de connaître les lois concernant les esclaves, celles des successions, puisqu’elles varièrent suivant les empereurs? N’esl-il pas absurde de faire perdre un temps précieux aux jeunes gens pour leur apprendre qu’un homme âgé de trente et quarante ans pouvait se remettre en tutelle sous un autre, qui devenait pour lui un nouveau patcr familias, faculté qui était désignée sous le nom d’abrogation. Le pareils sujets, et une multitude d’autres que je pourrais citer, peuvent satisfaire l’amour-propre d’un professeur en lui donnant lieu d’étaler son érudition, mais les jeunes gens n’en retirent aucun profit pour leur profession. Sous Napoléon on avait, avec raison, laissé de côté toute la partie du droit romain
TRAITE
qui ne pouvait servir en aucune manière au développement et à la connaissance des lois de notre époque.
Ce n’est pas seulement sous le rapport de la profession d’avocat que les écoles de droit méritent de fixer l’attention des hommes placés à la tête do l’instruction publique. C’est ordinairement de leur sein que sortent encore les hommes chargés des intérêts privés des citoyens : elles ont fourni dans tousles temps des publicistes du premier ordre, et des hommes qui ont brillé dans les principales fonctions de l’État.
C’est ici le cas de faire quelques remarques sur les qualités que doivent posséder ceux qui se livrent aux professions qui demandent la connaissance des lois.
L’avocat qui veut se livrer à la plaidoirie ne doit pas seulement posséder des facultés rèflectives et perceptives énergiques , il doit y réunir le talent de la parole. S’il ne possède que celte dernière qualité sans un grand fond de science, et les facultés qui font voir juste et loin, il ne sera jamais qu’un homme ordinaire et sans une véritable éloquence ; car celle-ci puise plus sa force dans la nature des choses et la profondeur des pensées que dans l’arrangement des mots. Qui dit, homme éloquent, selon moi, dit homme de capacité et de réflexion. Pourquoi Démosthènes se trou ve-t- il placé au-dessus de Cicéron? C’est que ses expressions sont plus fortes et plus vigoureuses ; c’e^t que dédaignant les détails gracieux de l’orateur romain , il ne vise qu’au sublime de la pensée, et la présente avec cette éloquence mâle qui entraîne ceux qui le lisent.
L’esprit poétique réuni à certaines facultés affectives, telles que le courage et le penchant à la destruction, loin de nuire à l’avocat , serviront à donner à son éloquence plus de verve, plus de chaleur et plus d’audace. La ruse lui est aussi nécessaire ; car par elle il voit mieux les pièges de son adversaire : bien entendu que ces facultés doivent être subordonnées au sentiment de justice.
On peut être excellent juge sans posséder toutes les qualités que demande la profession d’avocat : des facultés rèflectives et perceptives assez développées, mais par dessus tout la prédominance des sentimens supérieurs, à la tête desquels je place celui du juste et de l’injuste, doivent être les qualités dominantes du magistrat. Il serait bien à désirer que l’on ne choisît pour remplir cette charge que les hommes qui se seraient fait remarquer de bonne heure par leurs bonnes mœurs et leur droiture. La complication dé nos lois demande aussi que les juges joignent aux qualités que je viens de signaler un grand fond de science , sans quoi ils s’exposeront à porter un jugement sur des affaires dont ils n’auraient pas une connaissance parfaite.
Les professions de notaire , d’avoué , d’expert en fait d’arbitrage , en un mot toutes celles dont l’objet est de régler les droits privés des citoyens, ne devraient être exercées que par des hommes éminemment probes , et connaissant parfaitement tout ce qui se rattache à leur profession. Il ne se passe pas d’an-
nées que Tou ne voie des fonctionnaires publics, tels que des notaires, par exemple , abuser de la confiance qui leur est accordée.
Les anciens , notamment les Égyptiens et les Grecs , donnaient un soin infini au choix des personues placées à la tête des administrations, mais plus particulièrement encore à celui de leurs magistrats , qui n’étaient admis à juger qu’après là double épreuve de la science , et d’une moralité irréprochable. Chez les Égyptiens, les juges étaient obligés de jurer en présence du roi de ne jamais prononcer de sentence injuste. A Sparte , les èphores qui étaient chargés de surveiller tout ce qui se rattachait à l’administration , étaient renouvelés tous les ans , dans la crainte qu’ils n’abusassent de leurs fonctions.
Depuis plusieurs années de nombreuses cl importantes améliorations ont été apportées dans l’enseignement des écoles de médecine; cependant je suis convaincu qu’elles eussent été et plus étendues et plus importantes, si les personues placées à la tête de renseignement avaient connu la phrénologie. La profession de médecin , comme celle d’avocat , demande pour être exercée avec succès des facultés rèflectives assez étendues; il serait à désirer que ce quo j’ai proposé pour les ètudians en droit, je veux dire des examens de capacité, eût lieu aussi pour les ètudians en médecine.
Sous Napoléon un grand nombre de jeunes gens qui avaient suivi les armées comme officiers de santé , obtinrent assez facilement le grade de docteur à leur retour. Le nombre de ceux qui aspiraient au même titre , soit pour se soustraire au métier des armes ou se livrer à la médecine pratique , était pour le moins aussi considérable. Il eu résulta un trop grand nombre de médecins pour la population. Si, à ce nombre, on ajoute encore celui des officiers de santé reçus dans les provinces, on ne sera pas surpris en apprenant que la carrière médicale n’offrait aucune ressource aux deux tiers de ceux qui avaient le droit de l’exercer. Si parmi les hommes qui se destinent à la carrière de la médecine , on ne preuait à l’aide d’examens préparatoires que ceux qui sont organisés de manière à l’exercer dignement , on rendrait un service immense à la société, aux familles et aux jeunes gens.
Dans le nombre des sciences enseignées aux ètudians en médecine, il en est qui méritent plus spécialement de fixer l’attention de celui qui se destine à la pratique. Je vais parcourir successivement les diverses branches dont l’ensemble constitue l’art médical, en faisant sur chacune d’elles les remarques qui pourraient intéresser ceux qui s’y livrent, et qui se rattachent aux variétés d’organisation qui se présentent naturellement chez les hommes.
Je suppose que toutes les précautions aient été prises sur la moralité , l’instruction et la capacité des élèves pour suivre les cours. Leur première étude devra consister dans la connaissance de l’organisation de l’homme ou l’analomie. La nécessité de cette science est trop bien connue pour que j’insiste sur ce point. La France est sans contredit la contrée de l’Europe où elle se trouve cultivée avec le plus de succès. Cependant j’ai pu acquérir, par ma propre expérience, la certitude qu’un très-grand nombre de jeunes ètudians la connais-
TRAITÉ
saient très-mal ou imparfaitement, ce que j’attribue à la méthode employée dans lesdissections.il n’y a peut-être pas de pays au monde où l’on gâche plus de cadavres. Voici pourquoi : presque tous les jeunes gens qui se livrent aux disseclions, ne sont point dirigés dans leurs travaux : n’ayant encore aucune notion exacte des parties qu’ils doivent étudier , ils les coupent à tort et à lra vers sans pouvoir retenir leurs situations et leurs rapports. Je crois qu’il serait bon qu’avant de disséquer , les étudians suivissent un cours d’anatomie sur des pièces artificielles , semblables à celles qui ont été fabriquées par les docteurs Ameline, Auzoux et Broc. Ce serait le seul moyen de retenir d’une manière imperturbable le vrai siège et le rapport des parties qui composent le corps de l’homme. Ce cours devrait être accompagné de l’histoire de plusieurs fonctions qui ne peuvent être bien saisies que lorsqu’on a sous les yeux les organes qui les exécutent , telles sont la circulation , la locomotion , etc. , etc. La seconde année, les jeunes gens pourraient disséquer , mais sous la direction de prosecleurs familiarisés avec l’anatomie et la dissection. Ils s’attacheraient à répéter les préparations qu’ils auraient vu faire. Il résulterait de cette manière de procéder un double avantage pour les jeunes médecins ; d’une part , ils apprendraient mieux l’anatomie et dans beaucoup moins de temps, et acquèreraienl l’adresse manuelle indispensable à celui qui veut se livrer à la chirurgie. Je dois à celte occasion faire quelques remarques que j’ai été à même de répéter plusieurs fois. On rencontre assez souvent des personnes d’une haute intelligence, capables de devenir des médecins du premier ordre, mais ne possédant pas, ou seulement dans un faible degré, l’adresse manuelle. D’un autre côté, il est encore plus commun de voir des personnes extrêmement adroites, disséquant avec une facilité étonnante, mais d’une pauvreté d’esprit incroyable. La phrénologie, ainsi que je l’ai déjà démontré, explique parfaitement ces différences qu’il est essentiel de connaître. Celui donc à qui la nature aura refusé l’adresse des mains , résultat de l’action combinée du talent de construction et de la résistance, fera bien de renoncer à la pratique de la chirurgie, et celui qui ne possédera que ces deux qualités sans facultés rèfiectives remarquables , fera mieux encore en renonçant à la pratique de la médecine et même de la chirurgie. Les qualités nécessaires pour devenir anatomiste du premier ordre sont assez nombreuses. Outre les facultés de la résistance cl de la construction , celles de la configuration , de l’étendue et des lieux sont indispensables , puisque sans elles on ne peut avoir une juste idée de la forme, de la grandeur cl des rapports des parties. Je connais un jeune homme qui dissèque très-bien , et qui ne peut se rappeler les vrais rapports et le siège exact des parties qu’il prépare. Chez lui l’organe de la construction et de la résistance sont très-dèveloppés , et celui des localités l’est fort peu.
Ce serait une grande erreur que de supposer que l’adresse manuelle constitue à elle seule le talent du chirurgien : wle n’en est que l’accessoire. Je n’ai pas encore rencontré un chirurgien vraiment digne de ce nom , qui ne possédât pas de? facultés rèfiectives et perceptives bien développées. Comme l’ana-
DK PHRÉNOLOGIE.
lomie est une des branches de l’art médical qui s’apprend avec le plus de facilité et se perd de même , celui qui se destine à la médecine , proprement dite, fera bien de s’attacher préférablement à la connaissance des parties les plus essentielles à se rappeler. Telle est la splanchnologie ou l’étude des principaux viscères, la position des principaux vaisseaux, les régions par lesquelles ont fréquemment lieu les hernies.
A l’anatomie et à la physiologie doivent succéder l’histoire des altérations organiques, la pathologie externe et interne. C’est en vain que celui qui veut se livrer à l’élude des lésions des orgaues prétendrait y réussir, s’il ne possédait avant tout l’histoire des fonctions dans l’état de santé ou la physiologie. C’est surtout dans les altérations du cerveau ayant pour résultat celles de l’intelligence , qu’elle devient indispensable. C’est pour avoir méconnu les fonctions de l’encéphale que les personnes qui ont écrit sur les aliénations mentales, ne nous ont donné jusqu’à ce jour qu’un amas indigeste d’idées sans ordre, sans liaison et sans principes. L’absurdité fut même portée jusqu’au point d’admettre des lésions de l’esprit sans altération ou trouble de l’organe qui est le siège des facultés intellectuelles : c’était absolument admettre des effets sans cause. C’est vraiment une pitié que de voir de nos jours des médecins complètement étrangers à la physiologie du cerveau, faire des leçons cliniques sur les aliénations mentales. Que penserait-on d’un médecin qui traiterait des lésions des principaux organes de la vie organique , telles que les maladies du cœur , du poumon, de l’intestin, sans connaître préalablement les fonctions delà circulation, de la respiration et de la digestion? Voyez aussi quel gâchis dans la théorie et la pratique des hommes, même les plus recommandables, qui ont écrit sur les lésions mentales. La plus grande partie de leurs idées se réfutent d’elles-mêmes à chaque page : si vous les lisez avec attention vous les trouverez constamment en contradiction avec eux-mêmes. Ne s’appuyant sur aucune théorie basée sur l’histoire et l’analyse des facultés fondamentales ou la phrénologie, ils se contentent de rapporter tout le bavardage des aliénés, vrai travail d’infirmier ou gardien de fous. Que d’e^celleus conseils un médecin versé dans la phrénologie ne pourrait-il pas donner, si celle science était plus répandue, et cultivée avec soin par ceux qui se livrent à la médecine?
L’étude delà chimie est sans contredit essentielle au médecin. Je crois cependant qu’après avoir suivi deux cours, l’étudiant devra s’attacher à retenir seulement les principes généraux de cette science, et à ne prendre de ses détails que ceux qui lui seront nécessaires pour la pratique. Ce que je viens de dire de la chimie est applicable à la botanique. Le temps que l’on mettrait pour approfondir ces deux sciences , serait infiniment mieux employé s’il était consacré à la pathologie externe et interne, bien autrement importantes pour celui qui se livre à l’art de guérir. Le mode d’enseignement de ces deux branches de l’art a gagné prodigieusement depuis un certain nombre d’années.
La connaissance des substances médicamenteuses, celle de leur mode de préparation et de leurs doses sont trop essentielles à connaître pour que 1*\
TRAITÉ
matière médicale qui traite de ces divers sujets soit négligée des ètudians.
La thérapeutique , que l’on pourrait appeler le couronnement de la médecine , puisqu’elle a pour but de mettre en pratique toutes les scieuces qui la constituent, doit être étudiée avec le plus grand soin par les jeunes médecins : elle devient le complément nécessaire et indispensable de leurs études (1).
Je ne puis terminer ce que j’avais à dire sur les écoles de médecine , sans faire quelques remarques sur l’admission des professeurs. Bien que la voie du concours ne soit pas toujours une garantie suffisante, elle est cependant la seule que l’on doive préférer. N’eût-elle que l’avantage d’éloigner la médiocrité, on devra toujours la maintenir. Je crois cependant que l’on pourrait admettre sans concours des hommes qui auraient fait, dans une des branches de l’enseignement médical , des travaux hors de ligne. Outre que ce serait rendre un grand service à la science, on ferait un acte de justice. Je croirais encore nécessaire d’exiger comme clause de leur admission, une composition écrite et une leçon de vive voix sur une question du ressort de la science qu’ils seraient tenus d’enseigner.
§ IV
Application aux maisons de détention et aux bagnes.
Il n’entre pas dans le plan demon travail d’examiner si nos lois pénales sont bien en harmonie avec la constitution de l’homme , et les précautions que la société a sans contredit le droit de prendre pour sa sûreté. Je dirai seulement d’une manière générale que si d’importantes améliorations ont été apportées dans notre législation criminelle , je suis loin de croire qu’elles soient arrivées à leur degré de perfection , il en est même qui me paraissent encore entachées de barbarie.
Toute législation criminelle qui n’aura pas pour base la connaissance de l’organisation de l’homme , de ses facultés morales et intellectuelles, de ses penchans et de certains états maladifs de l’organe qui est le siège de ces facultés, sera toujours défectueuse. Assimiler, ainsi que cela s’est vu trop souvent, l’homme en proie à une violente passion, celui qui est aliéné , à l’individu qui calcule froidement son crime, est une vraie monstruosité pour l’époque de notre civilisation. Infliger la même peine au malheureux, qui pour se dérober à la mort , aura volé un pain , et à celui qui a l’habitude du vol , me paraît une chose aussi absurde qu’elle est cruelle (2). On répondra sans doute à
(1) Un grand nombre de jeunes gens qui se livrent à l’étude de la médecine présente souvent un développement assez considérable de certaines facultés perceptives, ce qui les entraîne malgré eux vers l’étude de la botanique, de l’entomologie ou d’autres branches des sciences naturelles. Tout en étant le premier à reconnaître l’intérêt et l’importance de ces sicences, je ne saurais trop engager ceux qui se destinent à la pratique , à ne pas trop y sacrifier, et de les laisser A ceux qui veulent en faire une étude spéciale.
(2) Dernièrement un malheureux vieillard était prévenu d’avoir volé quatre pains. Le président
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cela que les jurés ont égard dans leurs décisions aux circonstances du délit, ce qui peut amener une différence dans l’applicatiou de la peine. En admettant que cela arrive dans beaucoup de casr il n’en est pas toujours ainsi, et la masse des jurés est encore trop peu éclairée pour juger avec connaissance de cause. Papavoine et Léger périrent sur l’échafaud, et cependant ils étaient évidemment aliénés.
Les principales améliorations apportées chez les détenus et les hommes renfermés dans les bagnes, n’ont roulé que sur leur condition matérielle. On s’est très-peu occupé ou môme pas du tout, de leur instruction religieuse, morale et intellectuelle. Elle devrait cependant être l’objet essentiel de la sollicitude du gouvernement, puisque la majeure partie de ces hommes doivent rentrer un jour dans la société. Le besoin de l’instruction se fera encore mieux sentir chez eux si nous jetons un coup d’œil sur l’administration intérieure de presque toutes les maisons de détention de France : celle de Melun qui contient un grand nombre de détenus ne présente aucune catégorie d’hommes en raison de délits qui ont été commis : tous sans distinction se trouvent en contact, jouent ensemble, se communiquent leurs défauts et leurs vices. 11 en résulte que l’homme jeune encore et qui s’est trouvé entraîné par des passions très-vives, des circonstances malheureuses ou une tendance naturelleà commettre le délit pour lequel il est détenu, mais que l’on pourrait ramener dans la bonne voie , se trouve complètement perverti par son voisinage et ses liaisons avec des hommes qui ont blanchi dans le crime. On peut dire d’une manière générale , que les maisons de détention ont été jusqu’à ce jour des écoles de perversité. Dans un rapport sur les améliorations à apporter dans le régime des prisons parM. de Rambuteau, préfet de la Seine, j’ai vu avec plaisir que la division des détenus par catégorie se trouvait placée à la tête. Lorsque cette mesure aura été adoptée , on aura rendu un service immense à la société.
L’avantage que l’on retire en transformant les maisons de détention on ateliers de toute espèce, serait encore plus grand si les détenus consacraient deux heures par jour à l’instruction primaire et à des notions de morale et de religion. Beaucoup de détenus qui rentrent dans la société avec le vif désir de retourner au bien , ne tardent pas , à cause de leur défaut de connaissance de la lecture et de récriture qui leur eussent procurés certains emplois, à reprendre leurs premières habitudes.
Je ne crois pas nécessaire de dire que la conduite des personnes préposées à la garde des détenus, doit être empreinte de douceur, de fermeté et de justice , et non de cette dureté brutale , quelquefois même cruelle , que l’on rencontrait autrefois chez elles et dont quelques-unes donnent encore le triste exemple. C’est surtout dans les bagnes que se voit une pareille conduite.
lui demanda s'il avouait cette soustraction. Je ne l’ai jamais niée, répondit cet homme, mon crime est d’avoir faim. Néanmoins il fut condamné à trois mois de prison.
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Ces sortes d’ètablissemens sont destinés, comme on le sait, à contenir les hommes lesplus pervers , l’écume de la société. Cependant là comme dans les maisons de détention, la nécessité des catégories se fait vivement sentir. Une grande amélioration à déjà en lieu dans ce sens , puisque les forçais ont été placés dans divers lieux à raison de la peine qui leur est infligée. Il serait à désirer qu’elle s'étendit plus loin, je yeux dire que l’on créât des catégories dans chaque bagne. Le choix des lieux que les forçats doivent habiter, leur paiement, leur surveillance, leur nourriture, en un mot tout ce qui constitue l’administration ou le service des bagnes, est tout à fait étranger à mon »
travail ; je ferai seulement remarquer que là comme dans les maisons de détention il faut bannir sévèrement l’emploi des boissons spiritueuses qui ont une action marquée sur les organes des penchans. 11 serait aussi à désirer que l’on eut pour ces criminels quelque dégradés qu’ils puissent être , une conduite autre que celle à laquelle on a eu recours jusqu’à présent : la loi veut punir, mais elle défend d’être cruel , et si la société a le droit de rejeter de son sein l’homme dangereux, elle n’a pas celui de le ravaler par de mauvais traitemens au-dessous des bêtes de somme?
N’est-ce pas une chose hideuse de voir dans les bagnes des monstres à fl-
gure humaine armés de bâtons et meurtrissant de coups le malheureux qui commet la plus légère faute. A quoi bon ces chaînes qui fixent les forçats entre eux , puisqu’il est reconnu dans les bagnes qu’elles ne sont point un obstacle à l’évasion? Que la société prenne des précautions pour que celle-ci n’ait pointlieu, rien de plus sage assurément, mais je lui conteste le droit de se transformer en bourreau. J’ai la conviction que beaucoup de forçats ne chercheraient pas à s’évader si le genre de vie auquel le plus grand nombre est soumis était plus supportable. Que l’on s’occupe surtout d’améliorer le sort moral et intellectuel de plusieurs d’entre eux , afin qu’en sortant de ces repaires du vice ils puissent devenir utiles à la société au lieu d’en être le fléau. Je crois que c’est ici le cas de faire quelques remarques sur les catégories que l’on pourrait établir dans les bagnes et dans les diverses classes de forçats, dans le double but d’améliorer leur sort, de les rendre utiles à la société , ou de faire qu’elle n’en ait plus rien à redouter.
Les forçats devraient être, selon moi , divisés en trois sections , qui n’auraient aucuns rapports entre elles? la première serait composée d’hommes encore jeunes , privés de toute espèce d’instruction et que des circonstances atténuantes lors de leur délit rendraient dignes de pitié. L’autre serait composée d’hommes à penchans très-énergiques sans profession , sans moyens d’existence avant leur délit, mais qui auraient inspirés quelque confiance pendant leur séjour au bagne. Enfin viendrait la troisième classe , celle des condamnés à perpétuité; et dans ceux-ci ou pourrait encore faire un triage formant une quatrième classe des hommes éminemment pervers. Je voudrais qu’il y eût une échelle de gradation dans la condition matérielle de ces diverses classes et qu’elle fût connue des forçats, afin de les déterminer par ce qui agit le
DE PHRENOLOGIE.
plus puissamment sur ces hommes , à modifier leur conduite. Ainsi -le régime deviendrait différent et l’on pourrait même faire passer d’une classe dans l’autre, les individus dont la conduite en bien ou en mal serait jugée par les actes.
La première classe serait traitée avec douceur, mais avec fermeté; deux heures seraient employées dans le jour à la lecture , à l’écriture, au calcul et aune exhortation morale et religieuse. Des récompenses seraient accordées à ceux qui se distingueraient par leur bonne conduite. Une économie serait prélevée sur le fruit de leurs travaux qui ne devraient pas être accablons et leur serait délivrée à leur sortie du bagne, afin de subvenir à leurs premiers besoins. Le régime alimentaire serait un peu plus varié que dans les autres classes.
On devrait, indépendamment des leçons de lecture, d’écriture et de calcul données dans la première et la deuxième classe , enseigner à ceux qui se raient encore jeunes, un métier qui put leur procurer les moyens d’exister lorsqu’ils viendraient à quitter le bagne.
Les hommes condamnés à perpétuité demandent une plus grande sévérité de régime. Comme ils ont la conviction de passer le reste de leurs jours au bagne, il est tout naturel qu’ils fassent toutes les tentatives possibles pour s’évader. On pourrait peut-être prévenir cet accideut fâcheux en améliorant leur sort, au point de leur rendre le séjour du bagne supportable. Placé entre la certitude d’être repris un jour et un genre de vie qui n’aurait rien de désagréable , le forçat se résignerait à son sort et ne penserait plus à s’évader. Quanta la quatrième classe, celle des hommes complètement pervers , elle mérite la plus grande surveillance des personnes placées à la tête des bagnes. Il faut avoir visité les détenus et les forçats, pour savoir jusqu’où peut aller l’influence des grands criminels sur ceux qui ne sont pas encore arrivés au dernier degré de corruption. Il suffit de la présence de deux ou trois de ces malheureux, pour entraîner tous ceux qui les entourent. Lorsque les actes de ces hommes sont bien connus , lorsque tous les procédés que la sagesse et l’humanité suggèrent, ont été employés sans aucune chance d’amélioration, on ne saurait trop redoubler de surveillance. Rien ne changera leurs dispositions quels que soient les moyens que l’on emploie pour les modifier , à moins , ce qui est impossible , qu’on ne change leur organisation qui est vicieuse et souvent malade , comme j’ai pu m’en convaincre (1).
J’insiste d’autant plus sur ce point que des hommes de bien, guidés par la plus pure philanthropie, à qui nous sommes redevables d’importantes améliorations dans le régime des détenus , ont supposé qu’il ne serait pas impossible de ramener au bien l’homme complètement perverti. On pourrait espérer trouver , dit M. Appert , dans une ame corrompue un sentiment honnête qui dève-
(1) Sur neuf crânes de forçats que j’ai reçus du bagne de Toulon, trois étaient évidemment dans un état maladif, à la suite d’une affection du cerveau.
loppé avec art et humanité, pourrait ramener au bien l’homme le plus gangrené devices. Une telle pensée fait assurément l’éloge de son auteur, mais j’ai la conviction qu’elle ne s’accorde point avec les faits que la phrénologie nous fournit. Je ne saurais trop répéter qu’il y a des hommes dont l’organisation est si défectueuse qu’elle les rend inaccessible à tout ce qui pourrait développer chez eux des sentimens capables de contrebalancer des penchans trop énergiques. Mais si on n’obtient rien de ces hommes , on pourra modifier par de bons préceptes et un bon régime, ceux qui ont reçu en partage une meilleure organisation. J’ai la conviction qu’avec ces précautions on préviendrait une multitude de nouveaux délits, chez le9 hommes qui sortent des bagnes et surtout des maisons de détention.