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GENRE 1. — SENS EXTÉRIEURS

C’est par les sens que l’homme et les animaux se mettent en rapport avec le monde extérieur. Le système physiognomonique de Spurzbeim et son ouvrage plus récent intitulé Phrénologie forment un admirable traité des sens dont je m’aiderai dans les pages suivantes.

Les opinions des philosophes sur les fonctions des sens sont, sur plusieurs points, bizarres, extravagantes et contradictoires.

Depuis Bacon et Locke, la plupart des systèmes philosophiques reposent sur l’axiome d’Aristote, que toute idée arrive à l'esprit par les sens externes. D’après ce principe, celui dont les sens atteignent le plus haut degré de perfection possède les facnltés intellectuelles les plus élevées; en d'autres termes, les facultés de l’homme et des animaux seraient en proportion avec la perfection des sens et leur éducation. Cependant chaque jour l’expérience vient contredire cette hypothèse. La doctrine de Thomas Brown est que « on trouve dans les sensations les éléments bruts de toute science, les matériaux sur lesquels l'esprit opère sans cesse, sanslesquelsilnnussembleimpossiblequ’ilpût opérer , ou sans lesquels, dans un état d'inactivité absolue , il ne pourrait avoir la conscience de son existence inerte (t). »

Une autre secte de philosophes soutient que l'esprit agit indépendamment de l’organisation, et qu’il trouve dans les sens des obstacles plutôt que des instruments d'action, lis se plaignent beaucoup des illusions des sens, et dédaignent toutes

(t) Lectures, vol. I , |>. 398.

preuves et toutes conclusions basées sur les sensations. De telles idées ne méritent pas l’honneur d’une réfutation.

D’autres encore ont attribué aux sens externes plusieurs actes, que les seules facultés intellectuelles accomplissent. Par exemple , Helvétius a dit que c’est à la conformation de ses mains que l'homme doit les arts; et que si le sabot du cheval avait remplacé la main de l’homme, l'homme errerait encore sauvage dans les bois. Mais nombre d’animaux sont pourvus d'instruments d'une structure aussi achevée, aussi parfaite que ceux auxquels on attribue les , capacités particulières ù l'esprit de l'homme , et cependant ces instruments ne donnent pas aux animaux les facultés qui distinguent l’homme. Les singes ont les mains presque aussi délicatement formées que celles de l’homme; s'ensuit-il que les singes mettent du bois au feu pour entretenir la combustion, ou qu'ils créent des œuvres d’art? Suivant celte théorie, les insectes aussi , les écrevisses , les homards, bien plus les sèches mêmes, ont des idées exactes d'extension, d'étendue et des théorèmes de géométrie, en raison du nombre et de la perfection de leurî organes du toucher. Toutefois, il arrive souvent que des instruments extérieurs , physiquement semblables, remplissent des fonctions tout à fait différentes. Ainsi les pattes du lièvre sont semblables ük celles du lapin; cependant le lièvre a son gile à la surface du sol, tandis que le lapin trouve le sien dans le terrier qu'il s'est creusé. D'un autre côté, nous avons des exemples de fonctions semblables, remplies par des animaux, avec des instruments tout à fait différents. La trompe est, pour l’éléphant, ce qu'est la main pour l'homme et pour le singe. Les mains des singes diffèrent certainement des pattes des perroquets et des écureuils; cependant tous ces animaux se servent de ces instruments pour prendre leurs aliments. Le porc trouve la truffe en fouillant la terre de son groin , comme le chien en la grattant avec ses pattes.

Il en est qui pensent que la finesse des sens n'est pas un don de la nature, mais le fruit de l’expérience. On a beaucoup écrit, par exemple, sur la rectification du sens de la vue par le toucher et sur ce que l’on a appelé les perceptions acquises de la vue. Chaque sens ne remplit cependant ses fonctions qu’en raison de sa constitution innée; et les rapports de tous les sens avec les impressions extérieures sont déterminés par des lois positives qui les régissent. Si une odeur fait une impression sur le nerf olfactif, celte impression est immédiatement jugée agréable ou désagréable; et cette sensation dépend de la constitution de ce sens et de ses rapports avec les molécules odorantes qui excitent son activité. Les fonctions de chaque sens ne dépendent que de leur organisation particulière; par suite, il n’est besoin d'aucun exercice, d’aucune habitude préalables pour acquérir les facultés spéciales d'un sens quel qu’il soit. Si l’organisation est parfaite, les fonctions sont parfaites aussi; et si l’organisation est malade, les fonctions sont dérangées nonobstant tout exercice précédent. Il est des oiseaux qui, à peine éclos, ont l’appareil optique dans sa perfection ; dès lors leur vue est parfaite; tels sont les poulets, les canards, les perdrix et les cailles. Les animaux qui naissent avec une organisation imparfaite des yeux ou des oreilles ont, au contraire, la faculté de vision ou d’audition défectueuse en proportion. Chez, les adultes la vision est dérangée lorsque les yeux sont malades; chez les veillards , les fonctions des cinq sens perdent de leur énergie, parce que le pouvoir vital des organes est diminué.

Il est vraiment absurde de supposer que la nature aurait produit un sens quelconque, incapable de remplir ses fonctions sans l’aide d'un autre sens, que nous ne pourrions, par excmplei voir sans toucher, ou entendre sans voir. De là, ces deux propositions évidentes par elles-mêmes, qu’aucun sens n’a besoin, pour remplir ses fonctions, de l’aide d’un autre sens, et qu’aucun

sens ne peut produire les sensations que nous éprouvons au moyen de tous les sens réunis. Cependant, et quoiqu'il y ait toujours un sens plus propre que tous les autres à nous faire apprécier les divers objets et leurs qualités , divers sens peuvent nous donner la perception d’un même objet. Par exemple, nous pouvons nous faire une idée de la forme d'un livre, par le sens du toucher , de même que par le sens de la vue.

Chaque sens, comme nous l’avons déjà fait observer, est soumis à des lois positives. Par exemple,, nous voyons selon les lois de la réfraction de la lumière; c’est ainsi qu'une baguette droite, à demi plongée dans l’eau, nous parait courbe, quoique le loucher nous prouve que , dans cette situation, celte baguette est droite dans toute sa longueur.

C’est là une espèce de rectification ; mais on ne doit pas la confondre avec la doctrine qui soutient que les fonctions d'un sens sont susceptibles d’être rectifiées par les autres sens. Le toucher peut démontrer qu’une baguette, plongée dans l’eau et que nous voyons courbe, est droite ; mais les yeux la verront courbe comme auparavant. Les rectifications, ainsi opérées par les sens , sont réciproques et ne sont pas la prérogative d'un seul. Ainsi les yeux peuvent rectifier le sens du loucher. Si, à notre insu, on place un petit morceau de papier très-fin entre l’un de nos doigts et le pouce, nous pourrons ne pas le sentir, mais nous le verrons; il n’est pas jusqu’à l'odorat et le goût qui ne puissent rectifier les sens de la vue et du toucher : ainsi, il est plusieurs fluides qui ressemblent tellement à de l’eau, qu’on ne saurait les en distinguer au toucher, mais que le goût ctl’odoraten distinguent facilement. Ucstdonc établi que chaque sens a des fonctions particulières et indépendantes, régies par des lois positives ; mais chaque sens aussi reçoit des impressions dont un autre n’est pas susceptible, et c’est pourquoi les sens externes se rectifient l’un l’autre, ou, plutôt, c’est pourquoi ils produisent, par leur coopération, une rectitude de conception ,

à laquelle chacun d'eux séparément ne pourrait atteindre.

C’est une lâche hérissée de difficultés que celle d’indiquer avec précision, les limites des fonctions des sens parce que l'instrumentalité, dans tous les actes de la perception, sc combine avec les facultés internes de l’esprit, et il ne peut être facile de discerner jusqu’ù quel point un acte dépend d’une faculté, jusqu'à quel point il dépend d'une autre. Dans le but d’éclaircir ce problème , je soumets au lecteur les considérations suivantes.

Les organes des sens externes ne peuvent former des idées. Par exemple, la main reçoit-elle une impression, ce ne sont pas les nerfs du toucher qui font comprendre la forme de l’objet produisant l’impression ; ils reçoivent simplement l'impression, la communiquent au cerveau où une faculté intérieure de l'esprit la perçoit, c’est-à-dire forme une idée de l’objet qui a causé l'impression. Sans les nerfs du toucher, la faculté intérieure n’aurait pu avoir de perception, parce qu'il lui aurait manqué le moyen de communication avec l'objet.

11 doit donc y avoir , antérieurement à toute perception , une impression sur un organe des sens externes ; et les fonctions de cet organe paraissent être de recevoir et de transmettre ces impressions au cerveau et aux facultés internes. La nature de l’impression dépend de la constitution de l’organe sensitif et des rapports établis entre lui et les objets extérieurs ; et comme il est absolument impossible à l'homme de changer, soit la constitution des sens, soit leurs rapports avec le monde extérieur, il est évidemment absurde de parler d'impressions acquises. Mais, de même que les sens sont constitués pour avoir un rapport déterminé avec les objets extérieurs, de même le cerveau et les facultés intérieures sont constitués pour avoir un rapport déterminé avec les organes des sens. C'est en vertu du premier de ces rapports qu'un objet produit une impression, et en vertu du second qu’une impression donne lieu à une per-

ception : l’un et l'autre dépendent de la nature, et non de la volonté, non plus que de l’exercice ou de l'habitude.

Nous pouvons distinguer entre la perception des objets extérieurs et les idées que nous nous formons de leurs qualités, en raisonnant d’après cette perception. Toutes ces idées, qui sont de pures perceptions, se forment intuitivement à la vue d’objets propres à les exciter. D’un autre côté, les conclusions que nous en tirons sont le résultat de notre puissance de raisonnement. Ce qu’on appelle quelquefois perceptions acquises, n’est autre chose que l'habitude de raisonner d'après des impressions naturellement produites sur les sens, et cette habitude est une partie de notre nature , tout aussi bien que les perceptions primitives. Il me semble que les apparences visibles et palpables des corps donnent lieu à de simples perceptions; en effet, dans plusieurs cas, quoique l’expérience nous en ait démontré la fausseté , notre perception reste la même. Par exemple, un bâton à demi plongé dans l’eau, parait courbe, quelques elTorts que nous fassions pour le voir droit. Lorsque nous nous tenons â trois ou quatre pas d’une glace, et que nous y percevons notre image, nous ne pouvons, malgré nos efforts, réussir à la percevoir comme si elle était réfléchie à la surface de la glace , quoique nous sachions parfaitement qu’il en est ainsi ; elle nous parait toujours aussi éloignée en arrière que nous le sommes en avant de la glace. Dans un tableau , exécuté d’après les règles de la perspective et représentant une vue de pays ou un intérieur de ville, il est tout à fait impossible, lorsqu’on est placé au point de vue, de reconnaître que la surface est plane. 11 semble que le tableau a réellement plusieurs plans, et tous nos efforts, pour voir qu’il n’en a qu'un, sont inutiles, quoique nous sachions bien qu’en fait il en est ainsi (i).

(1) J'apprends que des individus ont une vision parfaite. Ils voient leur image toujours à la surface d’une glace , h quelque distance qu’ils en soient

Si, it défaut d’expérience, les objets que l'on voit paraissent ne différerque par leur couleur et leurs ombres, et occuper tous le même plan, quoiqu'ils soient réellement à des plans différents , et si l’expérience seule apprend que cette apparence est trompeuse, et qu’en fait un seul objet est rapproché, tandis que les autres sont éloignés, je ne puis comprendre comment l’expérience ne nous apprendrait pas également à envisager les peintures commodes surfaces planes et les images reproduites dans une glace comme réfléchies à sa surface; en un mot, comment nous ne réussirions pas à perdre toute illusion d’optique. S'il est facile d’acquérir, par l’habitude, la faculté de percevoir; comme situés à des plans différents, des objets qui naturellement paraissent à l’œil être au même plan, il ne devrait pas être difficile, lorsque nous sommes certains qu'une surface est plane, d’apprendre à la percevoir comme telle; cependant cet effort ne m’a jamais été possible. La couleur , la forme, la grandeur et la distance paraissent être du domaine de la perception iuluitive, lorsqu'on possède, au même degré, les organes à l’aide desquels on les apprécie. Ni l’expérience, ni la répétition des actes de la volonté ne peuvent donc changer de telles apparences, si la réfraction de la lumière, l’état des yeux et les facultés intérieures restent les mêmes.

Voici un procédé qui me parait excellent pour constater la limite des fonctions des sens. Ces perceptions ou impressions qu’on reçoit des objets extérieurs, et qui peuvent être complètement renouvelées par un acte de la mémoire, ne peuvent dépendre exclusivement des sens; en effet, les organes des sens ne sont pas soumis à la volonté et, dans l’état de santé, ne

placés; ils voient, sans efforts, les peintures (le diorama d’une vallée par exemple) plates comme l’est réellement leur surface, et trouvent qu’il faut faire un grand effort d’esprit pour avoir la conscience de la perspective; mais ce n’est lit qu’un exception. L’organe de l’étendue manquait chez les deux seuls individus que j’aie vus ainsi constitués.

produisent jamais les impressions qui dépendentde leur constitution, à moins qu’une cause extérieure ne les excite. D'un autre côté, ces impressions, qu’on est incapable de se rappeler, doivent, par la même raison, dépendre uniquement des sens.

Ces principes demandent à être éclaircis par des exemples. Ainsi on appelle simplement bruit celte partie de l’impression produite sur le tympan par les vibrations de l’air, et note celte partie de l’impression qui provient de la réaction sur le cerveau. Lorsqu'un bruit provient de coups de marteau frappés sur une table, en notre présence, et que le son a cessé, ce bruit ne peut être renouvelé par un effort de la volonté; en effet, ce bruit dépend de ce que l'appareil auditif éprouve un certain degré d'excitation, qu'un acte de la volonté ne peut reproduire. Un homme, qui est né musicien, entend-il un morceau de musique , sans doute après que le bruit de l'instrument a cessé il ne peut se rappeler ce bruit; mais il peut aisément reproduire les impressions intérieures que les notes font sur son esprit; enfin la mémoire peut lui rendre les jouissances intérieures qu'il a trouvées dans la musique; et, comme la plupart des sons ont en eux quelque chose de musical , il peut se rappeler les notes, mais non pas le bruit que produisaient les coups de marteau. La faculté de percevoir la mélodie, et de jouir des impressions qu’elle produit, parait donc dépendre de l'organisation musicale, tandis que la faculté de percevoir le bruit dépend seulement de l'oreille; d'où il suit que la perfection de la puissance de percevoir la mélodie, n'est pas chez un individu en rapport avec la perfection seule de l’oreille, mais en rapport avec la perfection de cet organe, réunie à la perfection de la faculté intérieure des tons. Sans l'appareil auditif, la faculté ne pourrait recevoir les impressions; mais cet appareil seul ne pourrait jamais produire la perception de la mélodie, aussi voit-on tous les jours des individus, dont l’oule n’a souffert aucune atteinte, qui n’ont cependant aucune per-

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ception de la mélodie. Les mômes principes, appliqués aux autres sens , indiqueront distinctement la limite précise de leurs fonctions. Prenons un exemple applicable au toucher : en prenant dans les mains un corps carré , les nerfs du toucher reçoivent certaines impressions qu'on appelle sensations, et par suite desquelles l’esprit se forme une idée de la figure du corps. Eh bien, on se rappellera la conception de la figure; mais on essayera en vain de se rappeler la sensation qui l'a provoquée. Doue la conception dépend d’une faculté intérieure, et la sensation des nerfs du toncher. Ajoutons toutefois que la perception dépend aussi bien de la nature que la sensation, et que la puissance de percevoir la forme d’un corps ne s’acquiert pas par l’expérience.

Spurzheim fait observer sur ce poiot que , puisque les mêmes idées s'acquièrent par l’action de deux ou plusieurs sens, ce ne sont pas les sens qui peuvent former les idées; car il n’est pas dans la nature , autant que l'homme peut en juger , que différents instruments soient doués des mêmes fonctions chez le même individu. Par exemple, nous acquérons des idées de forme par l'actiou de la vue et du toucher; eh bien, cette circonstance seule prouve à l’évidence que ce n’est ni l’œil , ni les nerfs du toucher qui conçoivent la figure; car il faudrait pour cela que deux sens séparés remplissent la môme fonction; mais, au contraire, c’est une faculté intérieure qui perçoit la figure, par suite des impressions produites sur les deux différents sens. L’œil ne reçoit pas les mômes impressions que le toucher; mais la nature a adapté la faculté intérieure aux deux sens, et de là vient que les mômes perceptions sont faites par la même faculté interne , quoiqu'il travers des médiums différents. Cependant la meme fonction ne s’opère pas par des sens distincts.

Cette manière d'envisager les fonctions des sens est confirmée par les phénomènes auxquels donne lieu l’état morbide des organes des sens. Dans nne inflammation de l’oreille, on

entend des bruits qui n'ont aucune cause extérieure; le sang vient-il à refluer avec trop d'abondance vers l’œil, on reçoit des impressions semblables à celles que donne la lumière ; si les nerfs du goût deviennent malades, on croit sentir des saveurs désagréables; si les nerfs du toucher sont excités par des causes intérieures, on éprouve une sensation pareille au chatouillement, et quand le système musculaire vient à se relâcher par des maladies nerveuses, et que des spasmes passagers parcourent le corps, ces affections spasmodiques donnent lieu parfois à des impressions, qui ressemblent si exactement à celles du toucher, qu’on a peine à les en distinguer.

Il est présumable que certaines parties du cerveau reçoivent les impressions transmises par les divers sens externes , et que c’est par leur action que le gourmand, par exemple, se rappelle le fumet d’un mets qu'il aime. Il ne peut reproduire la sensation qui dépend de l'activité des nerfs du goût; mais il peut se rappeler tout ce qu’il y a de mental dans la perception, c'està-dire toutee qui dépend de l’activité d’une partie du cerveau.

Tout le monde connaît les théories ridicules qu’ont forgées des philosophes, afin d'expliquer les phénomènes de la perception. Aristote, dit Reid, enseignait que* comme il est impossible à nos sens de recevoir les objets matériels extérieurs, ils en reçoivent les apparences, c’est-à-dire l'image ou la forme, sans la matière, de la même manière que la cire reçoit l’empreinte du cachet (i). » Les platoniciens différaient d’Aristote et maintenaient « qu’avant les objets qui frappent les sens, il y avait des idées immuables et étemelles qui occupaient toute la science; mais ils s'accordaient avec lui, quant à la manière dont ces idées étaient perçues. Deux mille ans après Platon, Locke expliqua la manière de percevoir les objets extérieurs, en comparant l’intelligence à la chambre obscure. La pensée de

(1) Eitai lur les [acuité t de l'intelligence.

ces philosophes était que, de l’existence des images ou des idées, l'esprit inférait, par un enchaînement de raisonnements, l’existence des objets extérieurs eux-mêmes.

Heid réfuta ces doctrines par une simple déduction de faits. 11 se borna à démontrer que l'esprit est formé de telle sorte, que certaines impressions, produites par les objets extérieurs sur les organes de l’intelligence , sont suivies de certaines sensations; que ces sensations sont suivies de la perception de l'existence et des qualités des corps par lesquels les impressions sont produites, et que toutes les phases de cette opération sont également involontaires de notre part et incompréhensibles pour nous.

On remarquera que la doctrine, qu’on vient d'exposer, est tout à fait en harmonie , quant à ce qui a rapport aux fonctions des sens, avec la philosophie de Reid.

Les organes de chaque sens sont doubles, et cependant la conscience de toutes les impressions produites sur l’esprit est unique. Diverses théories ont été proposées pour expliquer ce fait; mais aucune n’est satisfaisante. Gall a essayé d’en donner une explication toute différente des autres. Il distingue deux états d'activité dans les organes des sens , l’un qu’il appelle actif et l’autre passif. Les fonctions sont passives, si elles sont indépendantes de la volonté : l’œil, par exemple, perçoit nécessairement la lumière qui arrive jusqu'à lui , et l’oreille les vibrations qui se propagent jusqu’à elle. « Nous percevons passivement avec les deux organes, dit-il; nous voyons des deux yeux; nous entendons des deux oreilles. Mais l’état actif se borne à un seul de ces organes doubles, ordinairement au plus fort. Nous voyons des deux yeux à la fois; mais nous ne regardonsque d’un seul. Nous entendons des deux oreilles ; nous n’écoulons que d’une seule; nous sentons des deux mains; nous ne touchons que d’une seule, etc.

< Il n’est pas douteux que nous ne regardions que d’un œil.

Si l'on regardait des deux yeux quand on place un pinceau ou autre corps mince entre soi et une lumière, et que, les deux yeux ouverts, on place l’axe visuel, l'objet et la lumière en ligne

droite, le pinceau occuperait la diagonale et son ombre tomberait sur le nez. Mais vous verrez que l’ombre tombe toujours sur l'un des deux yeux , sur celui dont la personne qui fait l’expérience se sert toujours quand elle regarde avec attention. Si le pinceau reste dans la même position , et qu’on ferme l’œil dont on ne se sert pas pour regarder, la direction relative des objets semble rester la même ; mais si l’on ferme l'œil avec lequel on regarde, cette direction change et le pinceau parait avoir été déplacé de beaucoup. Autre exemple : regardez un point fixe à une petite distance , les deux yeux semblent dirigés vers ce point; fermez alternativement les deux yeux; si c’est l’œil avec lequel vous ne regardez pas qui soit fermé, l’autre ne bouge pas ; mais si c’est celui-ci, l'autre se rapproche un peu afin de se fixer sur le point. De plus, les yeux de beaucoup d’animaux sont placés latéralement et ne peuvent être dirigés ù la fois sur le même objet. Enfin, les gestes de l'homme et des animaux prouvent que tous regardent avec un seul œil, et écoutent avec une seule oreille; car ils dirigent toujours un œil ou une oreille vers l'objet qu’ils veulent voir ou entendre (t). »

• Malgré ce qu’on vient de lire, l’explication de Gall me semble à moi, dit Spurzheim, peu satisfaisante. 11 est trèsremarquable que, passivement, nous percevions en même temps les impressions des deux organes de tout sens double, nonseulement si un seul objet, mais si différents objets en produisent sur les deux organes. Différentes impressions, émanant d’objets différents, peuvent même être perçues par les doubles organes de deux sens à la fois : nous pouvons , par exemple, voir avec les deux yeux différents objets, en même

(t) Phrénologie de Spurzheim , p. 22t.

temps qu’avec les deux oreilles nous entendons des sons différents. Aussitôt, cependant, que nous devenons attentifs, aussitôt que nous regardons ou que nous écoutons , nons ne percevons pins qu'une impression. Ainsi, il est impossible de suivre deux discours à la fois. Un chef d'orchestre entend passivement tous les instruments ; mais il ne peut en éconter qu'un seul. La rapidité de l'action intellectuelle trompe beaucoup de gens, et leur fait penser qu’il est possible de prêter attention à divers objets à la fois; il s'ensuit qu’il y a une différence entre l'état actif et l’état passif des sons; mais cette différence suffit-elle pour expliquer la conscience unique de chaque sens; c’est ce que je ne crois pas.

c D'abord cette explication s’appliquerait seulement aux fonctions dans leur état actif, et point du tout dans leur état passif; et la cause de la conscience unique doit être la même dans les deux cas. De plus, l’état actif n'est pas produit par les sens externes seuls, pas plus que le mouvement volontaire n’est produit complètement par les muscles. 11 y a un pouvoir interne qui rend les sens actifs. Par eux-mêmes, ils sont simplement passifs et se bornent à transmettre les impressions extérieures; ils ne paraissent actifs que quand la volonté les emploie à recevoir et à transmettre les impressions au cerveau. Il est dès lors probable que la cause intérieure, qui n'excite à l’activité qu'un seul organe des sens externes, est en même temps la cause de la conscience unique des impressions diverses. L’explication de Galt, de la conscience unique, est, en conséquence, fondée non-seulement sur des notions erronées; mais, en supposant qu’il n’en fût pas ainsi, elle serait encore loin d'être satisfaisante («). •

L’esprit n'a la conscience , ni de l’existence des organes du sentiment, ni des fonctions qu’ils remplissent. Quand on donne un coup de marteau et que nous prêtons attention , nous perce-

(I) Phrénologie «le Spurzheim , p. 2âï.

vons l'impression d'un son ; mais cette attention ne nous fait pas découvrir que l’impression a été éprouvée au moyen d’un organe quelconque; de sorte que les perceptions de l’esprit sont toujours dirigées vers les objets qui produisent l'impression , et non vers les instruments, par le moyen desquels les impressions sont éprouvées. Les instruments accomplissent leurs fonctions instinctivement, et, comme on l a dit déjà, ne sont pas soumis à la volonté. La conscience de leur action, au lieud’étre un bienfait pour nous, serait une cause de plus de distraction. Ce n'est que quand ces instruments deviennent malades, que nous en avons la conscience , et cette conscience est pénible. C’est ce qui a lieu dans l'inflammation des yeux on des oreilles par exemple.

Spurzheim fait observer que « le cerveau semble être nécessaire à toute espèce de perception, même à celle des fonctions immédiates des sens externes. Mais on n'est pas bien sûr encore, quoique ce soit probable, qu'il y ait une puissance fondamentale , inhérente à une portion particulière du cerveau, connaissant et concevant comme sensations toutes les impressions diverses , produites sur les sens externes. Quelques phrénologues pensent que chaque sens externe a une portion particulière du cerveau affectée à ce but, et que l'action combinée du nerf et de celte partie cérébrale est nécessaire pour l’accomplissement de ses fonctions; que, par exemple, le nerf du goût et une portion du cervean sont nécessaires pour percevoir les saveurs; le nerf optique et une portion cérébrale pour distinguer les couleurs, etc. Je ne crois pas que la conscience d’une sensation s’obtienne sans l’intervention du cerveau. Mais je ne vois pas de raison de supposer que les fonctions immédiates de chaque sens externe exigent une portion particulière du cerveau , pour qu’on les reconnaisse comme sensations déterminées (1). » Le Dr Caldwell, d’un autre côté, regarde, non

(t) Phrénologie de Spurzheim, p. 257.

sans raison, l'opinion exprimée ici par Spurzheim, comme en opposition avec la saine physiologie (i) ; et les faits , dont je parlerai plus loin, montreront que, pour ce qui est du sentiment de la vue, il y a un organe interne dans le cerveau qui se rattache à la vision.

A ces considérations générales, qui s'appliquent à tous les sens extérieurs, nous ajouterons quelques mots sur les fonctions spéciales à chaque sens en particulier.

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