‹ Traité de phrénologie. Tome 2Chapitre 3 sur 44 · SS · texte numérisé non relu

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II en est d’autres qui ont, en naissant, cette organisation imparfaite. Ceux-ci ne distinguent que peu à peu le volume, la

forme et les distances. C’est le cas des enfants nouveau-nés. Pendant les six premières semaines, leurs yeux sont presque insensibles à la lumière; et ce n’est que par degrés qu’ils sont aptes à remplir leurs fonctions naturelles. Mais quand leurs organes sont suffisamment développés, les enfants voient aussi distinctement que le plus grand philosophe.

Je le répète, l'espèce de perception que l’œil nous donne, dépend uniquement de sa constitution et des rapports établis entre lui et la réfraction de la lumière. Notre expérience modifie si peu la nature de nos perceptions, que dans les cas où d'autres sens nous font comprendre que l’apparence visible d’un objet n’est qu’une illusion, nous continuons de voir celle apparence comme auparavant. Le plus grand philosophe, à l’une des extrémités d'une longue allée d’arbres, voit malgré lui, et quoique l’expérience lui ait fait reconnaître son erreur, l’extrémité opposée plus étroite que celle où il est placé; il est obligé de voir d’après les lois de la perspective , qui font que les rangées d’arbres paraissent se rapprocher dans l’éloignement, et, sous ce rapport, il n’y a pas de différence entre lui et l’enfant sans instruction. De même un savant, en regardant dans un miroir concave , ne pourra voir sa main droite au côté droit du miroir, ni sa main gauche au côté gauche, quoique l'élude des lois de l’optique lui ait appris que son image est renversée dans la concavité.

Cependant M. Stewart a tant de foi dans l’opinion, que nous apprenons à voir, et que nous ne voyons pas naturellement, qu’après avoir fait remarquer que * Condillac a cru, d’abord, que l’œil juge naturellement de la forme des volumes, des situations et des distances ; mais qu’il se convainquit plus lard de son erreur et la rétracta, » il ajoute:» Il fallait un aveu explicite comme celui-ci pour meconvaincre.’qu'un aussi gran d

écrivain que Condiltac a vraiment pu commencer sa carrière métaphysique par une erreur aussi grossière, aussi inexplicable. * M. Stewart s'étonne également qu’ Aristote ait pu soutenir que « ce n’est pas parce que nous voyons ou entendons souvent, que nous avons ces sens; et qu’au lieu que nous les ayons parce que nous nous en servons, noos nous en servons parce que nous les avons. »

Examinons les deux bases sur lesquelles les métaphysiciens font reposer des opinions aussi étranges. La première est ce fait, qu’un enfant nouveau-né manque l’objet qu’il veut saisir; ce qui démontre clairement qu’il n’apprécie pas exactement le volume , les distances et la position relative de l’objet : La seconde est ce fait, qu’un aveugle, auquel Chesselden avait fait l’opération de la cataracte, vit, au premier contact delà lumière sur la rétine, tous les objets comme appliqués sur ses yeux, et, que quelques semaines plus tard, il percevait comme toutle monde les volumes et les distances. De cesdeux faits, ils infèrent que l’homme ne perçoit pas naturellement les distances, mais que l’expérience l'amène à les percevoir. La réponse est facile. L’œil de l’enfant n'est parfait qu'à six semaines; l’œil, dont la cataracte vient d’être levée, n’est pas encore un œil sain, et les muscles, et les diverses parties qui sont demeurés inactifs pendant trente années, ne peuvent tout d'abord, et après l’irritation causée par une opération douloureuse, agir avec un accord parfait. Admettant même que l’œil fût parfaitement sain, les organes internes qui perçoivent les distances ne le sont pas. Par le défaut d’usage, tout organe devient impropre à remplir ses fonctions comme il le doit. Chez les nations civilisées, lesmusclesde l’oreille externe, contrariés dansleurs mouvements par la coiffure, perdent non-seulement tout pouvoir de contraction, mais finissent par disparaître; dans l’état sauvage, les contractions de l’oreille sont aussi puissantes chez l’homme que chez les autres animaux. Les muscles d'un mem-

lonn longtemps dans un appareil pour cause de fracture, s'atrophient et deviennent incapables d’action ; de même, pendant la cécité, les organes qui doivent juger des couleurs et des distances, n'étant jamais mis en action, deviennent jusqu'à un certain point incapables d’exécuter leurs fonctions, et ce n’est que par degrés qu'ils acquièrent assez de force pour les remplir. En visitant plusieurs asiles d’aveugles, j’ai eu lieu d'observer que l’organe du coloris n'était développé que très-imparfaitement chez ceux qui avaient perdu la vue très-jeunes, et si, par l'opération de la cataracte , on leur eût rendu la vision dans la force de l'âge, leur organe du coloris ne serait pas devenu aussi parfait en volume et en activité, que s'il n’avait existé antérieurement aucun obstacle à ses fonctions.

Thomas Brown , à la sagacité duquel je me plais à rendre justice , admet que les animaux perçoivent les distances intuitivement, et quoique, tout bien considéré, il soit de l'opinion de Berkeley, Reid et Stewart, il est loin de trouver ridicule l’opinion opposée. < Il n’est pas, dit-il, plus étonnant qu’à priori la sensation de la couleur soit immédiatement suivie de l'idée d’un mille de distance, que de voir l'irritation des narines, par une odeur très-stimulante, suivie immédiatement et involontairement de la contraction subite d'un organe musculaire éloigné, comme le diaphragme qui produit dans l’éternumcnl l'expiration violente nécessaire à l'expulsion de la matière irritante (i). »

11 est très-vrai que la nature ne nous donne pas la perception intuitive du nombre de pieds ou de pouces, qui nous sépare d’un corps, parce qnc ce sont là des mesures artificielles avec lesquelles la nature n'a rien à démêler; mais quand deux corps d'égale dimension se présentent à l’œil, si l'un est deux fois plus éloigné de nous, notre esprit aura la

(t) Lectures, vol. II, p. 69.

perception intuitive qu'ils ne sont pas également rapprochés, à moins cependant que les organes internes ou externes , ou même tous les deux , ne soient faibles ou défectueux.

Quelles sont donc les véritables fonctions de l’œil? Aucun organe externe des sens ne peut former des idées; l’œil ne fait donc que recevoir, modifier et transmettre la lumière; là se bornent ses fonctions. Les facultés internes perçoivent la forme, la couleur, la distance et les autres attributs et rapports des corps qui produisent l'impression; et la puissance de former ces conceptions est proportionnée à la perfection des yeux et des facultés internes et non proportionnée à l'organe visuel seulement (i).

La paire antérieure des tubercules quadrijumeaux semble se rattacher intimement au sens de la vue, et former même une partie de son appareil organique. Sœmmering dit les avoir trouvés atrophiés sur des chevaux aveugles, et Gall fait la mémo observation. Le Dr Yimont a trouvé dans quatorze chevaux borgnes, l’atrophie d'un des tubercules quadrijumeaux, du côté opposé à l'œil perdu. Dans deux cas , il a trouvé l'atrophie complète. Afin de s’éclairer sur ce sujet, il creva l’œil gauche de quatre lapins, l'œil droit de quatre autres et en aveugla un. Dix mois après, il les fit tuer tous. Les quatre dont l’œil gauche avait été crevé, présentaient le tubercule quadrijumeau bien plus petit du côté droit que du côté gauche; l’opposé avait lieu dans les quatre qui avaient perdu l’œil droit, tandis que les deux tubercules quadrijumeaux étaient beaucoup plus petits dans le lapin aveuglé, que celui qui était resté sain chez les autres. Comparés aux parties correspondantes d’un lapin de la même nichée, auquel on avait conservé les yeux, ils ne

(I) Voir deux article* du docteur Combe. « Sur 1rs fonctions du sens de la vue, considéré principalement dans ses rapports avec tes idée» de forme , de couleur, de grandeur et de dislancp. » [‘hrmnlnrjical Journal, vol. IV, p. (108: vol. V, p. 28(1.

présentaient pas, quant au volume, une différence sensible. Le Dr Vimont ajoute : « M.Magendie m'a dit avoir observé une atrophie des tubercules quadrijumeaux dans les oiseaux, peu de temps après avoir crevé un de leurs yeux. J’ai voulu faire cette expérience, elle est exacte; mais l’atropbie a lieu bien plus tôt dans les quadrupèdes (i). > 11 ajoute que suivant les observations de Wenzcl (ï) , il y a atrophie des couches optiques dans la cécité, et si la cécité est de longue durée elles deviennent plus étroites et plus plates. Ces faits expliquent bien pourquoi l’opéré de Chesselden ne put voir parfaitement aussitôt après l’enlèvement de la cataracte.

La puissance des sens augmente en raison de l’exercice qu’on leur donne. Le goût du gourmand est bien plus fin que celui du paysan, et le toucher de l’artisan plus délicat que celui du laboureur.

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