‹ Traité de phrénologie. Tome 2Chapitre 6 sur 44 · MICHEL-ANGE · texte numérisé non relu

MICHEL-ANGE

Quand nous jetons nos regards sur le monde extérieur , nous pouvons considérer, en premier lieu, les corps simplement comme substances isolées, ou existences, comme un rocher, un cheval , un arbre , un homme , et ces perceptions se désignent par des substantifs; — en second lieu , les propriétés et les rapports de ces corps entre eux, quant à la forme, le volume , le poids et la couleur. Après ces perceptions , nous remarquerons leurs phénomènes actifs; le rocher tombe, le cheval galope, l’arbre croit, l’homme marche; — ces actions s’expriment par des verbes. De même que le volume, la forme, le poids et la couleur sont les accessoires de l'existence physique , ainsi le temps est l’accessoire de l’action. C’est le propre de la faculté d’individualité de nous faire observer les corps isolément. Elle donne l'idée de la substance, et forme la classe d’idées que représentent les substantifs non qualifiés, comme rocher, homme , cheval.

Cette faculté , accompagnée de capacité , donne le désir de connaître les corps pour eux seuls, sans égard à leur mode d’action ou à leur utilité. Les individus , chez qui cette faculté est développée, observent et examinent un objet avec plaisir, sans songer aucunement à quoi il peut servir , et c’est ce qui parait incompréhensible à celui qui a cet organe petit, et l’organe de la causalité développé. L’individualité nous porte à l’observation , et est essentielle pour exceller dans les sciences où il est nécessaire de savoir distinguer entre elles, des espèces nombreuses comme, par exemple, dans l’histoire naturelle. Elle nous conduit à donner une forme particulière à toutes nos idées. Un étudiant , qui a cet organe petit , et les organes de la réflexion développés , a sur les sciences des principes généraux , des idées abstraites qu’il a beaucoup de peine à classer nettement et avec précision. Au contraire, celui qui a cet organe développé, individualise toute sa science. Dans une leçon, dans une conversation où l’on exposera sur-

tout des vues générales , il les classera pour lui-même ; mais à moins que ses organes réflectifs ne soient anssi développés, il sera sujet à perdre de vue le principe essentiel;' il en saisira seulement les circonstances palpables. De tels individus sont savants, et doivent au grand nombre de faits dont leur mémoire est chargée, à la précision de leurs idées et à la promptitude avec laquelle ils les imposent, de briller comme hommes politiques; mais si leurs organes réflectifs sont faibles, ils ne montrent aucune profondeur de jugement, ne saisissent jamais l’ensemble d'une question , n’entendent rien aux principes généraux, et, par conséquent, acquièrent rarement une réputation durable.

Dans la vie ordinaire, un grand développement de cet organe donne le talent d'observation , la curiosité de savoir, l’aptitude pour acquérir la connaissance des détails. Le caractère de Miss Pralt, tel qu’il est créé par l’auteur du roman The Inheritance, est la personnification d'une individualité dominante que ne dirige aucune faculté d'un ordre plus élevé (t). t Mais, dit notre auteur, pour les personnes qui font usage de leurs yeux, il y a beaucoup à voir, même entre deux portes; et un grand nombre de choses attirèrent l'attention de Miss Pratl, comme elle se rendait du vestibule au salon. Toutes, il est vrai, lui étaient familières; mais celui qui sait regarder , de même qu'un homme de génie , n’est jamais en peine d’occuper sa pensée. — Les objets lui apparaissent améliorés ou détériorés depuis la dernière fois qu'il les a vus , et s’il arrive qu’il n’aient pas changé, il en a vu de mieux ou de pires, et, en conséquence, il approuve ou désapprouve. Pendant ce trajet . Miss Pralt avait mille fois tourné la tête de tous côtés et un millier d’observations, de critiques sur le tapis de l’escalier, les lampes brevetées, les chaises du vestibule, les tables à

(t) Voir le Phrtnological Journal, vol. Il , p. 63.

coulisse, etc. , etc., traversaient sa cervelle. — Enfin, Miss Pratl et M. Lindsay furent annoncés, et aussitôt Miss Pratt fit son entrée, empressée et frétillante comme si elle avait hâte d’aller saluer ses amis. — Miss Pratt lui parut alors (à Gertrude ) être une personne à laquelle on ne pouvait rien cacher; ses yeux n’étaient certainement pas de beaux yeux; — ce n'étaient pas des yeux pensifs, — ce n’étaient pas des yeux doux, — ce n’étaient pas des yeux brillants, — ce n’étaient pas des yeux pénétrants; ses yeux n’étaient pas non plus des yeux impatients, des yeux égarés, des yeux louches, des yeux à fleur de tête, — mais c’étaient des yeux actifs, éveillés, occupés, vigilants, fixes, qui regardaient comme si rien, le sommeil même, ne pouvait les surprendre. Us ne paraissaient jamais ni fâchés, ni joyeux, ni troublés, ni mélancoliques, ni pesants: le matin, à midi, le soir, ils étaient les mêmes et faisaient penser à celui qui les voyait , que c’étaient des yeux qui regardaient, non comme le moine de Sterne au delà de ce monde, mais dans toute chose à la surface de ce monde. Ses autres traits n’oifraient rien de remarquable ; les oreilles cependant pouvaient être placées au même rang que les yeux ; c’était quelque chose de ressemblant aux oreilles du lapin : des oreilles longues, proéminentes, inquiètes, vibrantes, écoutant sans cesse, et que la pensée ne fermait jamais. »

Pour être bon comédien, il ne suffit pas de savoir imiter, il faut encore avoir l’individualité qui donne le talent d'observation. Garrick et Matthews avaient cet organe très-développé; et il est évident que l’observation exacte des habitudes des hommes est la base fondamentale du talent avec lequel ils savaient donner, sur la scène, une représentation des individus, exacte jusque dans les moindres détails.

Cet organe manque-t-il , l’individu oublie de rien observer autour de lui ; il va faire une visite et revient chez lui sans savoir quels objets il y avait dans l'appartement où on l'a reçu.

Il se promène à la ville , comme à la campagne , sans rien observer. Bref, quoique les sens externes soient dans un état de santé parfaite , vu la faiblesse de ce pouvoir observateur , leur activité ne sert jamais à acquérir des connaissances.

Quand cet organe est développé, il nous pousse aux découvertes par l'observation de tout ce qui existe. Quand on est doué de cet organe, ce n’est pas par le raisonnement qu’on cherche à arriver à de nouvelles vérités; on les demande à la nature, aux hommes, & leurs ouvrages; et c’est pourquoi tant de brillantes découvertes physiques ont été faites par des personnes douées au plus haut degré de cet organe et des autres organes perceptifs , dont les facultés réflectives n’étaient pas au-dessus de la médiocrité. Depuis que les principes de philosophie de Bacon ont été appréciés comme ils le méritent, et sont devenus à la mode , la science a compté parmi ses adeptes une classe d’esprits qui y était étrangère, alors que régnait la méthode du raisonnement spéculatif. Ils se composent de personnes dont l’organe, dont il est ici question, domine la puissance réfleclive. La nature les a destinées à observer; et l’histoire naturelle, la botanique (i) , l’anatomie, la minéralogie, et même la chimie, sont les grandes branches de la science, propres à exercer leur talent particulier. Ces sciences ont pour but la connaissance de l'existence, des apparences et des propriétés des corps de la nature, envisagés comme faits; et il ne faut pas nous étonner , si des professeurs éminents ont les organes de la réflexion bien inférieurs à ceux du savoir.

Cet organe est d’un grand secours à l'artiste. 11 le rend capable de donner un corps , une substance aux conceptions de ses autres facultés, et de s'attacher aux détails. Dans les tableaux d'un artiste auquel l’individualité manque, il y a une

(I) Voir la lettre de M. Hewetl Watson , sur les têtes de botanistes , Phrrnoloyical Journal, vol. VIII , p. 401 .

abstraction de conception, nn vague d’expression, qui nuisent beaucoup à leur effet. Au contraire, dans les ouvrages d’un individu chez qni cet organe est très-développé , tous les objets paraissent substantiels et réels, et si ce sont des portraits, leur individualité saisit si bien le spectateur, qu’il croit avoir connu les originaux.

L'individualité et l’éventualité sont en général très-développées chez les personnes qui jouent parfaitement le whist. Jamais , sans ces organes , on ne devient très-fort à ce jeu.

Cette faculté donne une tendance à personnifier les idées, les phénomènes, et à attribuer l’existence à de simples abstractions de l’esprit , comme à l’ignorance , à la folie et à la sagesse.

Shéridan et Walter Scott avaient cet organe développé. En général, il est petit chez les Écossais, développé chez les Anglais, beaucoup plus développé encore chez les Français.

Chez les adultes, le sinus frontal occupe, en général, la région de cet organe; et, par suite, il est difficile d’en juger le volume. Sa fonction est néanmoins démontrée par l’observation qu’on a faite de cet organe, ou de son absence évidente chez des jeunes gens dont le sinus n’était pas formé : quand la partie externe du crâne, au sommet du nez, est étroite, contractée et déprimée, la portion du cerveau située en-dessous est nécessairement petite, et la puissance intellectuelle qui en émane, toujours faible. Ce concours d’un grand volume avec une grande puissance chez des jeunes gens, et de défaut de volume avec une faiblesse de puissance à tous les âges, prouve la fonction de l’organe. Dans certains cas , le sinus rend difficile l’appréciation exacte du volume de cet organe ; mais il n’empéche pas qu'on ne puisse en constater les fonctions par des observations faites dans des cas où cet obstacle n’existait pas.

Cet organe et les qualités mentales qu'il confère sont établis; mais l'analyse métaphysique de ses faeullés semble exiger de nouvelles lumières (t).

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