I. — Du SOMMEIL
Le sommeil est un état dans lequel les fonctions de relation sont plus ou moin:^ complètement suspendues, sans que celles de la vie organique éprouvent de profondes modifications.
Cet état d'inertie, qui est indispensable à l'entretien régulier de la vie des êtres organisés, n'appartientpasseulementauxanimaux; il s'observeaussichezles plantes oh il consiste bien plus en une suspension périodique des phénomènes de la végétation, analogue à l'engourdissement hibernal de certains animaux, qu'en une légère modification nocturne de la direction des feuilles. Aristofe a fait remarquer que tous les quadrupèdes, les animaux ovipares, les poissons, les mollusques, les crustacés et les insectes, ont un sommeil rendu évident, soit par le rapprochement des paupières, soit par une immobilité plus ou moins complète: l'exactitude de son observation paraît confirmée par tout ce qu'on sait de plus précis sur les habitudes des animaux les mieux connus.
La nécessité du sommeil tientà une cause inhéiente au mode d'accomplissement de toutes les actions organiques, c'est-à-dire à l'intermittence ou à la périodicité du jeu des organes. En effet, il est facile de s'apercevoir, pour peu qu'on réfléchisse aux caractères des diverses fonctions de l'économie, que chacuned'elles est active à certains.moments, languissante ou complètement suspendue à d'autres : les sensations, les mouvements, la digestion, l'absorption, les sécrétions, les actions génératrices, sont évidemment dans ce cas ; l'innervation même, si indispensable à l'entretien de toutes les autres fonctions, a des périodes de surexcitation alternant avec des périodes de ralentissement. Le sommeil n'est, pour ainsi dire, que la période du repos simultané des fonctions de relation remplies par des organes qui, se fatiguant aisément, ont besoin d'une inaction plus iVéfiuente, plus jtrolongéeque les autres. Les causes secondaires qui favorisent son apparition et son retour sont la fatigue, l'épuisement, l'obscurité, le silence, l'action des narcotiques, enfin l'habitude, dont l'empire est si marqué sur toutes les fonctions animales.
L'état dans lequel les animaux peuvent s'endormir est très variable. La plupart
d'entre eux se couchent et ferment les yeux ; quelques-uns demeurent debout, les yeux entr'ouverts ; plusieurs, comme les oiseaux, se perchent sur les branches et se cachent la tête sousl'aile; d'autres, tels que les cétacés, les poissons, se tiennent immobiles, soit à la surface de l'eau,- soit à différentes profondeurs, soit enfin appuyés sur le sable, les rochers ou les plantes aquatiques. Il est à noter que, parmi les mammifères, le cheval et lesautres solipèdes paraissent dormir debout, ainsi que l'éléphant qui, dit-on, peut passer des mois entiers sans se coucher ;mais il n'est pas vraisemblable qu'un animal puisse dormir en marchant, comme Galien le fit pendant plus d'un stade, si l'on en croit le récit de l'illustre médecin.
Les phénomènes qui marquent l'invasion et les progrès du sommeil présentent quelques caractères communs à la généralité des animaux; ils ne se manifestent que d'une manière progressive et plus ou moins lente. D'abord, un calme particulier s'empare de l'animal, une sorte d'engourdissement paralyse le système musculaire; les sensations deviennent confuses, les opérations cérébrales vagues et obscures. Les organes fatiguéss'endorment, suivant l'observation de Cabanis \ successivement et à différents degrés: la vue s'affaiblit et s'éteint en premier lieu, surtout par le fait du rapprochement complet des paupières ; puis le goût, l'odorat et le tact cessent d'être impressionnés par leurs excitants naturels ; le tact même ne parvient jamais à s'endormir complètement, si l'on en juge du moins par les mouvements que les animaux exécutent dans le but de quitter une position devenue pénible. Les sens qui s'endorment dans un certain ordre s'engourdissent à divers degrés, l'un d'un sommeil léger, facile àdissiper, l'autre d'un sommeil profond dont il ne peut être aisément tiré. Leur réveil est successif comme leur engourdissement ; l'ouïe, par exemple, sort la première de la torpeur, quoiqu'elle ait été la dernière à perdre son activité.
Le système musculaire, si susceptible delassitude, n'entrepoint, cependant, dans un relâchement complet, même chez les animaux couchés sur le côté, car ils ont ordinairement le cou et les membres fléchis ; il continue manifestement à agir chez les animaux dont le décubitus est sternal, sterno-costal et qui tiennent la tête relevée; chez les oiseaux qui se perchent sur des branches d'arbres, la tête reployée sous l'aile, chez ceux qui dorment debout appuyés sur une seule patte, car les dispositions signalées par Borelli et Duméril ne suffisent pas à maintenir une pareille attitude; enfin, il est encore plus évidemment en action chez les espèces qui dorment debout et dont la station est rendue moins pénible par une série de combinaisons anatomiques précédemment indiquées.
Les appareils de la vie organique continuent à fonctionner à peu près comme pendant la veille. La respiration devient peut-être un peu plus lente et plus profonde ; il y a moins d'oxygène consommé, moins d'acide carbonique produit, partant une calorilication moins active; la circulation se ralentit sensiblement, si ce n'est dans les premiers moments, et la chaleur intérieure baisse. Aussi les carnassiers cherchent-ils instinctivement à rassembler leurs membres, à se plier en cercle, à se couciuir dans les lieux élevés, chauds, sur des corps mauvais conduc-
]. Cabanis, Rapports du phj/sùjue et du moral de l'/tomme, 8° édition avec notes, par L. Peisse. Paris, 1844, p. 397.