DE LA MASTICATION
On donne ce nom à la division ou au broiement que les matières alimentaires éprouvent dans la cavité buccale par l'action des mâchoires munies de leurs dents, et mises en mouvement par des muscles spéciaux.
Cette opération, destinée à préparer les aliments à subir les moditications qui doivent leur être imprimées dans l'estomac ou l'intestin, ne s'effectue pas, ù beaucoup près, chez tous les animaux. Dans les espèces inférieures, elle se fait par des pièces solides diversement disposées à l'entrée de la cavité buccale, ordinairement par des mandibules dentelées, comme chez les articulés et chez les acariens; par des crochets mobiles dans les pentastomes ; par des dents cornées dans les sangsues, parmi lesannélides. Chez les insectes, elle peut s'opérer d'abord à l'entrée de la bouche, pour rendre les aliments aptes à la déglutition, puis s'achever dans un gésier musculeux. Elle n'a guère lieu, parmi les vertébrés, que chez les mammifères. Les autres animaux de cet embranchement, les oiseaux, les reptiles et les poissons, bien que quelques-uns aient des dents, ne broient pas leurs aliments avant de les déglutir.
Elle est inutile aux animaux qui se nourrissent de substances liquides ou très molles, et elle n'est point indispensable à ceux qui font usage de matières animales faciles à digérer. Un très grand nombre d'animaux qui vivent de vers, de coquillages, d'insectes, de poissons ou de petits mammifères, les avalent sans les avoir préalablement divisés. Ceux, au contraire, qui vivent de matières végétales, telles que les grains, les racines, les herbes ou les fouri-ages desséchés, ont besoin de les ramollir, de les diviser, de les atténuer, parce qu'elles résistent beaucoup à l'action dissolvante des sucs gastriques et intestinaux. Si quelques animaux, comme les oiseaux granivores, semblent faire exception à cette lègle, c'est qu'ils ont un estomac très musculeux spécialement chargé de la trituration des aliments non • broyés dans la bouche. Aussi, à cause de cela, peut-on, à l'exemple de plusieurs physiologistes, reconnaître deux espèces de mastication, l'une buccale, volontaire, opérée par les mâchoires et les dénis; l'autre, gastrique, involontaire, produite jiar un estomac organisé exceptionnellement pour remplir cet office.
La mastication, bien qu'elle soit un acte fort simple et purement mécanique, résulte de la coopération d'un grand nombre de parties dont le jeu complexe est fort varié, même [larmi nos seuls animaux domestiques. Pour en faire l'étude,
APPAREIL MASTICATKIJR. {VM
nous envisagerons successivement : 1° la disposition de l'appareil masticateur avec ses principales variétés; 2° le jeu des màclioires; 3° l'action des dents, de la langue, des lèvres et des joues; \° la durée et l'utilité de cet acte préparatoire.
I, — ApPAREHj ^[ASTICATEUR.
Il se compose de trois ordres de parties, les unes passives, qui sont les os des mâchoires et les dents; les autres actives, ou les muscles destinés à mouvoir les mâchoires; les troisièmes auxiliaires, la langue, les lèvres, les joues, qui empêchent l'aliment de sortir de la bouche on le ramènent entre les dents qui doivent le diviser.
Les mâchoires, dans les vertébrés, forment une sorte de pince dont les branche^ se meuvent verticalement et sont disposées de manière à s'écarter proportionnellement au volume de la jiioie à saisir, c'est-à-dire beaucoup chez les espèces carnassières, et très peu cliez les herbivores. La supérieure est toujours soudée avec le crâne, l'inférieure, constituée par un os, est réellement la seule mobile.
Elles portent à leur extrémité antérieure les dents in( isives, un peu plus loin les canines, et, tout à fait en arrière, les molaires. Ces trois espèces de dents oui, tout à la fois, une situation, une forme et des usages distincts. Disposées ainsi que nous le verrons bientôt, elles servent, les premières, à inciser, ;'i couper : les secondes, à déchirer: les troisièmes, à écraser ou à broyer les aliments. L'existence de ces trois espèces de dents n'est pas constante chez tous les mammifères, et la forme très variable qu'elles offrent les met en harmonie avec le régime propre à chaque animal.
Les muscles moteurs des mâchoires sont ordinairement au nombre de cinq de chaque côté : lecrotaphite, le masséter, les deux ptérygoïdienset le digasirique. Il s'ajoute à ceux-là, chez les solipèdes, un sixième muscle qui est le stylo-maxillaire.
Ces organes,en général plus puissants chez les carnassiers que chez les herbivores, produisent, les uns, l'écartement, les autres, le rapprochement des mâchoires. D'autres sont spécialement chargés des mouvements d'avant en arrière et des mouvements latéraux; enfin, il en est qui peuvent, par suite de leur disposition et de la conformation des surfaces articulaires, en opérer plusieurs à la fois.
En jetant un coup d'oeil sur les parties qui forment l'appareil de la mastication, on voit que leur disposition n'est point chez les carnassiersce qu'elle est chez les herbivores, et que, parmi ces derniers, elle offre des modillcalions très notables, surtout chez les rongeurs, les pachydermes, les solipèdes et les ruminants.
Chez les carnassiers les mâchoires sont généralement très courtes, car leur puissance est, comme le fait remarquer M. Milne hjlwards ', en raison directe de leur brièveté; elles y sont pourvues de trois sortes de dents : leurs incisises sont minces, aiguës ; leurs canines longues et recourbées; ces mâchoires sont hérissées dé pointes coniques ; leur arcade zygomatiiiue est fortement arquée et très éloignée du crâne ; leur fosse temporale large et profonde ; leurs masséters et surtout leurs crolaphites sont énormes : le condyle maxillaire est semi-c\lin-
1. Milne Edwards, Leçotis sur la phi/sinlor/îp pf Vnnatomie comparvo. l.VI, p. 206.
drique et transversal, la cavité glénoïde qui le reçoit et l'emboîte exactement est très profonde. Les mâchoires ne peuvent exécuter que des mouvement d'écartement et de rapprochement : tous les autres leur sont impossibles. Elles sont admirablement disposées pour permettre à l'animal de saisir, tuer et déchirer sa proie, et leurs formes se modifient de manière à être constamment en rapport avec la nalure des matières animales qui font la nourriture de chaque espèce carnassière.
Les herbivores ont les mâchoires ordinairement plus longues, plus faibles et plus coudées ; ils ont des incisives peu tranchantes, manquent quelquefois de canines, ou s'ils en ont, elles sont courtes, peu courbées et impropres à déchirer ; leurs molaires sont larges, à surface hérissée de lignes ou de plis d'émail, qui rendent leur table rugueuse et parfaitement disposée pour le broiement des matières végétales ; leurs fosses temporales sont moins larges et moins profondes; leurs arcades zygomaliques courtes et faiblement arquées; leurs muscles masséters et crotaphites, plus faibles, agissent sur les leviers moins bien disposés pour favoriser la puissance ; l'articulation temporo-maxillaire est placée bien au-dessus du niveau des dents molaires, et configurée pour permettre aux mâchoires d'exécuter, outre les mouvements d'éçartement et de rapprochement, d'autres mouvements horizontaux, soit de prépulsion, de rétropulsion, soit de diduction. Mais, parmi ces derniers animaux, l'appareil masticateur offre des modifications assez remarquables et parfaitement caractérisées, qui peuvent se rattacher à trois types principaux.
L'un de ces types appartient aux rongeurs. Les mammilères de cet ordre n'ont que deux sortes de dents : deux incisives à la mâchoire supérieure et deux à l'inférieure ; point de canines, des molaires à couronne plate et à lames d'émail transversales, des fosses temporales très petites, des arcades zygomatiques faibles et peu éloignées du crâne; leurcondyle maxillaire, au lieu d'être transversal, est allongé d'avant en arrière ; la cavité glénoïde qui le reçoit forme une sorte de canal ou de gouttière dirigée dans le même sens. Tout, en un mot, dnns la configuration des surfaces articulaires et dans la direction des muscles, est disposé pour permettre des mouvements très étendus d'avanten arrière et d'arrière en avant, qui constituent le principal caractère de la mastication des rongeurs.
Le second de ces types se trouve chez les ruminants. Ceux-ci ont aussi les mâchoires longues et faibles ; ils manquent, la plupart, de canines et d'incisives à la mâchoire supérieure; leurs molaires sont à couronne plate, à croissants d'émail antéi'o-postéricurs ; leurs arcades zygomatiques minces; leui's fosses temporales étroites; lecondyle, allongé transversalement, esten rapport avec une surface plane ou convexe qui lui permet de se mouvoir d'avant en arrière et latéralement. Ce sont surtout les mouvements latéraux ou de diduction qui caractérisent la mastication des animaux de cet ordre.
Enfin, le iroisièmc type tient, en quelque sorte, le milieu entre les deux autres : on l'observe chez les pachydermes et lessolipèdes. Cesderniersonttous trois sortes de dents : la longueur de leurs mâchoires et la force des muscles sont assez variables; mais l'articulation lemporo-maxilliiire est tellement disposéequ'elle permet des mouvements antéro-postériours, comme chez les rougeurs, et des mouvements latéraux, comme chez les ruminants; seulement, ces deux espèces de
MOUVEMENTS DES MACHOIRES. ^'-y^
mouvements sont moins étendus que chez les animaux dont ils caractérisent la mastication.
Maintenant que nous connaissons les dispositions essentielles de l'appareil masticateur, voyons comment il agit et de <|uelle manière sY'xécutenl ses divers mouvements.