Vomissement des ruminants
Les ruminants ne vojuissent pas habituellement, mais ils vomissent quelquefois. Comment se fait-il que ce vomissement n'ait point lieu ordinairement et qu'il se produise dans certains cas exceptionnels?
En considérant la disposition de l'estomac, de l'orifice cardiaque, de l'extrémité inférieure de l'œsophage, on ne voit rien qui paraisse s'opposer à l'exécution de cet acte. Au contraire, tout ce qui le rend si facile chez les carnassiers se reproduit ici, môme avec une certaine exagération : l'œsophage est large, ses parois sont minces, et son extrémité gastrique s'évase en infundibuhim; l'estomac occupe la plus grande partie de la cavité abdominale, et il peut être facilement comprimé par le diaphragme et les muscles abdominaux. A quoi peut donc tenir le non-voniissemcnt des animaux ruminants!
Daubenton, Gilbert, Huzard, ont démontré que l'émétique à haute dose ne fait pas vomir le bo?u(' et le mouton. Flourens\ dans de nouvelles expériences, a constaté qu'il produit des nausées et des efforts, comme chez les autres animaux, sans cependant amener de vomissement effectif. Ainsi, après l'injection de ce médicament dans les veines, les animaux éprouvent des nausées sans résultat. De même, après l'établissement d'une fistule à la caillette, ils sont essoufflés, grincent les dents, se gonflent, et font des eflbrls sous l'influence de l'émétique. Ils ne présentent pas ces symptômes, alors que les fistules existent au premier estomac, et que le dernier est intact ; d'où il suit, d'après Flourens, que les causes provocatrices de la réjection agissent sur la caillette. Or, il faudrait, pour que le vomissement eût lieu, que les matières fussent poussées de la caillette dans le feuillet, de celui-ci dans le réseau, et du réseau dans la panse à travers des ouvertures dont les deux dernières sont fort étroites ; mais comme la contraction du quatrième estomac entraîne celle des autres et, partant, le resserrement de leurs ouvertures de communication, les aliments trouvent, par le fait même de cette contraction, un obstacle à leur cours rétrograde. On conçoit qu'il était très important, ajoute le savant physiologiste, que tout fût disposé pour rendre la réjection du contenu de la caillette très difficile, réjection qui eût amené le mélange de celui-ci avec les aliments non ruminés.
Il semble que d'autres conditions encore, en expliquant la difficulté du vomissement delà caillette, impliquent la possibilité du vomissement de la panse.
La panseest presque toujours remplie d'aliments après le repas, la caillette ne l'est jamais complètement; il peut y avoir très fréquemment indigestion de cet estomac, tandis qu'il n'y a presque jamais indigestion de la caillette, attendu que la rumination amène au dernier estomac les aliments en petite quantité et à me-
1. Mémoires (Vanaloniie et de piqjsiologic comparées. Paris, 1841, p. 65.
sure qu'ils peuvent être chymifiés. Les matières du premier réservoir, si elles sont délayées, peuvent, de même que les liquides et les gaz, franchir aisément le cardia et remonter l'œsophage. On voit, sur le cadavre, que les matières fluides remplissent le conduit œsophagien et sortent par la bouche, pour peu que la tête soit dans une position déclive. Il y a, chez l'animal vivant, surtout après le repas et lors des indigestions, des éructations fréquentes qui entraînent des liquides avec des bouffées de matières alimentaires ; car, en appliquant l'oreille sur le trajet de l'œsophage, on entend, à de fréquents intervalles, des bruits qui paraissent indiquer de semblables réjections.
Il est facile de concevoir que ces matières, une fois arrivées à la bouche, soient immédiatement dégluties comme le sont celles qui reviennent normalement à cette cavité lors de la rumination. On peut même comprendre que, parvenues au pharynx, elles soient immédiatement renvoyées à l'estomac, car un corps introduit dans l'arrière-bouche est avalé aussi aisément que s'il était d'abord engagé dans la cavité buccale. C'est ce qu'on voit lorsqu'on porte des boules ou des morceaux de racines dans le pharynx à l'aide de longues pinces. Il en est encore ainsi pour tous les corps étrangers que l'on engage dans la trachée : une grenouille introduite dans ce canal, dont on referme aussitôt la plaie, est bientôt chassée dans le pharynx, et de là dans l'œsophage.
La possibilité d'une réjection delà panse se conçoit d'autant mieux que les matières alimentaires, au niveau du cardia, sont déjà fortement humectées, et qu'elles peuvent se mêler aux liquides du réseau. La division extrême de ces matières, qui a été observée dans certaines circonstances, n'est point un argument contre l'idée que j'émets ici, car il peut très bien arriver que les matières rejetées n'aient pu, après une seconde mastication, parvenir à la caillette par suite d'un obstacle à leur passage, obstacle qui serait devenu la cause provocatrice du vomissement.
De ce que la réjection peut s'opérer sans de grandes difficultés, il ne faudrait pas croire que rien ne soit disposé pour la prévenir. Le cardia, si large, est constamment contracté sur l'animal vivant ; l'extrémité inférieure de l'œsophage, si mince et si faible qu'elle paraisse, se resserre énergiquement; le doigt de l'expérimentateur s'y engage avec peine et s'y trouve fortement comprimé; les petites pelotes de fourrage qu'on cherche à y faire pénétrer sont repoussées aussitôt avec une violence qu'on ne soupçonnerait pas à l'aspect des parties ; de plus, les piliers du diaphragme opèrent aussi sur le canal une utile pression, et précisément dans des circonstances oi^i l'estomac est lui-même comprimé, c'est-à-dire lors de l'inspiration et au moment des grands efforts musculaires.
Quoi qu'il en soit, les ruminants vomissent quelquefois. Tout porte à croire, d'a[>rès les observations connues, que les matières expulsées viennent du rumen, de telle sorte, dit Flourens, qu'alors il y a plutôt une réjection ordinaire, très abondante, viciée, qu'un véritable vomissement. Girard a vu une vache météorisée vomir une quantité considérable d'herbes et se trouver immédiatement soulagée : le vomissement devint, par suite, habituel chez cet animal. Lecoq, de Bayeux, a vu aussi des vaches vomir, sans qu'il en résultât de conséquences graves. Santin a observé un bœuf qui, après avoir mangé avec avidité, rendait au
bout d'un certain temps une partie de son repas, puis continuait à manger comme auparavant. Gruzel cite l'exemple d'un bœuf qui, de temps en temps, suspendait la rumination, qu'il reprenait presque aussitôt après avoir rejeté jusqu'à dix litres de matières liquides et parfaitement triturées. Le vomissement a été constaté aussi chez le mouton météorisé par Yvart, et par Bernard dans le cas de cancer de la caillette.