‹ Traité de physiologie comparée des animaux considérée dans ses rapports avec les sciences naturelles, la médecine, la zootechnie et l'économie rurale (volume 2)Chapitre 256 sur 287 · il i · texte numérisé non relu

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Une particularité intéressante «le la ilij^estion gastrique tlii lapin est relatixe aux petites iielotes pisilbrmes d'alinienls qu'on voit sur la plupart des sujets, et toujours rassemblées en grand nombre dans le sac gauche. J'en ai trouvé, dans les conditions les |)lus variées de réi^inie et à tous les Ages, n)éme sur les animaux à la mamelle qui commencent à manger des fourrages. Les adultes en montrent 150, 200, 300 occupant le cinquième, le qiuirt, quelquefois presque le tiers de la capacité de l'estomac. Jusqu'ici je les ai regardées comme des bols non encore désagrégés et encore revêtus de mucus provenant d'une mastication

lente, très parfaite. Il y a quelques années on les a considérées comme des bols formés lors d'une prétendue rumination; enfrn, M. Morat les croit des pelotes stercorales, que le lapin avale à mesure qu'il les rend, et il fonde son opinion sur des observations nombreuses où il a vu le rongeur manger ses excréments. Si ces pelotes sont des matières excrémentitielles prises à titre de supplément de ration, on ne s'explique pas pourquoi elles se trouvent sur les animaux abondamment nourris comme sur ceux dont l'alimentation est insuffisante ou qu'on laisse jeûner, à moins quelles ne servent de condiment au rongeur, ou de ferment propre à activer le travail de la chymitication. En tout cas je n'en ai pas rencontré jusqu'ici sur les autres rongeurs, ni sur le lièvre, soit à l'état sauvage, soit captif et alimenté exactement comme le lapin.

Le suc gastrique paraît peu actif. M. Bernard dit avec raison qu'il ne ramollit et ne dissout pas la viande avec la même énergie que celui du cbien. Mais cela me paraît tenir surtout àce quece liquide, dans les conditions oïli il s'obtient, se trouve très hydraté par son mélange avec les trois ou quatre équivalents de salive que réclame la mastication des aliments secs. Néanmoins le lapin digère assez bien la viande qu'il mâche avec une rare perfection. Aussi, si elle renferme des trichines, ces helminthes deviennent libres dès l'origine de l'intestin grêle.

La digestion gastrique, qui s'est montrée dans toute sa simplicité chez les carnivores et les solipèdes, revêt une nouvelle forme chez les animaux ruminants. Le travail de la chymification, sans changer de résultat, s'y opère par des moyens particuliers, inusités chez les espèces à estomac uniloculaire. La complication que les phénomènes digestifs vont présenter est relative surtout à des actes accessoires à l'action du suc gastrique sur les aliments; elle a trait principalement aux modifications préliminaires que ceux-ci doivent subir avant d'être aptes à la transformation résultant de leur contact avec leliquide de la caillette. Aussi pouvons-nous dire, dès à présent, que, d'une part, les élaborations effectuées dans les trois premiers compartiments del'estomac constituent une digestion préparatoire surajoutée à l'autre, et sans analogue chez les animaux à estomac simple ; et que, d'autre part, le travail du quatrième reproduit exactement tous les détails de la chymification des autres espèces.

Les quatre réservoirs gastriques, bien qu'ils soient intimement liés entre eux, peuvent, jusqu'à un certain point, s'isoler les uns des autres sous le rapport fonctionnel. Chacun d'eux a des attributions spéciales bien distinctes : les trois premiers sont les estomacs préposés à la conservation des aliments, des liquides, et à la rumination; le dernier est à lui seul l'estomac cliymiliant, et il peut remplir paisiblement son rôle pendant que les autres sont inaclifs ou qu'ils travaillent aux actions méryciques.

Quel est donc le rôle précis de chacun des réservoirs? Quelles sont les modifications que chacun d'eux imprime aux aliments? Ces modifications sont-elles purement physiques dans les trois premiers, ou bien y ont-elles déjà quelque chose du caractèrequ'ellesprennentdans la caillette?Lamuqueusedu premier sécrèle-t-elle,

DIGKSTION (lASTRIOrR DES RUMINANTS. ^27

comme celle du deniiei, quelque fluide paificulier? I^]nnn,les matières, divisées, mêlées à des liquides et deux lois iuq)réf^nées de sucs sulivaires, ne peuvent-elles pas, avant d'arriver à la caillette, éprouver quelques changements chimiques? C'est ce qu'il faut rechercher avec la circonspection que commande l'obscurité dont le sujet est enveloppé.

1° Rôle du rumen.

Le rumen, destiné à recevoir la presque totalité des aliments déglutis pour la première fois, la plus grande partie des liquides dont l'animal s'ahreuve, et une certaine proportion des substances soumises aune seconde mastication, doit tenir ces matières en dépôt, les mettre en mouvement, les mêler aux liquides, les pousser dans l'œsophage, lors de la réjection, les faire passer dans le réseau pendant les intervalles de la rumination. Enfin les aliments qu'il contient doivent éprouver quelques modidcations pnr le fait de leurs mouvements, de leur température, de la salive et des divers litpiides qui les imprègnent. Les phénomènes qui se passent dans la panse sont donc de deux espèces : les uns tiennent à l'action même du réservoir, et nous sont presque tous connus, les autres résultent du jeu des affinités cliimiques.

Le rumen exerce sur les aliments qu'il contient une action mécanique reconnue depuis longtemps, mais exagérée par la plupart des physiologistes.

Peyer, Duverney, Bourgelat, admettent que les parois du premier estomac peuvent broyer, triturer et atténuer les matières alimentaires. Le premier de ces auteurs donne comme preuve de l'énergie de la compression exercée sur les aliments parles premiers estomacs, le fait des épingles et des clous qu'on trouve souvent implantés dans les tuniques de ce réservoir. II pense que le revêtement épithélial de la muqueuse est destiné à la préserver de l'irritation produite par le contact des matières encore imparfaitement divisées, et il fait jouer aux papilles un r(Me tout à fait imaginaire. Ces petites saillies de la membrane interne, mobiles comme les piquants du hérisson, lui paraissent destinées à être dardées avec force sur les aliments, de même que le seraient de petites épées munies de leurs gaines. Évidemment, sous l'inlluencedes contractions énergiques, parfois violentes du rumen, surtout dans les faisceaux connus sous le nom de piliers, les aliments sont foulés-, froissés comme les grappes de raisin sous la main du vendangeur. Leur atténuation en est augmentée, et les tissus en laissent mieux échapper les parties dissoutes.

En second lieu, par le fait de leur brassage, les aliments se niêlcuf très intimement, les nouveaux venus avec les anciens, les libreux avec les délayés et les liquides. Aussi est-ce toujours à cet état de mélange (pi'ils sont ramenés ou |)oussés directement dans les derniers estomacs. Jamais ils ne sont expulsés isolément, successivement, suivant l'ordre de leur arrivée, comme chez les monogastriques. Toutefois, lorsqu'ils sortent de la panse sans être ruminés, c'est en quantité |u'oportionnelle à leur degré de division ou de fluidité. Aussi les graines, les farines, les pulpes sont-elles digérées, même en l'absence de la rumination, plus tôt et en plus grande quantité que les aliments fibreux avec lesquels elles sont mêlées.

En troisième lieu, les aliments éprouvent dans la panse une véritable macération, notamment dans les régions inférieures, où abondent les liquides, macération très utile aux fourrages durs, aux grains à écorce épaisse. Favorisée par la température élevée du réservoir, elle rend plus facile la mastication méryciqiie, et accélère la dissolution des principes que la dessiccation a pu modifier.

Les liquides qui agissent sur les aliments dans la panse sont : 1° la plus grande partie de l'eau bue; 2° les 3 à 4 équivalents de salive versés lors de la première et de la seconde mastication ; 3" la salive sécrétée abondamment dans les intervalles des repas et des périodes de rumination. A cela ne se joint aucun produit de sécrétion. Le fluide séreux dont parle Peyer, les deux fluides que Bourgelat fait sourdre des papilles et de leurs interstices, le suc gastrique qu'y trouvait Spallanzani, le liquide jaunâtre, épais et salé que Tiedemann et Gmelin y supposaient produits sont des fictions. La muqueuse de la panse, comme celle du réseau et du feuillet, n'est pas plus organisée pour la sécrétion que pour l'absorption. On ne voit aucune espèce de follicules, ni de glandules, soit à sa surface, soit dans son épaisseur, soit au-dessous d'elle, et Bischoffn'y a point constaté l'existence de tubes sécréteurs du suc gastrique. De plus, une expérience fort simple démontre qu'elle ne sécrète rien. Après avoir fait une grande fistule au rumen, vers le milieu du flanc gauche, si l'on vient à appliquer sur la membrane muqueuse, au bord supérieur du réservoir, une capsule de verre contenant une éponge fine préalablement pesée, on voit qu'au bout d'une demi-heure et même d'une heure l'éponge n'a pas sensiblement augmenté de poids. Il est alors indispensable, pour que l'expérience soit rigoureuse, de maintenir la capsule exactement appliquée par toute sa circonférence sur la membrane muqueuse, car sans cette précaution les vapeurs du réservoir seraient absorbées, en partie, par la substance hygrométrique.

Les liquides mixtes oi!i les aliments se détrempent ont une réaction généralement alcaline : l'observation en a été faite par Vieussens, Carminati, Prévost et Leroyer, Tiedemann et Gmelin. Je l'ai vérifiée un grand nombre de fois sur des bœufs et des moutons vivants nourris avec du foin, de la paille ou des herbes vertes. L'alcalinité a paru très forte aux expérimentateurs de Heidelberg; mais elle m'a toujours semblé assez faible. Le papier rouge de tournesol, plongé dans les liquides de la panse ou mis en contact avec les sucs exprimés des aliments de ce viscère, ne prend une légère teinte bleue qu'au bout de plusieurs minutes. Il importe, pour constater cette réaction, d'ouvrir le rumen avant que l'estomac ait été déplacé, car, sur le cadavre, les fluides de la caillette refluent, sans trop de difficulté, dans le réseau, et de là dans le premier réservoir; de plus, il est indispensable d'opérer, soit sur l'animal vivant, soit immédiatement après la mort, attendu que la fermentation, qui ne tarde pas à s'o[)érer dans la masse alimentaire, allaiblit l'alcalinité des substances et finit par les rendre acides. Très probablement c'est faute d'avoir tenu compte de ces particularités que plusieurs observateurs sont ari'ivés à des résultats contradictoires.

Il est des circonstances dans lesquelles le contenu du rumen est acide au lieu d'être alcalin. Tiedemann et Gmelin l'ont trouvé acide sur des veaux encore à la mamelle : Scliullz dit l'avoir vu tel chez des animaux nourris avec des racines ; je

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l"ai \ii iiioi-iiirine acide sur un l)(juc cntrolciiii cxcliisivcinent avec do la chair cuite, et très souvent sur un taureau au même régime, taureau chez lequel la viande était introduite directement par une grande fistule au rumen. M. Bérard s'en est assuré, avec moi, à diverses reprises. Dans ce dernier cas, l'acidité ne pouvait provenir, comme dans ceux où l'acidité a été constatée après la mort, d'un reflux des liquides de la caillette. Enfin, ce contenu m'a paru légèrement acide sur les sujets dont la digestion était troublée ou suspendue de[>uis longtemps; et, chose remarcpiable, j'ai noté que les aliments secs, pris sur l'animal vivant à la partie supérieure, avaient quelquelois une très faible acidité, alors (pie ceux de la région inféiieure conservaient leur réaction alcaline. Ce lait peut s'expliquer par la présem-e d'une |)lus forte proportion d'acide sulfhvdrique et carbonique en haut du rumen que dans les parties inférieures où séjournent les matières fortement imprégnées de salive. L'acidité, lors de la présence de la chair ou des autres matières animales, m'a paru tenir [irincipalement au développement de l'acide lacli({ue.

Parfois les matières du |)remier estomac, de même que celles du réseau, offrent une réaction é(piivo(pie difficile à délermiiier exactement. Ainsi le papier bleu de tournesol, mis en contact avec elles, prend une légère teinte rose, et ne tarde pas à revenir, en séchant, à sa couleur primitive; le papier rouge, qui d'abord ne change pas, prend, au bout de quelques minutes, une légère teinte bleue. Il seml»Ie(|u'alors un acide volatil agisse immédiatement sur le papier bleu, et qu'au l)out d'un certain temps les principes alcalins reprennent de la prédominance.

Eidin, les matières alimentaires éprouvent dans la panse, comme dans une sorte de cuve fermée, une fermentation }tlus ou moins active qui devient extrêmement sensible dans certaines circonstances.

Cette fermentation, qui a été remarquée depuis longtemps, n'a pas lieu seulement chez les animaux nourris de fourrages verts et sous le coup d'une indigestion, elle se |)roduit constamment, à un certain degré, surtout après le repas. On l'attribue aujourd'hui, comme toutes les autres, à la présence des organismes microscopiques qui, à cause de, cela, deviendraient des agents plus ou moins utiles à la digestion. Le dégagement des gaz, leur sortie bruyante à travers une ponction faite à la panse, en prouvent la réalité.

En eflet, ces gaz se développent constamment, et donnent lieu à une ci'(''|iit.ition particulière et à (dusieurs des autres bruits de la [lanse, comme aux fré(pi('ntes éructations qui s'observent après les repas. Tant que la digestion est régulière, leur dégagement se renferme dans d'étroites limites; mais lorsque cette fonction est suspendue depuis un tem|)s plus ou moins considérable, sous l'inlluence d'une alVection gastrique ou intestinale, la fei'mentatioii s'exagère, la niasse alimentaire se raréfie, les gaz distendent l'estomac, s'accumulent à sa partie supérieure Leur composition doit être fort compliquée, puisipi'ils proxiennent non seulemeni du mouvement fèrmentatif, mais encore de la trame végétale, de l'air emprisonné avec les parcelles alimentaires, lors de la mastication, enfin de l'eau dont s'abreuve l'animal. Mais l'analyse chimique ne nous a point encore appris si leur nature et leurs proportions changent suivant la nature même des aliments et les périodes de la digestion, et si ceux qui se dégagent à l'état normal sont

identiques à ceux qui distendent l'estomac, lors de l'indigestion ou immédiatement après la mort. D'après Lameyran et Fremy', ceux qui se développent lors de la météorisation survenue à la suite de l'usage du trèfle sont composés de 80,0 d'acide sulfhydrique, de lo,0 d'hydrogène carboné et de o,0 d'acide carbonique; mais ces proportions ne paraissent pas constantes, car Pluger a trouvé que le gaz des vaches raétéorisées était formé de 4 parties d'oxyde de carbone.

Les matières de la panse sont évidemment dans des conditions compatibles avec une fermentation continue plus ou moins active. Leur énorme masse, leur température, leur hydratation, doivent être, sous ce rapport, placées en première ligne. La présence dans ces matières de substances azotées qui y jouent le rôle de fermant ne peut être mise en doute, puisque, à l'extérieur, elles éprouvent ce travail sans addition de substance étrangère; déplus, les fluides salivaires, buccaux et pharyngiens, peuvent y ajouter d'autres ferments, notamment la diastase.

La fermentation du contenu de la panse n'est point simple : c'est une fermentation complexe. Il y a une fermentation des matières sucrées, si abondantes dans l'aliment végétal, qui peut s'accomplir en présence des matières albumineuses, et donner de l'acide lactique. Il y a une fermentation butyrique, extrêmement marquée par l'odeur de ses produits, chez les animaux qui reçoivent une forte ration d'avoine riche en graisse et en fécule, comme chez les veaux à la mamelle : en effet, l'acide butyrique a été trouvé à 'l'état libre dans ces deux conditions. Peut-être même y a-t-ii, dans certaines limites, une fermentation alcoolique dont le produit servirait d'excitant capable de corriger l'action débilitante des herbes fades et aqueuses, qui font la nourriture exclusive d'un si grand nombre d'animaux.

Pendant que les matières de la panse s'atténuent, macèrent et fermentent, elles se pénètrent intimement des fluides salivaires versés en grande quantité, pendant les deux mastications, dans les intervalles des repas et des périodes de rumination. Elles éprouvent, comme le dit Haubner, une insalivation prolongée qui a, chez les ruminants, une très grande importance.

Les effets de cette insalivation sont d'attaquer couche par couche la fécule que les cellules emprisonnent, de la ramollir, et, ilnalement, de la convertir en dextrine et en glycose. Ils n'avaient que le temps de commencer dans la bouche, et se trouvaient plus ou moins entravés dans le milieu acide de l'estomac simple des solipèdes; mais ici ils se produisent libiement et aussi complètement que possible. Cependant la transformation saccharine de la fécule n'y est pas complète encore. La pulpe des racines féculentes et l'avoine y bleuissent encore par l'iode après un séjour de vingt-quatre heures.

Ainsi, j'ai engagé dans la panse, à travers une fistule, deux petits sachets contenant chacun 20 grammes de fécule crue de pommes de terre. Au bout de vingt heures, l'animal ayant été sacrifié, les sachets furent retrouvés dans le même estomac encore pleins de leur fécule : celle-ci paraissait si peu modifiée,

1. Lameyran et Fremy, dans Tiedmann et Gmelin, Recherches sur la diijestion, 1" partie, p. 352.

qu'elle prenait, au contact de liode, une teinte violette, même à la surface de la petite niasse. J'obtins un résultat semblable en faisant avaler deu\ autres petits sacs à une vacbe qui fut tuée vingt-deux lieures après. La fécule n'avait pas subi d'altération appréciable, mais très probablement une certaine quantité de cette substance avait été convertie en dextrine ou en sucre, et s'était échappée à travers la toile renfermant la partie non modifiée. Il est à présumer que celte transformation, si facile qu'elle soit, doit être plus active dans les régions inférieures de la panse où les aliments sont très délayés, que dans la [»artie supérieure où ils sont moins imprégnés de salive et où leur réaction est faiblement alcaline. Dans tous les cas, le liquide du rumen, chez les animaux qui reçoivent de fortes rations de féculents, réduit abondamment la licpieur de Fehling.

Les sels, le sucre, le mucilage, les gommes et dautres substances solubles, entrent en dissolution, et forment avec les liquides une sorte d'infusion ou de thé de foin ayant une odeur particulière assez différente de celle que répandent les matières de la caillette, ou le contenu de l'estomac simple des autres herbivores. Cette dissolution devient d'autant plus complète que les aliments font un plus long séjour dans les premiers réservoirs avant d'être ruminés : elle doit priver les fourrages d'une grande |)artie de leurs juincipes assimilables, lorsque, pendant les maladies, la rumination demeure si longtemps suspendue.

Ici se pose la question de savoir si les liquides de la panse exercent sur les aliments une action analogue à celle du suc .gastrique, question que peuvent éclairer l'analyse chimique et l'expérimentation directe.

Ces liquides, résultant du mélange des boissons avec la salive et les principes alimentaires solubles dans l'eau, doivent nécessairement oITrir une composition fort complexe. Tiedemann et Gmelin, qui les ont analysés, y ont trouvé : 1" de l'acide carbonique libre qui se dégage sous l'influence de la chaleur; 2" de l'acide sulfhydrique ; 3" de l'acide acétique; 4" de l'acide butyrique; 5" du carbonate d'ammoniaque; 6" de l'acétate d'ammoniaque: 7" du butyrate de la même base; 8" de l'albumine; 9" trois matières animales dénature indéterminée; 10" enlin des carbonates, des phosphates., des sulfates et des chlorures alcalins, c'est-àdire à base de soude et de potasse, puis du carbonate et du phosphate de chaux. Ces didèrents sels étaient en proportions variables, suivant que les ruminaiits recevaient pour nourriture de la paille, du foin et de l'avoine. Toutes ces substances pro\i('niienl uniipiement des aliments, des boissons et des lluides salivaires, et non point en piutie des sécrétions de la membrane interne de la panse et du réseau, comme le croyaient les auteurs de cette analyse. l*armi elles, il en est une, l'albumine, que l'révost etLeroyer' semblent avoir rencontrée aussi dans les liquides de la panse. Je n'ai pu en constater nettement l'existence dans le liquide filtré pris sur une vache nourrie avec des fourrages secs : ce fluide ne se troublait ni par l'acide azotique, ni par l'action de la chaleur, et il ne s'y précipitait point de llocons albumineux.

Les expériences de Réaumur- ne semblent pas favorables à l'idée d'une chy-

1. Prévost etLeroyer, liihlioth. univ. des se. rie (ienèce. 1824, t. iXVll, p. -229.

2. Réaumur, Mémoire de l'Académie des sciences, 1752, p. 461.

mification opérée parles liquides de la panse. Cet expérimentateur a vu que les feuilles d'herbes vertes renfermées dans quatre tubes de laiton avalés par un mouton n'avaient pas été sensiblement altérées après un séjour de quatorze heures dans le premier estomac. Il n'en est pas de même de celles de Spallanzani\ faites dans des conditions différentes. Si la poirée, le trèfle, la laitue non mâchée, mis dans des tubes avalés par des moutons, se retrouvèrent à peu près intacts au bout de vingt-sept heures, les herbes préalablement mâchées parurent se digérer. De douze tubes pleins, les uns d'herbes mâchées, les autres d'herbes intactes qu'il fit avaler à un mouton, trois furent rejetés pailla bouche au bout de quatorze heures, sans doute avec les aliments ruminés : ils étaient un peu froissés, et leur contenu, qui n'avait pas subi de mastication préalable, s'était conservé sans altération sensible. Cinq autres tubes furent rendus avec les excréments au bout de trente-trois heures, et les quatre derniers restaient dans la caillette et le duodénum au moment où l'animal fut tué, deux jours après leur ingestion. Les herbes non mâchées furent retrouvées à peu près intactes dans les tubes, et celles qui avaient subi une mastication préliminaire avaient en partie disparu à travers la toile ; il n'en restait plus que des brins ramollis et des côtes dont la consistance était devenue pulpeuse. Le physiologiste tira de ces faits celte conclusion, que les herbes sont digérées par les sucs dissolvants de l'estomac si elles ont éprouvé une mastication analogue à celle que leur fait subir l'animal.

On comprend, pour peu qu'on réfléchisse aux modifications apparentes dont les substances végétales sont susceptibles, que les résultats des expériences de Réaumur et de Spallanzani ne peuvent montrer si les aliments éprouvent ou n'éprouvent pas, dans le premier estomac, ce qu'on appelle la chymification, c'est-à-dire la dissolution des principes qui se digèrent sous l'influence du suc gastrique. En effet, le fluide dissolvant n'attaque point la trame solide des plantes, même de celles qui sont herbacées. Le ramollissement, l'atténuation de celles-ci dérivent bien plus de la mastication et de l'action prolongée des liquides que de l'intervention d'un agent dissolvant. Les petits faisceaux d'herbes vertes ou de fourrages desséchés que je fis avaler à des vaches et à des taureaux furent en partie retrouvés à peu près intacts après un séjour de douze, vingt et vingtquatre heures dans le rumen ou dans le deuxième estomac; mais incontestablement ils avaient perdu une partie de leurs principes solubles dans l'eau. Il est donc indispensable, pour constater si les liquides du premier estomac jouissent d'une faculté allératrice ou dissolvante quelconque, de soumettre à leur action les substances animales qui se digèrent dans le suc gastrique. Or, voici les expériences que j'ai faites à cet égard.

Je commençai par faire avaler à un taureau une boule de verre du volume d'un petit œuf de poule, percée à ses deux extrémités et ))leine de chair crue. Au bout d(; trente heures l'animal ayant été sacrifié, la petite sphère creuse fut retrouvée dans le rumen. Une partie de son contenu était déjà sortie, le reste conservait encore une teinte rougeâtre un peu pâle, mais il était sensiblement

I. Spallanzani, Ojiusculcs du ph/j.si(/uc n/ilt/inlc, l. 11, p. 031).

ramolli ef comme macéré. Il fallait voir ce qui arriverait après un séjour plus prolongé dans ce premier réservoir.

Je lis prendre à une vaciie uni; boule métallique de 'i centimètres de diamètn; et pleine de chair crue hachée. Cette boule, dont la grande ouverture avait été fermée, permettait l'accès des liquides par un grand nombre de petites perforations disséminées sur toute l'étendue de ses [)arois, et elle ne pouvait laisser échapper que les parties de chair devenues diflluentes. La vache ayant été tuée au bout de quatre jours entiers, la petite sphère se retrouva à la région inférieure du rumen. Les 24 grannnes de muscle qu'elle contenait avaient presque complètement disparu : ce qui en restait était réduit à l'état de pulpe très molle.

Pour mieux suivre les modifications éprouvées par le tissu musculaire dans le premier réservoir gastrique des ruminants, j'engageai très profondément dans la cavité de ce viscère, et par une fistule au milieu du flanc gauche : 1° quatre morceaux de muscles pesant ensemble 512 grammes; 2" deux autres enveloppés dans de la toile à demi-usée et ayant un poids total de 100 grammes; 3" enfin un morceau de 150 grammes également enveloppé. Au bout de dix-huit heures, ils furent retirés, avec leurs étiquettes de parchemin, à l'aide de fils qui pendaient hors de l'ouverture : ils étaient mous, pâles à l'extérieur, légèrement l)ulp(,'ux à la surface. Les quatre premiers avaient perdu en somme 88 grammes; les deux suivants, 20 grammes, et le dernier 30 grammes, c'est-à-dire en moyenne le cinquième de leur poids primitif, et, chose remarquable, la perte de ceux qui se trouvaient envelo|»pés n'était pas moindre proportionnellement ([ue c(!lle des autres. Ainsi, ces petites masses musculaires qui n'avaient pu quitter le rumen avaient perdu considérablement de leur substance, et celle-ci était devenue assez lluide pour s'échaj)per à travers une toile.

Dès l'instant que le tissu musculaire est susceptible d'éi)rouver de telles altérations, il devient évident que celles-ci seront d'autant plus profondes que les masses musculaires seront plus divisées et qu'elles séjourneront plus longtemps dans le viscère. C'est, en ell'et, ce qui arrive. Je fis avalera une vache, qu'on tua au bout de trente heures, quatre morceaux d(; cœur de même forme, jiesant chacun 80 grammes ; deux étaient nus et les deux autres enveloppés de calicot. Ti'ois seulement furent retrouvés dans la panse, mous, pâles à l'extérieur, encore rouges à l'intérieur. Les morceaux pourvus d'une enveloppe, restée intacte, avaient j'crdu l'un 28, l'autre 33 grammes. L'un des morceaux nus n'avait perdu que 16 grammes. Cette dilution est, comme on le voit, assez lente; elle était à l)eine à moitié achevée pour des masses de chair qu'une autre vache conserva quarante-huit heures dans les premiers réservoirs gastriques.

Les petits poissons même peuvent, quand ils sont ingérés en entier, couverts de tégUMienls peu perméables aux liquides, s'altérer et se réduire en pulpe dans la panse. Quatre de ces animaux furent enveloppés isolément et mis dans le rumen par une fistule, afin qu'ils ne fussent point écrasés par le fait de la déglutition. Au bout de dix-huit heures, ils étaient |)resquc réduits en pâte : leur enveloppe et leur os intacts indiquaient bien qu'ils n'étaient point revenus sous les dents avec les aliments à ruminer. Mais les grenouilles, entières, vivantes ou

G, COLIN. — Physiol. comp., 3' édil. I — 03

récemment mortes et recouvortes de leur peau, se montrèrent plus réfractaires à Faction des liquides du rumen. De celles qui furent avalées par une vaclie, l'une se retrouva à l'extrémité postérieure du sac gauche de la panse au bout de vingt heures; elle était étendue, molle, son abdomen extrêmement rapetissé, avec sa peau encore intacte. Les autres, dont on reconnut seulement quelques os dans les divers compartiments de l'estomac, avaient été certainement amenées à la bouche et broyées avec les aliments, lors de la rumination. D'ailleurs, on peut s'assurer, lorsqu'on nourrit exclusivement de viande cuite un animal ruminant, que cet aliment se désagrège assez vite dans la panse et qu'il s'y transforme en pulpe homogène sans le secours de la mastication. La viande cuite introduite directement par une fistule dans la panse d'un taureau en proportion considérable, soit de 10 à 12 kilogrammes par jour, s'y réduit en bouillie dont la réaction est le plus souvent acide. De plus, il s'en dissout une certaine quantité, car nous avons trouvé dans les liquides liltrés et parfaitement limpides une quantité notable d'albumine et de matière analogue aux peptones. J'ai rendu M. Bérard témoin de ce fait intéressant à l'époque oii nous expérimentions ensemble sur la glycogénie.

Il est clair que l'action altératrice des liquides de la panse n'est pas assez prononcée pour attaquer les substances qui se montrent longtemps réfractaires à l'action du suc gastrique. Ayant fait avaler à une vache les six os frais du carpe du cheval avec six disques taillés dans le cartilage de prolongement du scapulum et six morceaux de ligament cervical, je retrouvai au bout de quarante-huit heures, dans le rumen, deux des os carpiens avec leurs cartilages lisses et sans altérations appréciables, cinq disques cartilagineux intacts, les six fragments du ligament cervical avec leur forme et leur couleur, enfin un morceau de tendon devenu un peu pâle sur la coupe. L'intégrité de tous ces petits corps prouvait qu'ils n'avaient point souffert d'injures de la part des dents pendant la rumination, à supposer qu'ils eussent été ramenés à la bouche. Les quatre os du carpe qui manquaient au rumen se trouvaient dans le réseau, et intacts comme les premiers; l'un des morceaux de tendon était écrasé, aplati par la rumination; les autres avaient disparu. Les matières grasses ne s'altèrent pas non plus dans le premier estomac. Deux boules de cire parfaitement lisses furent avalées par une vache, qu'on tua trente heures après. L'une des boules, enveloppée d'une toile fine, avait conservé son poids initial; l'autre, nue, avait la surface irrégulière, rayée, mais elle n'avait perdu qu'un gramme et demi de sa substance. On sait, du reste, que différents corps étrangers, tels que des fragments osseux, des débris de dents, se conservent fort longtemps, soit dans le rumen, soit dans le réseau, sans éprouver de grandes altérations. Nous avons trouvé dans les cellules aquifères du dromadaire une vieille dent molaire et un morceau de la substance compacte d'un os : celui-ci avait ses pointes émoussées et ses bords arrondis, usés, mais il conservait une grande dureté. Les corps un peu lourds restent ordinairement, à cause de leur poids, dans les régions inférieures du rumen, de mémo que les grosses billes de marbre qu'on fait avaler aux rumi^ nants.

Tel est le r(Me de la panse. Ce réservoir, d'une si énorme capacité, surtout

chez les animaux entretenus avec des fourrages grossiers, sert de réservoir aux aliments qui viennent de subir une première mastication, ainsi qu'à la plus grande partie des liquides; il les tient en dépôt, les renvoie insensiblement à la bouche lors de la rumination, et les pousse dans le réseau à de fréquents intervalles. Les aliments qu'il contient s'humectent, se détrempent; ils se ramollissent, s'atténuent parle fait des mouvements qui leur sont imprimés; certains de leurs principes se délayent, se dissolvent à la longue dans les liquides mêlés cà une forte proportion de salive. Ces aliments y subissent peut-être encore quelques modifications cliiniiques.

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