V. — Des mouvements intestinaux et de la défécation
En traitant de la digestion intestinale, nous avons fait abstraction des mouvements que l'intestin imprime aux matières qu'il contient; nous avons vu l'estomac chasser, à travers l'orilice pylorique, des ondées de chyme qui, en arrivant dans le duodénum, se mettent en contact avec de nouveaux agents modificateurs. Il faut examiner maintenant les contractions intestinales qui règlent la durée du séjour des aliments, le mode et la vitesse de leur progression, enfin le départ du résidu des actions digestives. Ces simples phénomènes, placés sous la dépendance du système nerveux, ne nous paraîtront pas moins admirables que le rhythme des mouvements du cœur et des divers organes contractiles.
Les mouvements de l'intestin (jue Oalien a indiqués avec précision, et que les sacrificateurs anciens avaient pu observer dans tous leurs détails, peuvent se voir aussi bien sur l'animal vivant, dont le ventre est largement ouvert, que sur l'animal récemment tué. Ils deviennent même sensibles au toucher, lorsque le bras de l'observateur s'engage dans la cavité abdominale à travers une plaie du flanc. Haller en a donné une description à laquelle il y a peu à ajouter.
Les mouvements intestinaux, examinés sur un animal qui vient de mourir ou qu'on a sacrifié depuis peu, paraissent n'avoir aucune régularité, aucun rythme déterminé. On voit toute la masse intestinale, étalée au contact de l'air, s'agiter d'abord très lentement et en quelques points, puis avec plus de vivacité et d'une manière confuse. Les circonvolutions glissent les unes sur les autres; les plus superficielles deviennent profondes ; les circonvolutions, d'abord cachées, deviennent apparentes. Dans les points dilatés, il se produit un étranglement de plus en plus marqué. Au delà se forme une bosselure qui s'agrandit progressivement. Bientôt le rétrécissement s'efface et se trouve remplacé par une dilatation, puis la dilatation devient un étranglement. Les dépressions et les bosselures naissent à la fois sur plusieurs points et se succèdent avec une certaine rapidité; l'intestin en masse décrit des ondulations comme le corps d'un serpent replié et enroulé sur lui-même. Les circonvolutions changent continuellement d'aspect : les plus i)etites arrivent à décrire des courbes d'un grand diamètre; les plus grandes se tordent, se divisent et se fractionnent. Les parties cylindriques et resserrées se dilatent, puis deviennent noueuses. Les aliments, les fluides et les gaz se déplacent. On les voit passer d'une anse déprimée dans une anse dilatée, et leurs mouvements s'accompagnent parfois d'un léger bruit.
Ces contractions, auxquelles l'impression de l'air froid donne une certaine vivacité sont plus prononcées sur les animaux en pleine digestion que sur ceux
dont l'intestin est très distendu par les aliments ou à peu près vide. Après s'êlre opérées pendant un certain temps, elles se ralentissent et perdent de leur énergie; les nœuds persistent plusieurs minutes, les rétrécissements ne disparaissent qu'après de longues périodes. Si alors on déplace un peu la masse, les mouvements se raniment ; les anses 'demeurées à l'abri du contact de l'air recommencent à s'agiter avec une nouvelle vivacité. Si on projette à leur surface quelques gouttes d'eau troide, les points touchés par le liquide deviennent des centres de contraction. Le même effet se produit par suite d'un pincement des tuniques intestinales, par l'action d'un acide, de l'alcool concentré ou d'un caustique. Aux endroits irrités, l'intestin s'étrangle et chasse son contenu au delà des parties resserrées. Si on fait une petite incision aux parois de l'intestin, il s'en échappe d'abord une faible quantité de matières alimentaires, et bientôt les bords de la plaie se renversent et forment, comme le disait Haller, deux espèces de lèvres recouvertes par la m.uqueuse devenue extérieure. Une anse détachée du reste se vide d'une partie de son contenu, prend l'aspect d'une corde noueuse et le conserve après l'extinction de sa contractilité; ses extrémités se renversent en dehors sous la forme d'un bourrelet saillant tapissé par la membrane interne. Une anse semblable, récemment détachée et liée aux deux extrémités, se meut vivement dans l'eau tiède, où elle a été projetée.
Les contractions, qui paraissent irrégulières et sans ordre déterminé, s'opèrent cependant, pour la plupart, de l'estomac vers le gros intestin. Les aliments et les liquides oscillent, il est vrai, de l'iléon vers le duodénum, et du duodénum vers l'iléon ; mais enfin la direction péristaltique prédomine, car, au bout d'un certain temps, le tiers supérieur ou la première moitié de l'intestin grêle est à peu près vide, et toutes les matières sont accumulées dans la dernière jusqu'à l'iléon, contracté. C'est ce qu'on voit très bien chez les animaux solipèdes. Haller a observé que ces mouvements de l'intestin persistent après la mort plus longtemps que ceux du cœur. Il les a provoqués une heure après la mort apparente chez le chien et la grenouille. Je les ai vus encore très sensibles cinquante et même cinquantecinq minutes sur le cheval, après la mort déterminée par la section de la moelle épinière au niveau de l'occipital.
Les mouvements intestinaux, si sensibles lorsque la cavité abdominale est ouverte depuis quelques instants, sont moins prononcés à l'état normal. On les voit faibles et lents sur l'animal vivant, au moment même de l'incision des parois abdominales, comme sur les animaux où ils sont observés à travers le péritoine demeuré intact. Dans ce cas ils sont lents, assez réguliers, suspendus par moments; leur rythme paraît consister dans une série d'oscillations dues aux contractions péristaltiques alternant avec les antipéristaltiques. Ils ne prennent de la vivacité que par suite de l'impression de l'air ou du contact d'un stimulant un peu énergique. Leurs caractères et leurs edets varient suivant les régions du tube intestinal. Ils sont très énergiques et très fréquents au duodénum constamment stimulé par le passage des ondées de chyme, ainsi que par l'afflux des sucs biliaire et pancréatique; ils le sont encore assez dans le tiers supérieur de l'intestin grêle, puis se ralentissent dans le reste du viscère. Ces mouvements acquièrent une grande activité, lors de l'arrivée d'une grande quan-
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tité d'aliments et de liquides dans l'intestin. Dans tous les cas, pour s'en faire une idée exacte, il faut éviter l'air. L'air les excite, les exagère, les rend irréguliers et tend à en modifier le rytlime.
Les mouvements de l'inlestin sont évidemment sous la dépendance du système nerveux. Ils peuvent cependant se produire et persister longtemps après la mort quand l'intestin est séparé non seulement du centre cérébro-spinal, mais encore des ganglions du sympathique. Les impressions générales, les émotions, la frayeur, l'injection des médicaments dans les veines, l'arrivée des liquides très froids les activent; la sortie précipitée du chyme de l'estomac leur donne de la vivacité; les purgatifs qui entrent dans l'intestin les provoquent bien au delà des points où ils sont parvenus, et les clystères les excitent aussi au-dessus des régions où ils ont pénétré. Quelques physiologistes veulent, comme Schiff, les faire dépendre de la circulation qui les influence manifestement, car on les voit ad'aiblis sur l'intestin congestionné et très énergiques sur l'intestin exsangue. Mais il me semble qu'on a mal interprété les résultats des expériences faites sur ce point. Si, en liant l'aorte, par exemple, on produit des effets analogues à ceux qui résultent de l'irritation des nerfs, on les détermine également en faisant pénétrer l'air dans la cavité péritonéale. Aussi, tant que les expérimentateurs n'isoleront pas ces influences, on pourra rapporter à l'action de l'air la plupart des effets observés à la suite des troubles de la circulation et des stimulations diverses.
La locomotion intestinale offre quelques particularités dans les divers animaux.
Pendant l'abstinence, l'intestin grêle des carnivores est i)elit, complètement affaissé sur lui-même ; sa cavité s'est oblitérée, il ressemble à une corde noueuse dont l'aspect est tout à fait caractéristique.. Celui des solipèdes est également afl"aissé et contracté dans sa partie antérieure, sur un trajet de 3, 4, Ij, 6 mètres cl plus; sa deuxième moitié, plus ou moins dilatée, renferme les matières qu'il a conservées. Cet état persiste sur le cadavre seulement quelques heures après la mort. Il disparait lorsqu'un commencement de décomposition a déterminé un dégagement de gaz qui distendent les diverses parties du tube digestif. Le même phénomène s'observe sur les animaux tués lorsqu'ils digèrent plus ou moins activement. Les parties antérieures, ayant continué à se contracter encore après la mori, ont poussé vers l'iléon ce qu'elles contenaient; et une fois à peu près vides, elles se sont disposées en cordon plus ou moins régulier ou noueux. Ce résultat constant a été considéré par Girard et d'autres auteurs comme un rétrécissement dérivé des privations et delà faim; mais c'est une erreur. Le rétrécissement d'une partie de l'intestin se dissipe par l'insufflation et par l'accuraulation des gaz, dès que la rigidité cadavérique a cessé dans les viscères contractiles de l'abdomen.
Leur énergie n'est pas la même dans tous les animaux : elles ont une grande puissance chez les carnivores, dont la tunique musculeuse de l'intestin est très épaisse; aussi peuvent-elles, par moments, resserrer l'intestin, soit par places, soit dans son ensemble, au point de lui donner l'aspect funiculaire, l'allés sont faibles chez les herbivores, (|iii itnl, en général, les pai'dis intesliiialfs minces.
Il est à noter (|ue la dernière parlie de l'inleslin grêle, rlie/ les solipèdes,
longue d'un mètre à un mètre et demi, est constamment contractée après la mort et à peu près vide. Celle-ci joue un rôle important relativement à la progression des aliments et à leur passage, dans le gros intestin.
On conçoit, pour peu qu'on y réfléchisse, que le transport des matières alimentaires de l'estomac dans le gros intestin doit être assez ralenti pour que la bile, le suc pancréatique et le suc intestinal, aient le temps d'agir sur elles, et les villosités celui d'absorber les principes assimilables. Le but ne serait pas atteint si les mouvements péristaltiques étaient simplement ralentis; car il est indispensable que les matières soient sans cesse agitées et soumises vingt fois au contact des surfaces absorbantes ; mais il l'est par le fait du rythme des contractions intestinales, qui font osciller les aliments du duodénum vers l'iléon, et de l'iléon vers le duodénum ou plutôt d'une anse vers une autre. Les aliments, arrivés vers la dernière portion de l'intestin grêle, ne peuvent aisément passer dans le caecum ; car l'iléon, qui a un faible diamètre, des parois fort épaisses et presque toujours contractées, leur oppose une barrière puissante. Cet iléon, comparable pour l'épaisseur des parois et les contractions énergiques, à l'extrémité inférieure de l'œsophage des solipèdes, empêche évidemment tout le contenu de l'intestin grêle de passer dans le caecum quand l'animal boit une grande quantité d'eau ; il le pousse lentement dans le gros intestin lorsque le jéjunum est suftisamment distendu. Une particularité si remarquable n'est pourtant pas générale ; elle manque aux ruminants, dont les aliments n'arrivent dans l'intestin grêle qu'en très petites portions à la fois.
Les contractions de l'intestin grêle donnent quelquefois lieu à ce qu'on appelle l'invagination : une portion contractée ou très rétrécie s'engage en dedans de la portion suivante, qui se trouve dilatée. Haller eut l'occasion d'en voir une se produire sur un lapin dont l'abdomen était ouvert. On en trouve assez souvent plusieurs placées à une certaine distance les unes des autres chez les jeunes chiens. J'en ai observé quatre sur le trajet de l'intestin grêle d'un jeune singe. Peut-être ces invaginations sont-elles très fréquentes et disparaissent-elles souvent sans grandes difficultés. Le volvulus, qui n'est pas rare chez le cheval, paraît se liera la disposition de l'intestin grêle et au resserrement de la dernière portion. J'en ai vu un, dans lequel les dernières anses de l'intestin grêle s'étaient enroulées plusieurs fois autour de l'iléon contracté, de même qu'on le fait aisément sur le cadavre. On conçoit le jnécanisme de ce déplacement en se rappelant qu'à la suite de l'ingestion d'une grande quantité d'eau froide, celle-ci arrive bientôt jusqu'à l'iléon qui, par son resserrement, lui ferme l'entrée du cœcum. Alors la dernière anse, distendue et redressée par le liquide que chassent les contractions des parties antérieures, se renverse par son propre poids et se tord sur l'iléon, pour peu qu'elle soit sur un plan supérieur à celui-ci.
Les matières alimentaires et les boissons cheminent assez rapidement dans l'intestin grêle, cai' il suffit de cinq à quinze minutes pour qu'une partie des liquides qui sortent de l'estomac parcourent tout le trajet qui sépare le réservoir gastrique du caîcum. Ce Irajel a cela de remarquable, chez les solipèdes que les deux extrémités de l'intestin grêhi se trouvent à un niveau plus élevé que la partie