‹ Traité de physiologie comparée des animaux considérée dans ses rapports avec les sciences naturelles, la médecine, la zootechnie et l'économie rurale (volume 2)Chapitre 60 sur 287 · Dugés, Physiologie, t. V', p. 43î · texte numérisé non relu

Dugés, Physiologie, t. V', p. 43î

viennent à sa rencontre jusqu'à la porte de la cour où ils sont enfermés. Si nous arrivons à la brebis pour chercher des preuves de réflexion et de jugement, nous trouverons que, sous le rapport intellectuel, elle doit être placée en dernière ligne. Sa stupidité est devenue proverbiale. Déjà, sa mémoire est si courte qu'il est difficile de savoir si, au bout de longtemps, elle parvient à reconnaître la personne qui lui distribue la nourriture. Gela est d'autant moins étonnant que cet animal reconnaît difficilement les individus de son espèce avec lesquels il a l'habitude de vivre. Deux béliers, dit M. Plourens, habitués à vivre ensemble, sont-ils tondus, on les voit aussitôt se précipiter l'un sur l'autre avec fureur. Du reste, on se rappelle que les instincts de la brebis sont aussi affaiblis que l'est son intelligence. Elle ne paraît avoir en partage que sa sotte tendance à l'imitation.

Il serait trop long de passer en revue les animaux sauvages pour trouver des exemples de facultés intellectuelles portées à divers degrés de perfection. Toutes les familles de mammifères nous en offrent de très remarquables, rapportés dans la plupart des ouvrages d'histoire naturelle. F. Cuvier\ qui a fait tant de belles observations sur ce sujet, nous a peint, avec des traits pleins de vérité, l'intelligence des singes ; il a fait voir que l'orang-outang exécute des actes évidemment réfléchis et combinés. Celui dont il raconte Thistoire se cramponnait avec soin sur le vaisseau dans la crainte de tomber, ouvrait la porte d'un salon, en montant sur une chaise, sans qu'il eût jamais vu personne se servir de ce moyen; cherchait à arracher les griffes de deux chats qui l'égratignaient lorsqu'il jouait avec eux ; . à table, s'il ne pouvait remplir sa cuiller, il la passait à son voisin pour la faire remplir. « Un jour, qu'après avoir remis son verre sur la table, il vit qu'il n'était pas d'aplomb et qu'ilallait tomber, il plaça sa main du côté où il penchait pour le soutenir. » Buffon avait déjà fait sur cet animal des remarques analogues. Dureau de Lamalle dit qu'un « singe [Cynocephalus porcarius) d'une grande férocité, auquel on n'osait reprendre un chapeau qu'il avait saisi, le jeta au nez de son maître, aussitôt que celui-ci se fut fait apporter son fusil de chasse; aucune autre menace n'avait pu vaincre son opiniâtreté. » D'ailleurs beaucoup de mammifères, parmi les carnassiers, le phoque entre autres, plusieurs pachydermes et certains ruminants, nous donnent des preuves d'une intelligence assez élevée. L'éléphant, si au-dessus de tous les animaux de son ordre, montre, par un grand nombre de ses actions, des marques non équivoques de réflexion et de jugement. Les éléphants d'Afrique, dit Dugès, ne redoutent nullement les nègres, qui n'ont pas su les réduire en servitude; ceux d'Asie vivent loin des lieux habités, et cela, du reste, autant par instinct que par raisonnement. Les anciens avaient une si haute opinion de leur intelligence, que Pline supposait ceux des cirques capables de répéter leurs leçons pendant la nuit, de peur d'être maltraités par leurs maîtres.

Il n'est pas jusqu'aux rongeurs qui ne donnent des preuves d'intelligence. Le lièvre, qu'on dit stupide et qui le paraît, parce que sa timidité le soustrait à notre observation, est mal jugé. J'en ai élevé deux, pris très jeunes dans les champs.

1. F. Cuvier, Description d'un ornnij-outançi et observatioyis sur ses facultés intellectuelles {Annales du Muséum, l.X\l, 1810).'

et j'ai vu qu'avec des soins ils devenaient très sociables. Lun d'eux, nourri dans une cuisine, se mettait à gratter à la porte, pour en sortir, quand il m'entendait rentrer ; il y prenait un brin d'herbe ou une tranche de racine qu'il venait manç^er près de mon foyer, puis retournait chercher des provisions ; après son' repas, il se couchait et s'endormait près du feu. A la vue d'un ciiien il était pris d'une pani((ue indicible, mais si le chien se couchait et s'endormait, le lièvre s'en approchait peu à peu pour en examiner successivement la tète, les pattes, la queue. Cet examen était exécuté avec une extrême circonspection, et il donnait lieu à des remarques qui étonnaient souvent le lièvre, autant qu'il était possible d'en juger par les changements de sa physionomie et par les mouvements brusques de ses oreilles.

Parmi les oiseaux, nous trouvons encore un |ieu d'intelligence. La plupart fuient le chasseur et non l'homme désarmé; plusieurs d'entre eux Unissent par reconnaître que le mannequin mis dans les champs pour les effrayer n'a rien de redoutable. Quelques-uns des plus stupides, en apparence, font, en certains cas, preuve de discernement : tel ce dindon qui, après avoir été habituellement maltraité par un coq, «ourut « pour le plumer entre les mains de la ménagère qui le livrait à sa vengeance K »

En résumé, l'animal a, outre ses instincts, un peu d'intelligence; il juge, (■om|iare, raisonne dans une certaine mesure. Son intelligence lui est moins utile (|ue l'instinct, et n'en est qu'un appoint. Par l'instinct il sait tout ce qu'il faut faire dans des conditions déterminées; il le sait parfaitement; il le sait du premier coup et à l'instant où il a besoin de le savoir. Aussi, n'a-t-il guère à réfléchir et à délibérer. Jamais une intelligence bornée ne pourrait lui donner le moyen (le se conduire, comme il le fait avec ses instincts. Jamais, même avec une intelligence aussi dévelo[>pée qu'on la suppose, il n'arriverait à ce résultat. Que de réflexions, de combinaisons savantes, d'expérience ne lui faudrait-il pas pour savoir seulement distinguer sa nourriture des poisons qui s'y trouvent mêlés, pour la découvrir, la prendre dans la mesure convenable, etc.

A défaut d'une intelligence étendue, l'animal n'a pour princi[)al mobile de ses actions, que l'instinct; il n'a pas de libre arbitre ; son intelligence lui permet seulement de modifier ses actions dans une certaine mesure, suivant les circonstances. En «leliors de ses actions instinctives, il agit em|)iriquement, pour me servir de l'expression de Ijcibnitz^, il se règle d'après les faits dont il se souvient» d'après les exemples qui reviennent à sa mémoire : ses actions indiquent réellemiMit, connue cet illustre philosophe le fait remarquer, une ombre de raisonnement.

L'homme seul est dans une situation exceptionnelle sous ce rapport. Tout en ayant des instincts, qui le i>oussent comme les animaux, il a une intelligence qui lui permet de réiléehir, de délibérer, de modilier à l'inliiii ses actions. Il est animal [»ar ses premières facultés, il ne devient réellement homme que i)ar les secondes. Sa raison l'éclairé, le guide, lui montre l'utilité de telle ou telle détermination. Si, dans les trois quarts des circonstances, il agit comme les bètes,

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