Aristote, Histoire des animaux, liv. IX, p. 535 et suiv
de la même espèce, qui vivent dans les mêmes lieux et font usage d'une nourriture identique, si celle-ci n'est pas assez abondante. Elle se montre aussi, à un haut degré, entre les espèces qui, cependant, ne paraissent guère se nuire! réciproquement, le chien et le chat, par exemple. Ces antipathies naissent quelquefois pour des motifs qui supposent de la réflexion. Le cabinet d'anatomie de notre école a possédé un chien qui ne pouvait souHrir les équarrisseurs, ni leurs voitures, probablement parce qu'il les voyait emporter ses provisions. J'ai vu un chien de chasse qui prit en aversion un porc qu'on habitua à se nourrir de viande dans la cour où ce chien était attaché : il se livrait à des mouvements désordonnés, et aboyait avec fureur tontes les fois que le pachyderme s'emparait de quelque morceau de cliair. Il Unit un jour par rompre son lien et tuer son ennemi, dont il déchira, après la mort, les oreilles et les parois abdominales. Les anciens ont de beaucoup exagéré ces antipathies parmi certains animaux qui n'ont pas de raisons d'être ennemis.
Une des causes les plus connnunes des antipathies entre les animaux est l'arrivée de nouveaux individus dans la société de ceux qui, depuis longtemps vivent ensemble. Dès qu'un chien inconnu entre dans une meute, les anciens lui déclarent la guerre. J'ai eu, pendant longtemps, dans ma ménagerie d'expériences, une chienne qui cherchait à tuer et tuait tous les chiens ou autres animaux nouveaux venus, leur hachait les muscles du cou et de la gorge. Elle blessait mortellemont ceux qu'elle ne réussissait pas à tuer. Elle aurait étranglé les agneaux, les porcs, même les grands ruminants qu'on aurait laissés sous sa dent. Les moutons les plus pacifiques tombent sur ceux qu'on fait entrer dans la bergerie; les lapins sur les nouveaux lapins; ceux-ci s'arrachent des lambeaux de peau, s'écrasent les testicules. Les lapins maltraitent et tuent les lièvres. L'épervier lue son frère lui crève les yeux ; les rats mettent en pièces, ouvrent le crâne et mangent le cerveau des intrus appartenant à leur espèce.
Les sympathies sont marquées entre un grand nombre d'espèces et portées à leur plus haut degré dans celles qui vivent en société. Elles paraissent fondées quelquefois sur des rapports dans les habitudes et sur des services réciproques. Les anciens auteurs ont tous rapporté à ce sujet un fait dont Geoffroy Saint-Hilaire^ a eu l'occasion de vérifier l'exactitude: c'est celui du trochilus, espèce de [)luvier qui s'engage dans la bouche du crocodile pour manger les cousins et autres insectes qui s'attachent au palais du reptile. Le crocodile se garde bien de faire aucun mal à l'oiseau com[)laisant qui vient le débarrasser de parasites incommodes. Le caracal accompagne, dit-on, le lion à la chasse et lui fait découvrir le gibier; et le lion, en récompense, lui abandonne la moitié de sa proie. Le pilote, d'après les mêmes naturalistes, dirige le requin vers les lieux où le poisson se trouve en abondance, et le requin féroce épargne son conducteur.
Indépendamment des sentiments que je viens d'examiner, les animaux en éprouvent encore d'autres sur lesquels il est inutile de s'arrêter. Un examen un peu attentif de leurs actions nous prouverait qu'ils ont les analogues de la plupart
1. Geoffroy Sainl-Hllaire, Ann, du Mus., 1607, t. IX; p. 373 et suiv.; même tome, p. i60.
des passions humaines, ainsi qu'Aristote ^ Ta dit avec beaucoup de justesse. Il y a chez eux, en effet, de l'amitié, de la haine, du courage, de la lâcheté, de la perfidie, de la douceur, de la rudesse, de l'émulation, de la jalousie, de l'ambition, etc. Buffon lui-même, si injuste envers les animaux, n'a pu s'empêcher d'en convenir, jusqu'à leur attribuer celles qu'ils n'ont pas: telles que la magnanimité, la fierté, le dédain, etc. M. Milne-Edwards, qui a eu tant d'occasions de voir de très près les hôtes du Muséum peint leurs sentiments sous des couleurs avantageuses, leur attribue quelquefois de la bonté, de la compassion, il les regarde comme capables d'amitié, de reconnaissance, les croit doués parfois du sentiment du beau, de la notion du mieux, etc.
Les passions ont aussi, chez les animaux, leurs moyens d'expression, leur langage. La joie se traduit, chez le chien, par des modifications dans la physionomie, dans le regard, et par divers mouvements que tout le monde a remarqués. L'étonnement, la surprise, s'y manifestent par une attitude particulière; — la peur, l'effroi, par le rapprochement des membres, par l'abaissement des oreilles, de la queue, par des tremblements, un regard particulier, par la fuite, les cris ; — la colère, par une attitude menaçante; — l'amour, par une mimique des plus variées. Ce langage toujours naturel et sans mensonge, est toujours compris entre les animaux, et il l'est instinctivement. Les brutes s'entendent entre elles par ce langage muet, comme le font les enfants qui, avant de parler, jugent de nos sentiment au ton de la voix, à l'attitude, au regard, à un mouvement de tête, à un froncement de sourcils, ou à un sourire. Elles cherchent même à deviner, à interpréter l'expression de nos sentiments. Voyez le chien hésitant auprès de son maître qui l'a tour à tour châtié et caressé, comme il en observe les mouvements, comme il en cherche la pensée, les sentiments, dans le regard, les gestes et les inflexions de la voix !
Les sentiments et les passions des animaux ont encore ceci de commun avec les nôtres qu'ils sont, pour eux, des mobiles puissants et souvent irrésistibles. Ils les poussent, comme nous, à des actions déréglées et violentes. Le taureau qu'on a effrayé ou provoqué cherche à renverser son adversaire et à l'éventrer ; le sanglier blessé fait des efforts inouïs pour se venger, sur le chasseur ou sur ses chiens, à coups de dents et de boutoir, de la balle qu'il vient de recevoir.
En s'associant diversement entre elles et avec les instincts, les passions donnent lieu au caractère ou au [naturel des animaux. Chaque espèce a le sien, dessiné souvent avec une telle netteté, comme celui du tigre, du loup, du renard, qu'il sert de type à celui de certains hommes.
On conçoit aisément, pour peu qu'on y réiléchisse, qu'il est indispensable à l'animal d'avoir un caractère approprié à ses besoins et à son genre de vie. Si, en effet, le carnassier, par exemple, au lieu d'être courageux et féroce, avait un naturel opposé,, comment ferait-il la guerre à ses victimes, et par quels moyens pourvoirait-il à sa subsistance? Si l'herbivore qui est faible et sans armes, n'était timide et déliant à l'excès, ne deviendrait-il pas trop facilement la proie de ses ennemis? Il faut donc que le caractère de chaque espèce soit rigoureusement