Aristote, trad. Camus, liv. IX, p
déterminé et qu'il nait rien d'arbitraire ni d'incertain; il faut, en un mot, qu'il soit fatalement régi parles lois auxquelles se trouvent soumis les divers instincts. L'observation démontre qu'il en est bien ainsi dans toutes les circonstances. Jamais le caractère ne paraît résulter, du moins chez les animaux sauvages, de l'exercice des facultés intellectuelles: tel animal est courageux, mais ce n'est point parce qu'il a appris ou présumé que sa hardiesse lui est nécessaire, n' parce qu'il a le sentiment de sa force, la conscience de sa supériorité; il est courageux, de sa nature, avant d'avoir j)u juger de sa vigueur et de la puissance de ses moyens d'attaque. Si tel autre est timide, il ne l'est point par suite du sentiment qu'il peut avoir de sa faiblesse ou des dangers auxquels il se trouve exposé, car il l'est avant d'avoir appris qu'il a des ennemis et d'en avoir reçu la moindre insulte. Dans le premier cas, comme dans le second et tous les autres, le caractère est instinctif, inhérent à la nature de chaque espèce animale : seulement il peut se modifier, dans certaines limites, par l'action d'un grand nombre de causes.
Puisqu'il y a une infinité de nuances dans la manière de vivre des animaux, il doit nécessairement y avoir, parmi eux, une grande diversité dans le caractère. L'observation démontre, en effet, que chaque espèce a le sien, mais uniforme pour tous les individus dont elle se compose. Aristote, qui a fait cette remarque pleine de justesse, s'est attaché à donner une idée de ces nuances, en ce qui concerne les animaux les mieux connus, et divers naturalistes, Buffon entre autres, les ont mises en relief d'une manière plus ou moins frappante.
Parmi eux, les uns ont le caractère sauvage; les autres le caractère sociable; tels ont un caractère vif, emporté, fougueux, irritable ; tels autres, un caractère doux, timide, souple, docile, obéissant ; il en est qui ont le caractère méchant, rétif, féroce, ou le caractère défiant, rusé, etc., etc. Dans toutes ces circonstances, il est facile de voir qu'il est le résultat des tendances instinctives ou l'expression synthétique des diverses facultés pro|»res à l'animal.
Le caractère sauvage est celui des animaux tels que le sanglier, le loup, les oiseaux de proie, les carnassiers, qui ont besoin de vivre dans l'isolement pour mieux assurer leur subsistance. Ceux qui le possèdent n'aiment que la solitude : ils ne voient dans les autres individus de leur espèce que des rivaux ou des ennemis auxquels il faut déclarer la guerre ; ils ne peuvent supporter leur femelle dès que la saison du rut est passée, ou leurs petits dès qu'ils sont capables de se procurer eux-mêmes leur nourriture ; ils ont peu d'aptitude à s'apprivoiser et ils n'en ont aucune à devenir domestiques.
Le caractère sociable qui appartient aux chiens, aux soliitèdes et aux ruminants, est l'opposé du premier, sous tous les rapports. L'animal sociable ne peut supporter la solitude ; il est instinctivement porté à vivre avec un certain nombre d'individus de son espèce, à partager avec eux ses craintes, ses dangers, ses combats ;jnais sa sociabilité n'a rien de raisonné, ni de calculé : l'homme l'a mise à profit et a trouvé en elle la condition préliminaire de la domesticité.
Le caractère emporté, fougueux, est celui des animaux jeunes, ardents, impressionnables, à déterminations brusques. On le remarque surtout chez le taureau, le cheval entier, (pi'il rend peu maniables, difficiles à conduire et parfois dan-
gereux ; mais il se modifie par le fait de l'âge, du travail et de plusieurs autres causes, notamment sous l'influence de la douceur et des bons traitements. Je possède, en ce moment, un cheval que son ancien maître, le comte Oppersdorff, habile écuyer, trouvait parfois dangereux et très difticile à conduire. Depuis près de deux ans, sous la main d'un enfant, cet animal est devenu doux et maniable; il fait avec une extrême docilité de longues courses au trot et au galop.
Le caractère doux, timide, est propre aux rongeurs, aux ruminants, et, en général, aux animaux faibles, privés de moyens de défense. Cette timidité semble résulter d'un sentiment instinctif d'infériorité et d'impuissance.
Le caractère hardi, audacieux, est l'apanage des animaux vigoureux qui ont conscience de leurs forces et de la sûreté de leurs armes naturelles. C'est celui du lion et des carnassiers pressés par la faim ou par l'affection qu'ils portent à leurs petits.
Le caractère féroce, sanguinaire, est l'attribut le plus saillant des espèces qui se repaissent de proie vivante ; il tient à un besoin impérieux auquel rien ne peut faire diversion.
Il est une foule d'autres caractères, plus ou moins nettement dessinés, qu'il serait trop long de passer en revue ici. On peut se faire une idée de leur multiplicité en mettant en parallèle les animaux les plus faciles à étudier. Par cet examen, si superficiel qu'il soit, on saisit des difl'érences capitales, même entre des espèces très voisines. Combien, par exemple, le naturel courageux et fier du lion ne se distingue-t-il pas du naturel défiant et rusé du renard, ou du naturel lâche de l'hyène et du chacal? Quelle distance n'y a-t-il pas, sous ce rapport, entre la chèvre inconstante, capricieuse, et la brebis indolente, presque stupide ? Quel contraste entre le bœuf docile et le taureau fougueux et intraitable !
L'étude du caractère de nos animaux n'est pas sans importance pour ceux qui s'occupent de l'éducation de ces derniers. On peut, jusqu'à un certain point, le modifier, le changer même complètement, si l'on emploie avec art les moyens qui agissent le plus efficacement sur les brutes, c'est-à-dire les caresses, les récompenses, les corrections et les privations de toute espèce : mais il faut façonner les animaux dès l'âge le plus tendre ; car il arrive un moment où ils prennent un pli qu'il est bien difficile de leur faire perdre.
VL — De l'influence de la civilisation et'de la domesticité sur les
L'état des animaux soumis à la domesticité est un état artificiel qui ne dérive pas exclusivement, comme le pensaient les anciens naturalistes, de la puissance de l'homme sur la brute, mais qui dépend, en grande partie, de l'instinct de sociabilité propre à certaines espèces vivant en troupes plus ou moins nombreuses. Il a exercé sur le caractère et les diverses facultés animales une influence si profonde, qu'il les a quelquefois rendues méconnaissables.
Tous les animaux actuellement domestiques sont, suivant la judicieuse remarque de F. Cuvier, des animaux sociables qui, certainement, vivaient en société avant
FACULTÉS INSTINCTIVES ET INTlil-LKCTl' ELLES. 289
l'rpoqueà laquelle l'homme se les asservit, pour en fairt' les insfruments de ses besoins et de ses plaisirs.
En effet, toutes les espèces de infuls qui vivent de nos jours à TiHat sauvage : le bison dans le nord de rAinéri(pie, le butlle dans l'Inde et l'île de Ceylan, l'yach sur les montagnes du Thibet et du centre de l'Asie, se rassemblent en socit'Més ; les chevaux devenus sauvages' dans les steppes du nouveau monde, ceux de rArai)ie, les ânes sauvages, le mouflon, souche présiimée de nos races ovines, le chien, dans les pays du Nord, et le lapin sous plusieurs latitudes, vivent également en troupes nombreuses. Toutes celles qui sont domestiques à demi ou apprivoisées, le chameau, rélé[)hant, rentrent dans la même catégorie. Enfin, celles qu'on cherche à donifstiqaei', le lama, l'alpaca, Ihémione, sont aussi des espèces éminemment sociables. Bien d'autres encore, qu'on pourrait soumettre aux mêmes essais, se réduiraient aussi facilement à l'état de servitude, n'était la difficulté de les acclimater. Cela serait d'autant plus facile que plusieurs semblent s'ofl'rir à la domination humaine, comme l'axis, le cerf-cochon au Bengale et, dans l'Inde, l'antilope, appelée dseren qui, en Mongolie, se rapproche l'hiver des habitations, et se mêle aux troupeaux domestiques, comme l'antilope bubale le lait également dans le nord de l'Afrique.
11 n'est pas d'exception à cette loi générale, même parmi les oiseaux : nos gallinacés, la poule, la pintade, le dindon, le paon ; nos palmipèdes, l'oie, le canard, sont des oiseaux très sociables. Qui ne sait que les oies et les canards sauvages ne paraissent, dans nos pays, qu'en troupes plus ou moins considérables.
Cependant, un de nos animaux domestiques semble la contredire. Le chat est une espèce qui, comme toutes colles du genre felis, est essentiellement solitaire, et malgré son instinct diamétralement opposé à la sociabilité, il est devenu domestique. Ce n'est là, pourtant, qu'une exception apparente : le chat n'est pas domestique au même titre que les autres espèces ; il habite nos maisons sans s'attacher ù leurs maîtres ; il aime le foyer sans tenir à la société de l'homme ; il reçoit les caresses et la nourriture de notre main, sans nous en témoigner la moindre affection, la moindre reconnaissance.
Voilà donc une première proposition bien établie : la sociabilité est la condition préliminaire, indispensable de la domesticité. Mais, par quels moyens l'homme, (trofitant de l'instinct qui porte les animaux à vivre en société, a-t-il [tu se les asservir? Comment ecs moyens ont-ils agi, et (juelles sont les modifications que la domesticité- a fait éprouver aux instincts, à l'intelligence, aux diverses facultés des animaux? Telles sont les questions qu'il faut successivement examiner.
Avant d'aller plus loin, on se demande naturellement si les espèces essentiellement domestiques ont été primitivement libres et sauvages, comme toutes celles qui peuplent la surface du globe, ou si ces mêmes espèces ont été domestiques dès le principe et mises ainsi sous la main de l'homme qi'i, dès lors, n'avait plus qu'à s'(Mi servir. Des hommes de mérite, considérant que la plupart des espèces domestiques n'ont pas d'individus sauvages, ont pensé qu'elles avaient été créées avec l'homme et s'étaient trouvées, dès l'origine, soumises à son empire. Ainsi, ont-ih dit : Il n'y a [tins de chiens sauvages, sinon ceux qui oui été abandonnés; il n'y a plus de bu'ufs, plus de moulons libres ; les chevaux des steppes de
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l'Amérique y ont été abandonnés lors de la conquête de ce pays ; ceux de l'Arabie, tout à fait libres, sont peu nombreux et proviennent peut-être d'individus autrefois domestiques. Cette manière de voir a certainement quelque apparence de vérité, mais elle ne supporte pas un examen approfondi. De ce qu'on ne trouve plus à l'état sauvage d'individus appartenant à des espèces domestiques, s'ensuitil qu'elles n'aient jamais vécu à l'état de liberté ? Ne peut-on pas admettre que ces espèces se sont données entièrement à l'homme, ou que les individus restés sauvages ont lini par s'éteindre à mesure que leurs conditions d'existence sont devenues difficiles ou impossibles. Tout le monde sait qu'il y avait dans les forêts de la Germanie des bœufs tout à fait libres lors des guerres de César ; ils ont disparu depuis longtemps par les mêmes causes qui avaient fait disparaître, à une époque plus reculée, certains animaux sauvages. Si la domesticité était l'état primitif et initial des animaux maintenant soumis à l'homme, pourquoi ne se trouveraient-ils pas partout où l'homme se trouve? Or, a-t-on jamais rencontré, dans aucune partie de la terre, des peuplades sauvages avec des animaux domestiques ? non ; partout où l'homme n'est pas civilisé, les animaux qui l'entourent sont libres et sauvages comme lui. Ce n'est qu'à compter du moment où il devient industrieux, qu'il emploie tout d'abord son industrie à se créer des auxiliaires et des serviteurs, en soumettant à son pouvoir les espèces qui l'entourent. Celles-ci ne viennent pas ramper à ses pieds, courber la tête sous le joug ; elles fuient l'homme, au contraire ; il faut qu'il les attire, qu'il s'en empare, qu'il les entoure de soins et de caresses, quelquefois même qu'il les retienne et s'en fasse obéir par la force ou par la crainte ; il faut qu'il travaille constamment à affaiblir le sentiment de leur indépendance, encore n'y parvient-il qu'avec peine et souvent à demi, tant ce sentiment est inhérent à leur nature. Ce sentiment, à lui seul, du reste, suffirait pour ruiner l'idée d'un animal créé domestique, si l'esprit pouvait la concevoir. Il est si profondément enraciné, que des milliers d'années de servitude n'ont pu le détruire. Non seulement il se montre dans toute sa force chez les chevaux à demi-sauvages qui vivent dans certains haras delà Hongrie, mais encore sur ceux qui ont toujours vécu en domesticité et qui cherchent à fuir leurs maîtres aussitôt qu'ils aperçoivent des individus libres. Tous les animaux, enfin, par l'habitude qu'ils ont de s'éloigner de l'homme, de le fuir, quand ils le peuvent, nous prouvent assez qu'ils étaient primitivement libres et antipathiques à la domesticité. Si donc les animaux qui sont maintenant nos esclaves étaient libres à l'origine, s'ils étaient doués d'instincts qui les portaient à la vie sauvage et leur faisaient préférer même cette existence à la vie domestique, comment l'homme est-il parvenu, en modifiant leurs tendances naturelles, à les réduire en servitude?
L'animal le plus sociable craint la vue de l'homme et le fuit ; il n'a donc pas de propension à se rapprocher de lui. Comment celui-ci parviendra-t-il à vaincre cette répulsion instinctive de l'animal pour un maître qui doit devenir un tyran ? Par deux moyens : la séduction ou la force. D'abord, il l'attirera, dit F. Cuvier ', puisqu'il n'est point porté à se Rapprocher de nous ; il se le rendra familier par
1. F. Ciivier, Es.sa/ .sur la (/.<//nesticit(; des mammifères, etc. {Mémoires du Muséum, 1825, t. XIII, p. 405 et suiv.).
la confiance, que les bienfaits seuls sont propres à faire naître ; il l'entourera de soins, lui prodiguera des caresses, donnera satisfaction à tous ses besoins, en fera même naître de nouveaux pour s'empresser de les satisfaire. Ainsi, par la faim, il l'alliiiblira, et dès qu'il lui donnera de quoi apaiser cette sensation, il s'attirera sa reconnaissance, lui ins[)irera le sentiment de la nécessité de nos secours ; alors une nourriture choisie et quelques friandises auront la plus heureuse inlluence. Par des caresses, il le rendra plus doux et plus traitable, car, bien que les animaux n'en demandent point aux individus de leur espèce, plusieurs d'entre eux, les carnassiers notamment, y sont très sensibles. Une fois qu'il aura obtenu la confiance de l'animal et (|u'il se le sera rendu familier, l'esclave sentira que la protection du maître lui est indispensable. A ce moment, il pourra être utile d'achever par la force ce qui a été commencé par la douceur.
Si ces premiers moyens sont insufiisants, et ils le sont presque toujours, à l'égard des animaux jeunes, vigoureux, méchants ou rétifs, il emploiera les privations prolongées, les veilles forcées, le travail pénible, les coups, la castration, etc. Les châtiments ne doivent leur être infligés que dans certaines limites, car ils les exaspèrent, et leur inspirent le désir de la vengeance. La castration est un moyen puissant qui seul i)eut assouplir le naturel du taureau et de certains chevaux très méchants. « L'homme n'arrive donc, dit M. Flourens\ à soumettre l'animal que par adresse, par séduction. Il en excite les besoins pour se donner, si l'on peut ainsi dire, le mérite de les satisfaire ; il fait naître des besoins nouveaux ; il se rend peu à peu nécessaire par ses bienfaits, et quand il en est venu là, il emploie la contrainte et les châtiments, mais il ne les emploie qu'alors ; car s'il eût commencé par les châtiments, il n'aurait pas amené la conhance, et il ne les emploie qu'avec mesure, car les deux effets les plus sûrs de toute violence sont la révolte et la haine. »
Ce sont encore ces mêmes moyens qu'il met en usage pour adoucir, au moins momentanément, le caractère revêche et emporté de certains individus. Il est très probable que, dans le principe, il ne s'est pas attaqué aux individus adultes jouissant de toute la plénitude de leurs forces et de leurs facultés. Il a, sans doute, fait ce qu'il répète aujourd'hui quand il veut dompter des sujets élevés en liberté ou apprivoiser des espèces sauvages, c'est-à-dire, pris des animaux jeunes, faibles, qu'il a protégés, abrités, entourés de soins, comblés de caresses, pour leur faire aimer une domination qu'il devait plus tard transformer en une dure servitude.
Lorsque les animaux sont devenus domestiques, grâce à leur instinct de sociabilité, et ils le sont devenus de bonne heure, car à l'époque des cavernes, à l'âge de pierre où l'homme fabriquait les haches de silex, il a laissé, à côté des débris de sa primitive industrie, des os de bo'ufs, de chevaux et de rennes; à ce moment, cet instinct a-t-il été modilié, perverti et, dans l'aflirmative, quelles sont les altérations (|u'il a subies? D'abord, il n'a pas été anéanti, mille faits le prouvent a\ec la dernière évidence ; il a été seulement un peu détourné de son véritable objet. A l'état sauvage, il porte l'animal à se rapprocher de ses semblables, à vivre avec eux, et fait que tous les membres de la société se soumettent