‹ Traité de physiologie comparée des animaux considérée dans ses rapports avec les sciences naturelles, la médecine, la zootechnie et l'économie rurale (volume 2)Chapitre 67 sur 287 · Arislole, livre IX, p · texte numérisé non relu

Arislole, livre IX, p

i. Geoffroy Saint-Hilairo, Amutlfs (lu. Mimhaii, 1H()7, i. IX.

(lu Nil, puisqu'elle vient se reposer sur la charrue, pendant que le laboureur trace son sillon. L'influence, si remarquable de l'homme sur les facultés de la brute, s'étend encore sur les animaux inférieurs dont les opérations sont naturellement invariables. Les abeilles, par exemple, se rassemblent au bruit d'un instrument d'airain ; leurs essaims se dispersent ou se réunissent par l'action de soins étrangers; parfois, elles modilient leur travail si l'on vient à les mettre dans des conditions inusitées : ainsi les abeilles que Réaumur avait placées sous un panier de verre, afin de les voir travailler, eurent bientôt tapissé leur transparente demeure d'une épaisse couche de cire.

Quelque profondes qu'aient été les modifications apportées au naturel des animaux domestiques, elles ne sont pas arrivées au point d'effacer complètement les dispositions [irimitives. Celles-ci ont même conservé une tendance très marquée à reprendre leur empire dans plusieurs circonstances. Tout le monde sait qu'il n'est pas rare de voir, dans les contrées où vivent des chevaux et des bœufs sauvages, quelques individus domestiques échapper à la surveillance de leurs conducteurs et venir rejoindre les troupes demeurées indépendantes. Les animaux de l'ancien continent qui furent abandonnés en Amérique, lors de la découverte de ce pays, y ont repris leurs allures primitives : le porc y est redevenu féroce comme le sanglier; le cheval y a repris l'habitude de vivre, sous la conduite d'un chef, en troupes, qui fuient à l'approche de l'homme; le chien y a perdu l'habi.tude d'aboyer et acquis une aptitude spéciale à chasser; il est devenu assez hardi pour faire la guerre aux phoques, dont il se nourrit ordinairement'. Mais le mouton n'a cherché nulle part à se soustraire à la domination humaine.

Ainsi, la nature, en préparant par certaines aptitudes et surtout par la sociabilité, quelques espèces à devenir domestiques, a voulu incontestablement donner à l'homme des droits sur la brute : elle lui a offert des esclaves. Il peut s'en servir à ce titre, les employer à ses besoins et à ses plaisirs. Mais, en restant maître, il ne doit pas devenir tyran. Il doit se rappelerque les animaux sont des êtres sensibles, au même degré que lui. des êtres qui ont des instincts, des sentiments analogues aux siens, une ombre d'intelligence émanée de la même source que la sienne : il doit, par de bons traitements, reconnaître les services qu'ils lui rendent, et se souvenir qu'ils sont, comme l'a dit un poète moderne, nos frères inférieurs. Ce sentiment de pitié et d'affection pour ces pauvres esclaves est d'ailleurs instinctif, et on le voit d'autant plus prononcé que l'homme se rapproche plus de la nature. L'Indien ne tue point les animaux ; l'Egyptien antique en faisait presque des divinités; l'Arabe a toujours considéré son cheval presque comme un membre de la famille, et il lui donne encore une place dans sa tente; le pauvre pâtre, l'habitant des caaipagnes aime son troupeau, pleure la perte de ses bœufs comme celle de ses serviteurs; l'enfant, qui est encore si peu éloigné de l'animalité, a une tendresse particulière pour l'agneau, le chevreau, le chien, avec lesquels il joue comme avec les enfants de son âge.

En même temps que l'homme s'est asservi les animaux sociables préparés à la

1. Voy. Roulin, Rrrh. swr qurlq. changements observés dans les animaux dotnestiques tra?ispoit(^s lie l'ancien dans le nouveau luulincnt (Méni. des sav. étrany., 1835, l. VI, p. 317).

domesticité, il s'est modifié lui-même. Sa civilisation est, relativement à l'état sauvage, une sorte de domesticité dérivée aussi, en partie, de Tinstinct de sociabilité, mais elle se caractérise surtout par un perfectionnement de facultés dont notre espèce seule donne l'exemple.

Les naturalistes qui avilissent l'homme en le faisant descendre du singe, comme s'il n'avait pu sortir directement des mains créatrices en même temps que les autres espèces, se demandent si les races actuelles civilisées ont une souche commune avec les races encore sauvages, ou bien si elles sont des familles privilégiées qui avaient, dès le début, plus d'aptitude que les autres à la civilisation.

Il faut convenir que nous avons une misérable origine si nos pères d'il y a une série de siècles ressemblaient aux tribus sauvages actuelles du nord de l'Amérique, de l'Australie et de quelques îles océaniques dépourvues d'animaux auxiliaires, sans industrie, sans vêtements, sans famille, se construisant des huttes du genre de celle du castor, vivant d'aliments crus et se dévorant plus souvent que ne le font les animaux. Mais, il n'est pas improbable que la nature leur ait donné, dès le début, des facultés plus développées, plus perfectibles que celles de ces peuplades qui n'ont pu, en une longue série de siècles, s'éloigner sensiblement des conditions de l'animalilé. Dans tous les cas, la civilisation a transformé l'espèce humaine, tandis que la domestication n'a, en définitive, qu'un peu modifié les animaux, sans les rendre beaucoup plus intelligents et plus doux qu'ils ne l'étaient à l'état sauvage.

Il faut voir, dans ce contraste, un résultat des différences que la nature à établies entre les facultés humaines et les facultés des animaux. Celles qui ont été données aux animaux sont fixes, déterminées : elles ne doivent pas s'altérer sensiblement ; celles de l'homme, au contraire, sont essentiellement perfectibles par le fait de la culture. Et cette culture a été imposée à notre espèce comme condition indispensable du perfectionnement. C'est en dotant mal l'homme, au point de vue matériel, que la puissance créatrice l'oblige à devenir industrieux.

En effet, elle l'a jeté nu sur la terre, même dans les climats rigoureux où elle donne de magnifiques fourrures aux animaux; elle lui a refusé la force, l'agilité, les armes, les sens délicats dont elle a si libéralement doté les brutes ; elle a prolongé son enfance débile, et réservé à son dernier âge des infirmités sans nombre ; elle l'a entouré d'ennemis et mis aux prises avec tous les éléments. Mais, en compensation, elle lui a donné une intelligence infiniment plus grande que celle de tous les autres. C'est par les facultés intellectuelles qu'elle a établi son incontestable supériorité et qu'elle en a fait le roi de la création. Il est nu, mais, pour se vêtir, il sait tisser la laine, le fil et la soie; il est sans armes, mais il se crée les plus formidables instruments de combat et de destruction; il est sans abri, mais il se construit des demeures somptueuses ; il est faible, cependant par son adresse il dompte les {)lus terribles animaux et maîtrise quelquefois les éléments. Il a besoin d'aides, et il s'asservit les espèces domestiques, S'il a les sens moins parfaits que les animaux, il sait par des instruments, en étendre la portée jusqu'aux astres et aux mondes microscopiques; s'il n'a pas la vitesse des quadrupèdes, il n'en franchit pas moins l'espace à l'aide de ses machines. Quoique dépourvu d'ailes et de nageoires, il s'élève à des hauteurs oii les oiseaux ne peuvent par-

venir, ou sillonne les mers d'une extrémité du globe à l'autre. Enfin, pour étendre son domaine an delà de la matière, il crée les sciences et les arts, qui multiplient à l'inlini ses rpssources et ses plaisirs. Il est vrai qu'il perd tout cela quand il cesse d'agir, de lutter. L'état de civilisation n'est point un état obliî^é et nécessaire. L'homme peut redevenir barbare, presque sauvage, comme l'animal domestique revient à son état primitif, quand le maître cesse de le tenir sous sa domination. Ici, l'homme est son propre dominateur. En lui, si l'être intelligent ne gouverne l'être animal, celui-ci reprend sa liberté, ses allures et redescend à son premier état. C'est un héros, un sage, une merveille quand il développe ses facultés et suit les nobles impulsions de sa nature : mais en se dégradant, il devient mi monstre capable d'excès, de bassesses dont la brute la plus vile ne donne pas d'exemples.

Vn. — Des moyens d'apprécier l'intelligence et le caractère.

Bien que l'intelligence et les instincts soient le résultat des opérations les plus insaisissables du système nerveux, on a cherché à les apprécier ou à les mesurer, d'une manière relative, dans les divers individus d'une même espèce et dans les divers animaux supérieurs. Deux méthodes se sont présentées, pour tenter cette détermination. La première consiste à s'assurer, par l'observation attentive des actions d'un animal, de l'étendue de ses facultés, afin de pouvoir le mettre en parallèle avec les autres et lui assigner la place qui lui convient dans l'échelle intellectuelle. La seconde se réduit à trouver les caractères extérieurs à l'aide desquels on puisse juger du développement relatif des facultés psychologiques. L'une de ces méthodes est sûre, mais très longue : l'esprit humain, qui aime les voies menant vite au but, lui a préféré l'autre qui est plus expéditive, mais bien moins certaine.

Puisque l'encéphale est l'organe de l'intelligence, on a été tout naturellement porté à penser que son développement et sa complication pourraient donner la mesure des facultés de chaque animal, et par conséquent, on a cherché des moyens de juger facilement du volume et de la perfection de ce centre nerveux. Or, ce moyen se trouve, pour Camper, dans Vnngle facial; pour Daubenton, dans la position du trou occipital; pour Cuvier, dans le rapport des aires du crâne et de la face; enfin, pour Gall et les phrénologistes, dans la saillie plus ou moins prononcée de telles ou telles parties du crâne.

C'est donc sur ce principe, regardé comme incontestable, que le volume de l'encéphale est en rapport avec l'étendue de l'intelligence, que sont fondés les procédés d'appréciation dont je viens de parler. Cependant, ce principe est loin d'être bien démontré. En efl'et, on admet d'abord, ce qui est, du reste, parfaitement établi, que l'encéphale est le siège de l'intelligence. Mais cet organe se comjiose de plusieurs parties, dont quelques-unes seulement, les hémisphères cérébraux, servent à cette fin, tandis que les autres n'y sen'ent point et sont préposées à des fonctions différentes. Le volume de l'encéphale, pris en masse, ne peut donner qu'une base incertaine, et celui du cerveau isolé ne peut non plus, ainsi qu'il a été exposé précédemment, fournir un élément d'appréciation rigoureuse. En

second lieu, on admet que l'action du cerveau et l'étendue deses opérations sont en rapport avec son volume et sa complication anatomique. Sans doute, il en est ainsi quand on compare les animaux d'une classe, d'un ordre, d'une famille, à ceux d "une autre classe ou d'une autre famille, mais il n'en esL plus tout à fait de même quand on se borne à comparer entre eux des animaux de même espèce ou d'espèces très voisines. Pour plusieurs autres organes, il n'y a pas. non plus, une proportion exacte entre leur volume et leur activité. Le produit d'une glande, par exemple, n'est pas toujours en rapport avec son poids ; l'énergie d'un muscle n'est pas dans une relation rigoureuse avec son volume. Il n'est pas étonnant que le cerveau se trouve dans le même cas, et, puisqu'on voit souvent un homme à capacité ordinaire ou un imbécile avoir un cerveau plus grand que celui d'un homme d'esprit, pourquoi l'analogue ne s'observerait-il pas parmi les animaux ?

La signification que peut avoir le volume des centres nerveux, au point de vue de l'intelligence, ne peut se déduire que de la comparaison des chiffres obtenus sur un grand nombre d'animaux. Haller, Cuvier, Garus, Leuret, en ont rassemblé beaucoup; mais, sauf pour les petites espèces qu'il est facile de peser, ces observateurs ont donné le poids des centres sans le poids du corps, de telle sorte que les rapports exacts restent souvent inconnus. C'est dans le but de combler une telle lacune que je me suis livré à des recherches assez longues \ que je résume dans les tableaux suivants.

Le premier donne en regard du poids de l'animal le poids du cerveau, du cervelet, du mésocéphale, du bulbe et. de la moelle épinière, avec le rapport que ces différentes parties ont, soit entre elles, soit avec le poids du corps.

Dans le second, l'encéphale a été pesé seulement en masse, puis la moelle épinière, et ce sont les rapports de ces deux centres entre eux et avec le corps qui se trouvent déterminés. Il a été tenu compte de l'état d'embonpoint ou de maigreur des animaux, de leur âge et souvent de leur race. Les données obtenues ont, par conséquent, isolément une valeur connue, et elles peuvent être comparées les unes aux autres.

Il ne m'a pas été possible de faire pour le système nerveux de l'homme des pesées du même genre, ni de les trouver dans les ouvrages spéciaux, les auteurs s'étant bornés, jusqu'ici, à donner vaguement des poids moyens, sans mettre en regard le poids du corps.

Si, maintenant, on cherche dans ces tableaux un rapport entre l'intelligence et la masse des centres nerveux, pris en bloc ou par parties, on ne le trouve nullement. Le rapport entre le poids des centres et celui du corps varie d'abord, dans de très grandes limites, chez une même espèce, suivant l'âge et l'état général du sujet; ensuite il est, d'espèce à espèce, sans relation constante avec le degré d'intelligence que l'observation fait suffisamment connaître.

En admettant que le poids moyen de l'encéphale de l'homme soit de 1430 grammes et celui du corps de 7.^ kilogr., l'encéphale sera à la masse du corps :: 1 : 52, quoique Haller, Cuvier, Leuret, aient dit ce rapport variable de 1 à22et dei à 35.

1. G. Colin, L'intelligence des animaux ext-elle en rapport avec le développement dex centres nerveux (Comptes rendus des séances de l'Académie des sciences, t. LXX, p. 105).

Or, l'homme qui est, évidemment et de beaucoup, le plus intelligent des animaux, non seulement n'est pas à leur tète parle développement de son encéphale, mais il est inférieur à un j^rand nombre de mammifères, singes, rongeurs, petits carnassiers et même à un assez ^rand noudjre d'oiseaux. Ainsi, parmi les singes, le saï, le coaïta, le mone, le gibbon, parmi les rongeurs et les carnassiers, le mulot, la souris, la taupe, la belette, ont, relativement à la masse du corps, plus de substance encéphalique que lui; il est dépassé même par des oiseaux, tels que lu mésange, le serin, la linotte, le moineau, la pie, le perroquet, et cela, dans des proportions considérables, au point que la pie, la linotte, le moineau, le chardonneret, le coq, ont une fois autant d'encéphale que lui, le serin et la mésange presque quatre fois autant.

D'une manière générale, la masse de l'encéphale, relativement à celle du corps, varie, à mesure que la taille s'élève, dans la proportion de 1 à 39 pour les mammifères, et dans des limites plus étendues encore chez les autres vertébrés. D'après les chiffres deHalIcr, Cuvier, Garus, Leuret', le rapport de l'encéphale au corps varierait pour les mammifères entre 1 à 22 et i à 860, moyenne 1 à 186; pour les oiseaux, entre I à 12 et 1 à 1,200, moyenne, 212; pour les reptiles, il est en moyenne comme 1 est à 1321 ; dans les poissons, comme 1 est à 5668.

En se bornant à comparer entre eux seulement les animaux de même classe, de même âge et dans des conditions à peu près semblables, quant à leur état d'embonpoint, on voit qu'en général les petites espèces ont l'encéphale beaucoup plus développé que les grandes. La souris, par exemple, qui a plus d'encéphale que l'homme, en a 13 fois autant que le cheval, il fois autant que l'éléphant.

La comparaison bornée à l'homme et aux mammifères domestiques les place dans l'ordre suivant pour la proportion de l'encéphale au corps :

Homme : : 1 : ^>-2

Chat :: 1 : 52

Chien :: 1 : 235

Lapin : : 1 : 295

.Mouton : : 1 : 317

Ane :: 1 : 332

Porc :: 1 : 369

Cheval :: 1 : 593

Bœuf :: 1 : 682

D'après les résultats ol)lenus, on voit que rencé[)hale représente pour chaque kilogramme du |)oids du corps :

Dans l'homme, 19 grammes; le chat, 11^%37; le chien, 'i,80; le lapin, 3,31 ; le mouton, 3; l'àne, 2,46; le porc, 1,90; le cheval, 1,68; le bœuf, 1,47.

1. Leurel, Aiud. lonip. du si/st. ?ifrv. Paris, 1839, t. I, p. 453.

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