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à un chef qui s'est imposé par la force, par la confiance ou tout, autre moyen. A l'état de domesticité, il en est à peu près de même. L'homme, en s'asservissant certains animaux, s'est constitué, en quelque sorte, chef d'association, chef à qui tous les individus sont venus obéir comme ils auraient obéi à un des leurs qui se serait imposé de la même façon. L'homme, en un mot, s'est substitué au chef animal, au protecteur, au directeur que la société avait reconnu.
La domesticité a donc profité des instincts des animaux sociables; elle les a développés, perfectionnés dans le sens des intérêts de l'homme, mais elle n'en a pas créé de nouveaux ; son influence, jusqu'alors si puissante, s'est arrêtée là. Toutefois, si elle n'a pu faire naître des instincts nouveaux, elle a réussi à annihiler, à étouffer ceux qui contrariaient nos vues et ceux qui étaient de nature à nuire aux services que nous devions attendre des animaux. Elle a surtout exercé une influence profonde sur les instincts de conservation. En mettant l'individu dans des conditions tout à fait différentes de celles où il peut naturellement se trouver, l'homme est devenu la providence de cet être qu'il rendait esclave : il s'est chargé de le protéger, de le nourrir et d'éloigner de lui tout ce qui pouvait être nuisible. Ces instincts conservateurs se sont affaiblis faute d'occasions de s'exercer ; cependant il ne se sont pas anéantis, et on les voit reprendre une grande force lorsque les animaux sont exposés à des dangers ou excités par des ennemis. La domesticité a eu moins d'action sur les instincts reproducteurs, et l'on conçoit qu'ils ne pouvaient s'affaiblir sans que la conservation des espèces ne fût compromise. Ils sont resté intacts avec toute leur énergie ; c'est même à cause de cela que les mâles, dans l'espèce du bœuf et du cheval, sont si indociles, si difficiles à assouplir.
La domesticité a mis à profit l'instinct du chien pour la chasse, celui du chat pour la guerre aux ennemis de nos habitations. Elle a perverti l'instinct de certaines espèces, pour la production des mulets ; elle a réduit presque à rien l'instinct de conservation chez la brebis. Elle a fait de ce ruminant un être incapable, sans les soins assidus qu'il reçoit, de pourvoira son existence.
Toutes les espèces ne se sont pas montrées également souples à son action; toutes n'ont pas été modiliées au même degré, ni transformées de la même manière. 11 en est qui ont passé à la servitude, en conservant presque toutes les qualités et les aptitudes qu'elles possédaient primitivement. D'autres ont été métamorphosées, aussi bien sous le rapport des formes extérieures que sous celui des facultés intellectuelles, cela au [)oint de devenir méconnaissables.
Le chat s'est conservé domestique ce qu'il était sauvage, du moins autant qu'un peut en juger en comparant ceux qui vivent dans nos maisons à ceux qu'on trouve quelquefois encore dans les forêts; son instinct de destruction s'est un peu affaibli, à mesure que, par un régime mixte et des aliments végétaux, son intestin s'est dilaté et allongé. Celle modilicatioii de rinslincl destructeur s'est surtout fait sentir chez les races entretenues seulement pour la beauté de leur pelage. Pendant sa jeunesse il est plein de douceur et très sensible aux caresses; plus tard, il re|>rend son naturel sauvage et revient à ses mœurs solitaires. Là s'est bornée pour lui l'inllucnce de la domesticité.
Le lapin, dont l'intelligence est si obtuse, a été encore moins modifié. N'est-il pas dans nos liahilalions comme au milieu des cliam|)s? Dans le premier cas, il
craint peut-Atrc moins la vue de l'homme, mais il reste toujours excessivement timide; la protection que lui offre son petit logement ne le rassure pas. Dominé par son instinct, il clierclie encore à se creuser un terrier connue s'il vivait sans abri, en rase campagne.
Le porc et la chèvre n'ont élé guère moins rebelles, bien qu'ils fussent i)lus intelligents. Leur naturel s'est conservé à peu près intact; leurs penchants, leuicaractère, se sont à peine altérés. Pour le [)remier, ce sont toujours les mêmes habitudes de remuer la terre, les mêmes tendances à se vautrer dans la fange; pour la seconde, c'est le même naturel sauvage, caprieieux, le même amour d'indépendance. Peut-être aurait-il été possible <le les modiher (dus profondément; mais l'homme, qui était à même d'en tirer tout le parti possible, en les abandonnant aux habitudes et aux instincts de l'état sauvage, n'a pas cherché à les rendre différents, En effet, à quoi bon faire des efforts pour civiliser un pachyderme entretenu dans la seule vue d'en tirer de la viande, ou un ruminant qui ne doit donner pour tout produit qu'un peu de lait.
La brebis devait se trou\er dans le même cas. Par quelle cause singulière s'est-elle si profondément modifiée? Pourquoi les instincts si inhérents à la brute et les plus tenaces chez tous les animaux ont-ils été étouffés en elle? L'instinct de reproduction seul lui est resté, et il ne pouvait s'anéantir, car son anéantissement entraînait celui de l'espèce. Ordinairement, quand les autres animaux perdaient quelque chose de la perfection des instincts, ils gagnaient, en compensation, un surcroit d'intelligence; mais celui-ci a encore fait exception: il a perdu |)resque tout d'un coté, sans rien gagner de l'autre. En un mot, la brebis s'est complètement dénaturée en devenant aussi sfupide qu'il est possible à une brute de le devenir.
Il y avait peu à attendre des modifications à faire subir aux animaux dont je viens de parler, mais il restait d'autres espèces dont l'homme pouvait espérer des services plus importants et plus variés. Il a pris à tâche de modeler ces derniers, selon les produits et les services qu'il désirait en obtenir. Pour arriver à ce but, il a usé de toutes les ressources qui se trouvaient à sa disposition et mis en jeu tous les ressorts de sa patience; par là, il a pu opérer des transformations profondes et souvent imprévues. Toutefois, ici, comme dans le [uemier cas, il a trouvé plus ou moins de diflieultés, plus ou moins de résistances à vaincre. Lorsqu'il avait affaire à des natures souples et intelligentes, son action était profonde et facile, mais elle était moins sensible lorsqu'elle s'exerçait sur des espèces peu intelligentes.
Le chien est, entre tous, celui qui s'est métamor|)hosé le plus complètement. Véritable protée, il a pris vingt formes différentes pour servir le maître dont il pouvait se passer et qu'il a bien voulu accepter. Sous la main du berger, il s'est constitué le chef du troupeau qu'il a appris à diriger; sous celle du chasseur, il s'est plié à poursuivre le gibier, à l'arrêter ou à le prendre; sous celle du religieux, il s'est habitué à chercher et à découvrir les malheureux ensevelis dans la neige; entre les mains du jongleur, il s'est façonné à la i>antomime; entre celles de l'aveugle, il est devenu un guide intelligent. A la porte de la basse-cour, il s'est fait gardien \iL;ilaMt et lidèle. Pour le voyageur, il est de\eMu un défenseur
plein de dévouement et de courage. Partout, enfin, où l'on avait besoin de lui, il s'est approprié au service que l'on pouvait en désirer. Il s'est multiplié luimême, en se divisant en autant de races plus différentes les unes des autres que beaucoup d'espèces voisines ne diffèrent entre elles. En un mot, il s'est donné tout entier à l'homme : aucun individu n'est resté à l'état sauvage, hors ceux qu'on a abandonnés; il a suivi l'homme sous toutes les latitudes, il s'est civilisé là oîi ses maîtres étaient civilisés, il est resté sauvage là où ils étaient barbares. Le cheval est, après le chien, l'animal domestique le plus modifié, quoique infiniment moins que ce dernier. Ce solipède s'est montré souple et maniable sans perdre le cachet propre de son intelligence. Il s'est, en quelque sorte, associé à la vie de l'Arabe et du Bédouin nomades ; s'habituant à vivre à la porte de la tente, à partager la course vagabonde de son maître, à se contenter d'une nourriture qui paraît si peu en rapport avec son organisation. Par les leçons de l'écuyer, son intelligence et ses facultés d'imitation se sont singulièrement développées, tandis qu'il est resté grossier et lourd avec l'habitant des campagnes, sauvage et capricieux dans les haras où on lui a rendu presque toute sa liberté. Enlin, il s'est plié à mille services : à la chasse, à la course, à la guerre, au manège, et, pour cela, il a dû recevoir une éducation spéciale à laquelle ses facultés diverses le rendaient si propre.
Le bœuf et l'âne sont allés moins loin que le cheval ; ils sont, plus que les autres, restés ce que les avait faits la nature, au moins sous le rapport intellectuel. Les services qu'on en exige mettant plus à contribution leurs forces physiques que leur intelligence, il en est résulté que l'un de ces animaux s'est perfectionné pour le travail, l'autre à la fois pour le travail et la production, de telle sorte que l'homme, n'ayant presque rien demandé à leurs facultés cérébrales, n'en a rien obtenu. Ce résultat très remarquable, nous montre, pour le dire en passant, que l'homme peut modifier profondément un animal sous certains rapports, tout en le conservant intact pour le reste; qu'ainsi il peut le changer en ce qui regarde la forme, l'aptitude au travail et à la production du lait, bien que du côté des aptitudes instinctives et intellectuelles, il ne lui fasse pas subir de véritables transformations. Et, en effet, on conçoit que ces choses si différentes, et qui n'ont rien de commun entre elles, puissent être modifiées les unes sans les autres.
Quand l'homme fut arrivé, à force de patience et d'adresse, à changer le naturel sauvage de l'individu qu'il voulait s'asservir, sa tâche était loin d'être accomplie. Fût-il parvenu à faire de l'animal le plus intraitable l'esclave le plus docile, que sa peine eût été bientôt inutile si l'individu modifié n'eût conservé la faculté de se reproduire et acquis celle de transmettre à ses descendants les modifications qu'il avait éprouvées. La domesticité devenait donc le résultat des trois conditions suivantes: 1° fiiculté pour les individus d'être apprivoisés; 2" fécondité de ces individus; 3° transmissibilité, aux descendants, des modifications acquises par les individus apprivoisés. Sans elles, la domesticité ne pouvait s'achever.
Lorsque l'une de ces conditions fait défaut, le but n'est pas atteint : l'homme réduit à la domesticité l'individu et non l'espèce, et, par suite, il est obligé de recommencer successivement, pour chacun en particulier, ce qu'il a fait pour le
premier. Cette sorte de domesticité boniée à l'individu et non transmissible, est ce qu'on a]i\)e\\eV apprivoisement.
C'est encon^ parmi les animaux sociables que nous trouvons le plus d'espèces susceptibles crrln' apprivoisées. La plupart des singes sont dans ce cas : quelques-uns sont utilisés à la cueillette des fruits dans l'île de Sumatra, et une infinité apprennent à obéir et à exécuter différents exercices, au commandement de leur maître, mais ils n'obéissent que par contrainte; et, comme le ditF. Cuvier, « où est nécessairem(!nt la force, n'est point encore la domesticité. » Les ]iachydermes, les solipèdes, les rongeurs, tels que les damans, les pécaris, les zél)res, l'hémione, qui vivent généralement en troupes, s'apprivoisent très facilement. Quelques-uns sont susceptibles de montrer, dans cet état, beaucoup de soui)lesse, de docilité: ils reconnaissent les personnes qui les soignent et peuvent s'y attacher très fortement.
Plusieurs animaux solitaires sont également susceptibles d'être apprivoisés ; le loup, l'ours et même les carnassiers les plus féroces. Ils peuvent, alors, si leur naturel s'adoucit, recevoir une éducation plus ou moins complète, et d'autant plus facilement qu'ils sont plus intfflligents. Tout le monde connaît les exercices auxquels se plie l'ours, soitpai" la contrainte, soit i)ar l'appât d'une récompense. On obtiendrait, peut-être, quelque chose d'analogue du loup, si l'on ne craignait ses brusques retours à son naturel féroce : au moins pourrait-on en espérer quelque |attacbement, comme l'individu dont j'ai parlé précédemment nous en fournit la preuve. Mais, chez lui, la tendance à l'imitation est moins prononcée que chez l'ours, bien que certains exemples semblent prouver le contraire, tel que celui rapporté par Dugès, d'une louve qui avait appris à aboyer avec des chiens.
Ces animaux sauvages, si peu susceptibles d'atfection pour Ihomme, du moins en apparence, sont néanmoins très accessibles aux bienfaits ; ils peuvent même montrer, pour les personnes qui les traitent avec douceur, beaucoup d'alVection et de reconnaissance, et, chose remarquable, il n'y a jamais rien d'équivoque dans les témoignages de leur affection, tandis qu'il n'en est pas de même d'une infinité d'animaux. « Cent fois, dit F, Cuvier', l'apparente douceur d'un singe a été suivie d'une trahison; presque jamais les signes extérieurs d'un carnassier n'ont été trompeurs : s'il est disposé à nuire, tout dans son geste et son regard l'annoncera, et il en sera de même si c'est un bon sentiment qui l'anime.
Les oiseaux, comme les mammifères, sont susceptibles d'être apprivoisés. Un très grand nombre d'oiseaux, entretenus dans des cages, nous prouvent la facilité avec laquelle ils se soumettent à cette espèce de servitude. Dans cet état, ils conservent leurs instincts d'imitation. Plusieurs d'entre eux apprennent et retiennent des airs fort compliqués; quelques-uns vont même jusqu'à répéter des phrases entières, en imitant la voix humaine. Pour quelques-uns l'apprivoisement va, relativement à l'iiulividu, aussi loin ([ue la domesticité. J'ai, en ce moment sous les yeux, un jeune merle tout à fait libre dans mon appartement; il va à la cuisine prendre ses repas et se baigner, il se promène dans les pièces où on veut
i. F. Cuvier, De la domesticité des mammifères {Mém, du Muséum, 1825, t. XIII).
le laisser entrer, monte en haut d'un escalier pour chanter ou pour dormir, sort de temps en temps devant la porte pour observer les passants, gratter le sol, arracher l'herbe, faire la guerre aux insectes. Il aime la société des personnes qu'il connaît, vient les trouver, répond à leur appel. Jamais il n'a cherché à reprendre sa liberté.
L'apprivoisement est donc un état différent de la domesticité à laquelle il ne conduit pas toujours; c'est une domesticité individuelle qui ne peut s'étendre à l'espèce par le fait de la stérilité des animaux apprivoisés et de la non-transmissibilité des dispositions acquises, à supposer que, par exception, l'aptitude à la reproduction soit conservée.
On voit donc, par ce qui précède, que l'homme a exercé une influence très profonde sur les facultés des animaux domestiques, et une autre très sensible sur celles des espèces apprivoisées, même des espèces sauvages qui vivent dans son voisinage.
En effet, il a presque étouffé, dans les animaux, le sentiment de l'indépendance; il a modifié leur caractère, développé leur intelligence. Par ses rapports avec eux, il leur a fait acquérir, comme le disait Hartley, plus de sagacité qu'ils n'en auraient acquis naturellement. Il a perverti les instincts reproducteurs, qui sont vivaces, et souvent affaibli les instincts de conservation; il a quelquefois fait naître des aptitudes nouvelles qui ont pris les caractères des facultés instinctives. Son action a laissé sur chaque espèce et sur chaque race une empreinte particulière, ineffaçable, sinon lors du retour à l'état sauvage. Enfin, il a d'autant plus modifié ses esclaves qu'il s'était plus perfectionné lui-même, de telle sorte qu'on peut dire, avec F. Guvier, qu'il est possible de juger delà civilisation d'un peuple ou d'une de ses classes par les mœurs des animaux qui lui sont associés. C'est ainsi, par exemple, que le chien est resté très courageux et enclin à la rapine avec l'habitant de la Nouvelle-Hollande, de la Laponie et de l'Islande, tandis qu'il a pris un naturel si différent et si hétérogène chez les autres nations. Il a agi encore sur les espèces sauvages qui vivaient près de lui. Déjà, nous avons vu que le loup, le renard des localités où on leur fait la guerre, sont plus rusés, plus défiants et plus expérimentés que ceux des pays où ils jouissent d'une parfaite sécurité. Le lion, dans les contrées où l'homme exerce son empire, n'a ni la fierté, ni l'audace du lion qui habite les déserts aji milieu desquels il peut exercer impunément ses ravages. Le phoque qui vit dans les parages où il est souvent inquiété est bien plus déliant que dans ceux où on ne lui fait point la guerre. Les lapins qu'on expulse habituellement de leurs retraites souterraines finissent, après un certain temps, par ne plus se creuser de terriers et vivre en rase campagne. Les castors, qui construisent des digues et de vastes habitations lorsqu'ils se rassemblent en troupes nombreuses dans des lieux paisibles, s(^ font à peine d'étroites tanières lorsqu'ils sont dans l'isolement et souvent chassés par l'homme. Le crocodile, que l'Égyptien res})ecte, a le caractère adouci par les bons traitements qu'il reçoit^ La corneille mantelée^, qui, en Europe, fuit de très loin dès qu'elle aperçoit quelqu'un, est bien moins crainti\e sur les bords