‹ Traité de physiologie comparée des animaux; considérée dans ses rapports avec les sciences naturelles, la médecine, la zootechnie, et l'économie rurale (volume 4)Chapitre 34 sur 191 · V. — Du CARACTÈRE ET DES PASSIONS · texte numérisé non relu

V. — Du CARACTÈRE ET DES PASSIONS

£n parlant des instincts, j'ai cherché à démontrer que ces facultés sont constantes, immuables comme les espèces, et qu'elles se trouvent toujours en rapport avec l'organisation d'une manière plus ou moins évidente. Les actes qu'il nous reste à étudier ont beaucoup d'analogie avec ceux qui dérivent de ces facultés ; les liens qui unissent les premiers avec les seconds sont même tellement intimes, que Ton pourrait dire, sans exagération, que les passions, les sentiments divers des animaux, sont instinctifs, bien qu'ils puissent être modifiés et développés, jusqu'à un certain point, sous l'influence de l'éducation.

Les passions que Oescartes (2j définit ou des |>ercepiions, ou des sentiments, ou des émotions de l'âme, et que Reid (3) considère comme l'exagération des désirs^ des affections, ou des appétits ne sont nullement propres à l'homme. Leur existence dans les animaux nous porte à croire qu'elles ont en nous et en eux une commune nature.

Comme elles comprennent, d'après la plupart des psychologistes^ les différents états de l'âme, les impressions vives, les émotions, les affections violentes, tes sentiments divers, les inclinations, les penchants, elles sont fort nombreuses. Descartes n'en veut que six primitives dont les autres dérivent : l'admiration, l'amour, la haine, le désir, la joie, la tristesse. Il les attribue à des mouvements excités dans le sang par les objets de ces passions, à des impressions vives et profondes, produites sur le cerveau, aussi, dans sa pensée, il n'y a pas de sagesse humaine ni de volonté capable de s'opposer à ce que l'âme aime, haïsse, éprouve de la joie, de la crainte. C'est également l'opinion de Malebranche (U) quand il affirme, avec tant de raison, que ce qui constitue la passion n'est pas libre, et que celte inconnue est en nous, sans nous et même malgré nous. Elles dominent, elles tyrannisent l'homme qui ne peut ni les empêcher de naître, ni les étouffer, mais seulement, vec une grande force de volonté, se refuser à l'accomplissement des actes auxquels ^es le sollicitent.

(1) Leibnitz, ouvr, cité, p. 407.

(2) Descartes, Traité des passions, art. xxvii.

(3) Ueid, Œuvres complètes^ Irad. de Jouflroy, t. VI.

(4) Malebranche^ Rechefrhe de la vérité^ livre V.

FACULTÉS INSTINCTIVES ET INTELLECTUEfXES. 245

Les passions n'ont rien d'artificiel : ce ^nt des états, des modifications essentiellement spontanées et involontaires de Tôtrc ; elles résultent de dispositions innées, comme le disent les philosophes de l'école écossaise. Ce sont bien, ainsi que Maiebranche en convient, des impressions de l'auteur de la nature, relatives, pour la plupart, à la conservation du corps et à la satisfaction de ses désirs. C'est d'elles, disent de sages philosophes, que dépendent les plus vives jouissances et les plus grandes amertumes.

La violence de la plupart des passions, les perturbations qu'elles produisent dans la partie matérielle de l'être, la tendance d'un grand nombre à des actions déréglées, vicieuses, avaient porté les stoïciens à les regarder comme des troubles de l'esprit qu'il fallait apaiser et dompter. C'étaient, pour quelques philosophes anciens, des états de l'âme animale, déraisonnable, de l'âme concupiscible et irascible. Pour quelques physiologistes, elles seraient des actions viscérales, des émotions du cœur, des organes digestifs, des organes sexuels, etc. Évidemment on ne connaît pas plus leur nature que celle de l'instinct et des facultés intellectuelles.

Il est clair, pour le physiologiste et pour l'observateur non prévenu par les subtiles distinctions de la métaphysique, que les animaux ont un ceitain nombre de passions analogues ou même tout à fait semblables aux nôtres : l'amour, TafTection, la haine, la jalousie, la colère, le courage, la joie, la tristesse, l'effroi, la terreur. Elles y sont spontanées, instinctives, tontes utiles, comme les instincts mêmes, à la conservation de l'individu et à celle de l'espèce, toutes irréfléchies, irrésistibles. La brute est soumise, sans restriction, à leur empire : elle n'a ni l'idée, ni la volonté, ni le pouvoir d'y résister. Et c'est parce que l'homme a cette idée, cette volonté et cette puissance, au moins dans certaines limites, qu'il acquiert sur elle un de ses genres de supériorité.

Au point de vue de la psychologie animale, il n'est pas douteux que toutes les passions ne soient utiles : elles ont toutes un objet et un but La brute ne peut pas plus s'en passer que d'instinct. La nature s'est montrée d'une sagesse infinie en les lui donnant à chacune en tel nombre et à tel degré. Et, en raison de leur utilité, elle n'a pas voulu que la brute eût la liberté d'y résister ; elle leur imprime le caractère irrésistible et fatal de l'instinct. Il n'en est pas tout à fait de même par rapport à l'homme. Elles lui sont aussi utiles qu'à l'animal, s'il est isolé ou sauvage ; mais elles sont souvent préjudiciables aux autres par la nature des actions auxquelles elles portent l'individu. Dans tous les cas, il faut qu'il en ait, sauf à les réfréner et à les dompter dans la mesure convenable. Que serait-ce donc que l'homme incapable d'amour, d'amitié, d'affection paternelle ou filiale, incapable d'éprouver de la Joie de tout ce qui lui arrive d'heureux, de l'admiration pour la vertu et les nobles actions, de la pitié à la vue du malheur, de la haine pour l'injustice, de l'horreur pour le crime, etc.?

Parmi les sentiments ou les passions que les animaux possèdent aussi bien que nous, on peut citer la peur, la colère, l'amour^ diverses affections, la haine, la jalousie, la joie, la tristesse, etc.

La peur, l'effroi, la len*enr, sont des impressions pénibles que tous les animaux paraissent susceptibles d'éprouver, mais principalement ceux dont le caractère est timîdei tels que le lièvre, le lapin, la plupart des rongeurs et des ruminants. La

moindre cause suffit pour les faire naître chez ces animaux : le plus léger bruit, le cri d*un être vivant, la vue d'un objet extraordinaire, l'approche d'un ennemi, peuvent même les porter à leur plus haut degré d'intensité ; mais elles s'exagèrent, surtout, lorsque les animaux sont menacés par leurs ennemis. Les oiseaux de bassecour sont saisis d'effroi à la vue d'une fouine ou d'une belette. Tous les petits oiseaux éprouvent une vive frayeur à l'aspect d'une chouette, d'un épei*vier ou d'un autre oiseau de proie ; les petits reptiles sont comme fascinés et paralysés à l'approche d'un serpent ; le bœuf qui entend bourdonner autour de lui l'œstre sous-cutané est tellement effrayé, qu'il s'emporte, entraînant avec lui la voiture ou la charrue ; le chien, le cheval, qui entendent, pour la première fois, le rugissement du lion, sont glacés d'effroi et restent sans force comme sans mouvement. La frayeur ressentie dans ces circonstances est purement instinctive et ne résulte point du sentiment que l'animal pourrait avoir du danger dont il est menacé, ainsi que Sénèque en avait fait la remarque. £lle se manifeste, du reste, sous l'influence de causes trèsdiverses, sans que les animaux soient exposés à de grands dangers. La plupart d'entre eux, par exemple, craignent le bruit du tonnerre ; les oiseaux, qui sont très-impressionnables, s'effrayent même lorsque le ciel se couvre de nuages et qu'il nous menace d'un orage : leur chant se modifie, leur vol, et plusieurs de leurs habitudes offrent alors certaines particularités qui traduisent les sensations qu'ils éprouvent Les animaux domestiques craignent beaucoup la lueur d'un incendie , aussi devient-il très-difficile alors de les faire sortir des étables ; il en est qui s'effarouclient même à l'aspect d'un objet brillant ou d'un morceau d'étoffe.

La peur portée à un certain degré, quelle qu'en soit du reste la cause, produit divers effets remarquables. Elle ôte aux animaux tous leurs moyens de défense, elle les paralyse souvent lorsqu'elle ne les excite pas à la fuite ; elle concentre le sang à l'intérieur, modifie l'action du cœur, amène le refroidissement du corps, la sueur, l'émission des urines, la diarrhée, et donne lieu à divers phénomènes physiologiques variables suivant les espèces : un des plus curieux qu'on ait cités est celui de la canitie, survenue en moins d'une semaine^ chez un porc noir effrayé des cris d'un autre porc châtré et enfermé dans une étable voisine.

La colère, à ses divers degrés, et la fureur se font sentir, même parmi les animaux les plus doux ; elles sont excitées ordinairement par les contrariétés^ les mauvais traitements, le rut, les tentatives faites pour enlever les petits qu'élève une femelle. La plupart des animaux carnassiers et beaucoup d'autres ne supportent point, sans entrer en fureur, les contrariétés qu'on leur fait éprouver ou les coups qu'ils reçoivent: le lion, le sanglier blessé, le taureau, le chien qu'on essaye de châtier, la vipère qu'on irrite, deviennent plus ou moins dangereux. Un grand nombre de mâles, même parmi les espèces herbivores les plus paisibles, entrent dans de terribles accès au moment du rut, et se livrent entre eux des combats acharnés ; quelques-uns, les dromadaires par exemple, deviennent aloi^ très-méchants pour leurs conducteurs ; beaucoup de femelles paraissent également furieuses lorsqu'on cherche à leur soustraire leur progéniture. Il est cependant quelques animaux,. tels que le lapin, le lièvre, le cochon d'Inde, le mouton, chez lasquets les supplices les plus barbares ne font pas naître le moindre sentiment de colère.

L*aiïection, rattachement que certaines espèces, certains indii^idus montrent les uns pour les autres ou pour Thomme, est portée à un très-haut degré chez quelques-uns de nos animaux domestiques ; et chose remarquable, ce sentiment y semble même aller plus loin que dans l'espèce humaine.

L'animal chez lequel raflection se montre la plus vive est, sans contredit, le chien, déjà placé au sommet de l'échelle sous le rapport intellectuel. Tout le monde sait qu'il pousse l'attachement pour son maître jusqu'au dévouement le plus complet, jusqu'à l'abnégation la pins absolue. Ce sentimept n'a rien d'intéressé. Le chien aime également le malheureux qui lui fait partager son morceau de pain noir ou ses privations, et le riche qui l'entretient dans l'abondance; il aime encore celui qui le maltraite, et vient quelquefois lécher la main de l'expérimentateur qui le torture. Son attachement constant ne se dément jamais et peut survivre à une longue séparation. Les livres sont pleins d'exemples de ce genre.

Le chien s'attache aussi très-fortement à d'autres animaux^ et cela, sans ni^l motif d'intérêt F. Cuvier (1) rapporte le fait suivant qui montre bien toute l'étendue de son affection dans cette circonstance : « Une lionne avait perdu le chien avec lequel elle avait été élevée, et, pour oiïi'ir toujours le même spectacle au public, on lui en donna un autre qu'aussitôt elle adopta. Elle n'avait pas paru souffrir a. .a perte de son compagnon ; l'affection qu'elle avait pour lui était très-faible ; ' .ele supportait, elle supporta de même le second. Cette lionne mourut à son tour; alors le chien refusa de quitter la loge qu'il avait habitée avec elle; sa tristesse s'accrut de plus en plus ; le troisième jour, il ne voulut plus manger, et il mourut le septième. »

Le chat est loin de ressembler au chien sous ce rapport. Si quelquefois il paraît s'attachera quelqu'un, c'est pour en retirer des caresses. Son affection apparente, toujours égoïste et intéressée, n'est jamais ni forte ni sincère.

Le cheval parait affectionner la main qui le soigne et le caresse. Après un temps plus ou moins long^ il semble montrer un certain attachement k son maître, hennit à son approche, et porte dans le regard, l'ensemble de la physionomie^ quelque chose de caressant qui exprime la reconnaissance, mais, en général, cette affection est liornce et peu durable. Il est susceptible aussi de s'attacher aux individus de son espèce ou d'une espèce différente avec lesquels il a l'habitude de vivre ou de travailler. L'âne lui ressemble sous ce rapport. Dugès cite un fait qui prouve que, de la part du dernier soiipède, l'attachement peut aller assez loin : ce fait est celui d'un âne qu'on venait de dételer et qui ne voulut boire que lorsque son compagnon de travail fut débarrassé de ses harnais et mis à même de se désaltérer. Les troupeaux de mules ont, à leur tête, dans certaines parties de l'Amérique, un cheval hongre, pouriequel elles prennent^ un si grand attachement, qu'elles ne peuvent, d'après 3L Routin, souffrir d'en être longtemps séparées. Les femelles de ces animaux affectionnent aussi très-vivement leurs petits. J'ai vu une jument qui avait pouliné à l*Kcole, quitter avec peine la stalle où on laissait son petit ; elle se laissa cependant conduire^ non sans difficulté, jusqu'à la grille de rétablissement ; mais arrivée là,

(1) Cuvier, Mémoires du Muséum d'histoire naturelle, 1825, t. XIII.

elle refusa de faire un pas, et se mit à se cabrer. Dans une chule à la renvel'se, elle se brisa l'occipital, et fut immédiatement après paralysée. Cette pauvre bête, presque mourante, fit un violent effort pour relever la tête, et se mit à hennir en apercevant son petit qu'on venait d'amener auprès d'elle.

Le bœuf montre aussi quelque affection pour son maître ou son gardien ; il s'attache également aux individus de son espèce avec lesquels il travaille. Quand on Ta privé du compagnon qui partage le poids du joug qu'ils portent ensemble, U devient triste, fait entendre des beuglements plaintifs et reste souvent sans appétit pendant plusieurs jours. La vache laissée à l'étable pendant que les bœo& soDt conduits aux champs ne cesse de piétiner et de se livrer à une sorte de tic de l'ours, jusiqu'au moment où elle voit revenir les animaux avec lesquels elle vit habituellement.

Les animaux sauvages, aussi bien que les domestiques, sont susceptibles de s'attacher, soit à rhomme, soit à d'autres animaux : Téléphant montre souvent beau* coup d'affection pour son cornac; le phoque s'attache à son gardien, s'amuse et vit en très-bonne intelligence avec les chiens; le loup si féroce, si perfide, témoigne parfois une grande affection aux personnes qui l'ont apprivoisé : tout le monde sait l'histoire de celui du connétable de Montmorency. J'ai déjh parlé de cet autre qui reconnut son maître, la nuit, après plusieurs années de séparation. Ce même animal, plusieurs fois rendu à ce maître qu'il aimait tant et plusieurs fois séparé de lui, perdait l'appétit, maigrissait sensiblement et tombait dans une tristesse profonde lorsqu'il était forcé de s'en séparer. On a vu, d'après F. Cuvier, l'hyène, traitée avec douceur, venir comme le chien aux pieds de son maître lui demander des caresses et du pain. Cette affection est si profonde qu'elle fait quelquefois mourir de tristesse les animaux séparés des personnes qu'ils aimaient.

La haine^ le ressentiment, se remarquent encore assez souvent parmi les animaux, notamment ceux dont l'intelligence est assez étendue et la mémoire fidèle. Ces sentiments qui paraissent avoir quelque chose de réfléchi, sont très-exaltés chez certaines espèces : le chat devenu vieux, le taureau, le coq, ont pour leurs rivaux une haine parfois implacable. Quelques-uns conservent, pendant longtemps, avec le souvenir des mauvais traitements qu'ils ont reçus, le désir de s'en venger : tel est le mulet qui garde, dit-on vulgairement, un coup de pied pour son maître.

L'affection ou la haine des animaux les uns pour les autres, quels qu'en soient, du reste; les motifs, ainsi que les rapports ou les dissemblances de caractères, les analogies ou les différences dans la manière de vivre, sont les causes d'où dérivent les sympathies et les antipathies entre les brutes.

Les animaux qui, par la nature de leurs instincts et ^e leurs besoins, sont portés h faire la guerre à d'autres, ne peuvent vivre en bonne intelligence avec ces derniers; il se manifeste entre les premiers et les seconds une antipathie plus ou moins prononcée, telle que celle qui existe entre ,les carnivores et les herbivores^ entre la chouette et les petits oiseaux^ les rapaces et les petits reptiles, la corneille et le chat-huant, le requin et une infinité de poissons. Non-seulement elle est naturelle entre l'animal qui doit être la victime et celui qui est son ennemi, mais elle

l'est encore, suiyant l'observation d*Aristote(l), entre les animaux, fassenl-ils de la même espèce, qui vivent dans les mêmes lieax et font nsage d'une nourriture identique, si celle-ci n'est pas assez abondante. Elle se montre aussi, à un haut degré, entre les espèces qui, cependant, ne paraissent guère se nuire réciproquement, le chîen et le chat, par exemple. Ces antipathies naissent quelquefois pour des motifis qui supposent de la réflexion. Le cabinet d'anatomie de noire école a possédé un chieii qui ne pouvait supporter les équarrisseurs, ni leurs voitures, probablement parce qu'il les voyait emporter ses provisions. J'ai vu un chien de chasse qui prit en aversion un porc qu'on habitua à se nourrir de viande dans la cour où ce chien était attaché : il se livrait à des mouvements désordonnés, et aboyait avec fureur toutes les fois que le pachyderme s'emparait de quelque morceau de chair. Il finit, un jour, par rompre son lien et tuer son ennemi, dont il déchira, après la mort, les oreilles et les parois abdominales. Les anciens ont de beaucoup exagéré ces antipathies parihi certains animaux qui n'ont pas de raison d'être ennemis.

Les sympathies sont très-marquées entre un grand nombre d'espèces, et portées à leur plus haut degré dans celles qui vivent en société. Elles paraissent fondées quelquefois sur des rapports dans les habitudes et sur des services réciproques. Les anciens auteurs ont tous rapporté à ce sujet un fait dont Geoffroy Saint-Hilairc(2) a eu l'occasion de vérifier l'exactitude : c'est celui du trochiluSj espèce de pluvier qui s'engage* dans la bouche du crocodile pour manger les cousins et autres insectes qui s'attachent au palais du reptile. Le crocodile se garde bien de faire aucun mal à l'oiseau complaisant qui vient le débarrasser de parasites incommodes. Lecaracal accompagne, dit-on, le lion à la chasse et lui fait découvrir le gibier; et le lion en récompense lui abandonne une partie de sa proie. Le pilote, d'après le même naturaliste, dirige le requin vers les lieux où le ix)isson se trouve en abondance, et le reqnin féroce épargne son conducteur.

Indépendamment des sentiments que je viens d'examiner, les animaux en éprouvent encore d'autres sur lesquels il est inutile de s'arrêter. Un examen un peu attentif de leurs actions nous prouverait qu'ils ont l'analc^ue de la plupart des passions humaines, ainsi qu'Aristote (3) l'a dit avec beaucoup de justesse. Il y a chez eux, en effet, de l'amitié, de la haine, du courage, de la lâcheté, de la perfidie, de la douceur, de la rudesse, de l'émulation, de la jalousie, de l'ambition, etc. Buffon lui-même, si injuste envers les animaux, n'a pu s'empêcher d'en convenir, jusqu'à leur attribuer celles qu'ils n'ont pas : telles que la magnanimité, la fierté, le dédain, etc.

Les passions ont aussi, chez les animaux, leurs moyens d'expression, leur langagOL La joie se traduit, chez le chien, par des modifications dans la physionomie, dans le regard, et par divers mouvements que tout le monde a remarqués. L'étonnement, la surprise, s'y manifestent par une attitude particulière ; — la peur, l'effroi, par le rapprochement des membres, par l'abaissement des oreilles, de la queue, par des tremblements, un regard particulier, par la fuite, les cris; — la colère, par

(1) Aristote, Histoire des animaux, liv. IK, p. 535 et suiv.

(2) Geoffroy Saint-Hilaire, Annales du Muséum, 1807, t. IX, p. 373 et suiv.; même tume, p. A 69.

(3) Aristote, trad. Camus, liv. IX., p. 533.

250 ntS FONCTIONS DU SYSTËME NERVEUX.

une altitude menaçante; *- ramour, par une mimique des plus variées. Ce langage, toujours naturel et sans mensonge, est parfaitement compris entre les animaux, et il l'est instinctivement Les brutes s'entendent entre elles par ce langage muet, comme le font les enfants qui, avant de parler, jugent de nos sentiments au ton de la voix, à Tattitude^ au regard, à un mouvement de tête, à un froncement de sourcils, ou à un sourire. Elles cherchent même à deviner, à interpréter l'expression de nos sentiments. Voyez le chien hésitant auprès de son maître qui l'a tour à tour châtié et caressé, comme il en observe les mouvements, comme il en cherche la pensée, les sentiments dans le regard, les gestes et les inflexions de la voix!

Les sentiments et les passions des animaux ont encore ceci de commun avec les nôtres qu'ils sont pour eux des mobiles puissants et souvent irrésistibles. Ils les poussent comme nous à des actions déréglées et violentes. I^ taureau qu'on a effrayé ou provoqué cherche à renverser son adversaire et à Téventrer; le sanglier blessé fait des efforts inouïs pour se venger, sur le chasseur ou sur ses chiens, à coups de dents et de boutoir, de la balle qu'il vient de recevoir. . En s'associant diversement 'entre elles et avec les instincts, les passions donnent lieu au caractère ou au naturel des animaux. Chaque espèce a le sien dessiné souvent avec une telle netteté, comme celui du tigre, du loup, du renard, qu'il sert de type à celui de certains hommes.

On conçoit aisément, f)our peu qu'on y réfléchisse, qu'il est indispensable à l'animal d'avoir un caractère approprié à ses besoins et à son genre de vie. Si, en effet,, le carnassier, par exemple, au lieu d'être courageux et féroce, avait un naturel opposé, comment ferait-il la guerre à ses victimes, et par quels moyens pourvoirait-il à sa subsistance? Si l'herbivore, qui est faible et sans armes, n'était timide et défiant à l'excès, ne deviendrait-il pas trop facilement la proie de ses ennemis? Il faut donc que le caractère de chaque espèce soit rigoureusement déterminé et qu'il n'ait rien d'arbitraire ni d'incertain; il faut, en un mot, qu'il soit fatalement régi par les lois auxquelles se trouvent soumis les divers instincts. L'observation démontre qu'il en est bien ainsi dans toutes les circonstances. Jamais le caractère ne paraît résulter, du moins chez les animaux sauvages, de l'exercice des facultés intellectuelles : tel animal est courageux, mais ce n'est point parce qu'il a appris ou présumé que sa hardiesse lui est nécessaire, ni parce qu'il a le sentiment de sa force, la conscience de sa supériorité; il est courageux, de sa nature, avant d'avoir pu juger de sa vigueur et de la puissance de ses moyens d'attaque. Si tel autre est timide, il ne l'est point par suite du sentiment qu'il peut avoir de sa faiblesse ou des dangers auxquels il se trouve exposé, car il Test avant d'avoir appris qu'il a des ennemis et d'en avoir reçu la moindre insulte. Dans le premier cas, comme dans le second et tous les autres, le caractère est instinctif, inhérent à la nature de chaque espèce animale, seulement il peut se modifier, dans certaines limites, par l'action d'un grand nombre de causes.

Puisqu'il y a une infinité de nuances dans la manière de vivre des animaux, il doit nécessairement y avoir, parmi eux, une grande diversité dans le caractère. L'observation démontre, en effet, que chaque espèce a le sien, mais uniforme pour tous les individus dont elle se compose. Aristote, qui a fait celte reniarque pleine

de justesse, s'est attaché à donner une idée de ces nuances en ce qui concerne les animaux ]es mieux connus, et divers naturalistes, Buiïon entre autres, les ont mises en relief d'une manière plus ou moins frappante.

Parmi eux, les uns ont le caractère sauvage; les autres, le caractère sociable; tels ont un caractère vif, emporté, fougueux^ irritable; tels autres, un caractère doux, timide, souple, docile, obéissant; il en est qui ont le caractère méchant, rétif^ féroce, ou le caractère défiant, rusé, etc., etc. Dans toutes ces circonstances, il est facile de voir qu'il est le résultat des tendances instinctives ou l'expression synthétique des diverses facultés propres à l'animal.

Le caractère sauvage est celui des animaux tels que le sanglier, le loup, les oiseaux de proie, les carnassiers, qui ont besoin de vivre dans l'isolement pour mieux assurer leur subsistance. Ceux qui le possèdent n'aiment que la solitude ; ils ne volent dans les autres individus de leur espèce que des rivaux ou des ennemis auxquels il faut déclarer la guerre ; ils ne peuvent supporter leur femelle dès que la saison du rut est passée, ou leurs petits dès qu'ils sont capables de se procurer eux-mêmes leur nourriture; ils ont peu d'aptitude à s'apprivoiser et à devenir domestiques.

Le caractère sociable qui appartient aux chiens, aux solipèdes et aux ruminants, est l'opposé du premier, sous tous les rapports. L'animal sociable ne peut supporter la solitude; il est instinctivement porté à vivre avec un certain nombre d'individus de son espèce, à partager avec eux ses craintes, ses dangers, ses combats; mais sa sociabilité n'a rien de raisonné, ni de calculé : l'homme l'a mise à profit et a trouvé en elle la condition préliminaire de la domesticité.

Le caractère emporté, fougueux, est celui des animaux jeunes, ardents, impressionnables, à déterminations brusques^ On le remarque surtout chez le taureau, le cheval entier, qu'il rend peu maniables, difficiles à conduire et parfois dangereux; mais il se modifie par le fait de l'âge, du travail et de plusieurs autres causes.

Le caractère doux, timide,[est propre aux rongeurs, aux ruminants, et, en général, aux animaux faibles, privés de moyens de défense. Celte timidité semble résulter d'un sentiment instinctif d'infériorité et d'Impuissance.

Le caractère hardi, audacieux, est l'apanage des animaux vigoureux qui ont conscience de leurs forces et de la sûreté de leurs ai*mes naturelles. C'est celui du lion et des carnassiers pressés par la faim ou par l'aiïection qu'ils portent à leurs petits.

Le caractère féroce, sanguinaire, est l'attribut le plus saillant des espèces qui se repaissent de proie vivante ; il tient à un besoin impérieux auquel rien ne peut faire diversion.

Il est une foule d'autres caractères, plus ou moins nettement dessinés, qu'il serait trop long de passer en revue ici. On peut se faire une idée de leur multiplicité en mettant en parallèle les animaux les plus faciles à étudier. Par cet examen, si superficiel qu'il soit, on saisit des différences capitales, même entre des espèces trèsvoisines. Combien, par exemple, le naturel courageux et fier du lion ne se distingue-t-il pas du naturel défiant et rusé du renard, ou du naturel lâche de l'hyène et du chacal? Quelle distance n'y a-t-il pas, sous ce rapport, entre la chèvre inconstante, capricieuse, et la brebis indolente, presque stupide? Quel contraste entre le bœuf docile et le taureau fougueux et intraitable !

L'étude du caractère de nos aaimaux n*est pas sans importance pour ceux qui s*oCcupent de Téducation de ces derniers. On peut, jusqu'à un certain point, le niodiGer, le changer même complètement, si l'on emploie avec art les moyens qui agissent le plus efiScacemeut sur les brutes, c'est-à-dire les caresses, les récompenses^ les corrections et les privations de toute espèce : mais il faut façonner les animaux dès l'âge le plus tendre; car il arrive un moment où ils prennent un pli qu'il est bien difficile de leur faire perdre.

VI. — De l'influence de la civilisation et de la domesticité sur les

L'étal des animaux soumis à la domesticité est un état artiflciel qui ne dérive pas exclusivement, comme le pensaient les anciens naturalistes, de la puissance de l'homme sur la brute, mais qui dépend, en grande partie, de l'instinct de sociabilité propre à certaines espèces vivant en troupes plus ou moins nombreuses. 11 a exercé sur le caractère et les divei*ses facultés animales une influence si profonde, qu'il les a quelquefois rendues méconnaissables.

Tous les animaux actuellement domestiques sont, suivaut la judicieuse remarque de F. Cuvier, des animaux sociables qui, certainement, vivaient en société avant l'époque à laquelle Tbomme se les asservit, pour en faire les instruments de ses besoins et de ses plaisirs.

En effet, toutes les espèces de bœufs qui vivent de nos jours à l'état sauvage : le bison dans le nord de l'Amérique, le buffle dans l'Inde et l'ile de Geylan, l'yach sur les montagnes du Thibet et du centre de l'Asie, se rassemblent en sociétés; les chevaux devenus sauvages dans les steppes du nouveau monde, ceux de l'Arabie, les ânes sauvages, le mouflon, souche présumée de nos races ovines, le chien, dans les pays du Nord, et le lapin sous plusieurs latitudes, vivent également en troupes nombreuses. Toutes celles qui sont domestiques à demi ou apprivoisées, le chameau, l'éléphant, rentrent dans la même catégorie. Enfin, celles qu'on cherche à domestiquer^ le lama, l'alpaca, l'hémione, sont aussi des espèces éminemment sociables. Bien d'autres encore, qu'on pourrait soumettre aux mômes essais, se réduiraient aussi facilement à l'étal de servitude, n'était la difficulté de les acclimater. Cela serait d'autant plus facile que plusieurs semblent s'offrir à la domination humaine, comme l'axis, le cerf-cochon au Bengale et dans l'Inde, l'antilope» appelée dseren, qui, en Mongolie, se rapproche l'hiver des habitations, et se mêle aux troupeaux domestiques, comme l'antilope bubale le fait également dans le nord de l'Afrique.

Il n'est pas d'exception à cette loi générale, même parmi les oiseaux : nos gallinacés^ la poule, la pintade, le dindon, le paon ; nos palmipèdes, l'oie, le canard, sont des oiseaux très-sociables. Qui ne sait que les oies et les canards sauvages ne paraissent dans nos pays qu'en troupes plus ou moins considérables.

Cependant un de nos animaux domestiques semble la contredire. Le chat est une espèce qui, comme toutes celles du genre felis^ est essentiellement solitaire, et malgré son instinct diamétralement opposé à la sociabilité, il est devena dômes-

FACUtTÊS INSTINCTIVES ET WTELLECTUELLES. 253

tique. Ce n*est là, pourlaat, qu*une eiception apparente : le chat n'est pas domestique au même titre que les autres espèces; ji habite nos maisons sans s'attjacber à leurs maîtres ; ii aime le foyer sans tenir à la société de l'homme ; il reçoit les caresses et la nourriture de notre main sans nous en témoigner la moindre affection, la moindre reconnaissance. *

Voilà donc une première proposition bien établie : la sociabilité est la condition préliminaire, indispensable de !a domesticité. Mais par quels moyens l'homme^ profitant de Tinstinct qui t)orte les animaux à vivre en société, a-t-il pu se les asservir? Gomment ces moyens ont-ils agi? et quelles sont les modiûcations que la domesticité a fait éprouver aux instincts, h l'intelligence, aux diverses facultés des animaux? Telles sont les questions qu'il faut successivement examiner.

Avant d'aller plus loin, on se demande naturellement si les espèces essentiellement domestiques ont été primitivement libres et sauvages, comme toutes celles qui peuplent la surface du globe, ou si ces mêmes espèces ont été domestiques dès le principe et mises ainsi sous la main de l'homme qui, dès lors, n'avait plus qu'à s'en servir. Des hommes de mérite, considérant que la plupart des espèces domestiques n'ont pas d'individus sauvages, ont pensé qu'elles avaient été créées avec l'homme et s'étaient trouvées dès l'origine soumises à son empire. Ainsi, ont-ils dît : Il n'y a plus de chiens sauvages, sinon ceux qui ont été abandonnés; il n'y a plus de bœufs, plus de montons libres; les chevaux des steppes de l'Amérique y ont été abandonnés lors de la conquête de ce pays; ceux de l'Arabie,. tout à fait libres, sont peu nombreux et proviennent peut-être d'individus autrefois domestiques. Cette manière de voir a certainement quelque apparence de vérité, mais elle ne supporte pas un examen approfondi. De ce qu'on ne trouve plus à l'état sauvage d'individus appartenant à des espèces domestiques, s'ensuit-il qu'elles n'aient jamais vécu à l'état de liberté ? Ne peut-on pas admettre que ces espèces se sont données entièrement à l'homme, ou que les individus restés sauvages ont lini par s'éteindre à mesure que leurs conditions d'existence sont devenues difficiles ou impossibles. Tout le monde sait qu'il y avait dans les forêLs de la Germanie des bœufs tout à fait libres lors des guerres de César; ils ont disparu depuis longtemps par les mêmes causes qui avaient fait disparaître, à une époque plus reculée, certains animaux sauvages. Si la domesticité était l'état primitif et initial des animaux maintenant soumis à l'homme, pourquoi ne se trouveraient-ils pas partout où l'homme se trouve? Or, a-t-on jamais rencontré, dans aucune partie de la terre, des peuplades sauvages avec des animaux domestiques? Non; partout où l'homme n'est pas civilisé^ les animaux qui l'entourent sont libres et sauvages comme lui.- Ce n'est qu'à compter du moment où il devient industrieux^ qu'il emploie tout d'abord son industrie à se créer des auxiliaires et des serviteurs, en soumettant à son pouvoir les espèces qui l'entourent. Celles-ci ne viennent pas ramper à ses pieds, courber la tête sous le joug ; elles fuient l'homme, au contraire ; il faut qu'il les attire, qu'il s'en empare, qu'il les entoure de soins et de caresses, quelquefois même qu'il les retienne et s'en fasse obéir par la force ou par la crainte ; il faut qu'il travaille constamment à affaiblir le sentiment de leur indépendance, et encore n'y parvient-il qu'avec peine et souvent à demi, tant ce sentiment est inhérent à leur nature. Ce sentiment, à lui seul, du reste, suffirait pour ruiner l'idée d'un

254 DES FONCTIONS DU STSTÈME NERTECiX.

animal créé domestique, si Tesprit }K)uvait la concevoir. Il est si profondément enraciné, que des milliers d'années de servitude n'ont pu le détruire. Non-seulement il se montre dans toute sa force chez les chevaux à demi sauvages qui vivent dans certains haras de la Hongrie, mais encore sur ceex. qui ont toujours vécu en domesticité et qui cherchent à fuir leurs maîtres aussitôt qo*iks aperçoivent des individus libres. Tous les animaux, enûn, par l'habitude qu'ils o«l de s'éloigner de l'homme, de le fuir, quand ils le peuvent, nous prouvent assez qu'ils teient primitivement libres et antipathiques à la domesticité.

Si donc les animaux qui sont maintenant nos esclaves élaient libres à l'origine, s'ils étaient doués d'instincts qui les portaient à la vie sauvage et leur faisaient préférer même celte existence à la vie domestique, comment l'homme est-il parvenu, en modifiant leurs tendances naturelles, à les réduire en servitude?

I/animal le plus sociable craint la vue de l'homme et le fuit ; il n'a donc pas de propension à se rapprocher de lui. Gomment celui-ci parviendra-t-il à vaincre cette répulsion instinctive de l'animal pour un maître qui doit devenir un tyran? Par deux moyens : la séduction ou la force. D'abord, il l'attirera, dit F. Cuvier (1), puisqu'il n'est point porté à se rapprocher de nous; il se le rendra familier par la confiance, que les bienfaits seuls sont propres à faire naître ; il l'entourera de soins, lui prodiguera des caresses, donnera satisfaction à tous ses besoins, en fera même naître de nouveaux pour s'empresser de les satisfaire. Ainsi, par la faim, il l'afTaiblira, et dès qu'il lui donnera de quoi apaiser cette sensation, il s'attirera sa reconnaissance, lui inspirera le sentiment de la nécessité de nos secours^ alors une nourriture choisie et quelques friandises auront la plus heureuse in- Quence. Par des caresses, il le rendra plus doux et plus traitable, car bien que les animaux n'en demandent point aux individus de leur espèce, plusieurs d'entre eux, les carnassiers notamment, y sont très-sensibles. Une fois qu'il aura obtenu la confiance de l'animal et qu'il se le sera rendu familier, l'esclave sentira que la protection du maître lui est indispensable. Â ce moment, il pourra être utile d'achever par la force ce qui a été commencé par la douceur.

Si ces premiers moyens sont insuffisants, et ils !c sont presque toujoui's, à l'égard des animaux jeunes, vigoureux, méchants ou rétifs, il emploiera les privations prolongées, les veilles forcées^ le travail pénible, les coups, la castration, etc. Les cbatimenls ne doivent leur être infligés que dans certaines limites, car ils les exaspèrent, et leur inspirent le désir de la vengeance. La castration est un moyen puissant qui seul peut assouplir le naturel du taureau et de certains chevaux trèsméchants. (( L'homme n'arrive donc, dit M. Flourons(2), à soumettre l'animal que par adresse, par séduction. Il en excite les besoins pour se donner, si l'on peut ainsi dire^ le mérite de les satisfaire; il fait naître des bojioins nouveaux; il se rend peu à peu nécessaire par ses bienfaits, et quand il en est venu là, il emploie la contrainte et les châtiments, mais il ne les emploie qu'alors ; car s'il eût commencé par les châtiments^ il n'aurait pas amené la confiance^ et il ne les emploie

(1) Cuvier, AVay/ï sur la domeàlicité des mammifèrcf, etc. {Mthnoùes du Muséum, 1^2^^ t. XIII, p. 405 et 8uiv.).

^2) Flourens, ouvr. cité, p. 79.

qu'avec mesure, car les deax effets les plus sûrs de toute violence sont la révolte et la baiae. «

Ce sont encore ces ménfies moyens qu*il met en usage pour adoucir, au moins momentanément, le caractère revêciie et em()orté de certains individus. Il est trèsprobable que, dans le principe, il ne s'est pas attaqué aux individus adulles jouissant de toute la plénitude de leurs forces et de leurs facultés. 11 a sans doute fait ce qu'il répète aujourd'hui quand il veut dompter des sujets élevés en liberté ou apprivoiser des espèces sauvages, c'est-à-dire, pris des animaux jeunes, faibles, qu'il a protégés, abrités, entourés de soins, comblés de caresses, pour leur faire aimer une domination qu'il devait plus tard transformer en une dure servitude.

Lorsque les animaux sont devenus domestiques, grâce à leur instinct de sociabilité, et ils le sont devenus de bonne heure, car à l'époque des cavernes, où Tbomme fabriquait les haches de silex, il a laissé, à côté des débris de sa primitive industrie, des os de bœufs, de chevaux et de rennes; à ce moment, cet instinct a-t-il été modifié, perverti? et dans l'afiSrmative, quelles sont les altérations qu'il a subies? D'abord il n'a pas éié airéanti, mille faits le prouvent avec la dernière évidence ; il a été seulement un peu détourné de son véritable objet. A l'état sauvage, il porte l'animal à se rapprocher de ses semblables, à vivre avec eux, et fait que tous les membres de la société se soumettent à un chef qui s'est imposé par la force, par la conGance ou tout autre moyen. A l'état de domesticité, il en est à peu près de même. L'homme, en s'asservissant certains animaux, s'est constitué, en quelque sorte, chef d'association^ chef à qui tous les individus sont venus obéir comme ils auraient obéi à un des leurs qui se serait imposé de la même façon.

La domesticité a donc profilé des instincts des animaux sociables ; elle les a développés, perfectionnés dans le sens des intérêts de l'homme, mais elle n'en pas créé de nouveaux; son influence, jusqu'alors si puissante, s'est arrêtée là. Toutefois, si elle n'a pu faire naître des instincts nouveaux, elle a réussi à annihiler, à étouffer ceux qui contrariaient nos vues et ceux qui étaient de nature à nuire aux services que nous devions attendre des animaux. £11« a surtout exercé une influence profonde sur les instincts de conservation. En mettant l'individu dans des circonstances tout à fait différentes de celles où il peut naturellement se trouver, l'homme est devenu la providence de cet être qu'il rendait esclave : il s'est chargé de le protéger, de le nourrir et d'éloigner de lui tout ce qui pouvait être nuisible. Cet instinct s'est affaibli faute d'occasions de s'exercer; cependant il ne s'est pas anéanti, et on le voit reprendre une grande force lorsque les animaux sont exposés à des dangers ou excités par des ennemis. La domesticité a eu moins d'action sur les instincts reproducteurs, et l'on conçoit qu'ils ne pouvaient s'affaiblir sans que la conservation des espèces ne fût compromise. Ils sont restés intacts avec toute leur énergie ; c'est môme à cause de cela que les mâles, dans Tespèce du bœuf et du cheval, sont si indociles, si difficiles à assouplit*.

La domesticité a mis à profit l'instinct du chien pour la chasse, pelui du chat pour la guerre aux ennemis de nos habitations. Elle a perverti Tinstinct de certaines espèces, pour la production des mulets; elle a réduit presque à rien l'instinct de conservation chez la brebis. Elle a fait de ce ruminant un.êtrc incapable, sans les soins assidus qu'il reçoit, de pourvoir à son existence.

Toutes les espèces ne se sont pas montrées également souples à son action ; toutes n*ont pas été aussi profondément modifiées, ni transformées de la même manière. Il en est qui ont passé à la servitude, en conservant prescfue toutes les qualités et les aptitudes qu'elles possédaient primitivement. D'autres ont été métamorphosées^ aussi bien sous le rapport des formes extérieures que sous celui des facultés intellectuelles, cela au point de devenir méconnaissables.

Le chat s'est conservé domestique ce qu'il était sauvage^ du moins autant qu'on peut en juger en comparant ceux qui vivent dans nos maisons à ceux qu'on trouve quelquefois encore dans les forêts; son instinct de destruction s'est un peu affaibli, à mesure que, par un régime mixte et des aliments végétaux, son intestin s'est dilaté et allongé. Celte modification de Tinslinct destructeur s'est surtout fait sentir chez les races entretenues seulement pour la beauté de leur pelage. Pendant sa jeunesse, il est plein de douceur et très- sensible aux caresses; plus tard, il reprend son naturel sauvage et revient à ses mœurs solitaires. Là s'est bornée pour lui l'influence de la domesticité.

Le lapin, dont l'intelligence est si obtuse, a été encore moins modiûé. N'est-il pas dans nos habitations comme au milieu des champs? Dans le premier cas, il craint peut-être moins la vue de l'homme, mais il reste toujours excessivement timide ; la protection que lui offre son petit logement ne le rassure pas. Dominé par son instinct, il cherche encore à se creuser un terrier comme s'il vivait sans abri, en rase campagne.

Le porc et la chèvre n'ont été guère moins rebelles, bien qu'ils fussent plus intelligents. Leur naturel s'est conservé à peu près intact; leurs penchants, leur caractère, se sont à peine altérés. Pour le premier, ce sont toujours les mêmes habitudes de remuer la terre, les mêmes tendances à se vautrer dans la fange; pour la seconde, c'est le même caractère sauvage, capricieux, le même amour d'indépendance. Peut-être aurait-il été possible de les modifier plus profondément; mais l'homme, qui était à même d^en tirer tout le parti possible, en les abandonnant aux habitudes et aux instincts de l'état sauvage, n'a pas cherché à les rendre différents. En effet, à quoi bon faire des efforts pour civiliser un pachyderme entretenu dans la seule vue d'en tirer de la viande, ou un ruminant qui ne doit donner pour tout produit qu'un peu de lait.

La brebis devait se trouver dans le même cas. Par quelle cause singulière s'estelle si profondément modifiée? Pourquoi les instincts si inhérents à la brute et les plus tenaces chez tous les animaux ont-ils été étouffés en elle? L'instinct de reproduction seul lui est resté, et il ne pouvait s'anéantir, car son anéantissement entraînait celui de l'espèce. Ordinairement, quand les autres animaux perdaient quelque chose de la perfection des instincts, ils gagnaient, eu compensation, un surcroit d'intelligence; mais celui-ci a encore fait exception : il a perdu presque! tout d'un côté, sans rien gagner de l'autre. En un mot, la brebis s'est complètement dénaturée en devenant aussi stupide qu'il est possible à une brute de le devenir.

Il y avait peu à attendre des modifications à faire subir aux animaux dont je viens de parler, mais il restait d'autres espèces dont l'homme pouvait espérer des services plus importants et plus variés. Il a pris à tâche de modeler ces der-

uiers, selon les produits et les services qu*il désirait en obtenir. Pour arriver à ce but, il a usé de toutes les ressources qui se trouvaient à sa disposition et mis en jeu tous les ressorts de sa patience; par là, il a pu opérer des transformations profondes et souvent imprévues. Toutefois, ici, comme dans le premier cas, il a trouvé plus ou moins de difficultés, plus ou moins de résistances à vaincre. Lorsqu'il avait affaire à des natures souples et intelligentes, son action était profonde et facile, mais elle était moins sensible lorsqu'elle s'exerçait sur des espèces peu intelligentes.

Le chien est, entre tous, celui qui s*est métamorphosé le plus complètement. Véritable protée, il a pris vingt formes différentes pour servir le maître dont il pouvait se passer et qu'il a bien voulu accepter. Sous la main du berger, il s'est constitué le chef du troupeau qu'il a appris à diriger; sous celle du chasseur, il s'est plié à poursuivre le gibier, à l'arrêter ou à le prendre ; &ous celle du religieux, il s'est habitué à chercher et à découvrir les malheureux ensevelis dans la neige; entre les mains du jongleur, il s'est façonné à la pantomime; entre celles de l'aveugle, il est devenu un guide intelligent A la porte de la basse-cour, il s'est fait gardien vigilant et fidèle. Pour le voyageur, il est devenu un défenseur plein de dévouement et de courage. Partout, enfin, où l'on avait besoin de lui, il s'est approprié au service que l'on pouvait en désirer. Il s'est multiplié lui-même, en se divisant en autant de races plus différentes les unes des autres que beaucoup d'espèces voisines ne diffèrent entre elles. En un mot, il s'est donné tout entier à l'homme : aucun individu n'est resté à l'état sauvage, hors ceux qu'on a abandonnés; il a suivi l'homme sous toutes les latitudes, il s'est civilisé là où ses maîtres étaient civilisés, il est resté sauvage là où ils étaient barbares.

Le cheval est, après le chien, l'animal domestique le plus modifié, quoique infiniment moins que ce dernier. Ce solipède s'est montré souple et maniable sans perdre le cachet propre de son intelligence. Il s'est ^ en quelque sorte^ associé à la vie de l'Arabe et du Bédouin nomades; s'habituaut à vivre à la porte de la tente, à partager la course vagabonde de son maître, à se contenter d'une nourriture qui parait si peu en rapport avec son organisation. Par les leçons de l'écuyer, son intelligence et ses facultés d'imitation se sont singulièrement développées, tandis qu'il est resté grossier et lourd avec l'habitant des campagnes, sauvage et capricieux dans les haras où on lui a rendu presque toute sa liberté. Enfin, il s'est plié à mille services, ^ la chasse, à la course, à la guerre, au man^e, et, pour cela, il a dû recevoir une éducation spéciale à laquelle ses facultés diverses le rendaient si propre.

Le bœuf et l'âne sont allés moins loin que le cheval ; ils sont, plus que les autres, restés ce que les avait faits la nature, au moins sous le rapport intelleciuel. Les services qu'on en exige mettant plus à contribution leurs forces physiques que leur intelligence, il en est résulté que l'un de ces animaux s'est perfectionné pour le travail , l'autre à la fois pour le travail et la production, de telle sorte que l'homme, n'ayant presque rien demandé à leurs facultés cérébrales, n'en a rien obtenu. Ce résultat, très-remarquable, nous montre, pour le dire en passant, que l'homme peut modifier profondément un animal sous certains rapports, tout en le conservant intact pour le reste; qu'ainsi il peut le changer en ce qui regarde la forme , l'aptitude au travail et à la production du lait, bien que , du côté des c. COUN. -• Physiol. comp. 2" édit. i. — 17

258 DES FONCTIONS DU STSTÈME NERTEUX.

aptitudes instinctives et intellectuelles, il ne lui fasse pas subir de Téritables altérations. Et, en effet, on conçoit que ces choses si différentes, et qui n'ont rien de commun entre elles, puissent être modifiées les unes sans les antres.

Quand Tbomme fut arrivé, à force de patience et d*adre8se, à changer le naturel sauvage de l'individu quil voulait s'asservir, sa tâche était encore loin d'être accomplie. Fût-il parvenu à faire de l'animal le plus intraitable l'esclave le plus docile, que sa peine eût été bientôt inutile si l'individu modifié n'eût conservé la faculté de se reproduire et acquis celle de transmettre à ses descendants les modifications qu'il avait éprouvées. La domesticité devenait donc le résultat des trois conditions suivantes : 1^ faculté pour les individus d'être apprivoisés; 2"" fécondité de ces individus; 3"" transmissibilité^ aux descendants, des modifications acquises par les individus apprivoisés. Sans elles, la domesticité ne pouvait s'achever.

Lorsque l'une de ces conditions fait défaut, le but n'est pas atteint : l'homme réduit à la domesticité l'individu et non l'espèce^ et par suite, il est obligé de recommencer successivement , pour chacun en particulier, ce qu'il a fait pour le premier. Cette sorte de domesticité bornée à l'individu et non transmissible, est ce qu'on appelle V apprivoisement

G*est encore parmi les animaux sociables que nous trouvons le plus d'espèces susceptibles d'être apprivoisées. La plupart des singes sont dans ce cas : quelquesuns sont utilisés à la cueillette des fruits dans l'île de Sumatra, et une infinité apprennent à obéir et à exécuter différents exercices, au. commandement de leur maître, mais ils n'obéissent que par contrainte; et, comme le dit F. Guvier, a où est nécessairement la force, n'est point encore la domesticité ». Les pachydermes, les solipèdes, les rongeurs, tels que les damans, les pécaris, les zèbres, l'hémione, qui vivent généralement en troupes, s'apprivoisent très-facilement Quelques-uns sont susceptibles de montrer, dans cet état, beaucoup de souplesse, de docilité : ils reconnaissent les personnes qui les soignent et peuvent s'y attacher très-fortement

Plusieurs animaux solitaires sont également susceptibles d'être apprivoisés ; le loup, l'ours et même les carnassiers les plus féroces. Ils peuvent, alors, si leur naturel s'adoucit, recevoir une éducation plus ou moins complète, et d'autant plus facilement qu'ils sont plus intelligents. Tout le monde connaît les exercices auxquels se plie Tours, soit par la contrainte, soit par l'appât d'une récompense. On obtiendrait, peut-être^ quelque chose d'analogue du loup, si l'on ne craignait ses brusques retours à son naturel féroce : au moins, pourrait-on en espérer quelque attachement, comme l'individu dont j'ai parlé précédemment nous en fournit la preuve. Mais, chez lui, la tendance à l'imitation est moins prononcée que chez Tours, bien que certains exemples semblent prouver le contraire, tel que celui rapporté par Dugès, d'une louve qui avait appris à aboyer avec des chiens.

Ces animaux si sauvages, si peu susceptibles d'affection pour l'homme, du moins en apparence, sont néanmoins très-accessibles aux bienfaits; ils peuvent même montrer pour les personnes qui les traitent avec douceur beaucoup d'affection et de reconnaissance, et, chose remarquable, il n'y a jamais rien d'équivoque dans les témoignages de leur affection, tandis qu'il n'en est pas de même d'une infinité

FACITLTÊS INSTmCTITES BT INTELLECTUELLES. 259

d'anîmanx. «Cent fois, dit F. Guvier(i), l'apparente doacear d'un singe a été suivie d'une trahison; presque jamais les signes extérieurs d'un carnassier n'ont été trompeurs : s'il est disposé à nuire, tout dans son geste et son regard l'annoncera, et il en sera de même si c'est un bon sentiment qui l'anime. »

Les oiseaux, comme les mammifères, sont susceptibles d'être apprivoisés. Un très-grand nombre d'oiseaux, entretenus dans des cages, nous prouvent la facilité avec laquelle ils se soumettent à cette espèce de servitude. Dans cet état, ils conservent leurs instincts d'imitation. Plusieurs d'entre eux apprennent et retiennent des airs fort compliqués; quelques-uns vont même jusqu'à répéter des phrases entières, en imitant la voix humaine.

L'apprivoisement est donc un état différent de la domesticité à laquelle il ne conduit pas toujours ; c'est une domesticité individuelle qui ne peut s'étendre l'espèce par le fait de la stérilité des animaux apprivoisés et de la non-transmissibilité des dispositions acquises, à supposer que, par exception, l'aptitude à la reproduction soit conservée.

On voit donc, par ce qui précède, que l'homme a exercé une influence très-profonde sur les facultés des animaux domestiques, et une autre très-sensible sur celles des espèces apprivoisées et même des espèces sauvages qui vivent dans son voishiage.

En effet, il a presque étouffé dans les animaux le sentiment de l'indépendance; il a modifié leur caractère^ développé leur intelligence. Par ses rapports avec eux, il leur a faK acquérir, comme le disait Hartiey, plus de sagacité qu'ils n'en auraient acquis naturellement. Il a perverti les instincts reproducteurs, qui sont vivaces, et souvent affaibli les instincts de conservation; il a quelquefois fait naître des aptitudes nouvelles qui ont pris les caractères des facultés instinctives. Son action a laissé sur chaque espèce et sur chaque race une empreinte particulière qui ne |)eut s'effacer qu'avec le retour à l'état sauvage. £nûn, il a d'autant plus modifié ses esclaves qu'il s'était plus perfectionné lui-même, de telle sorte qu'on peut dire, avec F. Cuvier^ qu'il est possible déjuger de la civilisation d'un peuple ou d'une de ses classes par les mœurs des animaux qui lui sont associés. C'est ainsi, par exemple, que le chien est resté très-courageux et enclin à la rapine avec l'habitant de la Non» veile-Hollande, de la Laponie et de l'Islande, tandis qu'il a pris un naturel si différent et si hétérogène chez les autres nations.

Il a agi encore sur les espèces sauvages qui vivaient près de lui. Déjà, nous avons vu que le loup, le renard des localités où on leur fait la guerre, sont plus rusés, plus défiants et plus expérimentés que ceux des pays où ils jouissent d'une parfaite sécurité. Le lion, dans les contrées où l'homme exerce son empire^ n'a ni la fierté, ni Taudace du lion qui habite les déserts au milieu desquels il peut exercer impunément ses ravages. Le phoque qui vit dans les parages où il est souvent inquiété est bien plus défiant que dans ceux où on ne lui fait point la guerre. Les lapins qu'on expulse habituellement de leurs retraites souterraines finissent, après un certain temps, par ne plus se creuser de terriers et vivre en rase campagne. Les castors, qui construisent des digues ot de vastes habitations lorsqu'ils se rassemblent

(i) CuYÎer, De la domeslicilé des mammifères (Mér/t. du Muséum d*hist. nat,, 1825, t. ÎUII).

en troupes nombreuses dans des lieux paisibles, se font à peine d'étroites tanières lorsqu'ils sont dans Tisolement et souvent chassés par l'homme. Le crocodile , que l'Égyptien respecte, a le caractère adouci par les bons traitements qu'il reçoit (1). La corneille manielée (2), qui, en Europe, fuit de très^loin dès qu'elle aperçoit quelqu'un, est bien moins craintive sur les bords du Nil, puisqu'elle vient se reposer sur la charrue, pendant que le laboureur trace son sillon. L'influence, si remarquable de l'homme sur les facultés de la brûle, s'étend encore sur les animaux inférieurs dont les opérations sont naturellement invariables. Les abeilles, par exemple, se rassemblent au bruit d'un instrument d'airain; leurs essaims se dispersent on se réunissent par l'action de soins étrangers; parfois, elles modifient leur travail si Ion vient à les mettre dans des conditions inusitées : ainsi les abeilles que Réaumur avait placées sous un panier de verre, afin de les voir travailler, eurent bientôt tapissé leur transi)arente demeure d'une épaisse couche de cire.

Quelque profondes qu'aient été les modifications apportées au naturel des animaux domestiques, elles ne sont pas arrivées au point d'eiïacer complètement les dispositions primitives. Celles-ci ont même conservé une tendance très-marquée à reprendre leur empire dans plusieurs circonstances. Tout le monde sait qu'il n'est pas rare de voir, dans les contrées où vivent des chevaux et des bœuDs sauvages, quelques individus domestiques échapper à la surveillance de leurs conducteurs et venir rejoindre les troupes demeurées indépendantes. Les animaux de l'ancien continent qui furent abandonnés en Amérique, lors de la découverte de ce pays, y ont recouvré leurs aptitudes primitives : le porc y est redevenu féroce comme le sanglier ; le cheval y a repris Thabitude de vivre en troupes, conduites par un chef, qui fuient à l'approche de l'homme; le chien y a perdu l'habitude d'aboyer et acquis une aptitude spéciale à chasser; il est devenu assez hardi pour faire la guerre aux phoques, dont il se nourrit ordinairement (3). Mais le mouton n'a cherché nulle part à se soustraire à la domination humaine.

Ainsi la nature, en préparant par certaines aptitudes et surtout par la sociabilité, quelques espèces à devenir domestiques, a voulu incontestablement donner à l'homme des droits sur la brute : elle lui a offert des esclaves. Il peut s'en servir à ce titre, les employer à ses besoins et à ses plaisirs. Mais, en restant maître, il ne doit pas devenir tyran. Il doit se rappeler que les animaux sont des êtres sensibles, au même degré' que lui, des êtres qui ont des instincts, des sentiments analogues aux siens, une ombre d'intelligence émanée de la même source que la sienne : il doit, par de bons traitements, reconnaître les services qu'ils lui rendent, et se souvenir qu'ils sont, comme l'a dit un poète moderne, nos frères inférieurs. Ce sentiment de pitié et d'affection pour ces pauvres esclaves est d'ailleurs instinctif, et on le voit d'autant plus prononcé que l'humme se rapproche plus de la nature. L'Indien ne tue |H)int les animaux ; l'Égyptien antique en faisait presque des divinités; TArabe a toujours considéré son cheval presque comme un membre de la famille, et il lui

(i) Aristole Jiv. IX, p. 537.

(2) Geoffroy Saini-Hilaire, Annales du Muséum, 1807, t. iX.

(3) Voy. Roulin, Hedierclies sur quelques changements observés dans les animaus domestiques transportés de l'ancien dam le nouveau continent [Mémoires des savants étrangers^ 1835, t. VI, p. 317).

donne encore une place dans sa tente; le pauvre pâtre, Thabitant des campagnes aime son troupeau, pleure la perte de ses bœufs comme celle de ses serviteurs; l'enfant, qui est encore si peu éloigne de Tanimalité, a une tendresse particulière pour l'agneau, lé chevreau, le chien, avec lesquels il joue comme avec les enfants de son âge.

En même temps que Thomme s*est asseni les animaux sociables préparés à la domesticité, il s'est modiGé lui-même. Sa civilisation est, relativemenl à Tétat sauvage, une sorte de domesticité dérivée aussi^ en partie, de l'instinct de sociabilité, mais elle se caractérise surtout par un perfectionnement de facultés dont notre espèce seule donne Texenjple.

Les naturalistes qui avilissent l'homme en le faisant descendre du singe, comme s*il n'avait pu sortir directement des mains créatrices, en môme icmps que les autres espèces, se demandent si les races actuelles civilisées ont une souche commune avec les races encore sauvages, ou bien si elles sout des familles privilégiées qui avaient^ dès le début, plus d'aptitude que les autres h la civilisation.

Il faut convenir que nous avons une misérable origine si nos pères d'il y a une série de siècles ressemblaient aux tribus sauvages actuelles du nord de l'zVmérique, de l'Australie et de quelques îles océaniques dépourvues d'animaux auxiliaires, sans industrie, sans vêtements, sans famille, se construisant des huties du genre de celles du castor, vivant d'aliment crus et se dévorant plus souvent que ne le font les animaux. Mais il n'est pas improbable que la nature leur ait donné, dès le début, des facultés plus développées, plus perfectibles que celles de ces peuplades, qui n'ont pu^ en une longue série de siècles, s'éloigner sensiblement dos conditions de l'animalité. Dans tous les cas, la civilisation a transformé l'espèce homaine, tandis que la domestication n'a, en définitive, qu'un peu modifié les animaux, sans les rendre beaucoup plus intelligents et plus doux qu'ils ne l'étaient à l'état sauvage.

11 faut voir, dans ce contraste, un résultat des diiïérences que la nature a établies entre les facultés humaines et les facultés des animaux. Celles qui ont été données aux animaux sont fixes, déterminées : elles ne doivent pas s'altérer sensiblement; celles de l'homme, au contraire, sont essentiellement perfectibles par le fait de la culture. Et cette culture a été imposée à notre espèce comme condition indispensable du perfectionnement. C'est en dotant mal riionnne, au point de vue matériel, que la puissance créatrice l'oblige à devenir industrieux.

En effet, elle l'a jeté nu sur la terre, même dans les climats rigoureux où elle donne de magnifiques fourrures aux animaux; elle lui a refusé la force, Tagilité, les armes, les sens délicats dont elle a si libéralement doté les brutes ; elle a prolongé son enfance débile, et réservé à son dernier âge des infirmités sans nombre; elle Ta entouré d'ennemis et mis aux prises avec tous les éléments. Mais, en compensation, elle lui a donné une intelligence infiniment plus grande que celle de tous les antres; c'est par les facultés intellectuelles qu'elle a établi son incontestable supériorité et qu'elle en a fait le roi de la création. Il est nu, mais pour se vêtir il sait tisser la laine, le fil, la soie; il est sans armes, mais il se crée les plus formidables instruments de combat et de destruction ; il est sans abri, mais il se construit des demeures somptoeoses; il est faible, cependant par son adresse il dompte les plus terribles

animaux et maîtrise quelquefois les éléments. U a besoin d'aides, et il s'asservit les espèces domestiques, ^'il a les sens moins parfaits que les animaux, il sait, par des instruments, en étendre la portée jusqu'aux astres et aux mondes microscopiques; s'il n'a pas la vitesse des quadrupèdes, il n'en franchit pas moins l'espace à l'aide de ses machines. Quoique dépourvu d'ailes et de nageoires, il s'élève à des hauteurs où les oiseaux ne peuvent parvenir, ou sillonne les mers d'une extrémité du globe à l'autre. Enûn, pour étendre son domaine au delà de la matière, il crée les sciences et les arts, qui multiplient à l'inûni ses ressources et ses plaisirs. Il est vrai qu'il perd tout cela quand il cesse d'agir, de lutter. L'état de civilisation n'est point un état obligé et nécessaire. L'homme peut redevenir barbare, presque sauvage^ comme l'animal domestique revient à son état primitif, quand le maître cesse de le tenir sous sa domination. Ici, l'homme est son propre dominateur. En lui, si l'être intelligent ne gouverne l'être animal, celui-ci reprend sa liberté, ses allures, et redescend à son premier état C'est un héros, un sage, une merveille quand il développe ses facultés et suit les nobles impulsions de sa nature ; mais, en se dégradant, il devient un monstre capable d'excès, de bassesses dont la brute la plus vile ne donne pas d'exemples.

VIL — Des moyens d'apprécier l'intelligence et le caractère.

Bien que l'intelligence et les instincts soient le résultat des opérations les plus insaisisables du système nerveux, on a cherché à les apprécier ou à les mesurer, d'une manière relative, dans les divers individus d'une même espèce et dans les divers animaux supérieurs. Deux méthodes se sont présentées, pour tenter cette détermination. La première consiste à s'assurer, par l'observation attentive des actions d'un animal, de l'étendue de ses facultés, afin de pouvoir le mettre en parallèle avec les autres et lui assigner la place qui lui convient dans l'échelle intellectuelle. La seconde se réduit à trouver les caractères extérieurs à l'aide desquels on puisse juger du développement relatif des facultés psychologiques. L'une de ces méthodes est sûre, mais très-longue : l'esprit humain, qui aime les voies menant vite au but, lui a préféré l'autre qui est plus cxpéditive, mais bien moins certaine.

Puisque l'encéphale est l'organe de l'intelligence, on a été tout naturellement porté à penser que son développement et sa complication pourraient donner la mesure des facultés de chaque animal, et par conséquent, on a cherché des moyens de juger facilement du volume et de la perfection de cette partie. Or, ce moyen se trouve, pour Camper, dans V angle facial ; pour Daubenton, dans la position du trou occipital; pour Cuvier, dans le rapport des aires du crâne et de la face; enûn, pour Gall et les phrénologistes, dans la saillie plus ou moins prononcée de telles ou telles parties du crâne.

C'est donc sur ce principe regardé comme incontestable, que le volume de l'encéphale est en rapport avec l'étendue de l'intelligence, que sont fondés les procédés d'appréciation dont je viens de parler. Cependant ce principe est loin d'être bien démontré. £n effets on admet d'abord, ce qui est, du reste, parfaitement établi, que l'encéphale est le siège de Tintelligence. Mais cet organe se compose de plu-

FACULTÉS INSTINCTIVES £T INTEIXEGTUELLES. 263

sieors parties, dont quelques-unes seulement, les hémisphères cérébraux, servent à cette fin, tandis que les autres n'y servent point et sont préposées à des fonctions différentes. Le volume de Tencéphale, pris en masse^ ne peut donner qu'une base incertaine, et celui du cerveau isolé ne peut non plus, ainsi qu'il a été exposé précédemment (p. 102), fournir un élément d'appréciation rigoureuse. En second lieu, on admet que l'action du cerveau et l'étendue de ses opérations sont en rapport avec son volume et sa complication anatomique. Sans doute, il en est ainsi quand 00 compare les animaux d'une classe, d'an ordre, d'une famille, à ceux d'une autre classe ou d'une autre famille, mais il n'en est plus tout à fait de même quand on se borne à comparer entre eux des animaux de même espèce ou d'espèces trèsvoisines. Pour plusieurs autres organes, il n'y a pas, non plus, une proportion exacte entre leur volume et leur activité. Le produit d'une glande, par exemple, n'est pas toujours en rapport avec son poids ; l'énergie d'un muscle n'est pas dans une relation rigoureuse avec son volume. Il n'est pas étonnant que le cerveau se trouve dans le même cas, et, puisqu'on voit souvent un homme à capacité ordinaire ou un imbécile avoir un cerveau plus grand que celui d'un homme d'esprit, pourquoi l'analogue ne s'observerait-il pas parmi les animaux?

La signification que peut avoir le volume des centres nerveux, au point de vue de rintelligence, ne peut se déduire que de la comparaison des chiffres obtenus sur un grand nombre d'animaux. Haller, Cuvier, Carus, Leuret, en ont rassemblé beaucoup; mais, sauf pour les petites espèces qu'il est facile de peser, ces observateurs ont donné le poids des centres sans le poids du corps, de telle sorte que les rapports exacts restent souvent inconnus. C'est dans le but de combler une telle lacune que je me suis livré à des recherches assez longues (1), que je résume dans les tableaux suivants.

Le premier donne en regard du poids de l'animal le poids du cerveau, du cervelet, du mésocéphale, du bulbe et de la moelle épinière, avec le rapport que ces différentes parties ont, soit entre elles, soit avec le poids du corps.

Dans le second, l'encéphale a été pesé seulement en masse, puis la moelle ^épinière, et ce sont les rapports de ces deux centres entre eux et avec le corps qui se trouvent déterminés. Il a été tenu compte de l'état d'embonpoint ou de maigreur des animaux, de leur âge et souvent de leur race. Les données obtenues ont, par conséquent, isolément une valeur connue, et elles peuvent être comparées les unes aux autres.

Il ne m'a pas été possible de faire pour le système nerveux de l'honune des pesées de même genre, ni de les trouver dans les ouvrages spéciaux, les auteurs s'étant bornés, jusqu'ici, à donner vaguement des poids moyens, sans mettre en regard le poids du corps.

(1) G. Colin, L* intelligence des ammaux est-elle en rapport avec le développement des centres nerveux (Comptes rendus des séances de l'Académie des sciences, tome LXX, p. 106).

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