IV. — - DE L'INTEUIGENCE
Nous venons de voir, par ce qui précède, que l'instinct est le mobile ou le principe de la plupart des actions des animaux. Ces êtres, sans avoir jamais rien appris do leurs parents ni de leurs semblables, sans avoir acquis aucune expérience par le fait de l'exercice et de l'habitude, exécutent les opérations variées et plus ou moins compleites que réclament leur conservation et la reproduction de leur espèce. Jamais, comme le dit Lucrèce (2), l'instinct éloquent de la nature ne les trompe ;
ils sont instruits et bien instruits, en naissant, de ce qu'il leur est nécessaire de sa-
(i) Pline, Histoire des animaux^ Ut. Vill^p. 213, trad. GuérouU. Il dit aussi que quand il y a trois aiglons dans une seule aire, la mère, par un sentiment dénaturé causé parla disette, en chasse un, faute de pouvoir lei nourrir tous trois. (Ltv. X, p. 323.)
(2) Liucrèce, De natura rerum^ liv. Ily p. 35.
FACULTÉS inSTlNCnVES ET HITELLKCTUtLLES. 235
▼oir pour tout le reste de leur existence : ils connaissent leurs ennemis avant de les avoir jamais tas; ils savent ce qa*il £iut faire ponr les éviter et se soustraire à leurs attaques ; n'ignorent aucnn des moyens, aucune des ruses qui peuvent leur être utiles pour se procurer de la nourriture ; enfin, ils possèdent toutes les notions à Faide desquelles ils peuvent se gouverner avec sûreté : ils n'ont donc guère be- -soin d'intelligence.
Cependant, tout dans la vie des grands animaux ne saurait être prévu : il est une infinité d'accidents qui donnent lieu à des rapports plus ou moins insolites entre les individus de différentes espèces, comme entre ceux-d et l'homme, presque cou* stamment occupé à leur faire la guerre. Or, il faut nécessairement que, dans ces circonstances exceptionnelles et imprévues, l'animal soit guidé dans le parti qu'il doit prendre, c'est^Si-dire dans le choix des moyens réclamés par les difficultés avec lesquelles il se trouve aux prises, choix qui suppose des connaissances acquises, de la mémoire, de la réflexion, et une sorte de prévision de ce qui arrivera ; il faut» en un mot, qa'il ait de l'intelligence. Aussi, cette dernière paraît-elle se surajouter aux instincts et étendre, par là^ le cercle des facultés psychologiques de la brute.
Mais, est-il bien certain que les animaux aient de l'intelligence, et s'ils en ont, quels sont ses caractères, son étendue, ses limites? En quoi peut-elle ressembler ï celle de l'homme et en quoi peut-elle s'en distinguer?
. Les psychologues disent que les facultés intellectuelles sont des façons d'être^ d'agir, des opérations de l'esprit, de l'âme qui ont chacune leui« attributs et leur rôle. Les principales sont les perceptions ou la faculté que possède l'être de sentir les impressions reçues par les organes des sens ; — la mémoire ou la faculté de cou* server le souvenir de l'impression reçue; — la conception, l'imagination, qui créent les idées; — le jugement, qui voit les rapports entre ces idées; — le raisonnement, qui établit ces rapports par des idées intermédiaires, et en tire des déductions. Ces facultés, plus ou moins liées entre elles, sont indépendantes les unes des autres dans certaines limites ; elles peuvent se développer isolément, l'une s'exalter peu*dant que l'autre s'atrophie. Elles donnent, dit-on, à l'homme ce qu'on appelle la raison, cette lumière qui le dirige, qui lui montre le but, la convenance de ses actions.
Or, si telles sont les principales facultés intellectuelles, si, sentir, se souvenir, avoir ces idées, saisir leurs rapports, résument l'activité du moi, de l'entendement, il faudra bien convenir que les animaux partagent avec nous cette activité dans une certaine mesure.
D'ailleurs^ les idées sur lesquelles s'exercent ces facultés ne manquent pas aux animaux. Si toutes les idées viennent des sens, comme Locke et Condillac se sont eflbrcés de le prouver, comment les animaux qui ont les mêmes sens que nous^ et qui en ont même plusieurs plus parfaits que les nôtres, comment, dis-je, n'auraient-ils pas d'idée»? Est-ce que le tact, le toucher, ne leur donnent pus la nation de Téten-^ due, de la forme, de la consistance, de la température des corps ? Est-ce que la vue ne leur fournit pas l'idée de la forme, de la grandeur, de la couleur, de la distance des objets? Pourquoi, par loole, n'auraient-ils pas celle de la nature de certains corps, de leur distance ? Pourquoi, par l'odorat, le goût, n'appréderaient-ils pas comme nous les qualités des aliments? Pourquoi ne pourrateot-iis conserver le sou-
venir des perceptions ? Et est-il impossible qu'ils saisissent quelques rapports, quelques liaisons entre leurs perceptions ou leurs idées? Mais, très-probablenient, ils n'en ont pas d'autres. Il serait peu rationnel de leur supposer des idées émanées de la réflexion ou des idées abstraites, telles que celles que Descartes et Leibnitz appellent innées ; celles-ci sont très-probablement l'apanage de l'esprit humain.
Sous ce rapport, l'animal est comparable à l'enfant. Celui-ci n'a point d'idées* abstraites, d'idées résultant de la conception, de la réflexion, puisque ces facultés ne sont pas* encore développées en lui. Il est exactement dans le cas de la statue de Condillac. Toutes ses idées lui arrivent par les sensations, idées d'abord confuses et d'une extrême simplicité, puis plus nettes, plus étendues, à mesure que la faculté de perception se développe. La sensation, en eflel, n'est pas Tidée, elle la donne ; ce n'est pas l'œil qui voit, l'oreille qui entend, comme on l'a fort bien dit, mais c'est l'organe pensant qui voit par l'œil, qui entend par l'ouïe, et cet organe voit et entend plus ou moins bien, suivant l'étendue, la finesse de sa faculté perceptive.
Quels que soient leur point de départ et leur nature, les idées se développent rarement isolées ou réduites à l'état de simplicité ; elles sont généralement associées entre elles, mais toujours en petit nombre. A la vue d'un objet quelconque, l'animal a en même temps l'idée de sa forme, celle de sa grandeur, de sa couleur, de son immobilité ou de son mouvement, de sa distance, etc. L'animal poursuivi par un ennemi a, à la fois, l'idée du danger qu'il court et celle de fuir ou de se soustraire au péril par tout autre moyen; celui qui évente un piège où déjà il a failli se faire prendre a certainement, avec l'idée de l'éviter, celle de la peur qu'il a autrefois éprouvée ; le chien qui entend le signal du départ pour la chasse a ti'ès*probablement l'idée du plaisir qu^il ressent à relancer le gibier avec celle de prendre part à la curée. Ce même chien, s'il reçoit un coup de bâton, a l'idée du coup avec celle de l'instrument qui le donne^ et quelquefois aussi l'idée de la main qui a dirigé le bâton. Seulement, lorsqu'il veut combiner ces idées diverses et les enchaîner sui* vaut leurs rapports naturels, il lui arrive souvent de se tromper, en rapportant, par exemple, à l'instrument inerte la cause de la douleur qu'il a ressentie, et alors, au lieu de chercher à mordre la main qui est la cause première, il se jette sur le bâton. Mais c'est là une erreur de raisonnement qu'il ne commet pas toujours ; il sait trèsbien, dans des circonstances aussi simples, remonter de l'effet à la cause réelle, eu négligeant l'intermédiaire, car s'il s'attaque au bâton tant que l'homme le tient entre les mains, il se jette sur l'homme lui-même une fois que ce dernier n'en est plus armé.
A part ces simples idées venues par les sens, idées que Reimarus considère comme des instincts représentatifs, les animaux n'en ont guère d'autres. On ne peut savoir s'ils ont une idée du temps, si celle du présent est bien distincte chez eux de celle du passé ou de l'avenir. Les notions qu'ils peuvent acquérir sur ce qui les entoure doivent être conséquemment assez restreintes, d'autant plus qu'ils ne fixent attentivement que les choses qui les intéressent. Ils n'ont probablement qu'une notion vague et confuse de tout ce qui leur est indifférent
Les idées des animaux, les notions qu'ils acquièrent, les impressions diverses qu'ils éprouvent, laissent dans leur esprit, si je puis me servir de cette expression ,
une trace plus ou moins profonde, et s'y conservent même pendant longtemps : ils sont doués, comme nous, de la mémoire, c'est-à-dire du souvenir des choses passées, mais cette mémoire que Bu (Ton voudrait appeler réminiscence, serait pour les animaux un simple renouvellement subjectif des sensations déjà éprouvées. Elle est plus ou moins étendue, plus ou moins parfaite, suivant les espèces et les âges. Quelle que soit sa perfection, elle existe incontestablement chez tous les animaux supérieurs; plusieurs faits semblent même démontrer qu'elle ne manque pas absolument parmi les espèces inférieures du règne animal. C'est surtout en vertu de cette précieuse faculté que les animaux domestiques peuvent profiter de Toducalion qu'ils reçoivent : sans elle, il serait impossible de les façonner d'une manière durable et d'en obtenir tous les services que nous en retirons.
Quelques mots^uffiront pour donner une idée de son étendue dans chacune des espèces que l'homme a soumises au joug de la domesticité.
Le chien doit être ici placé en première ligne. Tout le monde sait combien sa mémoire est fidèle, comment il reconnaît son maître après une longue absence, comment il retrouve les chemins où il a passé, comment il conserve le souvenir des bienfaits qu'il a reçus et des mauvais traitements qu'il a subis.
Le chat jouit aussi d'une mémoire excellente, de la mémoire des lieux notamment. Aussi est-il très-difficile de le désorienter quand on veut s'en défaire. J'ai entendu raconter bien des fois que quelqu'un voulant se débarrasser d'un chat incommode, profita d'un voyage nocturne de six à sept lieues pour essayer de le perdre dans les bois. Mais, quel ne fut pas son étounement, lorsqu'à son retour, il trouva à la maison l'animal dont l'arrivée avait de beaucoup précédé la sienne.
Le cheval est encore bien partagé sous ce rapport Toutes les personnes qui étudient ou qui soignent cet animal le savent parfaitement. Celui que son maître maltraite d'habitude dresse les oreilles, et s'agite toutes les fois que quelqu'un entre daus l'écurie, parce qu'il se souvient des coups qu'il a reçus, et qu'il craint d'eu recevoir encore ; ceux qui ont subi des mauvais traitements, qui ont été soumis à la torture, s'en souviennent dès que quelque chose vient réveiller les sensations pénibles qu'ils ont éprouvées. Un cheval qu'on ne peut ferrer sans contrainte s'effarouche au seul bruit de l'enclume ou à la vue du fer rouge; celui qu'on a couché plusieurs fois pour des opérations douloureuses, tremble à la vue du tord-nez ou au bruit des entraves qu'on agite autour de lui. Rainard a cité l'exemple d'un cheval qui était pris de convulsions toutes les fois qu'il arrivait à un endroit où il avait éprouvé une grande frayeur; M. H. Bouley a vu un cheval qui avait subi une opération à l'École, reconnaître de loin, au bout d'une année, les lieux où il avait souffert, refuser d'en approcher et devenir inabordable une fois qu'on fut parvenu à l'y Daiire arriver par une voie détournée. Ceux de ces animaux qui sont employés aux exercices du manège se rappellent les mouvements les plus variés, les évolutions les plus compliquées, et ils font d'autant plus vite leur éducation que leur mémoire est plus parfaite. Certains individus de cette espèce en sont doués à un degré très-remarquable, tel le cheval de Bronssais dont parle M. Fr. Dubois (1). Le père de l'illustre médecin allait, chaque jour, dans la matinée, voir ses malades;
(1) Dubois (d'Amiens), Éloge de Bronssais {Menu de CAcad. de méd, Paris, 18A9, t. XiV^ p. 1).
338 DES PONCTIONS DU SYSTËME 'nERVEUX.
le soir, il rentrait ebei lui et confiait sa montore à non fils qui devait porter aux clients les médicaments prescrits ; chemin faisant, le solîpèdc, dont la mémoire était fidèle, s'arrêtait spontanément devant chaque maison où son maître avait fait des visites.
Le bœuf a la mémoire plus courte que le cheval. Cependant il reconnaît la main qui lui donne sa nourriture, celle qui le caresse ou le maltraite; il sait retrouver le pâturage où on le conduit habituellement et les chemins par lesquels il passe quelquefois. Quand le laboureur le dételle, il sait fort bien prendre la voie qui le conduit à la maison : il est bien rare qu'il se trompe.
Le porc, si stupide qu'il paraisse, n'est pas dépourvu de mémoire. Bosc raconte avoir vu, dans la Caroline du Sud, des porcs entretenus dans les bois, en pleine liberté et sans gardiens, revenir tous les samedis au logis de leur paître, parce que ce jour-là on avait l'habitude de leur distribuer une petite ration de maïs.
La brebis parait être l'espèce dont la mémoire est la plus faible, comme elle est celle dont l'intelligence est la plus obtuse. C'est à peine si au bout de longtemps elle reconnaît la main qui la nourrit et le berger préposé à sa garde; encore n'est-on pas bien sûr qu'elle en arrive là. Elle n'a pas davantage la mémoiredes localités : si, au retour du pâturage, on n'a pas le soin de la ramener jusqu'à la porte de la bergerie, elle reste en chemin ou bien s'égare. Il est vrai que, dans ce cas, il est difiBdIe de préciser le moteur qui la dirige; c'est peut-être autant son insouciance ou son stupide instinct d'imitation que son manque de mémoire qui l'empêchent de rêve* nir sous le toit de sou étable.
Les grands animaux sauvages nous montrent tous les signes d'une mémoire non moins parfaite que celle des espèces domestiques : F. Cuvier en rapporte (1) un exemple très-remarquable. Un amutcur qui possédait un loup apprivoisé étant forcé de s'absenter pour plusieure années, confia cet animal à la ménagerie du Jardin des plantes. A son retour, désirant s'assurer si le loup le reconnaîtrait bien, il se fit introduire près de sa loge pendant la nuit. L'animal reconnut son maître à sa voix, fit entendre des cris de joie et se livra à des mouvements désordonnés jusqu'au moment où il fut rendu à ce maître pour qui il avait conservé un pro^ fond attachement. Du reste, chacun sait combien il est difiicile de prendre dans des pièges les animaux qui y ont été exposés, et les chasseurs les plus habiles réussissent rarement à reprendre ceux qui sont parvenus à se dégager de leurs filets.
Chez les oiseaux, cette faculté est généralement moins étendue et moins durable. Sous ce rapport, leur mémoire ressemble à leurs sensations qui sont vives, mais éphémères. Ceux que nous apprivoisons apprennent à retenir des airs de musique plus ou moins compliqués; quelques-uns, comme le perroquet, se rappellent longtemps des phrases entières assez longues; d'autres, comme les hirondelles, ont, à un haut degré, la mémoire des lieux. On sait, en eiïet, que ces oiseaux retrouvent parfaitement, au retour de leurs migrations, le toit ou le nid qu'ils ont habité l'année précédente i l'oie et le canard se souviennent très- bien des endroits où ils ont découvert une mare, un ruisseau pour se baigner; le coq reconnaît, à première vue et même à la voix» le rival qui lui a disputé la souveraineté d'une
(i) Floureas^ De Finstinct et de Vintelligence, p. 92.
FAGULTÉfi IJ!fSTINCTirE« BT INTBLtBCTUStLES. 3S9
basse-cour. La mémoire des Jieax que possèdent certains oiseaux est, dans quelques cas, mise à profit pour Je transport des dépêches : chacun a entendu raconter ces histoires de pigeons voyageurs destinés à porter des nouvelles à des distances coosi* dérables.
Si ia mémoire des animaux varie tant, suivant les espèces, elle varie aussi on peu suivant les âges. Les animaux jeunes, comme le remarque Dugès, l'ont plus sâre qne les vieux. Cette particularité, commune à Thomme et à la brute, doit être prise en grande considération, au point de vue de Téducation des animaux; elle nous Indique qu*il faut les prendre dès le jeune âge, si Ton veut leur donner de bonnes habitudes, les plier à certains services et les façonner rapidement aux exercices qu'on peut en espérer. Leur éducation pour Je travail, la guerre, le manège, est alors plus facile, et les leçons qu'ils reçoivent laissent en eux des impressions plus durables. Certainement, il est beaucoup d'autres raisons qui motivent une telle pré* férence, mais n'y eût-il que celle-là, qu'elle serait bien sufiisanle; d'ailleurs, la mé-< moire est une faculté perfectible qui a besoin, pour acquérir tout son développement, d'être exercée et cultivée, sinon elle s'aiïalblit au lieu de s'accroître.
Ce n'est pas assez que l'animal ait des idées et qu'il en conserve le souvenir, il faut qu'il puisse les associer, en saisir les rapports et en tirer des inductions propres à lui servir de guide dans les. actions qui ne sont pas complètement du ressort de l'instinct; en un mot^ il faut qu'il jouisse de la propriété de réfléchir, de comparer et de juger : or il possède cette faculté, mais dans dies limites assez restreintes. Il est impossible de la lui dénier, quoi qu'en dise Locke (1), pour peu qu'on ait étudié attentivement les actions dont se compose la vie des bêtes. Le loup qui veut fran-* chir les barrières d'un parc, pour prendre un mouton, ne semble-t-il pas réfléchie aux difficultés de son entreprise et aux moyens qu'il doit employer pour les vaincre? Le renard enfermé dans un terrier dont la bouche est garnie d'un piège ne doit*iL pas réfléchir sur ce qu'il convient de tenter pour eu sortir? Le chien qu'on appelle après l'avoir battu, ne cherche-t-il pas à deviner si on veut le faire venir pour le caresser ou pour lui donner de nouveaux coups? Les animaux, dit Leroy, jugent et comparent, puisqu'ils réfléchissent sur leurs actes, puisque Texpérience les instruit, et que des expériences répétées rectillent leurs premiers jugements.
Les naturalistes et les métaphysiciens ont eu beau établir des distinctions plus ou moins subtiles entre les actes de l'intelligence humaine et les actes de l'intellif gence animale, chercher des dilTérences dans la nature des phénomènes, alors qu'il n'en existe (^uc dans leur degré de perfection ; tous se sont vus, à la fin, forcés de reconnaître de rintelligence aux bêtes : Aristote (2), en leur refusant la faculté de réfléchir ou de s'arrêter et de revenir sur ce qu'elles ont appris, leur donne cependant « quelque chose qui ressemble à la prudence réfléchie de l'homme > et « une faculté naturelle analogue à la raison, qui les dhrige dans leurs actions » ; Reimarus (5), qui leur conteste la réflexion et le jugement, leur accorde pourtant c une faculté comparable â l'entendement et â l'intelligence »; Buffon [h) lui-même,
(1) Locke, Essai philosophique sur rentendemeni, livre II, chap. xi.
(2) Aristote^ Histoire des animauT, trad. Camus, t. I«% liv. I, p. 13, et liv. VIII, p. 451.
(3) Beimarus^ Ouvr. cité, t. !•% p. 59.
(4) Buffon, Histoire naturelle du chien» « C'est surtout à la guerre, dit-U, c'est eentrelet
2&0. DES PONCTIONS DU SYSTÈME NEftVËCX.
après $*être efforcé de rapporter lears opérations à des déterminations parement sensitives, ne peat s'empêcher de les peindre comme des êtres intelligents. De tels aveux suffiraient à prouver que l'intelligence des animaux ne saurait être niée, si tant d'observateurs judicieux, Réauipur, Leroy, F. Guvier, etc., ne l'a* vaient reconnue et même exagérée.
£n effet, est-il possible de nier que les animaux aient de l'intelligence, et que par celle-ci ils puissent associer des idées, les comparer et en tirer des déductions, lorsqu'on les voit hésiter sur le parti qu'ils ont à prendre, s'arrêtera telle déter> mination mieux appropriée aux circonstances qu'à telle autre, varier et combiner leurs actions suivant le but qu'ils veulent atteindre? Peut-on, par exemple, soutenir que le chien qui exécute un ordre donné par son maître ne saisisse pas le rapport qui existe entre l'ordre donné et les moyens de l'exécuter ? Est-il logique d'admettre que cet animal, qui parait indécis sur le choix d'un chemin à l'endroit où une route se divise^ ne cherche pas à se rappeler la voie qu'il a autrefois suivie? Est-il vraisemblable de croire que le loup, le renard, qui se disposent à attaquer un troupeau, à pénétrer dans une basse-cour, à sortir d'un piège, n'associent pas certaines idées et n'en tirent des inductions propres à leur servir de règle de conduite? Mais un simple coup d'oeil jeté sur les actions de chacun de nos animaux mettra mieux en relief leur intelligence qu'une dissertation abstraite, si savante qu'elle puisse être.
Parmi eux, le chien est incontestablement le mieux doué. Placé très-près de l'homme dans l'échelle des mammifères, il se rapproche de nous plus encore par la perfection de son intelligence que par celle de son organisation ; la plupart de ses actions paraissent réfléchies et semblent le résultat d'une espèce de raisonnement, moins étendu sans doute que le nôtre, mais cependant fort remarquable. L'observation de ce carnassier suffirait pour réfuter victorieusement les célèbres doctrines cartésiennes, si Ton ne trouvait pas, dans le reste des animaux supérieurs, une foule de phénomènes isolés qui prouvent sans réplique l'intelligence des bêtes. Rien n'est plus facile que de constater, chez lui, l'existence de facultés intellectuelles étendues. En effet, quand il conduit l'aveugle, voyez combien il montre de prévoyance et de jugement ; il se dirige vers le chemin le plus sûr, évite soigneusement les endroits dangereux, hâte ou ralentit le pas pour éviter la rencontre des voitures. Voyez celui qui garde le troupeau, quelle vigilance, quelle sollicitude il lyet à veiller au salut des animaux qui lui sont confiés ; avec quel empressement il exécute les ordres du berger ; enfin avec quelle intelligence il comprend et devine même les volontés de«son maître. Le chien de chasse qui reçoit une correction, pour avoir mangé le gibier qu'il devait rapporter, vient bientôt le déposer intact aux pîeds.de son maître, de crainte qu'une nouvelle infidélité ne soit punie du même châtiment. S'il lui arrive de faire quelque escapade, il se montre timide, honteux, comme s'il avait le sentiment de sa faute et conscience d'avoir mérité une punition. Quand le laboureur ([ui trace un long sillon laisse à l'extrémité du champ son vêtement et son dîner, l'animal les garde fidèlement et résiste même à l'appât d'un bon mor-
animaux ennemis ou indépendants qu'éclate son courage et que son intelligence se déploie tout entière^ etc. »
ceau, pour remplir une mission dont il s*est chargé spontanément. Là, il aboie contre les étrangers, mais il se laisse approcher du vaiet de sou maître ou de quelqu'un des siens, parce quil les connaît et sait n'en avoir rien à craindre. Celui qui garde la basse-cour ne cesse d'aboyer à la vue du passant qui lui paraît suspect, mais il se tait à l'approche d'une personne qui lui est familière. Lorsqu'il accompagne le voyageur nocturne, il lui obéit au moindre signe, au moindre geste, et peut devenir ainsi, entre les mains du malfaiteur, une arme très -dangereuse pour celui qui se trouve attaqué. Enfin, quelle que soit sa spécialité^ si je puis me servir de cette expression, il comprend le langage de l'homme, devine ses volontés et se met à son service avec le plus entier dévouement, jusqu'à partager l'infortune et la misère de son maître. S'il fallait encore d'autres preuves de son intelligence, je renverrais à ces histoires de chiens célèbres rapportées dans une infinité d'ouvrages.
Après le chien^ l'animal qui a le plus d'intelligence est le chat^ quoique cette faculté se montre moins en évidence à cause des mœurs et des habitudes de ce Carnivore. Dugès rapporte comme une preuve de cette intelligence, le fait suivant (1) : « Un chat peu familier auquel je jette un morceau de viande accourt et s'en saisit, si je suis à quelque distance ; il n'ose venir le prendre à mes pieds ; à une distance médiocre, il hésite, allonge la patte, tire à lui son butin en s'avançant le moins possible ; il compare donc la distance et juge des cas où il est ou non à la [)ortée d'une insulte. » Le chat est d'un caractère très-défiant ; s'il a reçu le fouet pour avoir commis quelque rapine, on a beau le rappeler^ l'exciter par l'appât d'une friandise, il regarde, écoute, observe, mais se garde bicu d'approcher. Quand il attrape une souris, il s'en amuse souvent, et tout, dans ce divertissement, annonce de l'intelligence : après l'avoir serrée entre les dents, il la prend sous ses pattes, la tourne dans tous les sens, et l'abandonne un instant, mais aussitôt que la souris s'est enfuie à une certaine distance, il iâ ressaisit, puis la lâche de nouveau, et continue très-longtemps ce manège, où se révèle aussi une adresse remarquable.
Le cheval, reporté si loin de l'espèce humaine dans les classifications zoologiques, n'est pas, sous le rapport intellectuel, très-inférieur à certains carnassiers, et il surpasse même quelques-uns d'entre eux, tels que le hérisson et plusieurs insectivores. Aussi revient-il à une place plus avantageuse dans les classifications basées sur le système nerveux. Tout le monde sait avec quelle intelligence il obéit à son maître, et comment, dans certaines circonstances^ il semble deviner ses intentions et ses volontés. Le bœuf comprend aussi les paroles qui le flattent et celles qui le menacent ; il entend la voix du laboureur, accélère sa marche ou la ralentit, quand on le lui commande ; il quitte l'étable à regret et avec hésitation. On le voit marcher d'un pas lent, lorsqu'il se rend au labour, mais quand il retourne au logis, il précipite sa marche, car il sait qu'il va y retrouver le repos et du fourrage.
Le porc donne, peut-être encore plus que le bœuf, des preuves de réflexion et de jugement. F. Cuvier pense qu'il n'est guère inférieur à l'éléphant pour
(1) Dufçès, Traité de physiologie y t. I", p. 436.
G. COLIN. — Physiol. ;:onip., 2'-* édit. i. — 16
"21x2 DlîS FONCTIONS DU SYSTÈME NERVEUX.
riiitelligence. Le saogUer, d'après ce naturaliste, s'apprivoise aisément; o il reconnaît celui qui le soigne, il lui obéit, et se prêle à certains exercices » (1). Dugès (2) va même plus loin et incline à croire que le porc deviendrait aussi intelligent que le chien, si Ton prenait le soin de Té lever de la même manière ; et, ix)ur appuyer cette assertion un peu hasardée, il fait remarquer que les chiens, entretenus pour être mangés, dans les îles de i'Océanie, se montrent aussi stupides que les porcs de nos pays. Pline a dit que des porcs emmenés par des pirates reconnurent leur maître à sa voix, firent chavirer le bateau en se jetant toaâ du môme côté, et regagnèrent le rivage. Ceux qu'on entretient à Alfoit reconr naissent très-bien, de loin, par le bruit qu'elle fait, la voiture qui leur amène des débris, et viennent à sa rencontre jusqu'à la porte de la cour où ibsont enfermés.
Si nous arrivons à la brebis pour chercher des preuves de réflexion et de jugement, nous trouverons que, sous le rapport intellectuel, elle doit être placée en dernière ligne. Sa stupidité est devenue proverbiale. Déjà^ sa mémoire est si courte qu'il est difficile de savoir, si^ au bout de longtemps, elle parvient à reconnaître la personne qui lui distribue la nourriture. Cela est d'autant moins étonnant que cet animal reconnaît difficilement les individus de son espèce avec lesquels il a l'habitude de vivre. Deux béliers, dit M. Flourens, habitués à vivre ensemble, sont- ils tondus, on les voit aussitôt se précipiter l'un sur l'autre avec fureur. Du reste, on se rappelle que les instincts de la brebis sont aussi affaiblis que l'est son intelligence. Elle ne paraît avoir en partage que sa sotie tendance à Tiinitation.
Il serait trop long de passer en revue les animaux sauvages pour trouver des exemples de facultés intellectuelles portées à divers degrés de perfection. Toutes les familles de mammifères nous en offrent de très-remarquables, rapportés dans la plupart des ouvrages d'histoire naturelle. F. Cuvier (3), qui a fait tant de belles observations sur ce sujet, nous a peint, avec des traits pleins de vérité, l'intelligence des singes ; il a fait voir que l'orang-outan exécute des actes évidemment réfléchis et combinés. Celui dont il rapporte l'histoire se cramponnait avec soin sur le vaisseau, dans la crainte de tomber, ouvrait la porte d'un salon, en rooniant sur une chaise, sans qu'il eût jamais vu personne se servir de ce moyen ; cherchait à arracher les griffes de deux chats qui l'égratignaient lorsqu'il jouait avec eux ; à table, s'il ne pouvait remplir sa cuiller, il la passait à son voisin pour la faire remplir. < Un jour qu'après avoir remis son verre sur la table, il vit qu'il n'était pas d'aplomb et qu'il allait tomber, il plaça sa main dn côté où il penchait pour le soutenir. » Buffon avait déjà fait sur cet animal des remarques analogues. Dureau de Lamalle dit qu'un « singe {Cynocephalus porcarius) d'une grande férocité, auquel on n'osait reprendre un chapeau qu'il avait saisi, le jeta au nez de son maître, aussitôt que celui-ci se fût fait apporter son fusil de chasse; aucune autre menace n'avait pu vaincre son opiniâtreté ». D'ailleurs, beaucoup de mammifères, parmi les carnassiers, le phoque entre autres, plusieurs |)acliydermes et certains ruminants, nous donnent des preuves d'une intelligence assez élevée. L'éléphant, si au-
(i) Flourens, De C instinct ci de fintf/lif/encCf p. 39.
(2) Dugès, Physiologie, t. I^^ p. fCid.
(3) F. CnneTj Description d* un orimg-ouiun et obseivniions sur sa facullca intellectaelles {Annales du Muséum, U XVI, 1810).
dessus de tous les animaux de son ordre, montre, par un grand nombre de ses actions, des marques non équivoques de réflexion et de jugement. Les éléphants d'Afrique, dit Dugès, ne redoutent nullement les nègres, qui n*ont pas su les réduire en servitude ; ceux d'Asie vivent loin des lieux habités, et cela, du reste, autant par instinct que par raisonnement. Les anciens avaient une si haute opinion de leur intelligence, que Pline supposait ceux des cirques capables de répéter leurs leçons pendant la nuit, de crainte d'être maltraités par leurs maîtres.
Il n'est pas jusqu'aux rongeurs qui ne donnent des preuves d'intelligence. Le lièvre, qu'on dit stupide et qui le paraît, parce que sa timidité le soustrait à notre observation, est mal jugé. J'en ai élevé deux, pris très-jeunes dans les champs, et j'ai vu qu'avec des soins ils devenaient très-sociables. L'un d'eux^ nourri dans une cuisine, se mettait à gratter à la porte, pour en sortir, quand il m'entendait rentrer ; il y prenait un brin d'herbe ou une tranche de racine qu'il venait manger près de mon foyer, puis y retournait chercher des provisions ; après son repas il se couchait et s'etMtormait près du feu. À la vue d'un chien il était pris d'une panique indicible, mais si fe chien se couchait et s'endormait, le lièvre s'en approchait peu à peu pour en examiner successivement la tête, les pattes, la queue. Cet examen était exécuté avec une extrême circonspection, et il donnait lieu à des remarques qui étonnaient souvent le lièvre, autant qu'il était possible d'en juger par les changements de sa physionomie et par les mouvements brusques de ses oreilles.
Parmi les oiseaux, nous trouvons encore un peu d'intelligence. La plupart fuient le chasseur et non l'homme disarmé ; plusieurs d'entre eux finissent p^ recon-* naître que le mannequin qu'on a mis dans les champs pour les effrayer n'a rien de redoutable. Quelques-uns des plus stupides eu apparence font, en certains cas* preuve de discernement ; tel ce dindon qui, après avoir été habituellement maltraité par un coq, courut « pour le plumer entre les mains de la ménagère qui le livrait à sa vengeance » (1).
En résumé, l'animal a, outre ses instincts, un peu d'intelligence ; il juge, compare, raisonne dans une certaine mesure. Son intelligence lui est moins utile que l'instinct, et n'en est qu'un appoint. Par l'instind il sait tout ce qu'il faut faire dans des conditions déterminées ; il le sait parfaitement ; il le sait du premier coup et à l'instant où il a besoin de le savoir. Aussi, n'a-t-il guère à réfléchir et à délibérer. Jamais une intelligence bornée ne pourrait lui donner le moyen de se conduire, comme il le fait avec ses instincts. Jamais, même avec une intelligence aussi développée qu'on la suppose» il n'arriverait à ce résultat. Que de réflexions, de combinaison savantes, d'expérience ne lui faudrait-il pas pour savoir seulement distinguer sa nourriture des poisons qui s'y trouvent mêlés, pour la découvrir, la prendre dans la mesure convenable, etc.
A défaut d'une intelligence étendue, l'animal n*a pour principal mobile de ses actions, que l'instinct, il n'a pas de libre arbitre; son intelligence lui permet seulement de modifier ses actions dans une certaine mesure, suivant les circonstances. Un dehors de ses actions instinctives, il agit empiriquement, pour me seivir de l'expression de Leibnitz (2) , il se règle d'après les faits dont il se souvient, d'après les exemples
(1) Duj^ès, 1. 1, p. 435.
(2) Leibnitz, Nouveaux essaùt sur Pentendetneut^ p. 4.
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qui révicQiienl à sa mémoire : ses actions indiquent réellement, comme cet illustre philosophe le fait remarquer, une ombre de raisonnement.
L*bomme seul est dans une situation exceptionnelle sous ce rapport. Tout en ayant des instincts, qui le poussent comme les animaux^ il a une intelligence qui lui permet de réfléchir, de délibérer, de modifier à Tinfini ses actions. Il est animal par ses premières facultés, il ne devient réellement homme que par les secondes. Sa raison Téclaire, le guide, lui montre l'utilité de telle ou telle détermination. Si dans les trois quarts des circonstances, il agit comme les bêtes, et c'est Leibnitz qui le dit encore (1), d'après es faits et les exemples, il agit souvent avec pleine con- Daissance, après réflexioti et délibération ; mais, en y regardant de près, ses déterminations habituelles laissent plus ou moins percer les impressions instinctives que la raison modifie de mille façons. *