‹ Traité de physiologie comparée des animaux; considérée dans ses rapports avec les sciences naturelles, la médecine, la zootechnie, et l'économie rurale (volume 4)Chapitre 42 sur 191 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

L'aninial, comme Tborome, ne reçoit l'impression des agents extérieurs et ne prend connaissance de ce qui l'entoure que par Tintermédiaire de certains actes connus sous le nom de sensations. Privé de ces moyens de se mettre eu rapport a?ec les corps qui lui sont étrangers, il serait dans un isolement absolu : tout ce qui se trouverait en dehors de lui serait comme n'existant pas. Il ne lui resterait qu'un sentiment vague de sa propre existence.

La sensation, envisagée dans son ensemble, peut être définie une action complexe résultant d'une impression produite sur une partie, impression transmise au cerveau et perçue par cet organe.

Rien n'est plus difficile à analyser exactement que les sensations éprouvées par les animaux. Nous ne pouvons juger de ce qu'ils doivent ressentir que par ce que nous ressentons nous-mêmes, dans des conditions semblables à celles où ils se trouvent placés, et par l'expression qui traduit instinctivement le plaisir et la souffrance. Cependant, il est possible de donner à leur étude une assez grande précision, notamment en ce qui concerne leur mécanisme^ probablement identique chez eux ce qu'il est dans notre espèce. Il ne peut y avoir de différences essentielles, à cet égard, que sous le rapport du nombre, de la délicatesse, de l'étendue et du caractère des impressions.

I^ sensation est un acte complexe qui peut se décomposer en trois éléments ou opéraiious successives, savoir : Vimpressioriy la transmission et la perception, que quelques physiologistes appellent la réaction. Le premier de ces éléments est l'action produite sur la partie sensible par un excitant quelconque; le second, l'action du nerf chargé de propager jusqu'à l'encéphale l'impression développée à son extrémité périphérique; et le troisième, l'action par laquelle le cerveau reçoit l'impression, la sent, en donne conscience à l'être et achève ainsi la sensation.

L'analyse expérimentale, et même la simple observation des phénomènes démontrent clairement que tels sont bien les éléments de toute sensation. En effet, pour que la sensation ait lieu, il faut que l'organe sensoriel puisse être impressionné par ses excitants* habituels, que le nerf qui le met en communication avec l'encéphale soit intact, et qu'enfin les centres nerveux soient susceptibles d'entrer en action.

Dès que l'une de ces conditions manque, la fonction devient impossible. Si les nerfs qui mettent en relation les organes des sens avec les centres nerveux sont liés, coupés ou altérés profondément dans leur texture, la transmission des impressions cesse de s'effectuer, et il n'y a plus de sensation ; si les centres ne perçoivent pas l'impression, parce qu'ils sont engourdis, comprimés, lésés ou détruits, la sensaion ne peut plus se produire. Cette complexité si évidente a pourtant été niée par divers physiologistes qui sont allés jusqu'à prétendre que les sensations étaient effectuées dans les parties sans l'intervention des centres nerveux ; mais cette néga* tion ne repose sur aucun fondement solide.

L'impression, élément initial de la sensation, peut se développer dans toutes les parties vivantes, si ce n'est à l'état normal, au moins à l'état pathologique. On sait, d'après les expériences de Haller, que certaines d'entre elles, telles que les tendons, les cartilages, les membranes séreuses, qui sont insensibles, et par conséquent inaptes à être impressionnées sous l'influence des excitants physiques et chimiques, deviennent sensibles par le fait de l'inflammation. Il est vrai que l'exactitude de cette distinction des parties en sensibles et en insensibles a été contestée depuis que l'on a vu quelques tissus dont la sensibilité n'est pas mise en jeu par la plupart des excitants, développer de la douleur à la suite d'une stimulation toute s|)éciale, comme la torsion pour les ligaments articulaires. Évidemment, toutes les parties ne sont pas également sensibles, et ne possèdent pas une sensibilité de même caractère, susceptible d'être mise en jeu indifféremment par tous les excitants. Chacune a sa voix pour exprimer ce qu'elle éprouve, chacune a son cri de douleur dans les maladies. La sensibilité est répartie dans chacune d'elles suivant la mesure qui lui est nécessaire pour remplir ses fonctions. Il eût été absurde de donner au tendon et à l'os la sensibilité de la peau ou de la muqueuse. On doit donc conserver la distinction de Haller en lui ôtant ce qu'elle peut avoir de trop absolu.

La sensibilité a surtout un caractère spécial dans les divers organes des sens. Le nerf optique ne perçoit point les impressions qui résultent des vibrations de l'air, le nerf olfactif est insensible à l'action de la lumière. Le premier est disposé pour être impressionné par les rayons lumineux, le second par les particules odorantes, un troisième par les ondes sonores. Ces nerfs à sensibilité spéciale si exquise n'ont pas, comme nous l'avons déjà vu, cette sensibilité qui appartient à tous les autres; ils sont insensibles à la piqûre, à la section, à la cautérisation, etc. C'est là une des particularités les plus remarquables de la vitalité nerveuse.

La faculté pour une partie d'être impressionnée tient aux nerfs. Celles qui en ont le plus sont celles dont la sensibilité est la plus grande; celles qui n'en ont point d'apparents ont une sensibilité si obtuse, qu'il devient fort difficile ou impossible de la mettre en évidence dans les expériences.

En quoi consiste l'impression produite dans les nerfs d'un organe ? Il est superflu de se le demander. On peut bien en trouver la cause, qui est généralement le contact d'un corps étranger ou l'action d'un fluide impondérable, contact d'où résulte un ébranlement plus ou moins prononcé, qui s'accompagne quelquefois d'une action chimique particulière. On conçoit bien aussi que la compression d'un nerf, son irritation mécanique, sa dilacération, donnent lieu à une impression; mais il semble impossible de savoir quelle est la nature de la modification physiologique

que ces causes diverses déterminent L'hétérogénéité de ces dernières explique seulement la variété des impressions qui dent aussi à l'intensité, à la durée de l'action des stimulants et au caractère de la sensibilité de l'organe soumis à leur influence.

La transmission de l'impression, 'qui est le second élément de toute sensation, s'effectue par l'intermédiaire des nerfs; à cet égard, il ne saurait y avoir aucun doute. Dès que les nerfs qui mettent les organes des sens en communication avec les centres nerveux sont liés, comprimés, coupés on détruits, ces organes peuvent être impunément soumis à l'influence de leurs excitants, l'irritation n'est plus perçue, l'animal n'en a nulle connaissance : en un mot, elle est comme si elle n'existait pas.

La nature de l'action conductrice n'est pas plus connue que celle de l'impression elle-même. Les uns, pour l'expliquer, considèrent les nerfs comme des cordes vibrantes qui propagent à l'encéphale l'ébranlement produit sur leur trajet ou à leur extrémité périphérique; les autres en font des canaux dans lesquels circuleraient le fluide nerveux ou les esprits animaux. Mais ce sont là de vaines hypothèses. Que Galien, Harvey, Willis, Haller, aient cru à l'existence de canaux dans les fibres nerveuses, et à la circulation du fluide nerveux ou des esprits animaux, cela n'a rien d'étonnant, ni rien qui puisse donner du poids à cette opinion. Que divers physiologistes modernes aient cru trouver une certaine analogie entre un prétendu fluide nerveux et l'électricité, il n'y a pas, dans leur manière de voir, de quoi expliquer clairement la transmission aux centres sensitife des impressions produites. Ce qu'on sait touchant l'action conductrice des nerfe, c'est que tous ne sont pas aptes à l'eflecluer : les nerfs sensitife et les mixtes jouissent seuls de cette propriété.

Lorsqu'on réfléchît au mécanisme de la transmission, on sent ce qu'il y a de merveilleux dans cet acte en apparence si élémentaire : l'image d'un paysage ou d'un dessin compliqué est peinte sur la rétine, elle produit une impression, et va, avec ses détails infinis et ses couleurs diversifiées, se propager à l'organe de perception.

La propagation des impressions s'opère avec une vitesse presque électrique : elle est instantanée comme la perception qui doit la suivre. Cependant HeImbollz, qui a cm pouvoir mesurer cette vitesse^ ne l'évalue qu'à quelques dizaines de mètres par seconde.

La perception qui complète la sensation a lieu dans les centres nerveux, et spécialement dans les hémisphères cérébraux, ainsi que nous l'avons vu précédemment Pourtant les nerfs^ même ceux qu'on appelle encéphaliques, ne dérivent pas du cerveau. Ceux qui partent de la moelle épinière ou de la moelle allongée apportent leurs impressions à ces parties qui font l'ofiice d'un second conducteur destiné à les propager jusqu'au mésocéphale et aux hémisphères; les expériences le prouvent suflSsamment. En efl^et, si l'on divise transversalement la moelle dans un point quelconque de son étendue, toutes les parties situées au delà de la section perdent leur sensibilité, ou plutôt envoient à la moelle des impressions qui ne sont pas perçues, faute de pouvoir aiTiver à l'encéphale Ce phénomène se produit, quelque rapprochée que soit la section de l'origine de la moelle épinière. Enfin, quand on

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détroit les lobes cérébraux, les impressions émanées des organes des sens ne sont plus perçaes, ni par conséquent converties en sensations. Celles qui viennent des différentes parties du corps continuent à Tétre probablement dans le mésocépbale ou la moelle allongée.

Telle est la sensation envisagée dans son ensemble, abstraction faite des notions auxquelles elle donne lieu. Voyons les conditions qui lui permettent de s'effectuer et les divers modes d'action des organes des sens.

Ceux-ci sont tous situés à l'extérieur ou très-près de la périphérie du corps. Un seul d'entre eux, le plus général et le plus essentiel, est disséminé à la surface de l'être pour s'exercer par l'intermédiaire des diverses parties du tégument. I^es autres sont localisés et rapprochés dans des cavités de la tête.

Ils se composent, du moins les plus compliqués, de trois ordres de parties plus ou moins distinctes : 1® d'un appareil destiné à recevoir, à modiGer et régulariser l'action des excitants; c'est, pour l'œil^ un instrument d'optique constitué par un globe cloisonné rempli de milieux réfringents; c'est, pour l'oreille, une série de cavités à parois anfractueuses, à compartiments multiples séparés par des membranes vibrantes, etc. ; 2'' d'une expansion nerveuse, fasciculée ou membraneuse, chargée de recevoir l'impression de l'excitant; 3^ d'un nerf conducteur destiné à porter aux centres l'impression produite à son extrémité périphérique. Mais, tous sont loin d'être également compliqués, sous le rapport anatomique, et il est facile de suivre une gradation depuis celui du tact qui est fort simple, jusqu'à ceux de la vue et de l'ouie qui résultent de l'association d'un grand non^re de parties différentes.

Leur oflBce est de donner, chacun, une série de notions sur le monde extérieur; et, dans ce but, chacun a sa manière d'être impressionné : l'un est affecté par la lumière, l'autre par les vibrations de l'atmosphère, un troisième par les particules suspendues dans l'air, etc. Cependant ils peuvent, jusqu'à un certain point, se contrôler réciproquement et se suppléer les uns les autres ; c'est au moins ce qui arrive aux animaux inférieurs qui n'ont pas tons les sens, et aux animaux les plus parfaits qui ont perdu accidentellement la faculté de se servir d'un ou de plusieurs d'entre eux. Les notions qu'ils donnent étant plus spécialement utiles à telles ou telles fonctions, il est des sens annexés aux appareils de ces dernières, comme le sens du goût à l'appareil de la digestion, celui de l'odorat à l'appareil de la respiration.

Les sens sont au nombre de cinq dans les animaux supérieurs : la vue, l'ouïe, l'odorat, le goût et le toucher. Dans les animaux inférieurs, quelques-uns peuvent manquer; le goût et le tact sont les derniers qui persistent.

Certains physiologistes, se basant sur des phénomènes particuliers à quelques animaux ou donnant une interprétation inexacte à certaines impressions, ont cm pouvoir ajouter à cette liste. Bnffon, par exemple, admettait un sixième sens destiné à recevoir les impressions voluptueuses de la génération, qui, en réalité, viennent du toucher et d'autres sens. Spallanzani, qui avait vu des chauves-souris, privées de la vue, se diriger avec sûreté dans des lieux où il avait placé des cordages ou des obstacles de toute espèce, supposait ces insectivores doués d'un sens spécial; mais n'est-il pas probable qu'elles se guident par l'exquise sensibilité de leurs ailes

membraneuses? Jacobson, trouvant très-développé dans les herbivores Tappareil qui porte son nom, semblait disposé à le regarder comme on sens préposé au discernement des poisons. Ch. Bell et Garus, considérant la différence qui existe entre la plus grande partie des impressions tactiles et plusieurs rapportées à la même catégorie, admettaient, le premier, un sens pour l'appréciation du poids et de la consistance des corps, et le second, un autre sens relatif à la température. Il suffit de réfléchir un peu à Torigine des impressions que les animaux éprouvent, pour se convaincre qu'elles peuvent tontes se rapporter à l'un des sens précédemment indiqués.

Les sens sont, pour la plupart, aussi parfaits chez les animaux que dans l'espèce humaine; quelques-uns même^ tels que l'odorat et le goût, qui sont, suivant la remarque de Buffon (1), plus relatifs à l'appétit^ y possèdent une délicatesse exquise, tandis que le toucher y a généralement moins de perfection. Mais ils n'y présentent pas une délicatesse proportionnelle. Ordinairement, l'un d'eux a une prédominance marquée sur les autres; tantôt c'est la vue ; d'autres fois l'ouïe, l'odorat ou le toucher; et celte supériorité relative n'est jamais arbitraire, elle se trouve en rapport avec les instincts, les habitudes et les besoins de chaque animal. Ainsi, le chien, qui ne découvre sa proie qu'en suivant ses traces, a besoin d'un odorat exquis pour la suivre à de grandes distances par les émanations qu'elle a laissées sur son pas« sage; le chat, qui surprend ses ennemis dès qu'ils sortent de leurs retraites, a l'ouïe très-fine; les rongeurs et la plupart des ruminants^ timides et sans défense, ont ce sens également délicat, afin d'être avertis de l'approche des animaux qui leur font la guerre. D'autres, comme l'aigle^ le faucon, l'épervier, ont la vue trèsperçante ; tels ont la vue excellente à la lumière la plus vive ; tels autres ne peuvent supporter l'éclat du jour, mais voient à de grandes distances pendant la nuit. Quelques-uns, dont la peau est recouverte de poils rudes ou d'enveloppes résistantes^ ont la sensibilité tactile très-obtuse ; certains, comme la chauve-souris, ont le tou^ cher d'une incomparable délicatesse.

La somme de sensibilité attribuée aux animaux est donc diversement répartie entre les organes, mais elle l'est d'après le système des compensations, de telle sorte que si un sens est obtus, c'est par la délicatesse et l'étendue des autres qu'il est suppléé. Si un animal voit mal, comme la taupe, la chauve-souris ; s'il odore peu, comme le chat, il touche, il entend mieux, ou réciproquement. Néanmoins certaines espèces sont, au total, infiniment mieux partagées que d'autres^ et peuvent ainsi acquérir des notions dont la plupart n'ont aucune idée. Il n'est pas impossible même que quelques animaux n'éprouvent des sensations qui nous sont tout à fait inconnues.

Le mode d'action des sens est remarquable par plusieurs particularités dignes d'intérêt D'abord, ils peuvent tous agir ensemble. L'homme peut, à la fois, voir^ entendre, flairer, goûter, etc. iMais alors il éprouve des sensations vagues, confuses, dont quelques-unes sont plus vives que d'autres; il est, en quelque sorte, accablé, étourdi par tout ce qui l'impressionne. Son attention n'étant pas susceptible de s'appliquer simultanément à un grand nombre d'impressions, leur nombre fait

(i) Buffon, Discours sur la nature des animaux, i75S, t. IV, p. 31.

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perdre à chacune une partie de sa netteté et donne lieu à des perceptions confuses. An contraire, si l'attention est concentrée sur un seul genre d'impressions, celles-ci détiennent nettes et sont vivement senties. Yoilà pourquoi, suivant Tobservation de Mâller, quand un sens s'exerce seul après la perte des autres, il devient en apparence plus parfait, puisque l'attention, n'étant plus partagée, s'applique tout entière à l'analyse de la sensation persistante.

Cette action n'est pas tout à fait indépendante de la volonté. Les voiles membraneux placés au devant de l'œil, en s'abaissant» soustraient cet organe à l'influence de la lumière ; la bouche qui refuse de recevoir les substances sapides, la main, la lèvre ou les autres parties qui évitent le contact des corps, se dérobent à l'action des excitants. Mais, ces mêmes parties, quand la volonté leur imprime des détermi* nations inverses, vont au devant des sensations, qui alors deviennent plus complètes et plus vives. De l'intervention ou de la non-intervention de la volonté et de l'attention plus on moins grande que le cerveau apporte dans la perception, il résulte que les sens s'exercent activement ou passivement. Aussi fait-on une différence qui est très-réelle entre voir et regarder, entendre et écouler, toucher et palper.

Les sens ne sauraient être constamment en éveil; leur action est intermittente ou périodique comme celle des autres organes de relation. Ils sont dans une inaction à peu près complète pendant le sommeil; et, durant la veille, il en est qui ne sont mis en jeu qu'à de rares intervalles. Leur sensibilité se fatigue, s'affaiblit, s'émousse, par suite d'un exercice continu très-prolongé.

Ils ne commencent pas tous à agir, en même temps, à partir de l'époque de la naissance. Plusieurs sont organisés de manière à pouvoir entrer en exercice de trèsbonne heure. Dès que l'animal sort du sein de sa mère, il entend; dès qu'il saisit la mamelle, il goûte l'aliment que lui prépare cette glande ; mais alors la vue peut être imparfaite ou nulle, par suite du rapprochement des paupières, comme cela s'observe dans le chien, le chat et d'autres carnassiers. Si ses yeux sont ouverts, dès les premiers jours, il voit très-bien et avec une grande précision.

Ils font leur éducation par un exercice modéré, par l'habitude d'être impressionnés. Si le jeune animal voit dès la première fois les objets où ils se trouvent, s'il a la notion de leur distance, ainsi qu'on peut en juger par ses démarches et les précautions qu'il prend pour éviter les obstacles, il est évident que la sensibilité de quelques organes sensoriels n'a pas encore acquis la délicatesse qu'elle aura plus tard : le jeune chien ne reconnaît pas tout d'abord très-sûremeot les traces du gibier; l'oiseau de proie n'a pas, dès le principe, l'œil aussi perçant que par la suite. C'est à la longue que l'oreille du musicien, que le palais et la langue du dégustateur acquièrent une exquise sensibilité. Sur la fin de la vie, les sens s'émoussent et se détériorent souvent à un haut degré. Notre vue s'affaiblit, notre oreille devient dure; l'âge nous rend souvent sourds et nous frappe de cécité, et les animaux partagent avec nous ces tristes infirmités : le cheval devient assez souvent aveugle; le chien perd l'ouïe avec la vue et parfois l'odorat. On sait que le meilleur chien de chasse finit par ne plus pouvoir trouver ni suivre longtemps la piste du gibier.

La domesticité les développe ou les affaiblit dans certaines limites. Le goût, l'odorat, ne sont plus, pour le bœuf et le mouton^ des guides aussi sûrs que pour les animaux sauvages. Quelquefois elle les exalte ou les perfectionne, comme

l'odorat dn chien pour la chasse, et celui da porc pour la recherche des tniffes.

Ils peuvent, jusqu'à un certain point, se suppléer rédproqnenient. Lorsque l'un d'eux est afiaibii, les autres, capables de donner des notions analogues à celles fournies auparavant par le sens affaibli ou perdu, acquièrent de la prééminence : le cheval aveugle agite sans cesse les oreilles, et les porte dans toutes les directions, comme si l'ouïe devait lui faire reconnaître les objets que la vue ne lui laisse plus apercevoir; le chien affligé de la même inCrmité exerce davantage le toucher et l'odorat; de même que l'homme privé de la vue acquiert une très-^ande délica-» lesse de tact.

Les seosations des animaux, considérées relativement à celles de l'homme, n'ont pas en général de caractère d'infériorité. A tout prendre^ les bêtes, par le nombre et la délicatesse de leurs sensations, sont aussi bien et quelquefois même mieux partagées que nous. Seulement, les notions qu'elles acquièrent par cette voie sont moins étendues et moins variées que les nôtres^ car leur intelligence obtuse est incapable d'en tirer le parti qu'en tire l'intelligence humaine. Si un grand nombre d'idées viennent des sens, et cela est incontestable, c'est sous la forme de maté-* riaux bruts dont il s'agit de déterminer la valeur. Ce n*est pas l'œil qui voit, Toreille qui entend, c'est l'intelligence, l'esprit, l'âme qui voit par le secours d'un instrument d'optique, ou qui entend au moyen d'un appareil d'acoustique. C'est le principe intelligent qni apprécie, qui compare les produits de la sensation, qui en cherche la signification. Et ce principe voit, entend proportionnellement à retendue de ses propres opérations. Dans tous les cas, les bêtes, à peu près dépourvues de la faculté de penser et de réfléchir, ne peuvent guère avoir d'autres idées que celles venues des sens. Le système de Locke, de Gondillac et des philosophes qui font dériver toutes les idées des sensations leur est parfaitement applicable. Elles ont des idées proportionnellement à la délicatesse de leurs sens. Si quelques-uns de ceux-ci font défaut, ou s'ils se trouvent dans l'impossibilité de s'exercer, elles manquent de toutes les idées qui peuvent en dériver. La taupe plus ou moins aveugle, l'animal qu'une carapace rend peu apte au tact, le cétacé qui ne peut guère percevoir les odeurs dans un milieu liquide, réalisent assez bien l'hypothèse de la statue à laquelle il manque un sens.

Au point de vue de leur vivacité, les sensations des bêtes ne le cèdent guère aux nôtres. Elles sont pénibles ou agréables, causent du plaisir ou de la douleur, dont l'intensité peut être indépendante de toute participation intellectuelle ou morale. Le plaisir et la douleur, dépouillés de tout ce que l'imagination peut y ajouter, semblent, si l'on eu juge par les manifestations les moins équivoques, aussi vi& chez elles que chez nous.

Indépendamment des sensations qui mettent l'animal en rapport avec le monde extérieur, il en est d'autres qui lui font connaître ce qui se passe en lui-même, en lui donnant une idée de ce qui se produit daus la profondeur de ses organes : ce sont les sensations internes.

L'une avertit l'animal du besoin de réparation ; l'autre le pousse à prendre des liquides qui doivent délayer son sang épaissi ; une troisième traduit la nécessité impérieuse de respirer ; une quatrième, le besoin d'expulser les produits excrémentitieb; d'autres lui expriment la fatigue des muscles, le besoin du sommeil, l'irrita-*

tation d'une partie, la surcharge de l'estomac, la difficulté de la digestion, la souffrance d'un oi^ane malade. Ce sont autant de voix qui crient, chacune à sa manière, et qui donnent à l'animal conscience de ce qui se passe en lui-même. Dès que le besoin est satisfait et que l'excitation a disparu^ la sensation s'évanouit, remplacée par un sentiment de bien-être.

Le point de départ de chacune de ces sensations ne peut pas être toujours facilement déterminé. Rien ne prouve, péremptoirement, que la faim ait le sien dans l'estomac devenu inactif, et la soif dans la gorge desséchée; mais il est évident qae le besoin d'expujser les urines a son siège dans la vessie distendue, que la sensation douloureuse émane de la partie malade. La modiQcation survenue dans l'état des nerfs impressionnés échappe même à l'analyse de l'imagination. Le développement de l'impression est un fait encore plus inconvenable dans les tissus dont rinseosibilité normale semble indiquer en eux l'absence des nerfs. Sans doute, ces derniers y existent là où Panatomie ne peut les découvrir ; mais s'ils y existent, pourquoi ne donnent-ils pas habituellement aux parties une sensibilité si faible qu'elle soit ? Pourquoi faut-il que l'inflammation s'empare des (issus pour qu'ils accusent de la sensibililé?

La transmission de ces sensations internes s'effectue par le mode ordinaire, c'est-à-dire par l'intermédiaire des nerfs conducteurs, et la perception s'opère à son tour dans le cerveau, pourvu que cet organe conserve l'intégrité de son action. Elles sont rapportées, avec plus on moins de précision, à l'organe dont elles émanent, quelquefois très-vaguement, comme dans le cas de douleurs profondes. Du reste, il est difficile de savoir si, sous ce rapport, il y a identité entre les sen^ sations internes des animaux et celles de l'homme; cependant, beaucoup de faits semblent indiquer la similitude. Ainsi, lorsque l'animal a été piqué dans un point du corps, lorsqu'il éprouve du prurit ou une douleur quelconque, il cherche à porter la tête ou le pied sur ce point, à se frotter contre les objets environnants; s'il souflrc par suite de coliques^ il regarde souvent son flanc ; si un séton lui cause une irritation trop vive, il fait des efforts pour Tarracher, etc. Leur caractère est nécessairement fort variable, mais, qui pourrait dire quel est celui, de la douleur d'un animal afiamé, d'un autre qui meurt de soif, d'un troisième auquel on arrache une partie de l'ongle ou qui souffre d'une maladie inflammatoire?

Celles de ces sensations qui constituent des besoins ont divers degrés ; elles font éprouver du plaisir quand ces besoins sont satisfaits. L'habitude a sur elles l'influence qu'elle exerce sur les autres; elles les émousse; l'attention les rend plus vives ; la préoccupation semble les affaiblir au poiut que l'être cesse souvent d'en avoir conscience.

Il est donc évident que c'est par les sens que l'animal se met en communication avec le monde extérieur, qu'il prend connaissance de ce qu'il l'entoure et, jusqu'à un ceitain point, de c« qui se passe en lui-même. Il connaît, par eux, l'état des milieux et son propre état. Ses sensations sont, en outre, le point de départ d'une foule d'actions spontanées ou les mobiles des déterminations instinctives que nous avons étudiées précédemment. C'est par la sensibilité que sont mis en éveil et en jeu une grande partie des instincts conservateurs ou générateurs. C'est des sensations que viennent, pour l'animal, tous les plaisirs et toutes les souffrances, puisque

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