‹ Traité de physiologie comparée des animaux; considérée dans ses rapports avec les sciences naturelles, la médecine, la zootechnie, et l'économie rurale (volume 4)Chapitre 9 sur 191 · D£ L'ORGANISATION EN GÉNÉRAL, DE SES FORMES ET DE SES LOIS · texte numérisé non relu

D£ L'ORGANISATION EN GÉNÉRAL, DE SES FORMES ET DE SES LOIS

rîDsecte, le mammiière, l'homine, examinés comparativement, marquent suffisamment cette gradation pour qu'elle ne soit niée de personne. Il y a incontestablement des êtres imparfaits et des êtres supérieurs.

Le premier moyen de perfectionnement que la nature emploie, dans la constitution des êtres, c'est la séparation des organes d*où résulte la division du travail physiologique^ pour me servir d'une expression fort juste de M. Milne Edwards (1).

En effet, dans les organisations infimes, la plupart des éléments sont confondus, comme nous l'avons dit tout à l'heure. Il y a des fibres sensitives disséminées, mais il n'y a pas encore de système nerveux ; il y a des fibres contractiles, mais pas de muscles ; il y a des lacunes où se meuvent les fluides nutritif, mais point de cœur ni de vaisseaux. Bien qu'il y ait une respiration, une élaboration des matières nutritives, les organes respiratoires et digestifs ne sont pas encore constitués. Peu à peu les parties douées de propriétés différentes et affectées à un rôle spécial s'isolent L'élément nerveux se sépare de l'élément contractile, la peau de la muqueuse, la branchie, ou le poumon, de l'intestin, le vaisseau de la glande, etc. La séparation des éléments, la formation des organes^ la spécialisation de leurs fonctions, constituent le moyen le plus général de perfectionnement des êtres animés. Ainsi, dans le principe, lorsque la cavité digestive apparaît, elle sert à la respiration en même temps qu'à la digestion. Bientôt la cavité qui digère se sépare de celle qui respire ; la première se partage même en plusieurs firactions dont l'une élabore les aliments, tandis qu'une autre en absorbe les principes assimilables, et qu'une troisième en élimine le résidu. En suivant, dans ce sens, chaque système, chaque appareil, chaque organe, on voit s'effectuer, des animaux inférieurs vers les supérieurs, un isolement, une spécialisation, qui deviennent de plus en plus accentués. C'est en cela que se résume le premier et le plus général des principes du perfectionnement des machines animées, car en effet, un instrument quelconque remplit d'autant mieux son office, qu'il est façonné plus exclusivement pour une seule destination, au lieu que s'il doit servir en même temps ou successivement à divers usages, il est moins bien approprié à chacun d'eux en particulier. L'organisme^ envisagé à ce point de vue ressemble à un atelier où tous les travaux sont exécutés d'abord par le même ouvrier, puis par une infinité d'ouvriers différents ayant chacun des attributions déterminées, et plus ou moins restreintes.

Cependant il ne faudrait pas croire que la nature multiplie indéfiniment les rôles et les instruments qui en sont chargés. Loin de là, elle sait les restreindre dans des limites qu'il est facile de reconnaître, sans que son but soit manqué. Pour passer du poisson au reptile, du reptile à l'oiseau, de celui-ci au mammifère, elle n'a qu'un petit nombre de parties nouvelles à créer. Le mammifère n'a guère plus de muscles que le vertébré le moins parfait; il en a même moins, paraît-il, que le ver à soie ou la chenille du saule, et pourtant ses mouvements ont une précision, une variété, des résultats que n'atteignent pas les mouvements d'une larve d'insecte.

Tous les perfectionnements de l'organisation ne peuvent être donnés par la séparation des organes et l'isolement des rôles, si loin qu'ils soient poussés. C'est par d'antres moyens, c'est par de nouvelles combinaisons qu'ils s'obtiennent, et parti -

(1) M. Edwards, Leçons sur CAnatomie et .la Physiologie comparées^ t. I*^ ParÎB, 1857»

culièrement par une série de modifications dans les proportions, la forme, la structure des parties, modifications qui les approprient, qui les adaptent de mieux en mieux à leur destination. Elles sont en nombre infini, comme nous le montre Tanatomie comparée, même la plus superficielle. *

Ainsi, si nous considérons Tappareil digestif nous le verrons, du polype à l'homme^ apparaître sous les formes les plus variées. D*abord il sera un simple sac à une seule ouverture, puis le sac s'ouvrira à ses deux extrémités ; sa partie antérieure se dilatera pour tenir en réserve Taliment, elle deviendra un estomac qui pourra se subdiviser en deux, trois, quatre poches de structure et d'attributions différentes ; sa partie postérieure constituera un intestin qui se fractionnera aussi en plusieurs régions diversement configurées : à l'entrée de cet appareil se placeront des organes de trituration, un oi^ane d'exploration et de gustation, des glandes pour humecter et ramollir les aliments ; plus loin un foie, un pancréas, etc. En vertu d'autres modifications accessoires, cet appareil ne pourra admettre ici que des liquides, là que des matières animales, et plus loin il sera apte, grâce à des annexes de trituration, à digérer les aliments les plus réfractaires.

Il en est de même de l'appareil respiratoire. Par quelle série de modifications ne passe-t-il pas avant d'arriver à la forme qu'il conserve chez les vertébrés les plus parfaits. A son point de départ, c'est une simple surface qui absorbe l'oxygène comme elle absorbe l'eau et la matière nutritive, puis il devient instrument distinct. S'il doit fonctionner dans l'eau, la nature en fait une branchie qu'elle isole ; elle lui donne la forme d'un pinceau, d'une houppe, d'un panache, d'une lamelle, d'un groupe de feuillets ; elle la laisse libre ou l'enferme dans une cavité protectrice ; elle la place au voisinage des appendices qui peuvent amener et renouveler l'eau à sa sur&ce; plus tard elle insère cet organe sur des arcs osseux auxquels elle donne des muscles spéciaux, et elle le protège par un opercule compliqué. Si ce même appareil respiratoire doit fonctionner dans l'air elle le dispose sous forme de tubes ramifiés qui vont porter par tout le corps le fluide aérien, ou elle lui laisse encore la forme d'un simple sac à parois lisses, qu'elle divise bientôt en compartiments, et qu'elle creuse de diverticules. Plus tard, pour en accroître la surface dans d'énormes proportions, elle en fait une masse spongieuse dont les cavités deviennent microscopiques. Si elle met le sac ou l'éponge à l'intérieur, elle y amène l'air par un tube à l'extrémité duquel elle façonne un larynx mobile» à ouverture variable, dont elle fait parfois un instrument musical. Primitivement, c'est par des moyens simples qu'elle y appelle et y renouvelle l'air ; plus tard, c'est avec l'aide de la déglutition, des muscles abdominaux et même des appendices locomoteurs qu'elle arrive à ce but. Finalement elle enveloppe l'organe, l'installe dans une cage spéciale pourvue de muscles propres, cage dont le jeu règle l'introduction et l'expulsion de l'air, et, quand elle veut faire plus encore, elle crible le poumon d'ouvertures, elle y adapte des tubes qui vont se renfler en laides vésicules dans le thorax et l'abdomen ou se terminer dans les vacuoles des os et des plumes qu'elle convertit en annexes de l'appareil respiratoire, tout en augmentant leur légèreté spécifique.

Il est donc évident que la nature, pour perfectionner l'organisation, la complique, et qu'en la compliquant elle la diversifie. Elle complique pour mieux adapter 1 oi'^ane à son rôle, pour rendre ce rôle plus étendu, plus précis, ou plus varié ;

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elle diversifie pour mleax meitre en rapport ranimai avec le milieu où il doit vivre^ on avec ce qu'on appelle ses conditions d'existence.

C'est surtout dans un même groupe, dans une même classe qu'elle sait trouver, sans s'écarter de son plan fondamental, des ressources infinies pour approprier les animaux à leurs conditions d'existence. Lorsque, par exemple, elle veut d'un mammifère faire un animal aquatique qu'elle jettera au milieu des mers, elle n'a pas recours à des créations nouvelles d'organes, elle se contente de modifier ceux qui existent déjà dans le sens des combinaisons qu'elle a réalisées chez les poissons. EUe prend donc ce mammifère, l'étiré, l'allonge, lui donne la forme ichtbyoîde la plus convenable pour l'équilibre et les mouvements au sein des eaux; elle lui atrophie les membres, les efface^ les noie dans les masses musculaires, les cache sous la peau et n'en laisse sortir que ce qu'il faut pour en faire des nageoires; 'elle agrandit la tête, la creuse d'énormes sinus, transforme la bouche en un gouffre où la proie arrive d'elle-même, substitue à l'appareil de la mastication devenu inutile- un système de pièges pour retenir cette proie; elle déplace les narines, met des sphincters pour les fermer quand l'animal veut plonger; enfin elle façonne le larynx, les sinus veineux, etc. , en vue des modifications fonctionnelles que réclame le genre de vie du cétacé ou do phoque.

Si, au lieu de cela, d'un mammifère elle veut faire un animal aérien, elle regarde encore en arrière^ et, sans rétrograder dans la voie des perfectionnements organiques, elle imite, sans les reproduire, les combinaisons qui lui ont déjà réussi. EUe choisit une espèce de petite taille, lui prend la main, lui allonge les doigts, insère dans les espaces interdigités une membrane qu'elle étale plus ou moins, de manière à faire un éventail ou une aile. Pour donner à celte aile des mouvements précis et un solide point d'<ippui, elle immobilise l'un sur l'autre les deux os de l'avant-bras^ et réunit l'épaule au tronc par de fortes clavicules ; pour en rendre le jeu étendu et puissant^ elle épaissit les muscles pectoraux ; puis, à l'aide de quelques modifications accessoires dans les membres, la queue, les replis de la peau, les productions pileuses, elle parvient à douer le quadrupède de la locomotion et du genre de vie de l'oiseau.

Ce n'est pas seulement par des modifications d'ensemble que la nature perfectionne et diversifie ; elle emploie mille moyens de détail pour arriver à des progrès partiels. Ses combinaisons sont infinies en ce qui touche la locomotion, les sensations, toutes les fonctions de relation. Ainsi elle change mille fois les dimensions et les proportions relatives des membres; elle fait de ces appendices tantôt des colonnes massives, presque droites, tantôt des supports grêles, anguleux; elle les dégage outre mesore, on les cache et les atrophie; elle les approprie à la station bipède ou quadropèdc, à la progression lente sur le sol, à la reptation, au saut, à la natation ou ao Tol. En séparant ou en réunissant les doigts, en les tertninant, soit par des ongles ou des griffes, soit par d'épais sabots, elle fait des mains ou des pieds exclusivement propres à la progression ou, en outre, aptes à la préhension et à la divilion des aliments.

Les parties les plus accessoires ne subissent pas de moins nombreuses modifications pour passer d'un rôle insignifiant à une série de destinations plus importantes. La queue» par exemple, d'appendice presque inutile, de simple ornement ou d'or-

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gane d'expression, devient un instrument à chasser les insectes, un parachute, un arc-bontant pour le saut, une main prenante comme dans quelques singes ; elle est conyertie en truelle chez le castor, en gouvernail, en nageoire, chez les espèces aquatiques ; elle est atrophiée ou supprimée dès qu'elle cesse d*avoir une destination. La nature perfectionne et diversifie encore par d'autres moyens^ plus simples qu'elle associe souvent aux précédents. Il lui suflBt de grandir ou de restreindre les masses pour obtenir des effets considérables au point de vue de la destination et du rôle des êtres. En multipliant des millions de fois la masse d'un mollusque microscopique, tel que la polycystine, elle arrive à constituer celle de la tridacne, comme en additionnant peut-être cent mille fois la masse de la musaraigne à elle-même, elle arrive à la masse de l'éléphant

: : Pour obtenir des nuances infinies dans les proportions, elle n'a besoin que de changer celles des parties et d'associer diversement ces modifications. Pour raccourcir le cou de l'éléphant, au point de ne plus pouvoir amener la tête au contact du sol, elle ne supprime pas une seule vertèbre cervicale; elle n'en ajoute pas pour étirer celui de la girafe. Dans les deux cas, elle ne fait que changer les dimensions des pièces existantes; ainsi encore pour le corps et pour les membres.

Enfin, après avoir réalisé ces combinaisons variées, et tout en les réalisant, elle diversifie encore, comme par fantaisie. Ici elle semble chercher les belles formes, l'harmonie, la légèreté, la grâce, les ornements, les vives couleurs: là elle tombe dans les proportions défectueuses, bizarres, elle alourdit ou enlaidit, fait des êtres informes et monstrueux.

Ainsi la nature, après avoir perfectionné les organes en les isolant, perfectionne en les compliquant, en les diversifiant, et elle les diversifie pour les adapter aux conditions dans lesquelles doivent vivre les animaux. En tout cela elle est prodigue d'effets, de résultats, mais se montre économe de moyens, comme le remarque judicieusement M. Milne Edwards ; elle se sert longtemps des mêmes parties pour arriver à son but; et n'en crée de nouvelles qu'après avoir obtenu des anciennes tous les résultats qu'elle peut en tirer.

D'ailleurs, ce qu'il y a de particulièrement remarquable dans l'ensemble de ces perfectionnements successifs, c'est que la nature les obtient à l'aide de parties élémentaires très-simples. Elle n'a besoin, en définitive, que d'une vésicule, d'une cellule microscopique pour réaliser toutes les complications imaginables. Aux dépens de la matière granuleuse de l'œuf qu'elle divise en plusieurs petites sphères, elle produit des cellules qui s'assimilent leur contenu, puis se segmentent pour en donner de nouvelles. Elle fait de ces cellules l'embryon^ avec tous ses organes. Elle doue les cellules de propriétés diverses, suivant l'effet qu'elle veut obtenir; elle les convertit en fibres sensitives, contractiles, etc. Une lui faut pas autre chose : partout et toujours Cet élément lui suffit pour réaliser les mécanismes les plus compliqués et achever les êtres les plus parfaits.

Mais suivant quels principes, suivant quelles lois s'opère le perfectionnement de l'organisation animale? Ce perfectionnement s'effectue-t-il régulièrement et en ligne de l'animal le plus simple au mammifère et à l'homme ? En d'autres termes, y a-t-il unité ou diversité de plan dans la création des êtres animés ? Grave question résolue en plusieurs sens par les plus savants naturalistes modernes.

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