EXPRESSION
expression : son œil fixe, proéminent, ses oreilles inclinées en arrière, Timmobilité de ses ièvres, de ses naseaux et du tournent de la face, ne traduisent point d'impressions bien vives. Cependant lorsqu'il fait entendre ses longs mugissements, lorsqu'il flaire les touffes d'herbes qui lui déplaisent; ou que, poursuivi par les insectes, il prend la fuite, la queue relevée et l'encolure étendue, il montre une animation qui contraste avec son impassibilité ordinaire. Mais le taureau excité à la vue d'une gén'pse, ou irrité à rapproche d'un rival, montre par son regard sombre, par le mouvement spasmodique de sa lèvre supérieure, par le caractère de son rougissement, de ses allées et venues, que sa passion arrive à un haut degré d'exaltation. Après une victoire remportée, ou après une défaite, il laisse lire encore, dans son faciès et dans sa démarche, les émotions qu'il éprouve. Le buffle, le bison, le dromadaire, le lama et d'autres encore, peuvent être placés à peu près sur la même ligne. La chèvre, au contraire, avec son air indécis, sauvage, ses allui*es inconstantes, irrégniières; la gazelle, avec son regard qui a tant de vivacité et de douceur, se distinguent entre tous les autres ruminants de cette famille.
Les pachydermes sont peut-être encore moins heureusement doués que les ruminants sous le rapport qui nous occupe. Le rhinocéros, dont les yeux sont petits, sans éclat, sans mobilité, dont la voix n'est qu'un grognement sourd sans inflexions appréciables, n'a, pour ainsi dire^ d'autres moyens d'expression que les mouvements de la tête et l'agitation des oreilles ; l'hippopotame, qui a la démarche si lente, si pénible, la tête si difficile à déplacer, la face si peu mobile, remue légèrement les paupières et agite lentement les oreilles au cri du petit Nubien qui l'appelle: sans cela et les mouvements de ses narines, il conserverait une impassibilité absolue. L'éléphant lui-même, sans les inflexions si variées de sa trompe, sans le cri sourd qu'il jette quelquefois et la projection en avant de ses larges oreilles, dans de rares circonstances, n'aurait guère de moyens propres à exprimer ses impressions et ses déterminations instinctives ou intellectuelles. Le porc et le sanglier, dont les yeux sont si petits, les oreilles si peu mobiles, ressemblent bien aux animaux de leur ordre ; ils n'ont, à proprement parler, que le mouvement du grouin dans l'action du flairer et leur grognement pour peindre leurs sensations. Leur extérieur indique assez que, pour eux, tout se réduit à trouver des glands, à déterrer des truffes, à manger enfin, se vautrer dans la boue et dormir. Cependant, l'aspect du sanglier blessé, de la truie à laquelle on enlève ses petits, du cochon qui entend venir des vivres, a quelque chose de caractéristique.
Enfin, il est des animaux qui, comme la brebis, le lapin, le lièvre, n'ont point d'expression bien tranchée ; ils réagissent à peine quand on les maltraite et ne savent ni rendre la joie, ni la douleur, ni l'inquiétude.
Parmi les oiseaux, il est possible de saisir quelques traits communs à ceux qui ont les mêmes mœurs et le même genre de vie. Les oiseaux de proie, par exemple, qui font la guerre aux animaux vivants, ont un regard, une attitude, des mouvements brusques qui semblent peindre leur rapacité. L'air de famille qu'ils ont à un haut degré tient, il est vrai, beaucoup à leur ressemblance sous le rapport de la forme du bec» de la configuration des serres, de la manière de prendre leur vol, de fondre sur leurs victimes, etc. Ceux qui se nourrissent de proie morte sont loin d'avoir la même désinvolture, la même brusquerie dans les mouvements, cooitne si
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leur caractère, ienr woAnffut de coorage, imprknaîeDt «ne trace saisiaaaUe sur lost leur extérieur. Les petits (nseaax tirent surtout leur eipressioa si me, si dû»géante, de ienrs monrements continuels, de leurs cris, de l'éclat de leurs pluraes, etc. Les gallinacés, prescpie constamment occupés à remuer le sol de leurs pattes on de lew* bec pour chercher de la nourriture, ne laissent pas que de traduire souvent et énergiquement leurs impressions. Plust^rs d'entre eux sont même fort remarquables par la variété des moyens qu'ils ont à leur disposition. Il suffit de s'être arrêté dans la basse^our, d'avonr observé la démarche, les allnres, le chant du coq, ses combats, la tyrannie quil exerce à 1'^^ de ses rivaux; d'avoir considéré le dindon faisant la roue, et agitant ses caroncules dont la teinte est si changeante; le paon étalant» remuant la queue en poussant des cris si désagréables, etc. , pour se faire une idée du nombre et de l'énergie des impressions éprouvées par ces oiseaux. D'antrea genres de physionomie nous sont olXnrts par le héron immobile au milien d'un étang, par la grue debout sur une seule patte, par le canard barbotant sur le bord d'un ruisseau, par le cygne qui joue dans un bassin, etc»
Si nous envisageons maintenant l'expression sous le rapport des parties qm en sont chaînées et des pèénomènes auxquels donne lieu levr action, nous poirrons aussi remarquer quelques particularités communes à certains groupes d'animaux ou propres à telle ou teHe espèce.
La fece des mammifères, moins mobile et moins expressive qoe celle de l'homme, bien qu'elle ait souvent autant de rausdes^ est certainement la partie du corps qui traduit le plus grand nombre d'impressions diverses. Les yeux, par leur situation, kur saillie, leur volume, leur mobilité, leur éclat, et paar l'aspect des paupières, contribuent, pour une grande part, Il l'exprcssiott laciale qu'ils rendent si éneipque et si variée chez le chat, le lion et la plupart des carnassiers : à eux seuls ils pèsent la douceur, la vivacité, rabattement, la tristesse, la souffrance; ils donnent à l'animal un air féroce, menaçant, un air sauvage, inconstant^ une physionomie intelligente ou stupide. Les oreilles, par leur position et leurs mouvements variés, donnent à la bêle des moyens que nous ne possédons pas : leur jeu, si facile à saisir, marque tous les degrés de fattentàoD de l'animal qoi écoute; il traduit, suivant la remarque de Pline (1), les alfectionB intérieures qoe les chevaux éprouvent ; « car, selon que ces animaux sont effrayés,, fatigués, furieux ou malades, ellea sont flasques, tressaiUanles,| dressées on pen* dantes». On sait que le cheval qui veut ruer, frapper on mordre, les couche en arrière; que le cheval aveugle les agite constamment; que celui qui hennit les redresse; que celui qui boit les ment légèrement Les ruminants) sauvages qui pais* sent les liennent couchées en arrière; les cerfe ne les agitent pas en buvant; 1» girafe les porte en avant lorsqu'on hn présente quelque chose à manger; l'éléphant les étale en dehors au nwment où il rencontre un animal de son espèee; dles demeurent pendantes chez plusieurs races de chiens, chez le porc, et perdent alor» leur expression habituelle.
Le nez, les lèvres, la bouche, prennent une part considérable au jeu de la physionomie des animaux. Les mouvements des muscles sont caractérbtiques cliez le
(1) VWnt^ Histoire naturelle, édit. citée, Iir. XI, p. 477.
SXnUSSMON. 511
durral ifoi heniiit, qai flaire la jament, comme ils le sont chex le chien; ceax de h lèvre snpérieQie, da nndb, da graio^ ne le sont pas moins snifant les espèces, aaiuB«8Bk ebei tes aolipèdos, dans ce qn*on appelle le ^Mumg cgmque et le rire gardeniqne. Les bâillements si étendus chez les carnassiers, où ils s'accompapMat soofent de grincements de dents eC de la projection de la langue au dehors, modifient encore trèsHBensiblement les caractères de l'expression faciale.
D'antres régions do corps concourent pour une certaine part à l'expression, et parmi elles, la qnene doit être placée en première ligne. Diverses afleclions dn lion, ainsi que Va noté Pline, se trateisent par les monvements de cette partie. Le lion, le lonp qui fment (i), le ofaîen battu ou enragé, la portent entre les jambes; le premier de ces carnassiers s'en bat les flancs lorsqu'il est irrité ; le boeuf, le cheval, h tiennent relevée dans la course» et la plupart des animaux l'agitent constamment quand ils sont inquiétés par les mouches. Le pied prend part à certaines expressions: le cheval frappe du pied le sol dans ses moments d'impatience et lorsqu'il est tourmenté de douleurs intestinales; le bœnf, dans quelques circonstances, et le bélier en mt, en font autant ; le petit ourson gratte parfois la terre avec ses pattes qnand il s'ennuie; le chat s'en sert pour caresser les personnes amies, et le singe pour faire des contorsions»
L'ensemble du corps, soit an repos, soit pendant les divers mouvements de l'animal, prend nne grande part à l'expressioa II y a une attitude particulière qui indique l'assurance, le calme; une autre qui traduit la frayeur, l'effroi : le taureau qui va se précipiter sur son adversaire, le lion qni va s'élancer sur sa proie, le chat qni guette une souris, le bœnf souffrant, etc., ont chacun une attitude caractéristique. Le tremblement général, le frissonnement, l'agitation du cheval au bmic des armes, l'état du chien qui entend sonner du cor^ le trémonssement de la peau des animaux tourmentés par les mouches, le hérissement des poils, les mouvements de. la crinière, la fuite dn ruminant inquiété par les oestres, etc.^ ajoutent beaucoup h l'effet ou au jeu des moyens précédemment indiqués.
L'expression étudiée sous le troisième aspect que j'ai signalé, c'est-à-dire eu égard aux impressions et aux sensations traduites par an pius ou moins grand nombre de particularités, nous offre encore quelques considérations intéressantes qui résument la mimique instinctive des passions chez les brutes. La peur, la sécurité, la joie^ la tristesse, l'amonr, la colère, la douleur, se traduisent par certains signes communs à la plupart des animaux.
Ainsi la joie se décèle par une agitation particulière, des cris, des sauts, des mouvements de la queue ; la tristesse, l'inquiétude, par des cris d*un antre caractère, des plaintes, des allures vagues, une expression indicible du regard; la frayeur, par un frissonnement général, par une immobilité absolue, une sorte de paralysie qui empêche les animaux d'obéir ou de se laisser diriger^ ou d'autres fois par des raouvemenls brusques, désordonnés, par une faite précipitée, etc. La colère, la fureur, se traduisent par des manifestations d'une énergie effrayante chez le chat maltraité, le chien insulté par le passant, le sanglier blessé, l'aigle privée de ses aiglons, la chatte séparée de ses petits.
(1 ) Aristote a fait cette observation pour le premier et Virgile pour le second de ces animaux.
512 DES MOUYEUENTS.
Plusieurs impressions combinées donnent lieu aussi à des modes d'expressioii plus ou moins frappants. Les plus nettement accentués sont ceux des femelles séparées de leurs petits, ceux des animaux en rut, des animaux qui se battent, qui mangent, boivent, ruminent, etc. Voyez la vache privée de son nourrisson : c^e demeure debout, s'agite, se livre à une sorte de tic de Tours, pousse des mugissements plaintifs, regarde de tous côtés ; si elle est libre, elle poursuit sa course vagabonde au milieu des pâturages, ne mange plus que par moments^ ne rumine que pendant de courtes périodes ; son flanc se creuse, et elle maigrit jusqu'au moment où elle vient à oublier le sujet de sa peine. Voyez l'étalon auprès de la jument, son altitude, l'agitation de tout son corps, le caractère de son hennissement, le jeu de ses naseaux, de sa crinière, le frémissement de ses lèvres^ le battement saccadé de son flanc, son ardeur à flairer la femelle, à la mordre, son impatience à se cabrer, etc. Considérez l'animal qui mange : n'y a-t-ii pas une expression indéfinissable chez le chat qui retourne tant de fois le morceau qu'on lui a jeté, avant de se décider à l'attaquer de tel ou tel côté ; une autre toute différente chez le porc qui, sans faire attention à ce qui se passe autour de lui, hume ou dévore ce qu'on a jeté dans soir auge? Le premier ne porte-t-il pas le cachet d'un sensualisme raffiné, et le second celui d'une vorace gloutonnerie? Observez, enfin, le paisible herbivore qui rumine, et chaque animal dans les principales situations où il peut se trouver, et vous serez frappé de ce reflet que la partie sensible de chaque être jette sur son enveloppe extérieure.
£nfin, parmi toutes les impressions, celle qui se traduit de la manière la plus énergique et la moins équivoque est la douleur, dont les degrés et les caractères offrent mille nuances 'difiiciles à apprécier. Tantôt, notamment lorsqu'elle est légère, elle ne se révèle que par des manifestations vagues d'impatience, d'inquiétude, mêlées à des signes d'affaissement ou de prostration. D'autres fois, si die est plus vive, elle provoque des cris ou des plaintes plus ou moins répétées. Quels que soient ses caractères, elle s'accompagne, dans certaines circonstances, d'une réaction très-vive, et dans d'autres, elle laisse l'animal plongé dans un calme absolu.
La douleur chez les animaux qui réagissent, qui luttent contre les causes de leurs souffrances et cherchent à se soustraire aux mauvais traitements, se traduit avec une énergie dont on peut se faire une idée en voyant un cheval tourmenté de coliques, un animal affecté de vertige, un sujet mutilé par l'opérateur, un chat qu'on étrangle ou qui est jeté à l'eau avec une pierre au cou, un animal pris dans un piège. Celle qui ne donne pas lieu à des réactions de la part de l'animal a un tout autre caractère, comme on le voit chez les chevaux à pneumonie^ à maladies graves du pied, chez ceux auxquels l'expérimentateur a ouvert l'abdomen. D'ailleurs chaque souffrance a sa physionomie propre, et chaque maladie a sa douleur spéciale. Lucrèce (1) et Virgile (2) ont chanté la douleur des animaux atteints d'horribles affections contagieuses, et les pathologistes, dans un style moins poétique, mais plus vrai, ont caractérisé les nuances de celles qui appartiennent aux diverses maladies.
(1) Lucrèce, édition citée, liv. VI.
(2) Virçile, Géorgiques, liv. III.