‹ Traité de physiologie comparée des animaux considérée dans ses rapports avec les sciences naturelles, la médecine, la zootechnie et l'économie ruraleChapitre 23 sur 310 · II. — Absorptions diverses effectuées par les chylifères · texte numérisé non relu

II. — Absorptions diverses effectuées par les chylifères

Depuis deux siècles et demi que les lactés sont connus, il y a eu, parmi les physiologistes, de nombreux revirements d'opinion sur le rôle de ces vaisseaux,

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A peine Aselli les laisait-il connaître, qu'on leur donnait à eu\ seuls roflice d'absorber la totalité des produits utiles de la digestion. Puis, Flandrin, Magendie, s'appuyant sur des expériences incomplètes, leur laissaient la faculté d'absorber le chyle en leur retirant celle de prendre autre chose; Bichat, sans s'expliquer très nettement, leur attribuait le pouvoir de choisir, en vertu d'une sensibilité spéciale, parmi les matières qui leur sont olTertes. Naguère, on partageait entre eux et les mésaraïques le travail de l'absorption intestinale; et, aujourd'hui, ce n'est plus la moitié du rôle qui leur est laissé : on prétend qu'ils n'absorbent pas même le liquide connu sous le nom de chyle ; que leur participation se borne à prendre quelques particules de graisse destinées à blanchir, sur certains animaux, la lymphe des tuniques intestinales. On affirme qu'ils ne prennent ni les matières azotées dissoutes dans le suc gastrique, ni la dextrine, ni le sucre, ni les sels, ni les médicaments, ni les poisons, ni les matières colorantes ou odorantes. Après avoir sapé, en principe, la théorie des affinités électives, on en crée de nouvelles plus fantastiques et poussées jusqu'à l'absurde.

Déjà j'ai montré ^ combien cette théorie est fausse en ce qui concerne la constitution du chyle proprement dit ; il me reste à prouver, comme je l'ai fait ^ en I808 et 1862, que les chylifères, contrairement à l'opinion de Magendie et de son école, absorbent à peu près toutes les matières qu'ils étaient supposés ne pouvoir saisir; et, chemin faisant, je signalerai les illusions dont les physiologistes ont été dupes.

En ce qui concerne l'ensemble des matières autres que les aliments, une démonstration est très nécessaire. On a douté et on doute encore généralement aujourd'hui de leur pénétration dans le système chylifère. « Les recherches les « mieux conduites, dit jM. Milne Edwards ^, ont prouvé que la plupart des ma. « tières étrangères, dont l'absorption a lieu dans l'intestin, ne se montrent pas « dans le chyle, et pénètrent directement dans les veines. » a Tous les faits les « mieux observés tendent à montrer, ajoute-l-il, page 179, que les vaisseaux « chylifères admettent certaines substances de préférence à d'autres, qu'ils « exercent sur les matières contenues dans l'intestin une absorption élective et « prennent dans le chyme, les corps gras, peut-être aussi les matières albumi- « noïdes, à l'exclusion des matières salines. » En effet, Haller n'y a pas retrouvé les sels de fer, Tiedemann et Gmelin ni les mêmes sels, ni ceux de plomb et de mercure, sauf dans quelques cas où ils en ont reconnu des traces. MM. Bouchardat et Sandras n'y ont pas retrouvé non plus le cyanoferrure de potassium ; M. Chatin, ni l'acide arsénieux, ni l'émélique; et, cependant, Fodera, Lawrence, Coates, ont reconnu le cyanoferrure dans le canal thoracique, et Panizza des traces d'iodure de potassium. Moi-même, avant 18oo *, j'avais constaté, au bout

1. G. Colin, Recherches expêfiment. sur les fond, du système îymph., Mémoire inédit présenté à l'Institut.

2. Id-, De l'absorption effectuée par les vaisseaux lymphatiques et du système des affinités électives, lu à l'Académie de médecine, juin 1862 [Bull, de VAcad. de méd.i Paris, 1861-62, t. XXVII, p. 198, et Recueil de méd. vétérin. 1863, p. 519.

3. Milne Edwards, Leçons de physiologie et d'anatomie compare'es^ t. VIT, p. 177.

4. Traité de physiologie, première édition. Paris, 1856, t. 11, p. 13.

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de huit minutes, le passage dans les chylitères du cheval du cyanol'eiTuve de potassium injecté dans l'intestin; mais, pour m'en être tenu alors aux vieilles traditions expérimentales, je n'avais pas fait ce qu'il fallait pour rendre la démonstration complète.

Ce fut seulement en 1838 que, me révoltant contre la manière un peu mécanique dont Magendie découpait les anses d'intestin, je cherchai et trouvai un procédé plus sûr que le sien. Au lieu d'opérer comme le savant physiologiste, d'après un mode qui mène presque toujours à l'illusion et à l'erreur, je mis à découvert le canal thoracique et y insérai un tube d'argent. Lorsque le chyle vint à couler librement, j'administrai à l'animal un sel facile à reconnaître, le prussiate de potasse, l'iodure de potassium, l'émétique, l'acide arsénieux, etc., et je le cherchai, de minute en minute, dans le produit de la fistule. Voici quelques-unes de mes expériences principales :

Je fais avaler à un gros chien, dont le canal thoracique est ouvert, une solution de 20 grammes d'iodure de potassium dans 200 à 250 grammes d'eau, et je recueille toutes les minutes le chyle dans une série de vases à réactifs; puis j'essaye chaque échantillon par le chlore et l'amidon. Si l'animal est en digestion, si le pylore laisse librement passer le liquide dans l'intestin grêle, si cet intestin imprime un mouvement un peu rapide aux ondées qu'il reçoit, la dissolution saline est bientôt mise en contact avec les villosilés et saisie par les chylifères. Dès la dix-huitième ou la vingtième minute, le chyle, traité par l'amidon et le chlore, commence à offrir des stries violettes. Huit à dix minutes plus tard, la coloration devient sensiblement plus prononcée ; elle continue à augmenter d'intensité pendant une heure, une heure et demie, jusqu'au moment oîi le chyle prend une teinte bleue uniforme; puis elle demeure stationnaire, s'affaiblit à la longue pour disparaître au bout de six, huit, dix, douze, quinze heures. Ainsi, on voit à quel moment précis le sel commence à passer dans le chyle en quantité appréciable; on juge des progrès que fait l'absorption par l'intensité croissante de la teinte bleue du liquide ; on détermine le moment où cette absorption arrive à son maximum, le temps pendant lequel elle est stationnaire ; enfin, on la suit dans toutes les phases de son ralentissement jusqu'à la disparition des dernières traces appréciables du sel.

Ce résultat est constant; il se reproduit dans tous les cas, avec les mêmes caractères essentiels, sauf les variations infinies dues à l'état de l'appareil digestif. Le sel met un temps très long à se montrer si l'estomac, inerte, contracté et enduit de mucus, le conserve dans sa cavité, — si ce sel se trouve mêlé à une trop grande masse d'aliments, ou bien s'il est poussé en faibles proportions dans un intestin resserré et sans contractions péristaltiques. Au contraire, il apparaît très vite et en grande quantité si l'estomac est dilaté, — si le pylore s'ouvre souvent, — si la marche des liquides intestinaux est accélérée. Et, à cet égard, les limites des variations sont fort étendues, au point que le même sel met à se montrer, dans certains cas, un temps double, triple, quadruple de celui qu'il emploie dans les conditions ordinaires. Aussi, ne faut-il pas s'étonner de ce que, dans les maladies où mille causes peuvent modifier l'état des organes, l'absorption est si incertaine et si mal réglée.

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Ce qui vient île se passer chez le. cliien va se reproduire do la même manière chez les herbivores, soit qu'ils aient un estomac à plusieurs compartiments de vaste capacité, comme les ruminants, ou un estomac simple et à peu près dépourvu de la faculté absorbante.

Je donne à un bélier, sous foniu' il^' lireuvage, 25 grammes d'iuijuiv ilu [lotassium dans oOd grammes d'eau, et je recueille, minute par minute, le clivle que verse le tube d'argent adapté au canal thoracique, en avant de la première côte. La dissolution saline que l'animal a avalée tombe en partie dans les trois premiers estomacs, où elle se mêle à une grande masse d'aliments, et en partie dans la caillette, qui jouit seule de la propriété d'aljsorber. C'est seulement cette dernière fraction qui. en passant dans l'intestin grêle, peut être absorbée dans les premiers moments. Or. dès la dix-huitième minute, le chyle offrira des traces très appréciables d'iode: la proportion de sel augmentera très rapidement, et elle sera portée àson maxinuini au bout d'une heure à une heure et demie, après quoi elle demeurera longtemps stationnaire. Dix heures, quinze heures, dix-huit heures même après l'ingestion du sel, le chyle donnera, par l'amidon et le chlore, une coloration bleue très intense. Il continuera ainsi à bleuir tant que les premiers réservoirs gastriques chasseront vers l'intestin une certaine quantité de la dissolution qu'ils tenaient en réserve.

Même résultat encore chez les ruminants de haute stature, comme la vache et le taureau, quoique la dissolution se perde en partie dans les vastes estomacs et s'y mêle à une énorme quantité de matières alimentaires.

Un taureau, dont le canal thoracique porte un tube d'argent, avale 200 grammes de prussiate de potasse dans un litre et demi d'eau tiède. Au bout d'une demiheure, le chyle, traité par le persulfate de fer, prend une légère teinte bleue, qui indique la présence du prussiate. La coloration prend une intensité croissante dans les moments qui suivent, et elle arrive à son plus haut degré en une heure et demie. Elle se maintient sans changement pendant quelques heures, puis décroît et disparaît déjà à la hn de la sixième heure.

Un autre taureau, de même taille que le premier, reçoit, au lieu de prussiate de potasse, 80 grammes d'iodure de potassium dans un litre et demi d'eau. Dès la vingt-cinquième minute, le chlore et l'amidon décèlent dans le chyle des traces d'iode. Ces traces demeurent très faibles jusqu'à la fin de la première heure, et elles n'augmentent qu'avec une extrême lenteur. C'est seulement à compter de la sixième que la coloration arrive à son plus haut degré. Elle conserve cette intensité pendant deux jours entiers, et, lorsqu'on tue l'animal, quarante-six heures après l'administration du breuvage ioduré, le chyle bleuit à peu près comme à la cinquième ou à la sixième heure.

Voilà certainement un résultat bien curieux. Ces 80 grammes d'iodure de potassium, xersés dans les immenses estomacs d'un taureau, suffisent, en passant peu à peu dans l'intestin, à alimenter l'absorption pendant deux jours, et à saturer, pour ainsi dire, le chyle. Encore, au bout d'une si longue période, la totalité du sel n'a point été enlevée. Il en reste un peu dans les liquides du réseau, dans les matières de la caillette et dans la fiente du gros intestin ; de plus, une notable quantité d'iode s'est répandue dans les liquides et dans les tissus de l'économie.

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On en trouve dans la sérosité de toutes les iiieuibranes séreuses, dans le liquide céphalo-rachidien et dans la plupart des produits de sécrétion. Il y en a dans le tissu cellulaire, dans les muscles, dans les diverses membranes. Le cerveau, la moelle épinière et l'œil même en sont imprégnés. L'absorption aurait donc pu encore en recueillir pendant longtemps.

Ainsi le prussiate de potasse et l'iodure de potassium passent dans chyle et y passent en forte proportion ; mais ils ne sont pas les seuls. J'ai administré de la même manière l'émétique et l'acide arsénieux, les arséniates de potasse et de soude. Le chyle recueilli pendant plusieurs heures a été évaporé, desséché, et le résidu essayé par l'appareil de Marsh : l'antimoine et l'arsenic ont donné sur des capsules de porcelaine les taches miroitantes qui décèlent leur présence.

Dans les expériences qui précèdent, le sel ingéré en dissolution et sous forme de breuvage, a pu être absorbé, soit par les lymphatiques de l'estomac, soit par les chylifères de l'intestin grêle ou par tous à la fois. Il est bon de faire leur part respective en isolant complètement l'absorption gastrique de l'absorption intestinale, car les lymphatiques nés de réseaux fermés dans les tuniques de l'estomac ne sont pas dans les mêmes conditions physiologiques que les vaisseaux blancs émanés des villosités intestinales.

J'écarte en ce moment l'absorption lymphatique de l'estomac, alui de ne pas me heurter à des complications inévitables, et je considère seulement celle de l'intestin, qui offre infiniment plus d'intérêt.

Pour bien étudier celle-ci, avec ses caractères essentiels et ses nuances infinies, il ne faut pas s'adresser au premier animal venu. Un cheval, un chien, un porc, un lapin, ne conviendraient nullement. Chez ceux-ci, une simple incision aux parois abdominales pour atteindre une anse d'intestin et y injecter la dissolution saline appellerait l'air dans le péritoine, affaiblirait la pression qui doit être exercée sur les chylifères, et modifierait leur contractilité au point de ralentir considérablement et même de suspendre pour un certain temps le travail de l'absorption. Mais il n'en est pas ainsi chez le bœuf et le mouton; ces ruminants ont l'intestin enfermé dans un sac épiploïque à double parois, qui le soustrait au contact de l'air lorsqu'on fait une petite ouverture aux parois abdominales. De plus, comme ils ont leur duodénum en dehors du sac, on le met seul à nu vers son origine pour y injecter, par une ouverture de trocart, la dissolution saline. Nous choisirons donc nos victimes parmi les animaux de cet ordre.

Sur un premier bélier, auquel j'ai préalablement établi une fistule au canal thoracique,je pousse dans le duodénum une dissolution de 10 grammes de prussiate de potasse pour 300 grammes d'eau. Le chyle est recueilli minute par minute dans de petits verres isolés, puis traité par le persulfate de fer et l'acide chlorhydrique. Dès la vingt-troisième minute, on y reconnaît des indices de la présence du sel. A la fin de la première demi-heure, il prend une teinte vert bleuâtre très sensible qui se fonce de plus en plus, et arrive bientôt à son maximum d'intensité. Au moment de la mort, le sang de la circulation générale contient aussi du cyanure, mais beaucoup moins que le chyle.

A un deuxième bélier, au canal thoracique duquel se trouve adapté un tube.

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