GLTCOGÉNIE HÉPATIQUE ET GLYCOGÉNIE GÉNÉRALE
Dans les actes de la végétation, les plantes forment, aux dépens des éléments du sol et de l'atmosphère, un grand nombre de principes immédiats, parmi lesquels le sucre se trouve en abondance. Ce sucre, que les herbivores prennent en grande quantité avec leurs aliments, passe dans le sang avec celui qui résulte de la métamorphose des matières amylacées ; mais, de plus, il se produit dans le foie, d'après les recherches de Cl. Bernard ', une proportion notable de ce principe, aussi bien chez les carnassiers, qui n'en trouvent pas dans leurs aliments, que chez les herbivores, qui en prennent une masse souvent supérieure à celle des matières azotées.
Le foie de la plupart des animaux, de l'homme, des singes, des carnassiers, des rongeurs, des ruminants, des solipèdes, des oiseaux, des reptiles, des poissons et des mollusques, renferme du sucre, ou du moins une matière qui se comporte comme le glucose, le sucre de lait et celui des fruits. Le décoctum de tissu hépatique filtré, brunit par l'action des alcalis, réduit le sel de cuivre du réactif cupro-potassique, dévie à droite la lumière polarisée, et enfin donne naissance, par la fermentation, à de l'alcool et à de l'acide carbonique. Le foie de tous les animaux contient cette matière sucrée, soit chez les carnassiers exclusivement nourris de chair, soit chez les herbivores pendant la vie fœtale comme pendant la vie extra-utérine, durant l'abstinence aussi bien que dans les conditions normales de l'alimentation. Sa quantité, soumise à quelques variations, paraît s'élever jusqu'à quatre centièmes du poids du foie, mais en général elle est de 1 1/2 à 2 pour 100 chez les mammifères et les oiseaux ; elle a été de 41?'', 87 dans le foie d'un bœuf pesant 5.300 grammes. Aucun tissu, aucun organe, ni le poumon, ni la rate, les reins, les muscles, ne donnent de matière sucrée, et aucun des fluides animaux n'en contiendrait, suivant Cl. Bernard, excepté le lait, le liquide céphalo-rachidien à l'état normal, et l'urine des diabétiques.
Il y a donc dans le foie du sucre, ou une matière qui donne les réactions du glucose. Cette matière sucrée est-elle formée dans le foie même ou bien estelle amenée à cet organe par la veine porte, qui l'aurait prise dans l'appareil digestif? C'est par les expériences suivantes que Cl. Bernard prétend démontrer que ce sucre se produit entièrement dans le foie.
Des chiens nourris exclusivement de chair dépourvue de sucre pendant six à huit mois, et des oiseaux de proie pris dans leurs nids, puis nourris pendant plusieurs mois avec de la chair crue de bœuf, possèdent encore dans le foie, au
1. Cl. Bernard, Leçons de physiologie expérimentale faites on Collège de France, semestre d'hiver 1854-1855. Paris. 1 vol. in-S, avec figures.
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bout de ce laps do leinps, une quantité de sucre à peu près égale à celle qui s'y trouve à l'état normal; le foie des premiers en contenait 1*'''',90, et celui des seconds ls'',5U pour 100. Ce fait remarquable suffirait donc déjà à prouver qu'il se produit du sucre dans l'économie, puisque le foie en renferme de grandes quantités, bien qu'il n'en puisse pas recevoir par l'alimentation. Il serait déraisonnable d'admettre que le sucre qui existe alors dans le tissu hépatique provient d'une alimentation antérieure, car un principe si soluble et si destructible ne pourrait y demeurer fixé si longtemps et en proportion si considérable.
De plus, et ceci est une expérience décisive, des chiens soumis pendant longtemps au régime exclusif de la chair et sacrifiés trois à quatre heures après le repas, auraient du sucre dans le sang qui sort du foie et non dans celui qui aborde à cet organe. Pour mettre le fait en évidence, M. Bernard tue l'animal en lui enfonçant un stylet dans la moelle épinière, en arrière de l'occipital, puis, par une petite incision à l'abdomen, il lie le tronc de la veine porte en arrière du foie, ouvre ensuite largement le ventre et le thorax pour appliquer une seconde ligature à la veine cave postérieure en arrière du cœur, et une semblable sur la même veine immédiatement en avant des émulgentes. Alors on recueille séparément le sang de la veine porte, en arrière de la ligature qui est appliquée sur elle, et -celui que les veines sus hépatiques versent dans la grande scissure antérieure du foie. De ces deux sangs jetés chauds sur un filtre de charbon qui les décolore, l'afférent n'exerce aucune réduction de la liqueur cupro-potassique, et par conséquent ne contient pas de traces de sucre; le sus-hépatique, au contraire, détermine une réduction abondante et fermente lorsqu'on le met en contact avec la levure de bière. Donc si le sang amené au foie par la veine porte est dépourvu de sucre tandis que le sang emporté de cet organe par les veines sushépatiques en contient, il faut bien admettre que ce sucre vient du l'oie lui-même.
La production du sucre dans le foie paraît, d'après Bernard, indépendante de la sécrétion de la bile. Au jieu de marcher parallèlement, elles semblent alterner Tune avec l'autre; l'une s'arrête, jusqu'à un certain point, lorsque l'autre jouit de toute son activité. Le chien, sur lequel on a établi une fistule biliaire à la vésicule, après ligature préalable du canal cholédoque, donne très peu de bile pendant la digestion, mais la fistule en laisse écouler de granrles quantités six à sept heures après le repas, une fois la digestion entièrement achevée. Au contraire, le sucre est charrié par les veines sus-hépatiques en grande proportion trois ou quatre heures après le repas, lorsque la digestion intestinale est très active, et il y est versé en quantité de moins en moins considérable à mesure que le travail digestif se ralentit. Chez les limaces, l'espèce d'antagonisme qui semble exister entre ces deux sécrétions devient extrêmement manifeste quelque temps après le repas, et aussitôt que les aliments ont été poussés de l'estomac dans l'intestin. Alors le premier viscère se remplit peu à peu d'un liquide clair et sucré qui y est amené par le canal cholédoque ouvert tout près du pylore; puis une fois la digestion intestinale à peu près achevée, le fluide sucré versé dans l'estomac se résorbe, et le canal cholédoque laisse couler dans l'intestin un fluide brun dépourvu de sucre et présentant tous les caractères de la bile.
La production du sucre éprouve des oscillations nombreuses en rapport avec l'activité de la digestion, l'abondance ou la privation des aliments, l'état du tissu hépatique, l'état général de l'organisme et en particulier du système nerveux. Elle est très abondante chez les animaux bien nourris et pendant la digestion, diminue progressivement à mesure que la fonction devient languissante; enfin elle cesse de s'effectuer dans les trois ou quatre derniers jours qui précèdent la moi't par inanition. Il suffit de trente-six à quarante-huit heures d'abstinence pour que le foie des chiens ait perdu environ la moitié du sucre qu'il renferme dans les conditions ordinaires. Le foie des rats et des lapins en est privé du quatrième au huitième jour de l'abstinence, et en deux jours celui des petits oiseaux en est complètement dépourvu : mais les reptiles en conservent encore cinq à six semaines après leur dernier repas, et une marmotte engourdie, privée d'aliments depuis trente-neuf jours, en présentait encore à peu près autant qu'à l'état normal. La nature de l'alimentation influe très sensiblement sur la production du sucre dans le tissu hépatique. Des chiens, préalablement soumis à l'abstinence, alin de débarrasser l'intestin du résidu des digestions antérieures, furent nourris les uns avec du lard et de l'axonge, les autres avec des pieds de mouton et d'autres encore avec de la fécule ; ceux qui reçurent de la graisse n'avaient dans le foie, après quelques jours de ce régime, que de 0,57 à0,88 pour 100 de sucre ; les chiens qui furent nourris avec des pieds de mouton en donnèrent de 1,33 à 1,65, enfin ceux qu'on nourrit de fécule en fournirent de 1,25 à 1,88. Les matières grasses laisseraient donc la production du sucre à peu près ce qu'elle est pendant l'abstinence ; elles ne contribueraient en rien à la formation du sucre ; mais les matières albuminoïdes seules seraient destinées à la formation de ce principe.
La quantité de sucre dans le foie devient plus abondante lorsqu'on irrite la moelle allongée par unepiqiîre faite vers l'origine des nerfs pneumogastriques ; elle le devient même alors à un degré tel, que le sucre ne pouvant être brûlé dans le poumon à mesure qu'il y arrive, ni détruit d'une manière quelconque, se répand dans le sang et s'élimine par les urines, comme cela arrive dans le diabète. Cette quantité diminue sous l'influence de causes très diverses. Ainsi elle devient très faible chez les lapins douze à quinze heures après la section des nerfs vagues, elle diminue rapidement pendant le cours des aflections aiguës, surtout de celles qui s'accompagnent d'une vive réaction fébrile, et, après la mort qui termine ces maladies, le foie est totalement dépourvu de sucre. Les opérations douloureuses, les souffrances très vives ont le même résultat ; enlin le froid auquel on expose les animaux, la température très élevée, l'hyperthermie, les enduits appliqués à la surface de la peau dans le but de suspendre la transpiration cutanée, font disparaître souvent, le sucre en quelques heures.
Le sucre du foie versé dans les veines sus-hépatiques vient se mêler à celui de la veine cave postérieure, à son passage dans la scissure antérieure du foie, et de là il se rend an cœur droit, où il est mêlé à celui de toutes les parties du corps ; enfin, il est porté dans le poumon, où il se détruit par le fait de la respiration. Peut-être est-il également détruit par une fermentation donnant l'acide lactique lequel se combinerait avec la soude pour former un lactate soluble. D'après cela,
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il est facile de comprend ir ((ue le sang pris dans les veines Iié[»aliques mêmes soit le plus sucré de tous, puis celui de la veine cave, entre le foie et le cœur, où le sang hépatique est mêlé seulement à celui des parties postérieures du corps ; enfin, celui des cavités droites du cœur, où ce sang hépatique sucré est venu se mélanger à celui des diverses parties de l'organisme. C'est, en effet, ce que l'expérience démontre.
Suivant M. Bernard si, en général, on ne trouve de sucre qu'entre le foie et le poumon, c'est-à-dire entre l'organe qui le produit et celui qui en opère la destruction, il arrive, dans certaines circonstances, qu'il se répand en plus ou moins grande proportion dans toute l'étendue du système vasculaire. Ainsi, quelques heures après que le travail de la digestion s'est établi, la quantité de sucre qui est versée dans la circulation étant trop considérable pour être détruite à mesure, se dissémine dans toutes les parties du système vasculaire et y persiste encore plusieurs heures après l'achèvement de la digestion. A part ces moments, il y a équilibre entre la production et la destruction : le sucre, constamment fourni par les veines hépatiques, disparaît une fois parvenu à l'organe respiratoire. Aucun fluide de sécrétion ne l'élimine, sauf le fluide céphalo-rachidien. En se formant, ce principe servirait à la production de la chaleur animale, qui, d'après M. Cl, Bernard, est plus élevée à l'abouchement des veines hépatiques dans la scissure antérieure' du foie que partout ailleurs, et aussi plus élevée dans les cavités droites du cœur que dans les cavités gauches. Il se détruirait non par une oxydation ou une combustion, mais par une simple transformation en acide lactique.
Chez le fœtus comme sur l'animal qui jouit d'une existence indépendante, il y a production de sucre. Dans les premiers temps de la vie utérine, à deux mois par exemple chez les veaux, il n'existe pas encore de sucre dans le foie; mais ce principe s'y trouve en quantité notable vers le quatrième ou le cinquième mois, et en général à mi-terme dans les autres animaux. 11 y augmente à mesure qu'on s'approche de l'époque de la parturition. Le poumon elles muscles en contiennent également, mais dès les premiers temps, pour le perdre peu à peu, à mesure que le développement de ces parties avance. L'urine, les liquides de l'amnios et de l'allantoïde en renferment aussi de très bonne heure, et bien avant qu'on en trouve dans l'organe hépatique. Toutefois, la peau, le cerveau, les nerfs, les glandes, etc , en paraissent totalement dépourvus.
D'après Bernard \ le sucre qu'on trouve dans le tissu du foie et dans le sang des veines sus-hépatiques serait donc produit dans cet organe, et il le serait aux dépens d'une matière spéciale appelée glycogène. Celle-ci s'obtient en traitant par l'ébuUition dans l'eau pendant trois quarts d'heure une certaine quantité de pulpe du foie. La décoction filtrée la donne, soit par l'alcool, soit par l'acide acétique cristallisable, sous forme de précipité blanc, floconneux. Cette matière glycogène se redissout dans l'eau, qu'elle rend opaline. Elle a la saveur de l'amidon, se colore en violet par l'iode, mais ne peut ni fermenter, ni réduire les liqueurs cuivriques. L'ébuUition dans les acides minéraux étendus, le contact
1. Cl. Bernard, Comptes rendus de l'Académie des scie?ices, 23 mars 1857 et 29 juin même année et [.erons .•iiir le diabète et la gUjcoçjenèse animales, 1877.
de la diastase salivaire, de la pancréatine, la transl'oiment en sucre. Pour M. Bernard, cette matière ou cet amidon animal se formerait dans le foie, puis s'y convertirait en sucre, pendant la vie, aux dépens d'un ferment fourni par les cellules hépatiques, en passant par l'état intermédiaire de dextrine.
Les faits dont l'ensemble vient d'être exposé établissent qu'il y a dans le foie, suivant les moments et les conditions physiologiques, une plus ou moins grande quantité de sucre et de matière glycogène, mais ils ne prouvent pas que ces deux matières soient produites exclusivement dans cet organe.
L'expérience de Moleschott qu'on cite pour prouver que tout le sucre de l'organisme provient du foie a très peu de valeur. Si après l'extirpation du foie sur la grenouille on ne trouve plus de sucre dans le sang, au bout de deux ou trois semaines, la disparition de ce principe peut être attribuée à une foule de causes se rattachant à l'état pathologique qui résulte de l'opération.
D'abord il est certain, malgré les dénégations réitérées de M. Bernard, que des matières sucrées ou en voie de transformation sucrée sont apportées dans le foie en proportion plus ou moins considérable par la veine porte, tant sur les herbivores que sur les carnassiers, au régime exclusif de la chair. M. Figuier ^ a observé, le premier, que la veine porte des chiens nourris de viande charrie du sucre pendant la digestion et qu'elle en verse, par conséquent, dans le système vasculaire du foie. Le fait est incontestable, et dès lors, en admettant qu'il se produise du sucre dans le foie, on ne peut plus aftirmer que la totalité de ce principe est produite dans cet organe.
D'autre part, le sang artériel qui contient aussi du sucre va en porter une certaine proportion dans le foie. Ce sang en contient comme celui de l'ensemble des vaisseaux, sur le cheval, le mouton, le chien, dans les conditions ordinaires, même lorsque la digestion est suspendue, pendant des journées entières, sous l'influence d'une cause quelconque. Enfin, en même temps que le sang apporte du sucre au foie par diverses voies, il doit lui apporter delà dextrine, peut-être de la matière glycogène. Toutefois, comme les quantités de sucre amenées au foie sont faibles, et que les quantités qui en sortent sont énormes, tout semble indiquer qu'il s'accomplit dans cette glande un travail glycogénique très actif. Vouloir le contester, c'est lutter contre des faits dont la signification est très nette.
Ce foyer glycogénique étant admis, taut-il renoncer à en chercher d'autres et à voir si la production du sucre n'est pas un phénomène général comme la production de l'urée, de l'acide carbonique et la série des dédoublements éprouvés par les matières organiques dans les différents tissus ? Loin de là. Le travail glycogénique acquiert d'autant plus d'intéi'êt qu'il se généralise davantage. Or, tous les faits semblent lui donner ce caractère de diffusion.
En effet, si l'on considère un animal carnassier au régime exclusif delà chair et qui ne tire pas de sucre du dehors, nous en trouverons cependant non seule-
1. L. Figuier, Mémoire sur f origine du sucre contenu dans le foie et sur r existence normale du sucre dans le sang de V homme et des animaux {Annales des sciences naturelles, 4° série, t. III). — Deuxième mémoire à propos de la. fonction glycogénique du foie {Comptes rendus de rAcad(hnie des sciences, 26 mars 1855).
ment dans le foie et dans le sang, mais encore dan? le chyle, la lymphe, la sérosité des cavités closes, le liquide céphalo-rachidien. Ce sucre a dû prendre naissance dans l'organisme, puisqu'il n'y est pas entré tout formé, Une partie de ce principe a pu naître dans le fore, où une énorme quantité de liquide est apportée avec une grande masse de produits de la digestion. Voilà le foyer le plus évident et en apparence le plus actif.
Dans l'intestin est un second foyer où le travail glycogénique se dessine avec une incomparable netteté. Chez l'animal carnassier, entièrement nourri de chair, même en voie de putréfaction, aucun atome de sucre n'est apporté par l'aliment, et, de plus, les moyens d'analyse les plus délicats n'en font encore découvrir aucune trace ni dans l'estomac, ni dans l'intestin ; mais dès que les produits de la digestion entrent dans les chylifères, le sucre y apparaît en grande quantité : il se montre tout formé dans la première goutte de chyle saisie par les vaisseaux blancs, et, à partir de ce moment, c'est un sucre achevé qui réduit les liqueurs cuivriques, qui fermente en donnant de l'acide carbonique et de l'alcool. Ce sucre ne fait jamais défaut dans le chyle ; il s'y trouve depuis l'origine des lactés jusqu'à la terminaison du canal thoracique, en deçà comme au delà des ganglions, et dans les ganglions eux-mêmes. Il ne manque pas plus chez le bouc, le bélier et le taureau nourris de viande, que chez l'animal le plus carnassier \
C'est ce que j'ai vu sur ces herbivores entretenus pendant plusieurs semaines de viande crue ou cuite. Aûn de permettre à l'appareil digestif de se débarrasser plus vite des résidus végétaux du régime antérieur une ouverture était établie à la panse pour en retirer le contenu dès le début de l'expérience.
Le système lymphatique est un troisième foyer de la production glycosique. foyer vaste, immense, car les lymphatiques ont des racines et des réseaux dans la plupart des tissus et des organes de l'économie. La lymphe la plus pure, prise dans les vaisseaux de la tête, du cou, de l'entrée du thorax, de l'abdomen et des membres, offre du sucre, un sucre fermentescible, que rien ne distingue de celui du chyle; elle s'en charge dès les premiers moments ; elle n'en montre pas moins avant qu'après son passage à travers les ganglions ; enfin, elle en a plus que le sang de la circulation générale.
En présence de ces faits, qu'on a eu tant de peine à admettre, mais que personne ne conteste plus aujourd'hui, quelles raisons invoquerait-on pour localiser
1. G. Colin. De la formation du sucre dans l'organisme {Comptes rendus del'Acad. des sciences, II juin 1855, et l^e édition de ce livre, t. II, p. 466). — De la formation du sucre dans l'intestin et de son absorption parles chylifères (Bull, de l'Acad. cleméd., 1" avril 1856, et Moniteur des hôpitaux, même année). — Sur l'origine du sucre du chyle 'Comptes rendus de VAcad. des sciences. 28 juin 1858. et Jownal de Vanatomie et de la physiol. des animaux.. — De la glycogénie animale dans ses rapports avec la production et la destruction de la graisse [Comptes rendus de VAcad. des sciences, 10 dé-cembre 1859). — Recherches sur la glycogénie du fœtus [Comptes rendus. 2 avril 1860). — De la production du sucre dans ses rapports avec la résorption de la graisse et la chaleiir animale pendant l'abstinence et Ihibomation {Cotnptes rendus de l' Académie des sciences, 5 novembre 1860). — Sur la production du sucre chez les animaux à foie gras [Comptes rendus de l'Acad. des sciences, 15 avril 1861). — Nouveau coup d'ceil sur les phénomènes de lo glycogénie animale f Recueil de médecine vétér., 1863, p. 8.50).
dans un seul organe de formation d'un produit combustible si universellement répandu ! La ligne de circonvallation que l'on a tracée autour du foie est imaginaire. 11 est antiphilosophique, et contraire à toutes les données de la chimie organique moderne et de la physiologie, de vouloir confiner au sein d'un organe une mutation de matière aussi simple que celle d'où résulte le sucre : c'est comme si l'on voulait localiser dans une partie quelconque la métamorphose des matières protéiques en fibrine, en albumine, la conversion de certaines matières neutres en graisse, etc.
Chez les plantes, il en est, ou du moins il parait en être de même ; le sucre prend naissance en diverses parties, tantôt aux dépens des matières que l'absorption vient de saisir, tantôt aux dépens de celles que le travail de la nutrition ou de la sécrétion a déposées en divers organes. Si, en effet, au printemps, alors que la vigne n'a encore aucune partie verte, je fais une entaille à un cep, les pleurs de cette entaille, c'est-à-dire la sève ascendante qu'elle verse en dehors est sucrée, et elle ne l'est pas moins au niveau du sol, tout près du collet de la racine, que dans les parties les plus élevées. Le sucre est là un produit de l'absorption qui ne préexistait pas dans le sol, un produit qui se constitue avec la sève aussitôt que les éléments de celle-ci passent dans le système chylifère du végétal, à peu près comme le sucre qui ne préexistait pas dans l'aliment de l'intestin s'est constitué à l'origine des vaisseaux lactés. C'est là, pour le dire en passant, un des nombreux traits d'analogie que l'expérimentation moderne fait découvrir entre les actions élémentaires de la vie animale et celles de la vie des plantes.
En présence de cette détermination du travail glycogénique, on peut se demander s'il n'est pas en relation avec des mutations qui porteraient sur des matières présentes partout et ayant, comme la graisse, une composition analogue à celle du sucre.
Lorsque je commençai à étudier les effets de l'abstinence sur la production et la destruction du sucre, je fus surpris de voir que, parmi les animaux placés dans des conditions en apparence identiques et soumis à un jeîine d'égale durée, les uns avaient le sang, la lymphe et le tissu du foie très sucrés, tandis que les autres n'offraient plus, dans ces liquides et dans ce tissu, que des traces de glycose. En cherchant la raison de ce contraste si frappant, je remarquai bien vite que les sujets qui conservaient leur sucre pendant une abstinence prolongée étaient les animaux gras ou ceux qui, sans avoir de l'embonpoint, offraient encore une notable provision de graisse interstitielle ; tandis que les sujets sans sucre étaient les animaux maigres, dépourvus de graisse dans les interstices musculaires et dans les cavités splanchniques.Ce fait si remarquable me fit soupçonner des rapports intimes entre les phénomènes glycogéniques et ceux de la production ou de la destruction de la graisse. Je soumis à une abstinence complète chiens, chats, herbivores, et j'obtins constamment les mêmes résultats. Chez les animaux pourvus de graisse, le sang, la lymphe et le foie se montrèrent toujours chargés de sucre ; la température se maintint à son degré normal, ou à peu de chose près, et la privation d'aliments put être supportée pendant un temps très long. Au contraire, chez les animaux sans graisse, le sucre disparut
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vite du sang, de la lymphe et du foie, la températuœ descendit non moins vite à un degré assez faible, et la mort fut inliniment plus prompte.
Voici, du reste les détails de ces résultats dans toute leur simplicité. Une fois connus, il ne me sera pas nécessaire d'entrer dans de longs développements pour mettre en évidence l'intime connexité qui existe entre les fonctions du tissu adipeux et les phénomènes glycogéniqucs ; on jugera si, d'après ces faits et d'après ce qui se passe pendant l'engourdissement hiliornal de certains animaux, la graisse, qui est un dérivé de la fécule et du sucre, ne peut pas à son tour, pour les besoins de la respiration et l'entretien delà chaleur animale, revenir plus tard à sa première forme, celle de matière sucrée. Commençons par ce qui arrive chez les sujets maigres.
Les herbivores, qui passent aisément de l'embonpoint à la maigreur, nous donnent un excellent terme de comparaison. Les chevaux, surtout ceux d'un âge avancé, qu'on a mal nourris et soumis à un travail pénible, sont fort souvent sans graisse libre, bien qu'ils aient encore le système musculaire assez développé. La graisse a disparu sous la peau, dans les interstices musculaires, sous le péritoine, dans les replis épiploïques et autour des reins; il ne reste plus que les coussinets de l'oreille, de la fosse temporale, ceux des articulations, des scissures du cœur et du canal rachidien ; mais le tissu de ces petites agglomérations a une teinte jaune particulière, rappelant celle de la sérosité du sang; ses cellules, gorgées d'un liquide albumineux, ne contiennent plus que des quantités minimes de principes gras devenus à peu près réfractaires à la résorption. Le foie est noir, ferme, difficile à écraser; ses cellules n'ont plus aussi qu'un peu de graisse et de sucre. Par suite de cette atrophie générale du système adipeux, l'animal n'a plus de provision en réserve, ni à titre d'aliment, ni à titre de combustible ; il est obligé de vivre uniquement des matériaux que la digestion apporte chaque jour à l'économie; sa température, sa vigueur, l'activité de ses fonctions dépendent de ce contingent éphémère, qui se dissipe à mesure qu'il arrive. Dans ces circonstances, le sang du cheval contient de 30 à 100 milligrammes de glycose pour 100, ou en moyenne 70 milligrammes ; le foie en a de 100 à 600 milligrammes pour 100 grammes. C'est par exception que les chiffres des dosages s'éloignent de ceux-ci.
Or, chez les chevaux placés dans de telles conditions, les phénomènes glycogéniques se montrent, de la manière la plus nette, étroitement et exclusivement subordonnes à l'action de la digestion. A la suite d'un bon repas, surtout si les aliments sont riches en matières amylacées, la proportion de glycose augmente très sensiblement, tout à la fois dans le chyle, la lymphe, le sang et le foie; la fécule donne dans l'intestin de la dextrine et du sucre, tant aux veines mésara'iques qu'aux chylifères ; puis la dextrine apportée dans le foie continue à se transformer en sucre.
Mais si l'on met à la diète ces mêmes chevaux maigres pendant deux, trois, quatre jours, la scène change complètement : alors la petite masse de matière sucrée qui s'était introduite dans le foie et dans les fluides nutritifs, par la voie de la digestion, diminue rapidement; bientôt elle se réduit presque à rien; l'organisme se débilite; la température baisse ; et, si l'abstinence se prolonge un
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peu, la uioit ne tarde pas à. y mettre un terme. Je me suis assuré un grand nombre de l'ois qu'après une diète de quelques jouis, il ne reste plus dans le foie de ces animaux que des traces insignifiantes de sucre.
Il en est tout autrement chez les chevaux gras, ou chez ceux qui, sans avoir de l'embonpoint, ont conservé une notable quantité de graisse. Le sang renferme, pour 100 grammes, de 100 à 230 milligrammes de glycose, ou en moyenne 150 milligrammes, c'est-à-dire plus du double de ce qu'il en contenait chez les chevaux maigres. Le foie en a de 1 à 3 grammes pour 100, et jusqu'à 4 grammes et demi, comme cela arrive surtout chez les bœufs et les moutons engraissés pour la boucherie. Il peut donc y présenter de deux à quarante-cinq fois autant de matière sucrée que sur les sujets maigres dont il vient d'être question.
Chez nos chevaux gras, la forte provision de glycose contenue dans le foie, le sang et la lymphe a manifestement une double origine : elle vient en partie de la digestion, en partie d'un travail intérieur lié à la présence de la graisse au sein des divers tissus et des cellules hépatiques. Ces deux sources peuvent être isolées, car elles sont indépendantes l'une de l'autre.
Si, en effet, nous mettons à la diète un chevctl gras, le glycose cessera d"être apporté au sang, à la lymphe et au foie par la voie de l'extérieur; mais comme ce principe continuera à se produire aux dépens de la provision intérieure, sa quantité se maintiendra à un chiffre élevé, tant qu'il restera de la graisse dans les divers tissus et dans les cellules hépatiques. En voici la preuve :
Un cheval de douze ans, en bonne santé et gras, fut privé de tout aliment ; on ne lui donna que de l'eau, dont la quantité fut mesurée. Il supporta cette abstinence pendant un mois entier sans que sa température, constatée tous les jours,, eût baissé d'un degré ; mais il perdit dans ce laps de temps 80 kilogrammes ou 2.666 grammes par jour. On le tua le trentième jour. A ce moment, il y avait pour 100 : 78 milligrammes de glycose dans le sang, 134 milligrammes dans la lymphe, et 1 gr. 200 milligr. dans le foie. Cet organe, qui pesait 5.300 grammes, renfermait pour toute sa masse 63 gr. 6 de glycose. Malgré une abstinence si prolongée pour un herbivore, la graisse existait encore en abondance sous la peau, dans les interstices musculaires, au bord supérieur de l'encolure, autour du cœur, dans les épiploons et les mésentères. La cavité abdominale seule en renfermait des masses pesant en somme 15 kilogrammes. Les os suintaient la graisse et une graisse ayant l'aspect qu'elle présente sur les sujets obèses. Le foie était énorme, et son tissu jaune, mou, friable comme il l'est sur les animaux très gras ; ses cellules étaient pleines encore de gouttelettes graisseuses fort distinctes. Le sang, en quantité à peu près normale, était lui-même si chargé de graisse que son sérum jaune, opaque et laiteux, ressemblait au chyle bien émulsionné des solipèdes à la mamelle. Ainsi, grâce à sa graisse, ce cheval a pu vivre un mois en conservant une vigueur qu'on n'aurait pas attendue, sa chaleur normale, à quelques dixièmes de degré près, une quantité de sang peu inférieure à la quantité habituelle ; enfin, beaucoup de sucre dans le sang, le double dans la lymphe, et autant dans le foie que sur bon nombre de solipèdes d'un embonpoint moyen. Cela est significatif.
Il en a été de même chez les carnassiers. Sur plus de 12 chiens ou chats sou-
mis à une abstinence absolue, le contraste observé précédemment s'est reproduit avec toutes ses particularités.
Lès sujets maigres (et ils sont, dans ces espèces, diTllciles à trouver, si ce n'est parmi les individus encore jeunes qui ont perdu leur embonpoint par suite d'aflections catarrliales, \ermineuses ou cutanées) ne supportent guère la privation des aliments au delà de 8 à 10 jours sans se refroidir, et devenir presque exsangues. Au bout de ce temps, il ne reste dans leur sang que des traces de glycose ([u'on ne saurait doser. Ainsi, par exemple, sur un chat tort maigre, mais en bonne santé, la température du corps était descendue le 10'' jour à + 26° centigrades, le sang ne conservait que de faibles traces de glycose, et le foie n'en avait plus pour toute sa masse que 92 milligrammes.
Les animaux gras, au bout d'un temps double, triple, quadruple même, ont encore beaucoup de sucre, et ils possèdent une température qui est, à un degré près, leur température ordinaire. Ainsi : un chien, après une abstinence de 12 jours, avait pour 100 : 133 milligr. de glycose dans le sang, et 1 gr. 5 dans le foie. Un second, après une abstinence de 7 jours, en avait IM milligr. pour 100 dans le sang, et 2 gr. 820 dans le foie. Un chat, au bout de 11 jours, en avait dans le sang 197 milligr., et 2 gr. 261 pour iUO dans le foie. Un chien, après 13 jours, 127 milligr. dans le sang, et 1 gr, 07 pour 100 dans le foie. Un autre, après une privation d'aliments d'égale durée, 60 milligr. dans le sang, et 1 gr. 357 dans le foie. Un chat, au bout d'une période de 22 jours, 236 dans le sang, et 1 gr. 310 dans le foie. Un autre, après un jeûne de 29 jours, 139 milligr. dans le sang, et 2 gr. 794 dans le foie. Enfm, sur un dernier qui était presque à l'agonie au bout de 37 jours d'une abstinence complète d'aliments et de boissons, il restait 81 milligr. pour 100 de glycose dans le sang, et 326 dans le foie. Ce dernier allait, par suite de son émaciation extrême, rentrer dans la catégorie des sujets maigres.
Toutes ces données n'ont-elles pas une signification bien nette? Un animal privé d'aliments est-il gras.? Avec sa graisse, il aura du sucre dans la lymphe, le sang et le foie ; sa chaleur s'entretiendra à son degré normal, et il supportera fort longtemps l'abstinence. Est-il maigre, ou réellement sans graisse, il sera sans sucre, se refroidira vite et ne pourra supporter la diète qu'un temps très court. 11 y a donc des rapports intimes et comme une sorte de filiation entre la graisse, la production du sucre, l'entretien de la chaleur animale et la faculté de supporter une longue abstinence. Ce n'est pas tout. Les phénomènes de l'engourdissement chez certains animaux, ou ce qu'on appelle l'hibernation, reproduisent les mêmes résultats, sous une nouvelle forme et avec de remarquables particularités.
A l'époque oii commence leur sommeil, les hibernants, la marmotte, le hérisson, sont gras, et à leur réveil ils se montrent considérablement amaigris. La graisse qu'ils perdent alors sert évidemment à l'entretien de la chaleur animale. Comme leur provision serait bien vite épuisée, s'ils conservaient leur vigueur et leur température habituelles, les fonctions se ralentissent de manière à diminuer les déperditions de toutes sortes et surtout la consommation de combustible : la respiration devient très faible ; ses mouvements se réduisent à 3 ou 6 par minute,
et la cluileur intérieure descend ù 15, 20, 25 degrés au-dessous de son chillVe normal. Aussi la graisse, qui se serait brûlée en un mois ou six semaines, chez l'animal éveillé, dure-t-elle deux ou trois fois autant par le fait du ralentissement imprimé aux phénomènes respiratoires. Et pendant que celte graisse se détruit le sucre continue à se régénérer, en certaines proportions, comme on va le voir-
Pour avoir un point de départ, je tuai, vers la lin de juillet, un hérisson qui venait d'être pris dans des broussailles, et qui sans doute n'était point à jeun. Cet animal pesait 680 grammes; son sang 20 grammes et son foie 33 grammes. Ce foie était rosé, mou et d'une grande friabilité. Il contenait du glycose à raison de 950 milligrammes pour 100 grammes.
Un autre hérisson, tué le 2 mars, après avoir passé l'hiver dans un jardin d'abord, puis dans un lieu habité, mais froid, pesait, au moment de sa mort, 635 grammes, son sang 12 grammes et son l'oie il^^'o. Ce foie contenait du sucre à raison de l8'',058 pour 100.
En comparant ces deux hérissons qui ont sensiblement le même poids, nous voyons que le second a moitié moins de sang et moitié moins de foie que le premier. Le hérisson engourdi, en perdant par jour Is^B de son poids, usait en même temps son sang, sa graisse et les matériaux déposés dans le tissu hépatique ; néanmoins, à la fin de son long sommeil, son foie ne se montrait pas moins riche en sucre qu'au début ; ce principe avait dû se régénérer dans la mesure exacte de sa destruction.
Voilà donc chez l'animal hibernant la reproduction fidèle de ce qui a lieu chez tous les autres pendant l'abstinence. Des deux côtés, disj)arition graduelle ou plutôt combustion lente de la graisse, atrophie progressive du foie et renouvellement du sucre. Tout est semblable de part et d'autre, avec une légère différence dans Tintensité des phénomènes, ou si l'on veut dans la rapidité avec laquelle ils s'accomplissent. D'autre part, chez l'animal soumis à l'abstinence ordinaire, la respiration, la circulation, les actions muculaires et la caloritication, avec leur activité ordinaire, consomment vite la graisse déposée dans les cellules hépatiques; de là Témaciation, l'épuisement rapide et la mort au bout de quelques semaines. D'une part, chez l'animal hibernant plongé dans la torpeur, la respiration, la circulation ralenties, les mouvements suspendus, la chaleur affaiblie n'épuisent qu'avec une extrême lenteur la provision de l'économie; la vie languissante s'entretient pendant plusieurs mois et tant que dure la saison froide. Entre les deux, l'inégalité de la dépense du combustible se traduit par la différence de température, et par celle de la durée de l'abstinence.
En présence de ces faits si curieux, peut-il subsister encore quelques doutes sur la réalité de la double source du sucre animal : l'une tout extérieure dans la digestion, l'autre intérieure dans la provision de graisse des différentes parties du corps; la première apportant à l'organisme des matériaux sans cesse renouvelés, la seconde modifiant des principes que la nature a mis en réserve pour les moments de pénurie, deux sources qui se complètent l'une par Tautre, et qui se suppléent quand les besoins de l'économie l'exigent?
Mais ce n'est pas assez de montrer, d'une manière générale, les phénomènes qui indiquent la production du sucre aux dépens des matières grasses; il faut
préciser davanUige, chercher à saisir quehjue part cette translormation, et, s'il se peut, la prendre sur le fait, dans les organes où elle s'effectue de la façon la plus évidente.
Tout à l'heure, je faisais connaître les différences essentielles qui distinguent le foie de l'animal maigre de celui de l'animal plus ou moins gras ; ces différences, qui avaient passé inaperçues et auxquelles on pouvait n'attacher aucune signification, en ont pourtant une de premier ordre; c'est par elles que nous arriverons à la solution cherchée. Le foie noir et sans graisse de l'animal maigre est incapable de produire du sucre en dehors de l'alimentation ; le foie jaunâtre, à cellules gorgées de graisse de l'animal gras, donne, au contraire, du sucre jusqu'à épuisement de la matière génératrice; puis, quand celui-ci cesse de produire du sucre, il est dépouillé de sa graisse, ramené à l'état de foie noir. Deux chevaux soumis à une abstinence complète suffiront pour rendre le contraste manifeste.
Si nous considérons d'abord le cheval gras, nous trouverons dans ses cellules hépatiques deux matières très différentes, qu'un grossissement de 3 à 400 diamètres permet de distinguer avec la plus grande netteté, savoir : 1° de fins corpuscules de bile tous semblables entre eux, et apparaissant sous forme de points noirs entre le noyau et les parois de la cellule; 2" des gouttelettes de graisse inégales, plus ou moins volumineuses, et surtout si pressées qu'elles semblent étouffer les atitres corpuscules. Or, de ces deux sortes d'éléments, les premiers ne font jamais défaut et ne paraissent point diminuer, tandis que les seconds s'usent peu à peu, à mesure que le foie continue à donner du sucre. Tant qu'il reste de ceux-ci, l'organe fournit de la matière sucrée ; dès l'instant que les gouttelettes disparaissent, le travail de la glycogénie hépatique s'arrête: aussi les animaux dont le foie a éprouvé la dégénérescence graisseuse donne du sucre pendant une abstinence très prolongée. Celui de notre cheval blanc, après un jeune de trente jours, en contenait encore i^%2 pour 100, c'est-à-dire 63 grammes environ pour- toute sa masse, pesant 5.300 grammes. Il en est de même pour d'autres espèces. Une oie grasse de Strasbourg, à foie hypertrophié, donnait encore, après quarante-quatre jours d'abstinence, 3 décigrammes pour 100 de sucre hépatique. Un hérisson, après avoir passé tout l'hiver sans manger, n'en offrit pas moins qu'un individu de son espèce pris au milieu de l'été, et presque en pleine digestion.
Si, d'un autre côté, nous considérons le cheval maigre, les choses se présentent sous un tout autre aspect, et nous donnent la contre-épreuve de ce qui vient d'arriver. Chez celui-ci, les cellules hépatiques ont encore leur noyau avec les fins corpuscules, que l'on considère comme les matériaux de la bile; mais elles n'ont plus de gouttelettes de graisse, ou elle n'en ont qu'un très petit nombre. Or, dès que l'animal vient à jeûner, ces restes de gouttelettes s'en vont. Vingt-quatre, quarante-huit heures, ou tout au plus quelques jours, suffisent pour les faire disparaître, et tout travail glycogénique se suspend dans le foie ; il faut prendre alors des masses énormes de tissu de cette glande pour y trouver des traces de matière sucrée.
Il y a donc dans le foie une relation manifeste entre la présence de la graisse
G. COLIN. — Physiol. corap., 3'^ édit. II. — 53
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et la production du suci'c. La cellule chargée de gouttelettes d'huile, la cellule grasse, donne du sucre en abondance ; la cellule maigre est privée de cette faculté ; la première en donne parce qu'elle renferme la matière d'où le sucre semble dériver ; la seconde n'en donne pas parce qu'elle est privée de la substance capable d'éprouver la mutation saccharine.
Eh bien, si dans les cellules du foie le sucre naît en présence de la graisse; si, dans ces cellules, la graisse s'use à mesure que le sucre se produit ; si, une fois qu'elle a disparu, la cellule cesse de fabriquer ce principe, la métamorphose n'est-elle pas assez évidente pour être acceptée sans autre démonstration ? Ce que nous voyons s'accomplir dans le foie est pour nous un trait de lumière: l'analogie nous porte à le généraliser. Pourquoi la graisse du sang, celle de la lymphe, du chyle et des divers tissus de l'économie, ne pourrait-elle pas, comme celle des cellules hépatiques, donner naissance au sucre?
En remontant à l'origine de la graisse qu'on trouve dans l'organisme, la transformation dont il est ici question devient plus compréhensible encore. Or, il est indubitable aujourd'hui, depuis les expériences de Persoz sur les oies, et celles de Boussingault sur de jeunes porcs, qu'une bonne partie de la graisse déposée dans les tissus résulte de la moditication des matières amylacées ou sucrées ; car il s'accumule chez les animaux nourris de maïs et de pommes de terre une quantité de graisse de beaucoup supérieure à celle qui a été offerte toute formée par ces aliments. Les abeilles* que Milne- Edwards a nourries de sucre ont donné de la cire et du miel ; chez elles aussi, comme chez les mammifères ou les oiseaux, la graisse a été un produit de la transformation saccharine. Est-il donc étonnant que cette graisse, dérivée du sucre, reprenne plus tard sa première forme et redevienne du sucre ? Nullement ; car, d'après l'analyse chimique, il n'y a qu'une légère différence entre ces deux principes neutres.
Mais dans quel but, dira-t-on, ces formes successives des mêmes matières? Évidemment, c'est pour des besoins fonctionnels dont plusieurs sont manifestes, s'il en est quelques-uns d'insaisissables. La fécule, pour entrer dans les vaisseaux, ne doit-elle pas être soluble, et elle le devient en passant à l'état de dextrine ou de glycose ? Cette dextrine, ce glycose, ne peuvent ensuite se fixer dans les tissus, en restant à l'état de principes solubles, endosmotiques, diffusibles, car ils seraient sans cesse entraînés de tous côtés avec les liquides qui imprègnent la trame organique ou avec ceux qui circulent dans les vaisseaux. C'est pour devenir aptes à êtres mis en réserve et en dépôts ; c'est pour acquérir la faculté de se conserver indéfiniment, qu'ils se changent en acides margarique, stéarique, oléique, en glycérine, c'est-à-dire en graisse, laquelle, une fois dans les cellules closes, réunit les conditions les plus favorables aux substances susceptibles d'êtres mises en dehors du tourbillon qui entraîne continuellement les molécules de toutes sortes. Dès lors, pourquoi deviendrait-il donc plus tard impossible à ces matières de reprendre leur première forme, leur état initial, une fois qu'arrive pour elles le moment d'être dispersées de nouveau et utilisées à l'entretien de la chaleur animale? La graisse qui commence à brûler ne pourrait-elle donc pas donner du sucre comme les matières protéiques en brûlant donnent de
l'urée? Et parmi les cléments des graisses, pourquoi la glycérine, leur principe doux, ne serait-elle pas la première à subir cette transmutation?
En généralisant ainsi le travail glycogénique, je n'entends pas dire que la transformation de la graisse en sucre se traduit partout d'une manière identique et qu'elle s'effectue avec une égale activité dans les diverses parties de l'organisme. Il est évidemment des points où les conditions sont plus favorables à cette mutation qu'elles ne le sont dans d'autres. Le foie, qui rassemble et centralise les matières absorbées par le système de la veine porte : qui se gorge à chaque digestion de dextrine, de graisse puisées dans l'intestin, est admirablement placé sous ce rapport. Il a d'ailleurs une grande aptitude à se charger de graisse, et sa capacité de saturation pour ce principe est illimitée , tandis qu'elle est restreinte pour le sucre. Ses cellules en reçoivent tant que dure l'absorption intestinale : elles s'en remplissent même si bien qu'elle peuvent prendre chez l'homme l'aspect de cellules adipeuses, ainsi que Kolliker et d'autres micrographes l'ont déjà remarqué. Là, les mutations de la graisse sont liées à la sécrétion de la bile qui, comme on le sait, renferme beaucoup de matières grasses modifiées. Tout porte à croire que là aussi, comme ailleurs, elles sont dues à des phénomènes d'oxydation ou de combustion lente. Si l'oxydation est ralentie par l'inaction, pendant que le travail digestif envoie à l'organe une abondante' provision de matières, la dégénérescence graisseuse marche à grands pas, et, par suite, la production du sucre, au lieu de suivre une progression ascendante, demeure stationnaire ou semble même quelquefois diminuer ; car les oies de Strasbourg et les poulardes à foie gras n'ont souvent que o à 8 décigrammes de sucre hépatique pour iOÛ. Mais que, dans ces conditions, ou vienne à soumettre l'animal à l'abstinence, àj activer les fonctions respiratoires, à laisser pénétrer des masses d'oxygène, la provision de graisse diminue vite, et le travail glycosique, prenant le dessus, persiste jusqu'à émaciation complète. S'il faut encore d'autres arguments pour corroborer ce qui n'est qu'une simple déduction de faits incontestables et bien nettement dessinés, je vais les emprunter au règne végétal, aux pbéuomènes ordinaires les plus simples de la vie des plantes; car, ici, l'analogie peut être légitimement invoquée par des transformations d'ordre chimique.
Parmi les mutations si admirables qui s'accomplissent dans les tissus élémentaires des plantes, celles qui donnent naissance au sucre et à ses dérivés offrent plus d'un trait de ressemblance avec la genèse glycosique des animaux. Dans les végétaux, on voit le sucre, ici, se former de toutes pièces aux dépens des matières empruntées au sol; là, résulter d'une légère modification de la fécule; ailleurs, de l'altération des acides : puis, plus loin, on le voit disparaître, laissant à sa place de l'amidon, de la graisse ou d'autres principes moins répandus.
Et ce qu'il y a de bien remarquable, dans ces mutations, c'est qu'elles s'accomplissent en vue de nécessités fonctionnelles évidentes. De la fécule est emmagasinée dans le périsperrne ou l'amande d'un fruit; c'est un principe insoluble qui se conserverait indétiniment, un principe non susceptible d'être absorbé : le premier effet de la germination est de le saceharifier, en le rendant ainsi propre à se dissoudre dans la sève et à servir au développement de toutes les parties
de la jeune [)lante. Ainsi disparaît la vaste provision amylacée des cotylédons des légumineuses, des bulbes des liliacées, des tubercules et des racines d'une foule de plantes. Si alors de l'huile ou une graisse quelconque est associée à la fécule, elle diminue ou disparaît de même, comme on le voit dans la germination de la noix, de la noisette, de l'amande, du chènevis et de toutes les graines oléagineuses.
A une autre période de la végétation, celle qui suit la disparition des matières amylacées, des matières grasses, on voit le sucre prédominer et déborder de toutes parts. Dans la céréale verte, dans le maïs, dans la canne, avant la floraison et surtout avant la formation du grain, les feuilles, les tiges et toutes les autres parties sont extrêmement sucrées ; elles le sont de moins en moins à mesure que le grain commence à se remplir de fécule. La même chose arrive sous un aspect plus saisissant encore et dans des conditions semblables, sur les palmiers. Le Cocos butyracea a, d'après, Boussingault, la sève tellement sucrée, à certains moments, qu'elle se convertit en une liqueur alcoolique dont on peu recueillir jusqu'à 18 litres en vingt-quatre heures, pendant dix à quinze jours. Le bananier, si commun en Amérique, après avoir eu une sève très sucrée, produit un fruit féculent, oi!i la fécule finit par disparaître, pour être remplacée par du sucre. Et, chose plus curieuse encore, le Cocos mauritia, des savanes de l'Orénoque, donne des fruits sucrés au début, farineux un peu plus tard, et extrêmement huileux sur la fin de leur maturation. L'olive elle-même, de nos provinces méridionales, riche en mannite au début, perd ce principe sucré, à mesure que son huile devient prédominante.
Dans tous ces cas, les principes qui disparaissent ne sont point détruits : ils sont métamorphosés. Celui qui suit résulte de la transformation de celui qui précède; car le premier venant à manquer, les autres font défaut. Le palmier auquel l'Indien a pris la sève sucrée ne donne plus de noix : la récolte du sucre a supprimé celle de l'huile.
Sans doute, la question de savoir au juste quelle est ou quelles sont les matières susceptibles de se convertir en sucre est la plus difficile, et il faut se garder de la trancher sans de nouvelles recherches. Bernard avait soutenu d'abord que le sucre du foie venait directement des matières albuminoïdes ; plus tard, il a admis qu'il résultait de ces matières transformées d'abord en glycogène. M. Ch. Rouget^ pense qu'il dérive d'un principe amyloïde ou zoamyline apporté par les aliments dans l'économie, principe très abondant dans les tissus du fœtus et dans ses annexes, et capable de se déposer dans les cellules des tissus les plus divers. Quoique l'opinion de M. Rouget se rapporte à la mienne, publiée antérieurement, elle en diffère par la nature de la matière d'où parait provenir le sucre. Si elle s'applique sans difficulté aux herbivores et aux omnivores, elle ne s'adapte pas aussi bien aux carnassiers, dont les aliments doivent contenir bien peu de matière amyloïde, surtout, s'ils ont éprouvé un commencement de décomposition; et l'on sait que, dans ce cas, d'après mes observations, le sang et le chyle renferment encore les proportions habituelles de sucre.
1. Ch. Rouget, Journal de la pltjisioL de l'homme et des animaux^ 1859.
GLTCOGÉNIE. 837
En somme, pour nous, la production du sucre a dos foyers multiples dans l'organisme. C'est une action générale comme la production de l'acide carbonique et de l'urée. Il ne peut rester d'incertitudes que sur la nature des substances qui éprouvent la mutation glycosique. J'ai, à compter de 1855, exécuté un grand nombre d'expériences et publié une série de faits qui me conduisent à cette conclusion.
Les dissidences qui subsistent encore aujourd'hui relativement à la glycogénie, malgré les nombreux travaux dont elle a été l'objet portent, d'une part, sur la question de savoir si la production du sucre est exclusivement localisée dans le foie, comme le prétendait Bernard, ou si elle s'opère à la façon des oxydations, des dédoublements, etc., dans l'ensemble de l'organisme, notamment dans l'intestin, à l'origine des chylifères et dans les vaisseaux lymphatiques. Elles portent, d'autre part, sur le point de savoir aux dépens de quelles matières se forme le sucre du foie, du sang et des divers liquides où il se trouve.
En ce qui concerne le premier point, l'opinion que j'ai déduite de mes expériences, à dater de 1835, est admise aujourd'hui par divers physiologistes, notamment par Schraidt. Ceux qui la combattent sont obligés de tomber dans des contradictions flagrantes ou de se rabattre sur des hypothèses, D'un côté, ils nient la présence du sucre dans le sang, pour montrer que ce liquide n'en apporte ptis au foie ; et de l'autre, ils en admettent dans ce liquide lorsqu'ils veulent le faire passer au chyle et à la lymphe. Ils font venir le sucre du canal thoracique des lymphatiques du foie, le sucre du chyle de la lymphe intestinale, sans s'apercevoir que si le chyle avait seulement ce qu'il peut recevoir de la lymphe il serait deux, trois ou quatre fois moins sucré que cette lymphe.
D'ailleurs un argument capital, en faveur de la glycogénie chylifère ou lymphatique, a été apporté récemment par l'histologie. M. Ranvier^ a signalé dans les globules de la lymphe la présence du glycogène, à l'état de diffusion, glycogène que le sérum iodé fait sortir de la cellule sous forme de petites gouttelettes. Ce glycogène persiste encore dans les cellules lorsqu'elles arrivent au système sanguin et qu'elles prennent le nom de globules blancs du sang.
Au surplus, la présence du glycogène signalée depuis quelques années dans un grand nombre de cellules animales appartenant aux tissus les plus divers, même aux épithéliums tend à confirmer mes vues anciennes sur la production diffuse du sucre dans l'organisme. Pourquoi, en effet, le glycogène contenu dans une cellule lymphatique ou autre ne pourrait-il s'y convertir en sucre comme il le fait dans la cellule hépatique ?
Sur le second point ou celui de la détermination des matières aux dépens desquelles se forme le sucre la chimie organique ne s'est pas prononcée. Les partisans de Bernard font dériver tout le sucre des matières azotées et ils s'appuient sur ce fait que les chiens nourris à la gélatine continuent à présenter du sucre en proportion considérable dans le foie. Suivant eux, ces matières azotées donneraient du glycogène qui, en fermentant sous l'influence d'un ferment fourni par le tissu du foie, se convertirait en glycose. Lehmann appuie celte
l. Rauvier, Traité d'histologie, 1875, 188-2.
manière de voir sur ce fait, d'ailleurs contestable, que le sang, en traversant le foie, perd une grande quantité de sa fibrine. D'autres, y mettant plus de précision, soutiennent que les matières azotées se dédoublent dans le foie en glycogène et en urée, car, dans beaucoup de cas de glycosurie, l'augmentation de l'urée marche parallèlement à celle du sucre.
D'après M. Bouchard, qui s'est beaucoup occupé delà question, les matières azotées employées à la glycogénie hépatique proviendraient du travail de désassimilation des divers tissus et elles donneraient, chez un homme de poids moyen, près de deux kilogrammes de sucre, qui serait consommé intégralement par l'organisme sans s'éliminer, à l'état normal, pour une part quelconque. L'élimination, par la voie urinaire, aurait lieu seulement lorsque ce sucre ne serait plus entièrement employé et transformé par les actes nutritifs et respiratoires ralentis.
C'est aux chimistes surtout qu'il appartient de dire si, comment et dans quelle proportion les matières azotées peuvent se saccharilier dans l'organisme.
En admettant, avec un commencement de preuves, la production du sucre aux dépens des matières azotées, on n'est point fondé à exclure de cette production les autres matières neutres, notamment les graisses. Les expériences que j'ai faites dès 1855, montrent que la production du sucre se ralentit, se restreint sur l'animal maigre, qu'elle reste très longtemps active pendant l'abstinence sur l'animal gras et qu'alors le travail glycogénique s'atténue à mesure que les gouttelettes de graisse des cellules du foie disparaissent. La graisse a une composition voisine de celle du sucre ; sa glycérine est déjà presque du sucre. D'ailleurs ma théorie de la formation du sucre aux dépens des corps gras s'appuie sur un assez grand nombre de faits ; même de ceux que Bernard a cités en les interprétant autrement. Les injections d'éther dans le foie et dans l'estomac peuvent très bien activer la glycogénie par la raison que l'éther, le dissolvant par excellence des graisses, les entraîne et les offre aux tissus sous l'état le plus favorable à leur transformation. Les injections d'huile d'olives dans le foie faites plus tard par Salomon ont augmenté la proportion du glycogène. L'injection de la glycérine dans l'intestin a eu entre les mains de Veiss les mêmes résultats. Enlin Schmidt, dont les travaux indiquent une grande compétence en matière de chimie, admet aujourd'hui cette formation de sucre par dédoublement des matières grasses et il va jusqu'à en donner les formules, en outre il la considère aussi comme un phénomène général, au même titre que la production de l'urée et de l'acide carbonique.
Tout bien considéré la production du sucre aux dépens des graisses est, au point de vue physiologique comme au point de vue chimique, très acceptable mieux encore que cette production par les matières azotées. D'ailleurs rien ne s'oppose à ce qu'elles marchent de pair, avec une activité égale, ou avec prépondérance, soit d'un côté, soit de l'autre, suivant l'abondance des matériaux des deux espèces offerts aux tissus.
La glycogénie, qu'elle soit localisée dans un certain nombre d'organes ou étendue à tout l'organisme, doit être, à un certain degré, subordonnée à l'influence du système nerveux, soit directement, soit par l'intermédiaire de la circulation.
SÉCRÉTION URTNAIRE. 839
L'expi'i ience. frappanlo do la proihicLioii du diabète, en quelques heures, par la piqûre du bulbe, au plancher du quatrième ventricule, a paru montrer à CI. Bernard que l'evcitation du travail glycogénique partait de cette partie du centre nerveux. iMais cette expérience n'a pas un sens bien précis. D'une part la piqûre, suivant (juelle porte sur un point un peu plus ou un peu moins élevé, donne une glycosurie faible ou intense, ou simplement une polyurie, et elle n'a pas ce résultat sur le cheval comme sur le chien ou le lapin ; d'autre part la piqûre des pédoncules cérébraux, celle des faisceaux supérieurs ou inférieurs de la moelle, la section des sciatiques, l'ahlation du ganglion cervical supérieur ou du semi-lunaire ont le même résultat, d'après Schiff, et divers autres expérimentateurs. D'après cela il devient diflicile de dire si ces lésions nerveuses agissent en augmentant la production du sucre ou en limitant sa destruction dans les tissus: ce qui est bien établi c'est que la glycosurie commence à compter du moment où le sang contient pour 100 grammes plus de 300 milligrammes de glycose, soit le double ou le triple de la proportion normale.
L'excitation émanée du bulbe paraît se transmettre au foie par les (îlets du grand sympathique.
La sécrétion urinaire, l'une des plus importantes de l'économie, est destinée à l'élimination de la plupart des matières superflues que l'absorption a fait pénétrer dans le système circulatoire, et à celle des produits résultant des métamorphoses des tissus.
Les reins, qui sont chargés de cette sécrétion, paraissent avoir, dans le règne animal, une existence aussi générale que le foie, bien qu'ils ne soient pas très faciles à reconnaître parmi les classes inférieures. Ils se montrent chez les insectes sous la forme de tubes plus ou moins allongés et ouverts dans l'intestin, tubes dans lesquels on a trouvé de l'acide urique ; ils constituent chez beaucoup de mollusques un sac ou une poche ouverte au voisinage de l'anus ; mais c'est seulement chez les vertébrés qu'ils s'offrent à l'état de glandes compactes.
Chez les poissons myxinoïdes, les reins ont une structure des plus simples, que Muller a fait connaître. Sur la longueur de l'uretère de ces poissons existent, de distance en distance, de petits sacs séparés par un rétrécissement d'une capsule à l'intérieur de laquelle pend une petite pelote vasculaire. Chez les autres poissons et chez les reptiles, ils sont composés de canaux déliés, plus ou moins divisés , terminés en cul-de-sac avec ou sans renflement vésiculaire. Enfm, chez les oiseaux et les mammifères, les canalicules urinifères, sinueux dans la partie corticale, droits dans la partie rayonnée du rein, sont terminés en cul-de-sac ou anastomosés entre eux à leur extrémité centrale dans la cavité du bassinet, qui est simple chez la plupart des mammifères, multiple chez ceux qui ont les reins lobules, comme le bœuf, l'éléphant, l'ours, la loutre, les phoques, les marsouins et les autres cétacés.
Les vaisseaux sanguins forment dans le tissu du rein des réseaux capillaires à
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mailles très fines. Dans la substance corticale, entre les sinuosités des tubes urinifères, ils se rassemblent en petits pelotons, sortes de réseaux admirables très déliés, qui ont depuis longtemps reçu la dénomination de corpuscules de Malpighi, lesquels sont renfermés dans une capsule membraneuse très déliée, continue aux canalicules urinifères.
Fjg. 205. — Canalicules urinifères.
Chez les reptiles et les poissons, les reins reçoivent, outre le sang qui leur est fourni par l'artère rénale, du sang noir provenant des parties postérieures du corps. Les veines de la queue et des extrémités postérieures, au lieu de se joindre entièrement au tronc de la \eine cave postérieure, donnent des branches qui semblent se distribuer, les unes au rein, les autres au foie, de manière à constituer des veines portes rénales et hépatiques ; mais, ainsi que le pense Guvier, il pourrait bien se faire que ces divisions, au lieu d'être afférentes, fussent efférentes ; c'est-à-dire destinées à emmener hors du rein le sang que les artères apportent à cet organe.
La sécrétion urinaire a lieu dans les canalicules urinifères ; ceux-ci commencent, comme Bowman l'a fait voir, par un cul-de-sac renflé ou par une vésicule qui renferme le peloton vasculaire connu sous le nom de corpuscule de Malpighi. Il en résulte que le sang apporté là donne au canalicule les matériaux de l'urine. Ce canalicule, d'abord sinueux, devient droit plus tard. Il est constitué par une membrane propre, transparente, amorphe, tapissée par un épithélium à cellules polygonales. C'est à l'extrémité renflée de ces tubes, et probablement dans toute leur étendue que les matériaux de l'urine, en partie tous formés dans le sang,
FiG. 206. — Glomérule rénal ('),
çont extraits. Bowman pense que l'eau sort du glomérule, et que l'urée, l'acide urique, les sels passent dans les radicules des veines, de là dans les parois des canalicules, et particulièrement dans leurs cellules épithéliales, d'où un travail de dialyse et d'exosmose les verse dans la cavité des canalicules urinifères. Cette filtralion doit probablement s'opérer en bloc. Dans tous les cas, elle se fait sans que les épitliéliums se détachent ou se déchirent, car l'urine ne renferme pas d'éléments figurés, sauf quelque débris épi- ^.
théliques, avec des globules muqueux. La pression sanguine a une très grande influence sur le travail de filtration.
Le mode suivant lequel s'effectue la sécrétion urinaire a une grande analogie avec celui des autres sécrétions dépuratives. Cette sécrétion est continue, l'excrétion de son produit seule est intermittente. Pour s'en convaincre, il suffit, comme je l'ai fait sur le cheval, d'adapter à l'uretère, sans ouvrir le péritoine, un tube qui sort à l'extérieur à travers une plaie du flanc. On voit, par ce moyen, que l'urine s'échappe lentement et goutte à goutte, plus abondamment dans certaines circonstances que dans d'autres. La sécrétion devient très active lorsque l'absorption fait pénétrer dans le système vasculaire une grande quantité de liquide; elle diminue, au contraire, à mesure que la proportion des principes aqueux du sang devient moins considérable ; cependant elle ne se suspend jamais d'une manière complète, et s'entretient même alors que les animaux sont privés d'aliments et de boissons. Comme la sécrétion biliaire, celle de l'urine a une rémittence manifeste qui est subordonnée aux époques de la digestion, de l'absorption, et à l'activité de la transpiration cutanée. Tout le monde sait qu'il y a un antagonisme remarquable entre l'action des reins et celle de la peau, que la première est plus abondante dans les saisons froides et humides, la seconde dans les saisons chaudes, et que les causes qui surexitent l'une d'elles produisent généralement sur l'autre un effet opposé. Dans les conditions qui tiennent le milieu entre ces extrêmes, cette sécrétion fournit, terme moyen, chez le cheval, de 10 à 20 litres d'urine en vingtquatre heures, d'après les observations que j'ai pu recueillir.
La sécrétion de l'urine s'effectue uniquement aux dépens du sang artériel apporté en grande quantité au rein par son artère courte et volumineuse. Les prétendues communications directes entre l'estomac et les voies urinaires n'ont jamais existé, et le reflux, dans le rein, du sang de la veine porte et de la veine cave, supposé tout récemment pour expliquer la rapidité avec laquelle les liquides sont éliminés par les urines, est une pure fiction que repoussent à la fois les notions les plus élénoentaires de la physiologie et des expériences déjà fort anciennes, expériences dans lesquelles Chirac, Helvétius, Astruc, Vestrumb,
(*) a, artère glomérulaire ; b, artériole du glomérule; c, glomérule; d, artériole d'un corpuscule de Malpighi; e, réseau capillaire.
Krimer, ont vu la sécrétion urinaire se suspendre après la ligature des artères rénales.
La quantité d'urine produite en vingt-quatre heures parles divers animaux est très variable. Becquerel l'a évaluée pour l'homme, terme moyen de 1 200 ù 1 300 grammes, Boussingault l'a trouvée de 7''", 2 pour la vache, et de 3 kilogrammes pour le porc âgé de neuf mois. Sacc ' dit qu'elle s'élève de 9 à 12 kilogrammes pour le cheval, de 7 à 9 pour le bœuf et de 0'"',9 pour le mouton. D'après Lehmann, elle serait, en vingt-quatre heures, par kilogramme du poids du corps, de 26 grammes chez l'adulte, et de 47 grammes chez l'enfant. Cette quantité, suivant mes évaluations, serait, pour le cheval, terme moyen, de 22 à 44 grammes. Les matières salines qui se trouvent dans la masse totale du liquide, pèsent, chez l'homme adulte, de 40 à 80, et chez le cheval à peu près de 108 à 133 grammes.
La quantité d'urine augmente considérablement chez les herbivores mis au pâturage ou au régime du vert, comme chez ceux qui reçoivent des pulpes, des racines. Le froid qui survient brusquement, l'humidité, l'ingestion de divers sels et de la plupart des diurétiques, l'accroissent dans une proportion considérable. Au contraire, elle est plus ou moins réduite parles influences qui activent l'exhalation de la peau, par les maladies aiguës, la fièvre, les affections du cœur, l'irritation des reins, etc.
L'urine est un liquide jaunâtre chez la plupart des animaux ; d'un jaune citron sur les solipèdes, plus pâle chez les bœufs, plus foncée chez les carnassiers. La nature de l'alimentation et divers états de l'organisme en modifient la nuance.
Son odeur a quelque chose de particulier dans chaque espèce. Elle est extrêmement prononcée chez les carnassiers, notamment chez le chat. Quelque temps après l'extraction, elle devient généralement ammoniacale. Sa saveur est salée, amère; elle devient sucrée dans le cas de glycosurie très prononcée. Sa densité oscille généralement entre 1,014 à 1,037. Sa réaction est variable suivant les espèces et les conditions dans lesquelles se trouvent les animaux. Elle est alcaline chez les herbivores, et acide chez les carnassiers, suivant la remarque déjà ancienne de Reil et de Burdach. Chez l'homme, dans une journée, elle peut être tour à tour acide, neutre ou alcaline ; mais l'acidité s'observe en général pendant les deux tiers d'une période de vingt-quatre heures. Comme cette réaction dépend de la nature des aliments, ses variations sont réglées. L'urine de tous les jeunes mammifères est acide pendant la période de l'allaitement. Celle des herbivores, habituellement alcaline, devient acide si on les soumet à l'usage de la chair, comme je l'ai constaté sur le taureau et plusieurs petits ruminants. Elle passe à l'alcalinité chez les carnassiers dès qu'ils sont nourris de substances végétales; enfin l'urine de tous les animaux, quel que soit leur régime antérieur, est acide dès que la digestion est suspendue par la maladie ou par l'abstinence, car alors les matériaux de l'urine sont empruntés à la propre substance de l'organisme. L'alcalinité est due au bicarbonate de potasse, aux phosphates de soude et de
1. Sacc, Précis élémentaire de chimie agricole, 2* édit., p. 3i8.
SECRETION URINAIRE.
potasse. L'ac'ulité parait tenir non à l'acide urique, qui n'agit pas sensiblement sur le papier bleu de tournesol, mais aux phosphates acides de chaux et de soude.
L'ui'ine, examinée lors de son émission, est généralement transparente ; elle peut néanmoins présenter alors des cellules épithéliales, des globules de mucus, des eorps cylindriques provenant d'une desquamation des tubes urinifères, même quelquefois des globules de sang et des cryptogames. Si elle a été exposée au contact de l'air elle a pu donner un dépôt grisâtre ou rougeâtre formé par différents sels, notamment l'urate de soude, l'urate d'ammoniaque, le phosphate ammoniaco-magnésien, les carbonates et phosphates calcaires, et exhaler une odeur ammoniacale résultant d'un commencement de décomposition. Le tableau suivant donne sa composition chimique chez l'homme, le cheval, le bœuf, le veau, le porc et les carnivores :
Urine de l'homme^, d'après Lehmann.
Urée , 32,91
Acide urique 1 ,07
Acide lactique l,f>5
Extrait aqueux et extrait alcoolique 10,40
Lactate d'ammoniaque 1,96
Mucus 0,10
Sulfates alcalins 7,29
Phosphate de soude 3,66
Phosphates de chaux et de magnésie 1,18
Chlorure de sodium et d'ammoniaque . . 3,60
Eau 931,41
Urine du cheval^, (Ze la vache^, du po7'c'^, d'après Boussingault.
Urée
Hippurate de potasse
Lactates alcalins
Bicarbonate de potasse
Carbonate de magnésie
Carbonate de chaux
Sulfate de potasse
Chlorure de sodium
Silice
Phosphate
Eau et matières indéterminées.
CHEVAL
VACHE