HYBRIDATION
usages. Le lièvre et le lapin, qui n'ont rien produit dans les expériences deBulfon, de Flourens et dans quelques-unes qui me sont personnelles, ont donné h M. Gayot des léporides dont la Cécondité est ailée jusqu'à la huitième g(''nération ; la brebis avec le moullon donne fies produits féconds.
Les oiseaux nous montrent aussi des exemples d'unions fécondes entre les espèces voisines. On en connaît (între le coq et le faisan, entre le faisan commun et le faisan de la Chine, entre le canard commun et le musqué, entre l'oie domestique et l'oie du Canada, entre l'oie de Chine et l'oie commune. Ceux-ci sont, dit-on, très nombreux et vivent en grandes ti'oupes dans plusieurs parties de l'Inde. Il y en a aussi entre l'oie et le cygne chanteur, le morillon et la sarcelle, le serin et le chardonneret.
Les espèces éloignées les unes des autres ne produisent jamais entre elles, et cela dès qu'elles ne sont point du même genre. Buft'on, P. Cuvier, Flourens n'ont pu parvenir à déterminer des alliances, des alliances fécondes, entre la chienne et le renard, ni entre la renarde et le chien, quoique Aristote dise que les chiens de Laconie viennent du renard et de la chienne. Personne n'a encore vu un solipède produire avec un ruminant, un ruminant avec un pachyderme. Tout ce que les auteurs rapportent des prétendus jumarts issus du cheval et de la vache ou de la jument et du taureau ou de celui-ci avec l'ânesse, est faux ou s'applique à des animaux difformes, plus ou moins monstrueux. Déjà, dans le siècle dernier, les naturalistes éclairés, Bufîon, Bonnet, révoquent en doute leur existence. Les exemples cités par Sténon, Blasius, Adanson, Bourgelat, Bredin, Grognier, sont loin de porter la conviction dans les esprits. Bourgelat cite d'abord le produit d'un étalon navarrin, plein d'ardeur, qui couvrit une vache : le jumart vécut quatre mois ; il ressemblait beaucoup plus à la mère qu'au père et portait sur le front deux proéminences comme le veau naissant. Ce n'était évidemment qu'un veau. Le savant fondateur des écoles vétérinaires parle d'un autre jumart femelle dont la dissection fut faite sous ses yeux. Celui-ci avait le front et le mutle, la langue et la rate du taureau ; mais il avait pour tout le reste la conformation du cheval : même nombre de molaires et d'incisives ; même disposition des muscles; même forme de l'estomac, de l'utérus et du foie que dans les solipèdes. C'était encore là un mulet ou un bardot un peu difforme, comme on peut en juger, du reste, par les ligures qu'en donne ïupputi et par la tête qui est conservée dans les collections d'Alfort. Le jumart observé par Bredin avait le pied, la tête, le nez, les oreilles, la crinière, les dents, les organes génitaux de l'âne; il avait seulement la croupe plus arrondie, le ventre plus volumineux et le front plus large que ce dernier ; mais c'était encore un solipède, un âne, un mulet ou un bardot. Les jumarts nés dans les montagnes du Dauphiné, et vus par Gro^ gnier, avaient, à quelques légères différences près, la conformation des mulets ou des bardots ^
Les produits résultant de l'alliance de deux espèces sont généralement stériles. Lorsque, par exception, ils jouissent de la faculté de se reproduire, leur fécondité est bornée à la première, à la seconde et, au plus, à la troisième ou à la
1. L. V. Grognier, Notice Idatoriqae suf Bourgeiat. Paris, 1800. p. 187.
quatrième géiiéraliuii. I*^n frappant de stérilité ces produits, ou en ne leur laissant (|u'une lécondité limitée et bien vite éteinte, la nature a voulu éviter le mélan-e, la fusion des espèces ou la formation d'espèces intermédiaires à celles qui peuvent contracter entre elles des alliances illicites. Ce qui se passe depuis un (^rand nombre de siècles entre l'âne et le cheval, deux espèces qui se ressemblent tant i>ar leur conformation extérieure et par leur structure analomique, prouve que la fusion des espèces ou la formation d'espèces mixtes est chose impossible. « Assurément, dit Flourens, si jamais on a pu imaginer une réunion complète de toutes les conditions les plus favorables à la transformation d'une espèce en une autre, cette réunion se trouve ici. Et cependant y a-t-il eu transformation? L'espèce de l'âne s'est-elle transforuiée en celle du cheval, ou celle du cheval en celle de l'âne ? Ne sont-elles pas aussi distinctes aujourd'hui qu'elles l'aient jamais été? Au milieu de toutes ces races presque innombrables qu'on a tirées de chacune d'elles, y en a-t-il une seule qui soit passée de l'espèce du cheval à celle de l'âne, ou réciproquement ^ ? »
La stérilité dont se trouve frappés la plupart des hybrides ne tient pas à des causes faciles à apprécier. Les anciens l'attribuaient à une trop grande fluidité du sperme et à un vice de conformation de la matrice. Aujourd'hui, en ce qui concerne les mulets, on sait, depuis Bonnet, Habenstreit, Gleichen, Prévost et Dumas, que leur sperme manque de spermatozoïdes ou n'a que des spermatozoïdes incomplets, à l'état rudimentaire ; mais les femelles, les mules, par exemple, n'ont rien d'anormal dans la disposition et la structure de l'appareil génital; le vagin et l'utérus ressemblent exactement aux mêmes parties de la jument et de l'ânesse; le col de l'utérus est ouvert, les trompes sont libres ; les ovaires, quoique un peu petits, possèdent des vésicules de de Graaf et des ovules; néanmoins, d'après Goste, de qui je tiens cette observation, les vésicules et les ovules y sont en faible proportion ; ces femelles, enfin, ont aussi leur rut périodique, et très probablement Iftir ponte ou leur ovulation spontanée, car j'ai vu dans la collection du savant ovologiste un ovaire de mule portant un corps jaune bien caractérisé.
On conçoit donc, d'après cela, que la stérilité des hybrides ne soit pas absolue ; et, en effet, il arrive que des mules soient fécondées [tar le cheval et que d'autres hybrides se reproduisent à peu près régulièrement, pendant les deux ou trois premières générations. Aristote dit qu'on a vu la mule être fécondée sans pouvoir amener son fruit à terme; mais ce qu'd dit des mules fécondes d'une partie de la Syrie peut se rapporter à l'hémione. Buffon, Charles Bonnet, ont recueilli des exemples bien connus de cette fécondité des mules, et tout récemment, M. de Nanzio et d'autres vétérinaires en ont cité de nouveaux, enfin divers observateurs ont constaté une fécondité assez commune parmi les carnassiers et les oiseaux hybrides,
La fécondité est donc un moyen sûr de reconnaître l'identité de l'espèce. C'est une sorte de pierre de touche, à l'aide de laquelle on peut s'assurer que tels et tels animaux appartiennent à la même espèce, au même genre, ou à des
]. Flourens, Ifisloire des travaux de Cuviei', p. 290.
DKVELOPPEMKM DE l'EMBUYON. 943
espèces et à des genres dilléieiUs. Toutes les fois que des animaux produisent entre eux des individus jouissant d'une fécondité continue et indélinie, ils sont de la même espèce. Le blanc produit avec le nègre, le nègre avec le mongol, des individus indétiniment féconds, et c'est là une preuve certaine de l'unité de l'espèce humaine. Le mouflon de Corse ou d'Espagne donne avec la brebis domestique des produits féconds, que Pline connaissait déjà : la brebis et le moullon, si différents de prime abord, ne forment donc qu'une seule espèce. Le zébu et le btcuf de nos contrées produisent également ensemble des individus jouissant d'une fécondité illimitée : ils ne sont encore que deux races appartenant à la même espèce.
Au contraire, l'une produit avec le cheval, l'àue avec l'hémione, le dromadaire avec le chameau, le bceuf avec le bison, le bouc avec la brebis, le chacal avec le chien, le chien avec le loup, des individus généralement stériles ou des individus possédant par exception une fécondité qui s'éteint dès la première, laseconde ou la troisième génération. L'àne n'est donc pas de la même espèce que le cheval, l'hémione de la même que l'àne, etc. Ces animaux ont beau se ressembler par leur organisation, la configuration de leur squelette, de leurs muscles, de leurs viscères, et jusque par leur conformation extérieure, ils appartiennent chacun à une espèce distincte; mais ces espèces qui produisent entre elles sont du même genre.
Dès que des espèces en apparence voisines ne s'allient point ensemble, il devient extrêmement probable qu'elles n'appartiennent point au même genre. Le chien ne produit pas avec le renard, ni avec l'hyène : ces trois animaux sont de trois genres difl'érents. L'hyène ne doit pas davantage produire avec la lionne, ni la chienne avec le tigre, quoi qu'en dise Pline, car l'hyène, la lionne, la chienne, sont encore des carnassiers de trois genres distincts. A plus forte raison, le taureau ne doit-il pas produire avec la jument ou avecl'ânesse, car ces animaux non seulement ne sont point du même genre; ils appartiennent à des familles et à des ordres difl'érents.
La stérilité des hybrides, leur fécondité, soit exceptionnelle, soit normale, mais bornée à quelques générations, est donc un obstacle à ce qu'ils deviennent souches d'espèces nouvelles. La descendance de ces hybrides s'arrête par une génération stérile ou elle retourne à l'une des deux souches mères avec lesquelles elle s'allie. En tout cas, la stérilité ou la réversion met un terme à la déviation qui ne sort guère des limites des plantes cultivées et des espèces domestiques.