ABSORPTION GASTRIQUE
S'il y a indigestion, les choses se passent plus défavorablement que dans les cas normaux de réplétion considérable. Ici le médicament se disperse dans la masse alimentaire, et, comme les contractions du viscère sont ralenties ou suspendues ce qui est dans l'intérieur de la masse ne vient plus se mettre en contact avec les parois cfastriques, et rien ne passe dans l'intestin, puisque le pylore est resserré. Aussi les eflets de l'agent ingéré se font longtemps attendre, et sont souvent ù peu près nuls.
Il est clair que si le médicament est oITert dans ces conditions au cheval, à l'âne, au mulet, dont l'estomac n'absorbe point sensiblement, on médicamente en vain. L'agent ingéré se conserve dans la masse pendant plusieurs jours absolument comme sur le cheval auquel on a lié le pylore. C'est ainsi qu'il faut expliquer pourquoi on administre si souvent en pure perte des médicaments aux solipèdes BOUS le coup d'une indigestion avec surcharge, du vertige abdominal, etc.
Chez les ruminants, dans le cas d'indigestion avec surcharge d'alimenl s, dans celui de toute maladie qui suspend la rumination ou qui jette l'appareil digestif dans l'inertie, l'eflet du médicament est lent; néanmoins il n'est pas indéliniment retardé ni annulé; car ce médicament se dissout dans les liquides et passe avec eux dans la caillette, puis dans l'intestin, en l'absence de toute rumination. Toutefois, il y passe si lentement que, au bout de plusieurs jours, d'une semaine même, on peut encore en trouver dans la panse, comme je l'ai vu sur le taureau auquel j'avais administré de l'iodure de potassium. On doit donc tenir compte de ces faits dans le traitement des maladies des ruminants, donner, en prévision des retards à l'absorption, des doses suffisantes de médicaments, et se rappeler qu'en les renouvelant elles laissent dans les premiers réservoirs des reliquats qui s'additionnent. Le vétérinaire intelligent saisira toutes ces nuances que l'empirique grossier ne peut distinguer.
Il est des matières animales virulentes dont l'absorption, dans l'estomac et le reste de l'appareil digestif, paraît s'effectuer chez certaines espèces et non chez d'autres, tantôt constamment, tantôt seulement par exception. M. Renault d'Alfort^ que j'aime à citer, parce qu'il était un expérimentateur consciencieux, a vu que des porcs, des chiens et des poules pouvaient manger pendant longtemps, à l'état cru, sans en éprouver aucun accident, les matières virulentes de la morve aiguë et du charbon; — que les chiens pouvaient aussi impunément avaler la salive des animaux enragés encore vivants ou venant de mourir. Au contraire les deux tiers des chevaux qui avalèrent le virus de la morve devinrent morveux; la moitié des petits ruminants qui burent du sang charbonneux contractèrent le charbon; — et un tiers des poules qui mangèrent des débris de poules affectées du choléra des oiseaux de basse-cour périrent de cette maladie.
Ces résultats contradictoires ne sont pas inexplicables. Certains animaux consomment impunément des matières virulentes, s'ils ont peu ou point d'aptitude à contracter les maladies dont ces matières proviennent. D'autres les contractent quand l'aptitude existe, si ces matières tombent en partie, lors de la déglutition
1. Renault, Études expérim . sur les effets de l'ingestion des matières virulentes dans les voies digestives de Ihomine et des animaux. {Recueil de méd. ve'tér., 1851, p. 873-385).
1(16 r)E l'ausorption.
forcée, dans les voies aéi-iennes où leur absorption se lait avec une extrême facilité. Quelques-unes de ces matières peuvent devenir réfractaires à l'absorption par le fait de leurs propriétés physiques ou bien perdre leur pouvoir contagifère par l'action du suc gastrique qui les dénature. J'ai \u, en effet, d'une part, que le chien, le chat, la chèvre, la brebis, le rat peuvent consommer impunément ù l'état frais et cru, même pendant longtemps, les débris les plus virulents des animaux septicémiques, d'autre part, qu'un grand nombre de lapins peuvent manger aussi des débris de même nature sans en rien éprouver, tandis que d'autres lapins en meurent^; mais sur ceux-ci, j'ai cru pouvoir rapporter l'inoculation aux voies aériennes dans lesquelles s'engagent facilement des particules virulentes pendant qu'on force les animaux d'expérience à avaler des substances qu'ils refusent avec obstination. Le chien, le chat, le porc, les oiseaux de basse cour-, quoiqu'ils jouissent d'après mes recherches, de l'aptitude à contracter à tout âge la pustule maligne, la tumeur charbonneuse et même dans la jeunesse, la fièvre charbonneuse, se repaissent sans le moindre inconvénient des muscles, du sang et de tous les autres produits des herbivores morts du charbon, produits dont la virulence se conserve très longtemps dans l'estomac en présence du suc gastrique par exemple pendant 5, 10 même lo heures pour ceux de la septicémie.
De ce que telle ou telle matière virulente est sans action dans l'estomac il ne faut pas en conclure que toutes doivent se comporter de la même façon. Les unes peuvent n'être pas absorbables et osmotiques, pendant que les autres le sont à des degrés divers. Il est possible que la virulence des unes soit neutralisée par le suc gastrique et non celles des autres.
D'ailleurs, pour s'expliquer les différences d'action des agents virulents dans les voies digestives, il faut tenii- compte de l'état de ces agents (fluide, corpusculaire, ou animé), des quantités ingérées, comme dans les cas d'ingestion de venins. Si un homme avale impunément le venin de trois vipères et un chevreuil celui de quatre de ces reptiles, d'après Redi, le pigeon peut être tué par l'ingestion du venin de huit vipères, ainsi que l'a vu Fontana dans ses célèbres expériences. De même si six grains de ticunas restent sans effet sur un lapin adulte, ces six grains avalés tuent des pigeons en une demi-heure et de jeunes lapins ou de jeunes cochons d'Inde au bout d'un quart d'heure ou d'une heure ".
IL — Absorption intestinale.
L'intestin n'est pas et ne peut être, quant à la fonction qui nous occupe, dans les conditions variables oi!i se trouve l'estomac. Il est essentiellement, malgré l'abondance de ses sécrétions, un lieu d'absorption active et continue. Aussi, pour donner à sa fonction absorbante la plus grande extension possible, il a, sur sa
1. G. Colin, Nouvelles recherches expérira. sur l'action des matières putrides et sur la septicémie. {Bull, de l'Acad. de médecine. 7,14 et 21 octobre 1873.)
2. Id., Uinrjestion de la chair provenant des bestiaux atteints de maladies charbonneuses peut-elle communiquer^ ces affections à l'homme et aicx animaux? (Comptes rendus de VAcad. des sciences, t. LXVIII, p. 135.)
3. Fontana, Traité du venin de la vipère^ t. II. p. 89 et 307.
AlîSOItlTION INTESTINALE. 107
muqueuse, des villosités en nuuibre inlini,elun systèuK! cliylilère qui a^il pural- Iclement à ses veines.
Sans nous o(*cui>er ici des aUrii)utions dévolues à ses deux ordres de vaisseaux absorbants, nous devons recbeicher : l» si toutes ses parties absorbent; 2" quel est le degré d'activité de cbacune de ses sections; 3° quelles sont les substances aptes à y être absorbées.
L'intestin grêle est incontestablement de toutes les parties du tube digestif celle où l'absorption s'opère avec le plus d'activité : l'organisation délicate de sa muqueuse, laprésencedes villosités, lamultiplicitéextrême de ces prolongements, lacilitent la pénétration des matières susceptibles d'être absorbées et leur transport au centre de la circulation. Quand on injecte directement l'extrait alcoolique de noix vomique dans une anse de cet intestin, l'animal, au bout de trois ou quatre minutes, est pris de convulsions, et en moins d'un quart d'heure la quantité de poison absorbé suffit généralement pour donner la mort. Le cyanure de fer et de potassium, au bout de cinq à six minutes, se retrouve déjà dans le sang des veines mésenlériques. L'acide cyanhydrique, qui pénètre les tissus avec tant de rapidité, tue en trois à quatre minutes, et communique son odeur au sang des diverses parties du corps en un temps égal à la moitié de ce court espace.
Le ceecum absorbe aussi, mais avec moins de rapidité que l'intestin grêle. Il acquiert, sous ce rapport, une grande importance chez les espèces où il est très développé. C'est lui qui absorbe, chez les solipèdes, une grande partie des liquides qui ne séjournent pas dans l'estomac et traversent rapidement l'intestin grêle, c'est lui qui recueille aussi très probablement les principes assimilables dont le dernier s'est dessaisi, s'ils sont suffisamment modifiés pour concourir à la reconstitution des fluides nutritifs. Sa muqueuse, fine, souple, très vasculaire, à épithélium délié, réunit la plupart des conditions favorables à l'absorption. Nous nous en som'mes assuré par les expériences suivantes.
On fit, sur un cheval à jeun depuis deux jours, une toute petite incision aux parois abdominales au-dessous de l'hypochondre droit, et par cette incision on retira la pointe du caecum, dans laquelle on injecta 32 grammes d'extrait alcoolique de noix vomique, préalablement étendu d'eau. Dix-huit minutes après l'injection, les convulsions et le tétanos commencèrent à se manifester, et huit minutes plus tard le solipède mourut. L'absorption fut cette fois très rapide, parce que le caecum contenait seulement six litres et demi de matières alimentaires très fluides.
On injecta de même par la pointe du cfecum 32 grammes de noix vomique délayée. Vingt-deux minutes après, il se manifesta quelques convulsions : l'animal devint irritable, éprouva de violentes secousses musculaires, et mourut cinquantequatre minutes après avoir reçu la substance vénéneuse. Le ca3cum, sur ce second animal, renfermait des aliments moins délayés que celui du premier. Cette seule circonstance suffit pour expliquer le ralentissement de l'absorption.
Enfin on injecta dans le caecum d'un autre cheval 28 grammes de la substance précédemment employée. Au bout d'une heure, l'animal éprouva les symptômes habituels de l'empoisonnement et tomba; il mourut une heure quarante-huit minutes après l'injection, bien que le caecum contînt dix-sept litres de liquide et de matières alimentaires.
108 DE l'absorption.
Ainsi l'absorption est très active dans le cœcum : mais il ne faudrait pas croire que son activité diminue lorsque le réservoir est rempli d'aliments plus ou moins délayés. L'absorption y est toujours aussi rapide; seulement les substances qu'on y injecte passent d'autant plus vite dans les voies de la circulation qu'elles se trouvent disséminées dans une plus petite masse de matières étrangères.
Le côlon et le rectum jouissent aussi à un degré très prononcé de la faculté absorbante, car leur muqueuse a les mêmes propriétés que celle du caecum. Un cheval, auquel nous injectâmes dans le rectum, préalablement vidé, une dissolution aqueuse de 32 grammes d'extrait de noix vomique, eut des convulsions, tomba au bout d'une heure et mourût dix-sept minutes plus tard. Une suture avait été faite à l'anus pour prévenir l'expulsion de la substance vénéneuse. On sait que le laudanum à dose un peu forte tue s'il est donné par cette voie. Demarquay prétend que l'absorption y est même plus rapide que dans l'estomac : aussi les clystères chargés de substances toxiques peuvent-ils donner lieu à des accidents mortels.
Quelles sont les substances susceptibles d'être absorbées dans l'intestin? Les matières nutritives, les sels, les médicaments, les poisons, les matières colorantes, odorantes, etc.
Les diverses matières nutritives, azotées, sucrées, salines et autres forment une solution très étendue moins dense que le plasma sanguin et qui, en raison même de cette différence, a de la tendance à s'endosmoser facilement. Les sucs sécrétés ne modifient pas sensiblement cette densité et ne peuvent, par conséquent, changer beaucoup le degré de diffusibilité du mélange offert à l'absorption.
Ces substances absorbables se partagent entre les chylifères et les mésaraïques suivant une proportion que nous ne connaissons pas exactement. Rien ne prouve qu'il y ait, comme Lebmann, Longet et Béclard le pensent, un groupe de substances prenant la route des veines, et un autre celle des chylifères. C'est sans preuves sérieuses que les sels neutres, les acides organiques ou minéraux, les éthers, l'alcool, les huiles volatiles, les matières colorantes, les alcaloïdes, et en général toutes les substances très diffusibles, sont considérées comme le lot des mésaraïques, tandis que les substances d'une diffusion difficile entreraient dans les chylifères. Une étude attentive des faits montre que toutes ces substances entrent dans les deux ordres de vaisseaux.
Ainsi, l'eau qui est absorbée en si grande quantité et qui accroît rapidement la masse du sérum du sang doit pénétrer à la fois par les deux voies, mais il est difficile de dire exactement pour quelle part les veines et les chylifères contribuent à cette augmentation. Comme celle-ci a lieu nonobstant la ligature du canal il faut bien admettre qu'elle est en partie le fait des veines, celle des chylifères, étudiée ailleurs, étant hors de toute contestation.
Les substances très solubles dans l'eau passent à la fois dans les deux ordres de vaisseaux. Longet dit bien que le sucre et les matières albuminoïdes pénètrent en plus grande quantité dans les veines que dans les chylifères, et il appuie cette opinion, en ce qui concerne les premières, sur des dosages de M. Béclard. Je doute que les analyses faites jusqu'à ce jour justifient suffisamment cette assertion. Dans tous les cas il est certain, pour moi, que les chylifères admettent une
ABSUKl'nOiN INlIiSllNALK. l(Jt»
nolabk' ()uaiUilé de siioie iiigén'". El la proportion dos iiialiôrcs albuininoïdes contenues dans le chyle me fait croire que les Inctés les absorbent non moins bien que les veines. Leur non-admission dans les vaisseaux blancs aurait pour conséquence de rendre le chyle beaucoup moins riche que la lyuq)he en (ibrine et en albumine. Dans cette hypothèse, le premier liquide n'eu contiendrait même que par la lymphe intestinale à laquelle il se mêle.
Il est un seul ordre de matières dont l'absorption ne parait pas, au premier abord, se partager entre les deux ordres de vaisseaux, ce sont les matières grasses ; mais les physiologistes qui s'en sont rapportés aux apparences n'ont donné aucune preuve de la réalité de l'absorption exclusive de ces matières par les chylitères. Outre que, au point de vue physiologique, la négation du partage est une absurdité, il est des apparences et des arguments excellents en faveur du partage contesté.Le sangdes mésaraïques, pendant la digestion, est plus ou moins lactescent; il contient delà graisse en proportion souvent très considérable. Elle s'y trouve comme dans le sang de la circulation générale, d'abord parce que le canal thoraciqueraapportée,puis parce que les radicules de ces veines l'ont en partie absorbée. La quantité qui, dans les mésaraïques, est en excès sur celle de la circulation générale, représente précisément la fraction absorbée par les veines. Elle est encore indéterminée, mais assez considérable, si on en juge par la différence de l'opacité ou de l'aspect lactescent : quelques analyses, à la vérité fort peu admissibles, donneraient à croire qu'elle dépasserait de trois ou quatre fois celle de la circulation générale. Mais, le passage du sang dans les systèmes capillaires se fait avec trop de rapidité pour que, en une fois, celui de la veine-porte se charge d'une grande quantité d'un principe dont l'absorption ne peut se faire qu'avec lenteur.
L'état du foie et les changements qu'il subit pendant la digestion montrent aussi que les mésaraïques absorbent de la graisse. Son tissu s'imprègne peu à peu de matière éraulsive; il éprouve une turgescence qui est prononcée, surtout chez les animaux à la mamelle, et que les raicrographes ont, avec raison, rapproché de celle qui appartient au foie gras; ses cellules se remplissent de particules de graisse qui se réunissent pour former des gouttelettes.
Dès l'instant que le fait du passage de la graisse dans un seul ordre de vaisseaux est lictif, il n'y a pas lieu d'en chercher l'explication. Celle qu'on en adonnée est inadmissible, comme le fait supposé qu'elle doit expliquer. Dire que c'est par une pression égale à o ou 6 centimètres de mercure que la graisse entre dans les chylifères, ce n'est rien dire, car cette pression contribuerait aussi bien à la faire entrer dans les mésaraïques que dans les lactés. Prétendre que ces matières ne pénètrent pas dans les vaisseaux rouges à cause de la tension du sang, c'est méconnaître que cette tension ne s'oppose pas à leur pénétration chez les oiseaux où les mésaraïques absorbent forcément vu l'insuffisance des chylifères. D'ailleurs s'il en était ainsi, pourquoi la tension du sang ne s'opposerait-elle pas à la pénétration dans les mésaraïques et dans la généralité des veines, de toutes les autres substances offertes aux absorbants.
L'absorption des médicaments et des poisons s'opère dans l'intestin, particulièrement dans le grêle, avec une grande activité par les deux ordres de vaisseaux
11(1 DK L'aHSOHPTION.
qui se partagent le travail. 11 n y a pour ces substances aucun privilège attaché ni aux veines ni aux cliylilères. C'est sans aucune espèce de fondement et de preuves que la plupart des physiologistes, et Longet entre autres, attrii)uent à peu près exclusivement aux veines la faculté de les prendre,
La démonstration de ce fait est très facile. Si, après avoir établi une fistule au canal tlioracique, on injecte directement dans l'intestin une solution d'iodure de potassium, on peut trouver le médicament dans le chyle au bout de cinq, dix à quinze minutes, et le trouver en même temps dans le sang d'une mésaraïque.
Il en est de même de l'émétique, de l'acide arsénieux, des arséniates de soude et de potasse. Leur passage dans les veines, leur dépôt partiel dans le foie, sont des faits établis. D'autre part, leur passage dans les chylifères est, je pense, depuis mes expériences publiées en 1861 et en 1863, un fait hors de contestation.
En ce qui concerne les matières dont la présence en petite quantité dans le sang ou dans le chyle est difficile à établir, il n'y a qu'à constater leur absorption et la rapidité avec laquelle elle s'effectue.
J'en cite quelques exemples. On sait que la nicotine tue rapidement si elle est versée sur la langue; elle tue moins vite dans l'estomac ou dans l'intestin. Sur un chien une dose de ce poison capable de tuer deux animaux de cette espèce, injectée dans l'intestin, a déterminé ses premiers effets apparents au bout de cinq minutes et la mort après trois quarts d'heure.
Il est un certain nombre de poisons qui ne s'absorbent pas dans le tube intestinal.
Redi avait déjà constaté l'innocuité du venin de la vipère introduit dans l'intestin, et celle du poison dont les Javanais se servent pour envenimer leurs flèches. La Gondamine, Humboldt, avaient fait les mêmes observations en ce qui concerne le curare, observations que Bernard et d'autres ont vérifiées.
Mais à quoi tient cette innocuité ? Est-ce à l'altération du poison ou à sa nonabsorption ?
Claude Bernard et Pelouze ont reconnu qu'il n'est pas altéré dans l'estomac. 11 ne l'est pas davantage dans l'intestin. Le curare est sans action parce qu'il ne saurait être absorbé par la muqueuse intestinale. Il est certainement diflicile d'expliquer pourquoi cette substance n'est pas endosmotique : elle se comporte comme les matières animales, les albumino'ides notamment, et d'ailleurs elle ne s'absorbe pas non plus sur la pituitaire, la conjonctive et d'autres muqueuses. Sous ce rapport elle ressemble au virus charbonneux qui, en certaine quantité, peut être impunément ingéré dans l'intestin, d'après les expériences de Renault et les miennes.
La nullité d'action du curare s'observe même quand on administre des doses considérables de cette substance : i décigramme injecté dans l'intestin d'un chien n'a rien produit; — 3 décigrammes, avec 2o grammes d'eau, dans le duodénum d'un second chien, sont également demeurés sanseflet; — 5 décigrammes avec 20 grammes d'eau dans le duodénum d'un troisième, pendant la digestion, n'ont déterminé aucun symptôme d'empoisonnement ; — enfin 1 gramme et demi délavé dans 40 grammes d'eau, dose qui aurait suffi pour empoisonner
ABSORPTION IMESTINALi:. lH
vingt-cinq chiens, n'a délerniinc ni clïurts de voiuisseineiil, ni aucun svmptôme dMntoxicalion. Cependant, d'après Fontana, comme on l'a vu tout à l'heure, de doses fortes o à 10 grains, c'est-à-dire 20 à 50 centigrammes , tueraient le pigeon, le cochon d'Inde et de très jeunes lapins ; mais il est probable que, dans ses expériences, la solution versée dans la bouche tombait en partie dans les voies aériennes.
Cette particularité est d'autant plus curieuse que, d'après Bernard, le curare l)eut s'absorber dans l'estomac de l'animal à jeun et dans le rectum. Elle paraît tenir à ce que ce poison, comme les venins, ne peut, sur l'animal vivant ainsi que sur le cadavre, traverser le tissu de la muqueuse. Et, à cet égard. les expériences faites au moyen de l'endosmoraètre ne laissent aucun doute. Il reste à savoir si l'imperméabilité de la muqueuse est due au mucus, à l'épithélium ou aux éléments propres de la membrane. Déjà les expériences endosmométriques ont appris que le mucus est un obstacle, car la membrane, tant qu'elle en est recouverte, ne laisse pas passer les venins, et elle leur donne accès dès qu'il est enlevé. L'épithélium est peut-être aussi un obstacle à ce passage, mais son rôle est moins bien défini que celui du mucus.
La non-absorption d'une matière toxique ou virulente est un fait d'un haut intérêt. Elle nous porte à douter de la possibilité de l'absorption des miasmes, des effluves dissous dans la rosée, déposés sur les aliments, etc. comme de celle des ferments cbargés d'éléments figurés.
L'intestin absorbe les matières colorantes : la garance, qui va teindre le lait, les os et divers tissus : — la gomme gutte. la rhubarde, qui foncent la couleur jaune de l'urine : — les principes colorants du campèche, de l'airelle, de la betterave : il absorbe les matières odorantes de l'ail, de l'oignon, de l'asperge, les Imiles essentielles, etc. Ces matières qui, dit-on, suivent « spécialement et presque exclusivement les veines intestinales, » me paraissent, comme tontes les autres, devoir se partager entre les veines et les cbylifères.
Enfin les gaz introduits dans l'intestin avec les aliments, les boissons, ceux qui sont développés par suite de l'altération des matières alimentaires ou qu'on injecte expérimentalement, sont absorbés avec lenteur. La disparition graduelle de l'oxygène le prouve, ainsi que l'élimination, par les voies respiratoires, de l'hydrogène sulfuré injecté dans l'intestin.
L'absorpiion dans l'intestin n'est pas également acti\e pendant la digestion et dans les courts intervalles de la fonction ou pendant l'abstinence?
Il est clair que. lors de la digestion, l'absorption des liquides et des substances nutritives jouit de toute son activité. L'état des villosités et du système chylifère le montre suffisamment. Mais si. dans ce cas, des substances salines sont associées aux aliments, elles ne sont absorbées qu'avec lenteur, car elles se délayent dans une masse liquide énorme et ne disparaissent en totalité qu'avec la masse dans laquelle elles sont étendues. Aussi, si l'intestin est très rempli, les solutions salines ne sont reconnaissables dans le sang qu'après un délai assez considérable.
Si. au contraire, la digestion intestinale est achevée depuis peu et si. par conséquent, l'intestin grêle est presque vide sans être complètement aftaissé et
112 UE L'AbbUHl'TlON.
contracté, rabsoiption se l'ail \it(,'. En cinq à six minutes un sel injecté dans l'intestin parait dans le chyle du canal thoracique, au lieu de s'y montrer seulement au bout de vingt ù trente minutes, comme dans le cas précédent.
Enfin, si la digestion est achevée depuis fort longtemps, si l'intestin grélc est vide, resserré, contracté, sa muqueuse sèche, collée à elle-même, la marche du liquide ingéré se trouve ralentie et son absorption est rendue très difficile.
Erichsen, en cherchant à formuler ces différences par des chiffres, est arrivé à des résultats intéressants que l'on ne doit cependant considérer que comme des approximations. C'est en utilisant un cas d'extroversion de la vessie sur un enfant, qu'il a fait la constatation suivante après l'ingestion du ferrocyanure de potassium : A jeun le sel ingéré s'est retrouvé dans l'urine une minute après cette ingestion ; — au moment du repas, au bout de trente à quarante minutes ; — une demi-heure après le repas, au bout de seize minutes; — une heure et demie après le repas, au bout de six à sept minutes ; — quatre heures après le repas, au bout de deux minutes.
Conséquemment on peut dire que la condition la plus favorable à l'absorption d'une substance médicamenteuse, surtout si elle doit exercer, comme les purgatifs, les calmants, les astringents, une action topique sur la muqueuse, est la période de jeûne qui suit immédiatement la fin de la digestion. Néanmoins si la substance à absorber est très active, à dose faible, on ne voit pas de différence bien sensible dans la rapidité de l'absorption suivant ces divers cas. Il suit delà que, sauf dans la dernière circonstance, il y a avantage à médicamenter à jeun si l'on veut agir un peu vite, et qu'il n'y a aucun inconvénient à le faire pendant la digestion si l'on n'attend de l'agent médicamenteux que des effets lents et à longue échéance.
Le pouvoir absorbant de la muqueuse gaslro-intestinale, qui porte sur tant de substances différentes, ne varie pas seulement suivant l'état de vacuité ou de plénitude et le degré de réplétion de l'appareil digestif; il se modifie sensiblement par le fait d'autres conditions, fort nombreuses, comme la vascularité de la muqueuse, son état de congestion ou d'irritation, l'abondance de ses sécrétions, la persistance des mouvements ou l'inertie des plans charnus. Il est même des cas oi!i, comme dans les affections cholériques, ce pouvoir devient tout à fait nul. Toutes ces modifications peuvent être pressenties, prévues, calculées même, jusqu'à un certain point, d'après ce que nous avons vu sur les lois générales et le mécanisme de l'absorption.
L'absorption qui s'effectue sur une surface double de celle de la peau, pourvue de plusieurs dizaines de millions de villosités, et chez l'homme de huit à neuf cents valvules conniventes, a, par ses résultats, une très grande importance. Chez un cheval ou un bœuf qui ingère par jour 12 kilogrammes de fourrages secs, cédant à l'absorption 40 pour 100 de leur poids, puis 30 kilogrammes d'eau, et dans l'appareil digestif duquel il est versé': 42 kilogrammes de salive, 5 de suc gastrique, o de bile, 5 de fluide pancréatique et 10 de suc intestinal, en tout 114 kilogrammes dont 32 sont rejetés ; le reste, ou 82 kilogrammes, est absorbé par la muqueuse digestive. En répartissant cette masse, qui représente trois à quatre fois celle du sang, sur la totalité de la surface, on trouve que
ABSORI'TION DANS L1';S YOIKS AÉHiKNNKS. 113
chaque mètre recueille, eu moyenne, 7 kilugraniuies et tlemi de matières solides ou liquides eu vingt-quatre heures.
11 y a nécessairement à cet égard des diflérences considérajjles suivant les espèces. Lehmann dit que chez les chevaux et les vaches il n'est absorbé que la moitié seulement de l'eau ingérée, tandis que chez le chien, le chat, l'absorption en prendrait les 17/20 de la quantité totale.
On pourrait calculer la quantité de fécule transformée, de sucre, de matières albuminoïdes, de graisse, de sels, qu'un animal d'un poids donné peut absorber par heure ou par vingt-quatre heures. Déjà Lehmann ^ a donné quelques chid'res qui me semblent très inexacts. Il dit, par exemple, qu'en une. heure l'absorption gastro-iuteslinale, chez l'homme, peut prendre 430 grammes de sucre, 45 grammes de matières grasses et 100 grammes de matières albuminoïdes.
Cependant cette absorption, qui rassemble une si grande masse de matériaux, se fait avec une certaine lenteur pour ne pas introduire dans le sang, en un temps très court, une grande quantité de matières étrangères et ne pas clionger très brusquement les proportions de ses éléments solides ou liquides. Elle est tellement réglée que, à mesure de l'apport, il y a départ de matériaux, et que, au moment où les derniers produits entrent, les premiers sont déjà sortis.