CHAPITRE LXXII
Le fœtus des mammifères, en sortant de la matrice, n'a pas encore assez de force pour chercher sa nourriture, ni des organes assez énergiques pour digérer celle dont il fera usage par la suite. Aussi la mère lui présente, dans le produit de la sécrétion de ses mamelles, un aliment qui renferme tous les principes nécessaires à l'accroissement du corps pendant la première période de la vie.
Les mamelles sont des glandes lobulées, généralement peu volumineuses avant l'âge de fécondité et aux époques de leur inaction. Elles sont constituées par des amas de vésicules appendues sous forme de grappe (fig. 253 et 254) à l'extrémité de canaux très fins, se réunissant de proche en proche pour donner naissance à des canaux galactophores dont l'ampleur augmente à mesure qu'ils s'avancent vers le sinus commun creusé à la base du mamelon et dans le mamelon lui-même. Dans quelques animaux, tels que les monotrèmes, ces glandes résultent simplement de l'agglomération de caecums sinueux, dilatés à leur fond, et réunis ensemble avant de s'ouvrir à l'extérieur.
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Dans toutes les espèces, les mamelles sont paires et ù peu près constamment symétriques. Celles du coté droit se trouvent placées à une certaine distance de celles du côté gauche, ou bien elles sont accolées ensemble, par l'intermédiaire
FiG. 253. — Structure de la mamelle de la femme (*).
d'un septum' membraneux, comme on le voit chez les solipèdes et les ruminants. Lorsqu'il y en a plusieurs de chaque côté, elle se trouvent placées les unes à la
FiG. 254. — Structure de la mamelle de la femme (**).
FiG.255. — Mamelle de lapine, d'après J. Millier.
suite des autres, parallèlement à la ligne médiane du corps, et bien qu'alors celles de la même série latérale soient continues ensemble, pour ne former qu'une
(*) a a, conduits galactopliores ayec leurs ampoules (Verheyen).
(**) /, lobules mammaires; m, mamelon; i-, canalicules; s, sinus galactophores;,y, acini (Cloquet).
seule masse, chacune a ses canaux propres, sans communication avec les autres et s'ouvrant dans le mamelon correspondant.
Les mamelles, toujours situées à la partie inférieure du thorax ou de Tabdomen, afin d'être à la portée des petits, sont pectorales chez les singes, les chauves-souris, les paresseux et les cétacés herbivores ; elles sont abdominales chez le tapir, le rhinocéros, l'hippopotame, d'après Cuvier ; inguinales chez les solipèdes et les ruminants ; enfin, elles occupent à la fois ces trois situations dans les espèces où elles sont très nombreuses, comme chez la chienne, la chatte, la lapine, et un grand nombre de carnassiers et de rongeurs. On sait qu'elles se trouvent renfermées dans une poche spéciale, sous le ventre, chez les didelphes.
Le nombre de ces glandes est généralement proportionné à celui des petits ; il est de deux dans les singes, l'éléphant, le rhinocéros, les solipèdes, la brebis, la chèvre, le cochon d'Inde, les cétacés ; de quatre dans la vache, la lionne, la panthère; de six dans l'ours, le blaireau ; de huit dans le chat; de dix dans la truie, la chienne, la lapine, le hérisson. Cuvier dit qu'il est de douze à quatorze dans l'agouti et quelques autres rongeurs ; mais il varie quelquefois, surtout chez les femelles où il est considérable. Daubenton a déjà noté que la chienne n'a souvent que quatre mamelles d'un côté et cinq de l'autre; et tout le monde sait que les vaches ont fréquemment trois mamelons de chaque côté, dont le dernier est souvent imperforé.
La sécrétion lactée ne s'établit, dans les mamelles, qu'à la suite d'un travail préparatoire. Quelque temps avant l'époque de la parturition, elles commencent à se gonfier, deviennent fermes et pendantes ; leur vascularité augmente, leur tissu change d'aspect, et les canaux galactophores acquièrent une ampleur considérable. Ces changements, liés à l'état de l'utérus, vers le terme de la gestation, peuvent néanmoins survenir spontanément ou sous l'influence de causes diverses. Harvey parle de lapines qui, n'ayant pas été fécondées, ont les mamelles actives au moment où le part devrait s'effectuer ; ces femelles peuvent alors allaiter des petits étrangers. Buffon cite l'exemple d'une chienne qui, sans avoir jamais reçu le mâle, éprouvait ce gonflement des mamelles à l'époque à laquelle elle aurait dû mettre bas si elle eût été fécondée au moment du rut précédent. Cette chienne donnait du lait et se chargeait de nourrir, avec une tendresse remarquable, les petits que l'on mettait auprès d'elle. Un fait analogue a été observé plusieurs fois par Rainard, et des chasseurs m'ont assuré qu'il n'était point très rare. Delafond ^ en a constaté plusieurs de ce genre. Le dernier, que j'ai pu suivre en partie avec lui, se rapporte à une chienne qui, sans avoir reçu le mâle, au moment du rut , éprouva un gonflement des mamelles une cinquantaine de jours après le rut ; elle donna du colostrum, puis du lait très blanc. Au soixantième jour, alors que la chienne qui n^avait pas été couverte présentait tous les signes de la parturition, on lui donna un petit étranger qu'elle adopta et nourrit pendant le temps accoutumé. Depuis, MM. Joly et Filhol ^ ont eu sous les yeux deux
1. Delafond, Observations su?' certams phêtiomèyies physiologiques se rattachant à la parturition et à V allaitement {Bulletin de l'Académie de médecine, 19 mai 1857).
2. Joly et Filhol, Recherches sur le lait {Mémoires de V Académie de médecine de Belgique, t. III.
do ces chiennes vierges qui donnaient du lait, et ils l'ont analysé sur l'une d'elles. Les chèvres du mont OEta, dit Aristote, bien qu'elles n'aient pas reçu le mâle, donnent du lait par suite de frictions au\ orties faites sur leurs mamelles. J'ai vu, à la bergerie de l'École, une brebis de six mois qui n'avait point encore été couverte, donner une quantité fort notable de lait très blanc, crémeux, coagulable, comme celui qui est sécrété dans les conditions ordinaires, Il y a plus, on a vu des mules, des pouliches, dès les premiers jours après la naissance en sécréter, qui quelquefois coulait spontanément , sans succion ni compression. Les enfants nouveau-nés, des deux sexes, donnent habituellement quelques gouttelettes d'un liquide chargé de globules laiteux et de fines particules de graisse \ Entin, chez les mâles adultes, les glandes mammaires peuvent également se développer sous l'intluence d'excitations extérieures et sécréter du lait. Aristote cite un bouc dé Lemnos qui en fournissait abondamment et transmit cette faculté à un de ses fils. Geoffroy Saint-Hilaire, en 1845, en a étudié un au Muséum, à mamelles volumineuses, qui donnait de deux à cinq décilitres par jour. Ce bouc, deux ans plus tard, a allaité un de ses produits. De Humboldt a cité le fait authentique d'un Indien qui allaita pendant cinq mois son enfant dont la mère était malade.
A part ces exceptions, fort rares, le développement des mamelles n'a lieu, et leur activité n'est mise en jeu que dans les derniers moments de la gestation. Ce développement, qui est progressif, s'opère avec une lenteur variable suivant les espèces; il est tel que les génisses commencent à donner un lait jaunâtre et séreux huit à dix jours avant la parturition. Les chiennes, d'après les observations d'Aristote, en donnent déjà cinq jours, quelquefois sept avant cette époque. Au moment du part, surtout quelques jours après, la sécrétion acquiert une grande activité.
La sécrétion du lait, essentiellement intermittente et subordonnée aux actes de la reproduction, n'est point très bien connue dans son mécanisme. Henle. Reinhardt, Kôlliker et surtout Yirchow, qui considèrent la mamelle comme un amas de glandes sébacées ayant acquis un grand développement, admettent que les cellules épithéliales se multiplient dans les culs-de-sac glandulaires au point de les obstruer entièrement et qu'elles se remplissent de granules dégraisse. Une fois pleines elles se rompent ou se détruisent comme les cellules qui éprouvent la dégénérescence graisseuse. Il n'en reste que les gouttelettes de graisse ou ce qu'on appelle les globules du lait. Toutefois, tant que la mamelle ne donne que du colostrum, les corpuscules ou les corps granuleux de ce liquide, les cellules épithéliales s'altèrent peu et conservent leur contenu graisseux. Le lait est donc, selon eux, le résultat, soit d'une formation incessante de cellules spéciales, soit d'une multiplication continue de cellules épithéliales qui se détachent à mesure et se détruisent dans les canaux galactophores. Leur contenu, c'est-à-dire les globules graisseux et le sérum forment le lait proprement dit. Ce produit résulte, par conséquent, de la dissolution des cellules épithéliales de la glande dans son liquide alcalin.
1. Voyez Natalis Guillot, Archives gé7ié>'ales de médechie, 1853. — Gubler, Mémoires de la Société de biologie, 1855.
DE LA GENEhATlON.
L'excrétion du produit de la sécrétion des glandes mammaires a ceci de particulier, qu'elle n'est point spontanée comme celle des autres produits de sécrétion. L'oriOce commun des canaux galactophores où les orifices plus ou n)oins nombreux sont entourés d'un mamelon rétractile qui les tient constamment fermés et qui ne leur permet de s'ouvrir que par le secours d'une pression exercée par les lèvres, les mâchoires du petit, ou par une main étrangère.
Le mamelon, quelles que soient, du reste, sa forme et ses dimensions, représente un tube évasé supérieurement, rétréci à son extrémité libre, tube dont les parois sont élastiques et rétractiles, de sorte qu'elles tendent toujours à se rapprocher et à tenir fermé l'orifice qui doit donner passage au lait. Chez la vache (fig. 2d7), oi!i il a des parois fort épaisses, il faut exercer une assez forte pression
Fig. 256. — Glande mammaire pendant la lactation (*).
Fig. 257. — Mamelon ou trayon de vache ouvert, d'après Guibourt (**).
sur sa partie supérieure pour forcer la résistance de l'orifice. Dans la chèvre, oii ses parois sont minces, il forme un grand cornet très évasé supérieurement et pouvant recevoir jusqu'à 1 décilitre de lait.
Le petit, lorsqu'il veut teter, saisit le mamelon par les lèvres et l'extrémité des mâchoires, en ayant soin de le faire pénétrer assez avant dans sa bouche pour qu'il puisse presser la partie de la mamelle située immédiatement au-dessus du mamelon ; alors, il aspire, en faisant le vide dans la cavité buccale, à l'aide de sa langue dont la pointe reste appliquée sur les incisives inférieures, mais dont la base s'écarte et se rapproche alternativement du palais, sous l'influence de ses muscles propres et de ceux de l'appareil hyoïdien. Le vide qu'il produit par les mouvements de succion et la pression qu'il exerce sur la partie supérieure du mamelon font couler le lait.
Les petits des herbivores, en général, notamment ceux des solipèdes et des ruminants, se tiennent toujours, ainsi que leur mère, debout pour teter ; ils tirent sur le mamelon, l'allongent et le pressent tout à la fois. Quand ils ont à peu près épuisé un trayon, ils en saisissent un autre, secouant la tête et en donnant de temps en temps des coups sur les mamelles. Les petits des carnassiers sont
(•) A, lobule de la mamelle plein de lait; B, globules du lait; C, colostrum ; a, cellule dont le noyau est ■visible; b, cellules dont le noyau a disparu (Virchow). (**) Dans sa cavité, aboutissent en « a les principaux conduits galactophores.
couchés sur le ventre et. la mère est un peu penchée, ou quelquefois entièrement étendue sur le ciMé ; ils frappent les nianiclles avec leurs pieds de devant, comme les enfants le font avec leurs mains. Quand ils commencent à devenir forts et que la mère se tient debout, ils s'accroupissent ou s'élèvent sur leurs membres postérieurs et s'attachent aux mamelles, les bras élevés et appuyés sur elle dans une attitude analogue à celle des cariatides qui sendilent soutenir quelque partie d'un monument.
La pression des doigts sur le mamelon fait sortir le lait, de même que la succion opérée par la bouche des petits. Pour traire, les doigts saisissent la partie supérieure du mamelon, l'étreignent doucement, de manière à circonscrire entre le point le plus comprimé et l'orifice du trayon le lait renfermé dans la cavité de celui-ci; puis, en maintenant la compression, les doigts descendent un peu, et le lait qui ne peut refluer, du moins en totalité, vers la partie supérieure des conduits galactophores , force la résistance du petit sphincter et s'échappe à l'extérieur : en un seul jet chez la vache, en deux ou trois chez la jument, en quatre ou cinq chez la lapine et en huit à dix dans la chienne. Cette action, pour être exécutée convenablement, exige une certaine habileté; car, suivant la réflexion de Bordeu, tout le monde saurait traire s'il suffisait de comprimer le mamelon.
11 arrive assez communément que les femelles ne se laissent traire qu'avec difficulté et retiennent leur lait, comme on dit, surtout quand elles sont inquiètes, contrariées, ou lorsqu'une main étrangère les trait pour la première fois. Elles le retiennent aussi, souvent, quand elles ne voient pas leurs petits non sevrés, comme Hunter en avait fait la remarque pour l'ànesse. De même, une femelle, fût-elle privée de ses nourrissons, refuse presque toujours d'allaiter d'autres petits de son espèce ou d'espèce différente. Cependant, il est très ordinaire de voir les vaches, les chèvres et les brebis privées de leurs petits, en adopter d'autres auxquels elles s'attachent comme si elles leur eussent donné le jour. On a vu même des chiennes allaiter de petits chats et d'autres des louveteaux. Mais ce qu'on dit des vaches et des brebis qui se laissent traire par des serpents ne paraît pas possible.
Le lait s'échappe quelquefois spontanément au dehors, c'est lorsque la sécré- . tion est très abondante et qu'on néglige de traire les femelles privées de leurs petits. Dans ce cas, les conduits galactophores et le sinus du mamelon sont tellement distendus, que la compression à laquelle le liquide est soumis force la résistance de l'orifice de ce sinus. Un écoulement semblable a lieu d'une manière continue si l'on engage dans le mamelon un tube qui maintient béant son orifice : alors le liquide s'échappe de la mamelle par son propre poids.
L<a.it. — Le produit de la sécrétion mammaire est un fluide blanc, opaque, d'un léger reflet bleuâtre ou jaunâtre, dans quelques espèces, d'une saveur douce. 11 est généralement alcalin chez les herbivores, acide chez les carnassiers. Sa densité moyenne est de 1 032.
Examiné au microscope, le lait se montre composé d'un liquide incolore, transparent, dans lequel nagent des corpuscules arrondis ou légèrement polyédriques, inégaux, à contours nets, à centre brillant, qui donnent au liquide sa
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teinte blanche et son opacité. Ces globules, déjà vus par Leeuwenhoeck \ ont de 1 h vlO millièmes de millimètre de diamètre. Ils paraissent constitués par une matière grasse, revêtue d'une couche de matière protéique, probablement de caséine. Ce qui tend à le démontrer, c'est, d'une part, que l'acide acétique les déforme, en laisse sortir des gouttelettes de graisse et les agglutine entre eux, car il détruit leur enveloppe, et, d'autre part, que l'éther ne peut les dissoudre ni les séparer du sérum, tandis que l'éther, mêlé avec un peu de potasse ou d'acide acétique, transforme le lait en un fluide incolore et transparent. Alors la potasse ou l'acide dissout l'enveloppe du globule dont la graisse peut à son tour entrer en dissolution dans l'éther. Dans cette matière grasse du lait, au moment du refroidissement, Robin et Verdeil - ont vu se former des cristaux de de margarine. Les globules résultent de mélanges graisseux qui leur donnent des propriétés variables. Ils sont presque solides dans le lait de la vache. L'ébullition les réunit en gouttelettes plus ou moins volumineuses, mais ils se reforment par le refroidissement, ce qui, suivant Piobin, éloigne l'idée d'une enveloppe albumineuse.
Le lait abandonné à lui-même, au contact de l'air ne tarde pas à perdre son alcalinité et à devenir acide par suite d'une formation d acide lactique aux dépens de son sucre. Il se recouvre d'une couche onctueuse, dont l'épaisseur augmente peu à peu pendant que le reste, d'abord liquide, finit par se coaguler. La couche crémeuse est formée par les globules qui doivent à la graisse leur légèreté spécifique, par de la caséine et par du sérum qu'ils ont entraînés avec eux. Le sérum, qui tient en suspension la plus grande partie de la caséine et des principes solubles, se coagule lorsqu'il s'est formé une suftlsante quantité d'acide lactique. Plus tard, le coagulum, qui est spongieux, laisse sourdre autour de lui, comme le fait le caillot sanguin, un fluide jaunâtre, chargé de sucre et de sels.
La coagulation spontanée, plus ou inoins prompte du lait, est due, d'après M. Pasteur, à des microphytes analogues à ceux de la levure de bière et dont les germes sont apportés par l'air, microphytes qu'une chaleur de 100 degrés tue. La coagulation produite par la présure peut s'opérer même en présence des alcalis.
La composition du lait a fait depuis longtemps l'objet des recherches des chimistes. Ce fluide, qui doit renfermer tous les principes nécessaires au développement des jeunes animaux, constitue un aliment complet. Il renferme de l'eau, des matières grasses, une matière azotée, du sucre et des sels.
La matière grasse, représentée par les globules, n'est point homogène. Elle résulte du mélange, en proportions variables, de divers principes, savoir : chez la vache, de 60 centièmes de margarine, 30 centièmes d'oléine et 2 centièmes de butyrine. Les deux premiers ont, dans le lait, les caractères qu'ils présentent dans les autres graisses de l'économie. La butyrine est une huile qui donne l'acide butyrique, dont l'odeur est caractéristique A ces principes sont ajoutées^ suivant les espèces, la caprine, la caproïne, l'hircine, qui paraissent des com-