PRÉFACE
Il pourra sembler téméraire d'entreprendre actuellement la physiologie comparative des espèces que l'homme a réduites à la domesticité. La science de la vie ne paraîtra peut-être pas encore assez riche pour qu'on puisse sortir du cercle des généralités, et déterminer d'une manière précise ce que chaque phénomène a de commun à tous les animaux et ce qu'il a de particulier à ceux qui occupent les degrés supérieurs de la série.
Certes, à prendre la physiologie telle qu'elle est à notre époque et telle que l'ont faite tant d'hommes illustres, elle ne donne pas, à beaucoup près, tous les éléments d'un parallèle à établir même entre les seules espèces qu'il est le plus facile d'observer et d'employer aux recherches expérimentales. Les grandes différences d'ensemble qui séparent les animaux d'une classe de ceux d'une autre classe sont, pour la plupart, assez bien connues, parce qu'elles frappent davantage et qu'elles ressortent, jusqu'à un certain point, des différences d'organisation ; mais celles qui existent entre des espèces de même ordre ou d'ordres très rapprochés, sont les moins bien déterminées, car ces dernières sont les plus nombreuses et souvent les plus difficiles à rattacher à leurs véritables causes.
Le manque d'éléments nécessaires à la constitution d'une physiologie comparative tient surtout à ce que, dans la majorité des recherches tentées jusqu'ici, on s'est bien moins attaché à faire une étude complète des phénomènes vitaux, avec leurs caractères propres aux divers animaux, qu'à arriver, par induction, à la connaissance de ce qu'ils sont dans l'espèce humaine. Il est résulté de cette tendance que, dans presque toutes les études expérimentales, on a eu principalement en vue les généralités, les faits constants et toujours semblables, pour laisser de côté les faits particuliers, les détails sans nombre, les nuances infinies et à peine sensibles , c'est-à-dire précisément les choses sans lesquelles il n'y a pas de comparaison possible.
Cependant, la physiologie, dont le domaine immense voit sans cesse s'agrandir son horizon , est déjà riche en découvertes précieuses, en données parfaitement établies, en principes inébranlables. Débarrassée des rêveries de tant d'imaginations déréglées et des disputes des esprits disposés à tout contester et à (imbrouiller les questions les plus claires , il lui reste sa rigueur, son positivisme et une infiexible logique que ne doit plus faire pâlir celle des autres sciences exactes, parmi lesquelles elle peut, dès à présent, prendre un
VIII PUÉl'ACE.
rang ("iiiiiicnt, (|ii()i ([u'eu disiMit les esprits superfic'mls, (jui s'en tiennent à i'éeorce des clioscs, et les mati'i'ialisles, qui ne voient dans l'économio vivante rien au delà des faces d'un os ou des attaches d'un muscle.
Mais c'eût été une profimation que d'entrer dans une voie si féconde et si dignement parcourue sans apporter autre chose que l'inventaire des résultats précieux donnés par les travaux des savants qui ont consacré leur vie à l'étude de la physiologie. Il fallait chercher les moyens de distinguer l'erreur de la vérité, et la perle d'avec le faux brillant, qui en a si souvent les apparences. 11 fallait, dû plus, tenter d'agrandir le cercle des connaissances acquises et de combler ([uelques-unes des vastes lacunes laissées sur le champ de l'observation et dos expériences.
Une pai-eille tâche était difficile : j'en ai compris toute l'étendue et j'ai fait tous mes efforts pour la remplir en partie. Je me suis inspiré aux sources les plus pures ; j'ai demandé ma route à ceux qui l'ont si liabilement tracée. Prenant pour point de départ l'organisation des animaux, je me suis appliqué à l'étude de l'art expérimental, afin de pouvoir, à mon tonr, interroger la nature vivante et voir combien les procédés qu'elle dévoile sont plus merveilleux que ceux que lui prête l'imagination. Enlin, j'ai médité, dans le recueillement des veilles, sur ce que m'avaient enseigné de pénibles et persévérantes investigations,
L'ouvrage que je livre à la publicité est donc l'exposé succinct des travaux exécutés jusqu'ici, sur la physiologie des animaux, et celui des résultats de mes études et de mes expériences personnelles. Je demande pour lui, en raison de ses difficultés, l'indulgence de ceux qui me liront.
Je suis heureux de pouvoir exprimer ici ma reconnaissance à deux savants professeurs qui ont bien voulu me prêter le concours de leurs lumières, pendant le long travail que je me suis imposé ; à M. H, Bouley, pour ses conseils éclairés, son appui bienveillant , les nombreux sujets d'expériences qu'il a généreusement laissés à ma disposition ; à M. Lassaigne, pour la bonté avec laquelle il m'a initié à des recherches chimiques qu'il a si heureusement appliquées aux progrès de la physiologie, et pour diverses analysesquimanquaient à la science.
Enfin, j'ai à remercier affectueusement les élèves qui m'ont aidé dans le cours de mes expériences, et, on particulier, l'un des plus distingués d'entre eux, M. Banvillet, dont rintolligence, le dévouement sincère et la complaisance infinie m'ont été d'une si grande utilité.
Alfort, f'mars 1854.
La phyxioîor/ie est la science de l'organisme, la science de la vie. D'apn.'S le sens étymologique de son nom, elle serait la science de la nature. IMais celle acception si vague et si vaste à la fois ne lui a jamais été donnée; aussi ne voit-on pas la nécessité de substituer au terme généralement adopté celui de biologie, quoique la signification plus précise de celui-ci se rapporte mieux à l'objet de la science : les mots ont leur histoire, leur passé, leur gloire, qu'importe leur acception étymologique dont on ne s'inquiète guère c^uand l'usage leur a donné celle qu'ils doivent avoir.
Cette science est immense : elle comprend l'étude de la vie sous toutes ses formes , dans toutes ses manifestations parmi les êtres organisés ; elle embrasse les opérations les plus mystérieuses et les plus difficiles h saisir qui s'effectuent dans la nature. Elle est toute d'observation, d'expérience, d'analyse, de calcul. Si elle est évidemment supérieure aux sciences physiques par l'immensité de son champ, la (lilTiculté de son étude, l'essence de ses phénomènes, le caractère de ses lois, elle cède le pas à ces dernières en ce qu'elle ne saurait offrir actuellement la même précision, mais elle n'en a pas moins ses méthodes, ses doctrines et sa certitude qui deviendront un jour et qui sont déjà sur quelques points aussi rigoureuses que les méthodes, les théories et les lois dans les sciences physiques et mathématiques.
La physiologie est, venons-nous de dire, la science de l'organisme, la science de la vie : essayons de donner une idée de l'organisation animale et de son mode d'activité.
g I. - l>c l'organisation en gc^ncrnl, de s€S formes et de ses lois.
L'être vivant est une machine qui se meut d'elle-même, car elle a en soi tout ce qui est nécessaire à son jeu ou à son mouvement.
Cette machine se présente sous une infinité de formes plus ou moins compliquées.
2 ' INTUODCr.TIOX.
Mais si simple (lird!;; soil , olk; se coniiiasc d'un corlaiii nombre do rouages, d(> • ressorts ou d'inslnnuciils coniuis sous la déiioniiiialion d'organes; d'où le nom I (.Vorgonixation doxmô à leur ensemble.
L'idée d'organisation implique l'idée de vie ; l'une ne se conçoit pas sans l'autre,
I el il y a entre les deux clioses qu'elles expriment ou qu'elles représentent une liaison tellement intime et réciproque, qu'il est bien difficile de découvrir si l'une
i est la cause ou l'effet de l'autre.
■ Pour se faire une idée exacte d'une macliine quelconque, il faut connaître les
rouages dont elle se compose, savoir comment ils sont agencés les uns par rapport ' aux autres, enfin comment ces rouages fonctionnent isolément ou collectivement.
I' Or, pour cela, il faut qu'elle soit démontée ; il faut ensuite qu'elle soit reconstruite.
i Son étude comporte donc un examen d'analyse, un examen de synthèse et enfin un
II examen dynamique ou des forces qui la mettent en mouvement.
C'est par l'anatomie et la pbysiologie qu'on arrive h se faire cette idée eu ce qui . [' concerne les machines vivantes. Mais celle que nous avons à examiner se présente
;! sous une infinité de formes ; faudra-t-il l'envisager réduite à sa plus simple ex-
pression, ou bien la considérer dans son maximum de complications, alors qu'elle résulte d'un nombre presque infini de rouages et de ressorts? Evidemment il sera } d'autant plus facile de comprendre les principes d'après lesquelselle est construite ' et de saisir le mécanisme de son jeu qu'elle sera plus simplifiée. Il faudra donc, tout
[; d'abord, considérer l'être vivant sous ses formes les plus élémentaires, c'est-à-dire,
!; pour parler le langage ordinaire, l'être imparfait, l'être des degrés inférieurs de
'{^ l'échelle.
\. Or cet être imparfait, inférieur, presque informe, homogène, vit comme l'être
: parfait, complexe, hétérogène : il naît de parents semblables à lui, se nourrit,
j s'accroît, se reproduit et meurt; il sent, il se meut, digère, absorbe, sécrète, et
I cependant on ne voit pas encore en lui d'organes spéciaux pi-opres à l'exécution de
; ces différents actes. Il sent, quoique dépourvu de système nerveux ; il se meut sans '
appareil musculaire, il respire sans poumons, digère sans estomac ni intestin, '} absorbe sans vaisseaux absoi bants, sécrète sans glandes. N'est-ce pas là ce qu'il \
|i a de plus étonnaut dans la nature vivante? Et c'est un être aussi merveilleux qu'on
ap|)elle imparfait et inférieur!
A la vérité, quand on l'examine de près, on lui trouve tous les éléments néces- |i saires à la sécrétion, au mouvement, à la nutrition, à la reproduction. Il n'y a pas
5! eu lui de système nerveux, mais il y a des globules blancs disséminés, des fibres
i'j sensilives éparpillées dans le parenchyme des tissus ; il n'y a pas de muscles, mais |
desfibres contractiles dispersées en tiennent lieu ; il n'y a pas d'estomac, pasd'intcsiin, | <• - pas de poumon, mais la surface extérieure du corps peut absorber et digérer; il
n'y a |)as de cœur ni de vaisseaux, mais il y a des espaces, des trajets, que peuvent
parcourir les liquides. A ce degré néanmoins tout est confondu, tout est homogène : ^ c'est le chaos de la matière vivante. Bientôt ce chaos sera débrouillé, le paren-
*j chyme, la masse homogène sera démêlée. Une main créatrice séparera ces élé-
'! menls confondus et en façonnera mille instruments (pii auront chacun leur place
I déterminée, leurs rai)ports, leur rôle i)ai liculier : l'élément nerveux s'isolera de •
l'élément contractile ; la peau se distinguera de la mu(iueuse ; l'intestin, du poumon ;
DE l'organisation EN (JKNKllAL, DE SES l'OllMES ET DE SES LOIS. 3
le vaisseau, de la glande, cic. Ainsi graduellement, successivement, se nioiiti-eront CCS admirables complications qui caractérisent les divers types d'êtres vivants.
I.c perfeclionnemcut ou la complication de l'organisation animale consisie donc dans la séparation des éléments, la formation des organes et la spécialisation de plus en plus grande de leurs fonctions. Ainsi, dans le pi-incipe, lorsque la cavité digestive apparaît (déjà Erhenberg l'a vue chez plusieurs infusoires), elle sert h la respiration en même temps qu'à la digestion ; bientôt la cavité qui digère se sépare de celle qui respii'c; la première se partage même en plusieurs fractions dont l'une élabore les aliments, tandis qu'une autre absorbe leurs principes assimilables, et qu'une troisième élimine leur résidu. En suivant dans ce sens chaque système, chaque appareil, chaque organe, on voit s'effectuer des animaux inférieurs vers les supérieurs cet isolement, cette spécialisation qui deviennent de plus en plus marqués. C'est en cela que se résume le principe d'après lequel se perfectionne la machine animale. En effet, uu instrument quelconque remplit d'autant mieux son but qu'il est façonné plus exclusivement pour une seule destination, au lieu que s'il doit servir en même temps ou successivement à divers usages, il est moins bien approprié à chacun d'eux en particulier : la dent qui coupe la chair, qui déchire nue proie, n'est point convenablement disposée pour moudre du grain ou broyer des herbes.
La machine vivante, envisagée sous ce point de vue, ressemble à un atelier où d'abord tout est fait par le même ouvrier, puis par une infinité d'ouvriers différents, ayant chacun des attributions bien déterminées et plus ou moins circonscrites (1).
Mais faudra-t-il regarder comme imparfaite, inférieure, celle qui se trouvera ainsi simpliliée ? Ce n'est point mon opinion; celle-là, au contraire, sera bien plus étonnante, bien plus admirable, que la machine la plus compliquée. Je prends un exemple très simple, pour mieux me faire comprendre. Lorsque je considère l'horloge qui marque les secondes, les minutes, les jours, les semaines, les mois, les années, les phases de la lune, etc. , je suis émerveillé. .Mais aussi quel appareil compliqué de rouages, de cadrans, d'aiguilles, pour donner toutes ces indications! La complication de l'instrument explique la complication de son jeu. Si cependant je voyais une autre horloge marquer tout cela avec un seul rouage, un seul cadran, une seule aiguille, combien ne serais-je pas plus surpris, condiien cette nouvelle machine me paraîtrait plus étonnante que la première ? Eh bien, il en est de même de l'animal inférieur comparé à l'animal supérieur.
Quel que soit son rang dans l'échelle, quelle que soit son organisation, tout être vivant se compo.se de deux sortes d'éléments : les uns solides, les autres liquides. Les premiers sont disposés sous forme de globules, de fdjres, de lamelles, qui, |)ar leur réunion, constituent des pièces résistantes, des enveloppes, des réservoirs, des canaux destinés à contenir, à protéger les parties lluides disséminées ellesmêmes dans la trame de toutes les parties solides. Ces éléments, en s'associant
(1) Galieii avait déjà comparé rôcoaomie vivante à l'atelier de Vulcain, dont tons les instruments agissant d'eux-mêmes venaient spontanément se placer sous la main du dieu. (Adelon. )
suivant un rerlain ordre, donncnl lieu à la formation dos divers lissns avec lesquels sont fabriqués les organes. Ainsi de cette association résullenl le foie qui sécrète la bile, le cœur qui donne l'impulsion au sang, le poumon qui hématose le fluide nourricier altéré, l'estomac qui digère, etc. DiUèrcnls organes concourant à la même fonction donnent lieu par leur ensemble à ce qu'on appelle un a|)i)areil : la bouche, le phai-ynx, l'œsophage, l'estomac, l'intestin et plusieurs glandes composent l'appareil digestif; les cavités nasales, le larynx, la trachée, les poumons, l'appareil de la respiration.
Lorsqu'on s'en tient à des généralités , l'organisation des êtres vivants paraît essentiellement la même. La plante est au fond constituée d'après les mêmes principes que l'animal ; seulement, comme la vie de l'un doit différer beaucoup de la vie de l'autre, il y a entre ces deux êtres des dissemblances organiques capitales que nous ne rappellerons point ici, et qui, d'ailleurs, sont connues de tous ceux qui ont un peu étudié les sciences naturelles : nos considérations ne vont donc s'appliquer qu'au règne animal.
El d'abord, tous les animaux sont-ils organisés d'après un même plan perfectionné graduellement, du plus simple au plus compliqué? ou bien sont-ils construits suivant plusieurs plans ou types distincts? C'est là une première question d'anatomie transcendante qui a été résolue dans plusieurs sens par les plus savants naturalistes modernes.
Depuis les temps les plus anciens jusqu'à nos jours d'habiles observateurs ont été frappés de l'analogie qui existe entre les difl'érentes espèces animales : Aristote, Buffon, Camper, Vicq d'Azyr, ont entrevu et développé, du moins en partie, le principe de Vunité de composition organique si savamment défendu par Geoffroy- Saint - Hilaire. D'après ce principe, envisagé dans le sens le plus étendu, tous les animaux seraient organisés suivant le même modèle, c'est-à-dire suivant un type constant, invariable : ce qui existe chez l'un devrait se retrouver chez tous les autres avec quelques variantes de forme ou de dévelop])ement ; en un mot il y aurait dans tous un nombre égal de parties essentielles disposées dans le même ordre. Ce système, d'ailleurs fort séduisant, mais facile à battre en brèche, a eu pour adversaire Cuvier qui a soutenu, avec l'autorité du génie et de la science des détails, que l'uniformité du plan dans la création des animaux n'est qu'une fiction, et, en mille endroits de ses ouvrages il s'est attaché à démontrer la pluralité des types d'organisation : ses idées sont aujourd'hui partagées par la plupart des naturalistes.
Il y a bien, il est vrai, entre tous les animaux une certaine ressemblance de structure, mais cette ressemblance ne va pas loin et se trouve fondée encore plus sur les fonctions que snr les organes : passé cela, les dissemblances apparaissent. " Le polype qui n'a pas un seul organe distinct, dont l'estomac n'est qu'une simple cavité creusée dans la substance connnmie et homogène de son coi-ps, le polype n'a pas la structure du mollusque, lequel a des organes des sens, des yeux, des oreilles, un système nerveux, une circulation complète, des artères, des veines, plusieurs cœurs, des glandes sécrétoires , etc. De uiême celui-ci n'a pas la structure du vertébré (1). » Du reste, il n'est pas nécessaire, pour se convaincre que les animaux
(I) M. l'IouiTiis, llisloh'C des Irnvauv de Cuvirr, 2' ('dit., p 2':3.
DE l'organisation KN (.lÉNÉIlAL , DE SES l'UllMES UT DE SUS LOIS. 5
110 sonl pas construits d'après le même plan, d'examiner coinparativcnieiil tous leurs appareils organiques. 11 suffit d'en considérer ((uelques uns et les plus essentiels. Que l'on compare le système nerveux de l'animal rayonné avec celui du vertébré , le système de ces deux types avec celui des types intermédiaires, et l'on verra,' du premier coup d'œil, qu'ils n'ont point la même forme. Qu'y a-t-il de commun entre la couronne de ganglions placée autour de la bouche de l'astérie et le cerveau, la moelle épinièrc du poisson ou du mammifère ? 11 n'y a pas analogie de forme, il n'y a pas davantage analogie de situation : le système nerveux est autour de la bouche dans l'astérie, il est sous l'appareil digestif dans l'articulé; il est au-dessus de cet appareil dans le vertébré. Une comparaison générale des autres appareils, des autres organes, conduit au même résultat, c'est-à-dire à la négation de l'uniformilc du plan de composition organique. Ainsi, il n'y a pas dans tous les animaux même nombre de parties, même forme, même structure, mêmes rapports de ces diverses parties.
S'il y a pluralité des types dans l'organisation animale, combien y eu a-t-il et quels sont leurs caractères? Cuvier en admet quatre : 1° celui des rayonnes: 2° celui des arliculés; 3" celui des mollusques; U° enfin celui des vertébrés.
Les vertébrés sont les animaux les plus parfaits. Ils ont un système nerveux composé d'un cerveau et d'une moelle épinière renfermée dans une enveloppe solide et de nerfs disséminés dans toutes les parties. Ils ont un squelette intérieur articulé, osseux ou cartilagineux, un cœur, une double circulation, des organes des sens, des sexes séparés.
Les mollusques n'ont point de squelette. Ils possèdent un système nerveux placé on grande partie au-dessous de l'appareil digestif et dépourvu de moelle épinière. Ils manquent de grand sympathique, et souvent de plusieurs organes des sens. Mais ils ont encore une double circulation, des organes respiratoires et des glandes.
Les articulés ont un système nerveux formé de deux séries de renflements ganglionnaires réunis par des lilets intermédiaires. Ces renflements, h l'exception du premier , sont situés au-dessous du canal digestif. Leur corps symétrique est divisé en segments transversaux. Ils sont souvent recouverts de pièces solides, articulées, qui constituent une sorte de squelette extérieur. Ils ont des organes de circulation, de respiration et de sécrétion beaucoup plus simples que les i)récédents.
Les rayomés ont un corps dont toutes les parties sont disposées symétriquement autour d'un point central, un système nerveux très simple, souvent peu distinct. Ils manquent de cœur et de circulation complète. Ils ont des organes de respiration, de sécrétion à l'état rudimenlaire. En un mot, toute leur organisation offre la plus grande simplicité et la plus grande confusion, du moins en apparence.
Bien que les êtres qui entrent dans ces quatre embranchements aient une organisation f[ui va, en se siinpliliant, du plus parfait vers le plus inférieur, ils ne paraissent cependant pas susceptibles d'être disposés sur une même ligne, une même série, de manière à former une chaîne non interrompue. Dès l'instant qu'ils ne sont pas construits d'après un même plan ([ui irait graduellement en se perfectionnant, ils ne peuvent être mis les uns à la suite des autres; les êtres d'un euibranchcment ne se lient à ceux de l'embranchement voisin par aucun intermédiaire, et l'on ne voit pas de modification profonde à chaque point extrême pour
amener la ftision avec celui qui précède ou qui suit. Il y a donc solution de conli- -, nuité dans la série.
Avant que l'iiisloii e naturelle fût perfectionnée comme elle l'est aujourd'hui, , avant surtout que l'anatomie comparée l'eût éclairée de ses lumières, on pensait ; que les animaux formaient une chaîne non interrompue qui se liait même à celle des plantes, et si intimement, qu'il paraissait difficile d'établir une démarcation nelte entre les deux règnes. Ce fut Bonnet qui donna un coips à cette idée. « 11 rangea, dit M. Flourens (1), les êtres sur une seule Ugne, en allant du plus simple au plus compliqué, et il voulut que cette ligne fût partout continue, c'est-à-dire qu'elle n'offrît nulle part des interruptions ou des hiatus. » De Blainville donna à cette même idée un caractère plus scientifique en tirant un grand parti des esjiècos fossiles pour remplir les vides de la série et établir une liaison entre les types voisins, mais isolés les uns des autres. Néanmoins la plupart des naturalistes sont à peu près d'accord sur ce point , que les êtres vivants , et spécialement les animaux , ne forment pas une série continue, puisque l'ensemble de rorganisn)e ne se développe et ne se perfectionne pas graduellement; d'où il résulte qu'une série offre, si bien établie qu'elle soit, des solutions de continuité provenant de ce que les animaux d'un type ne se lient pas à ceux du type voisin par des espèces mixtes ou intermédiaires. Et comme il n'y a nulle liaison naturelle entre deux types, le passage de l'un à l'aulr'e est heurté ; il se fait par un saut pour franchir le vide.
On convient assez généralement que, si l'on veut faire des séries, il faut en faire plusieurs parallèles. « Si vous remontez, dit le savant physiologiste que je viens de citer (2), des espèces inférieures vers les supérieures, vous trouverez autant de lignes de complication que vous trouverez d'organes. Si vous considérez le système nerveux, vous mettrez les insectes au-dessus des mollusques ; si vous considérez la circulation, les sécrétions, etc., vous mettrez les mollusques au-dessus des insectes; si vous considérez la respiration, l'oiseau aura le pas sur le mammifère; si vous considérez l'intelligence, le mammifère aura le pas sur l'oiseau ; le reptile est audessus du poisson par la respiration, il est au-dessous parla circulation, etc., etc. » Voilà pourquoi les diverses classifications proposées ne se ressemblent pas. Ceux qui classent les mammifères d'après le système nerveux, ne les disposent point comme ils le sont dans les classifications basées sur la considération des dents et des extrémités.
Quoique les espèces animales, eu égard à leur organisation, ne puissent être disposées en une seule série continue, il est cependant incontestable qu'elles offrent dans l'ensemble de leur structure un perfectionnement gradué, qui, sans marcher, il est vrai, également vite pour tous les organes et les appareils, marche eu définitive de l'esiièce la plus sini|)Ie vers la plus conii)liquée. Ainsi en prenant l'appareil digestif, on le voit d'abord sous la forme d'un sac, sans parois distinctes et à ime seule ouverture; bientôt c'est un sac à deux ouvertures; d'abord il n'a que la longueur du corps; plus tard il s'allonge, se replie sur lui-même, et se renlle en certains points de son trajet. Dans le jirincipe, toutes ces parties avaient la même
(1) Histoire (h'^ (rnvan.r de Cu\)icy, p. SGI,
[2) Travaux do Caviar, p. 265.
Uli i/oIUIaMSATIoN en CÉNÉIIAL, DK SliS l'UUMliS tT \)V. ,si:s LOIS. 7
sirucliirc el remplissaient le même ofïice; par la suite, il se fraclioniieia en ,;ec.lions cpii auront cliaciuic leur sttncinre et Jeur rôle parlicnlier ; enfin des glantles nombreuses, qui lui manquent quand il est à l'état rudimentairc, apparaîtront à mesure qu'il se compliquera. Il en sera de même pour le système nerveux, l'appareil respiratoire et tous les autres.
En somme, les appareils organiques se perfectionnent donc du rayonné au vertébré, mais ils ne suivent pas les uns par rapport aux autres une complicaliou proportionnelle et égale : il en est qui , dans certains groupes, marchent plus vite que d'autres, pour marcher plus lentement dans certains groupes différents. Malgré ces irrégularités apparentes , l'organisation se i)erfectionue ou se complique ( car ces expressions sont ici sjnonymes), suivant certaines lois constantes, invariables, qu'il est essentiel d'indiquer.
Cuvier dit avec justesse « que ce qui est commun à chaque genre d'organes, considéré dans tous les animaux, se réduit à très peu de chose, cl que les organes affectés au même emploi ne se ressemblent souvent que par l'effet qu'ils produisent (1). » Il suffit de jeter un coup d'œil sur les principaux appareils pour se pénétrer de cette grande vérité.
Le système nerveux, qui est le système prééminent, supérieur, qu'a-t-il de constant? Dès qu'il devient distinct, il s'offre sous l'aspect de petits rennenients, donnant naissance à des filets ; c'est là sa forme essentielle, fondamentale, qu'il conservera toujours. IMais ensuite quelles variétés dans le nombre, la forme, la situation, le rapport de ces masses et de ces filets ! L'appareil locomoteur est constitué, au fond, par la fibre contractile. C'est dans cette fibre que réside la disposition essentielle de l'appareil. Qu'elle soit disséminée dans le parenchyme ; qu'elle forme des couches sous la peau ; qu'elle soit rassemblée en faisceaux ; qu'elle s'unisse à des écailles, à des coquilles, à un squelette extérieur ou intérieur; que ce squelette se compose seulement d'un tronc ou qu'il ait en même temps des appendices plus ou moins nombreux , tout cela n'est que de l'accessoire. L'appareil respiratoire n'est qu'une surface par laquelle l'air se met en rapport avec les fluides nutritifs; c'est là tout ce qu'il a de constant. Cette surface est d'abord ceUe de la peau ou de la paroi du sac digestif. Qu'elle se distingue ensuite de celle qui digère ; qu'elle se différencie des téguments; qu'elle soit formée par des branchies, des trachées ou des poumons, ce sont encore là des accessoires. L'appareil circulatoire, à son point de départ, est constitué par des canaux dans lesquels sont renfermés et mis en mouvement les liquides : il n'a pas d'autre caractère constant ; que ces canaux aient ou n'aient pas de parois propres, qu'ils soient tous semblables, ou bien que les uns con.stituent des artères et des veines , les autres des capillaires et des lymphatiques ; qu'il n'y ait point de cœur, ou bien qu'il y en ait un ou plusieurs; que ce cœur ait un seul ou plusieurs ventricules,' une seule ou plusieurs oreilettcs; qu'il soit sur le trajet du sang veineux ou sur celui du sang artériel, ou bien encore au point de jonction des deux sangs, toutes ces disj^ositions varient à I infini.
Si, au lieu de considérer les appareils, on se borne aux organes, on verra que ce
(1) Analomio comparée, 1. 1, p. 36.
8 INTIIODUCTION.
qui csl conslanl. (l;uis cliacnii n'csl aussi (|uc très peu de chose. Comparez le cerveau du inauimifère avec celui de l'oiseau ; le cerveau des deux premiers avec celui du reptile et du poisson ; l'estomac du cheval avec celui du bœuf; le cœur du vertébré à sang chaud avec celui du vertébré à sang froid, et vous verrez que la somme des différences est bien plus grande que celle des dispositions constantes.
Ainsi, il y a, dans chaque organe ou chaque appareil, des choses toujours semblables, ce sont les dispositions essentielles; d'autres très variables, dans les divers groupes, ce sont les dispositions accessoires. Il faut donc admettre , en principe, que les modifications dans la forme et la structure des organes sont prescjuc inlinies , ranaton)ie comparée le démonti-e ; mais elles ne sont pas , tant s'en faut, susceptibles de s'allier toutes les unes avec les autres. Toutes ces diverses combinaisons ne sont pas possibles : il est certaines dispositions qui s'aj)peUent ; il en est d'autres qui s'exclueut ; pour me ser\ ir des expressions du grand naturaliste , en un mot, « il y a des combinaisons oôlifjc'es et des combinaisons impossibles. »
Les lois des rapports entre les organes sont fondées sur cette dépendance réciproque des fonctions; comme ces rapports et cette dépendance sont invariables, les lois qui les régissent n'ont pas moins, d'après Cuvier, de rigueur que les lois métaphysiques et mathématiques. On peut les appeler les lois d'harmonie ; elles sont susceptibles de se réduire à deux : la première, celle des corrélations organiques ; la seconde, celle de h subordination des organes. Quelques exemples suffiront pour les mettre en évidence.
Toutes les fois que la respiration est circonscrite ou localisée, il faut qu'il y ait un cœur pour lancer le sang vers le lieu où il doit se mettre en contact avec l'air , des vaisseaux pour l'y apporter , d'autres canaux pour le ramener dans toutes les parties ; il faut, en un mot, qu'il y ait une circulation com])lète. La localisation de la fonction respiratoire rend donc la circulation indispensable, et si celle-ci n'existe point, il ne peut y avoir qu'une respiration disséminée ; car, dès l'instant que le tUiide nutritif ne peut aller chercher l'air, il faut que ce dernier vienne le trouver : or, comme le Iluide nutritif est partout , il est de toute nécessité que l'air aille partout. C'est ce (lui arrive chez les insectes : ils n'ont qu'une circulation imparfaite, leur nuide nourricier baigne toutes les parties, l'air va se mettre en rapport avec lui i)ar des trachées ou canaux ramifiés.
La respiration et la circulation innuenl sur le système nerveux et la locoraolion. Plus la l ospiration sera étendue et complète , plus les mouvements seront prompts et énei-giques, plus les sensations seront vives. C'est surtout chez les animaux supériem s que la relation est intime et nécessaire. La cessation de la circulation ou la suspension de l'héinatose anéantissent presque instantanément l'action nerveuse. Ces deux fonctions sont à leur tour dépendantes du svstèine nerveux, puisque le cœur ne se contiactc que par l'intervention des nerfs, et que les organes accessoires, (jni sont destinés à l'accomplissement des actes mécaniques de la respiration, ne peuvent agir que i)ar suite de la même intervention.
La digestion a des rapports («ncore assez évidents avec la respiration et la circulation ; elle est rainde chez les animaux à sang chaud, dont l,.s repas sont très rapproches ; elle est lente, difficile chez les animaux à sang froid, dont l'hématose est faible et incomplète. Cette fonction, en apparence si indépendante des actes exlé-
Dli l'organisa nON EN GÉNÉllAL, DE SES FOUMES ET DE SES LOIS. 9
rieurs ou de relation, est néanmoins liée intimement à la locomotion et aux actions nerveuses. Cuvier (1) a formulé avec son génie supéricnr ces rapports qu'il n'est pas possible de mieux rendre que par ces admirables expressions: « Si, dit-il, les intestins d'un animal sont organisés de manière à ne digérer que de la cliair, et de la chair récente, il faut aussi que ses mâchoires soient construites pour dévorer une proie, ses griffes pour la saisir et la déchirer , ses dents pour la couper et la diviser, le système entier de ses organes du mouvement pour la poursuivre et l'atteindre, ses organes des sens pour l'apercevoir de loin ; il faut même que la nature ait placé dans son cerveau l'instinct nécessaire pour savoir se cacher et tendre des
pièges à ses victimes En effet, pour que la mâchoire puisse saisir, il lui faut
une certaine foi-mc de condyle, un certain rapport entre sa position et la résistance, et celle de la puissance avec le point d'appui , uu certain volume dans le nmscle crotaphite, qui exige une certaine étendue dans la fosse qui le reçoit et une certaine convexité de l'arcade zygomatique sous laquelle il passe ; cette arcade zygomatique doit aussi avoir une certaine force pour donner a|)pui au muscle masséter.
» Pour que l'animal puisse emporter sa proie, il lui faut une certaine vigueur dans les muscles qui soulèvent la tête, d'où résulte une forme déterminée dans les vertèbres où ces muscles ont leurs attaches, et dans l'occiput où ils s'insèrent.
» Pour que les dents puissent couper la chair, il faut qu'elles soient tranchantes, et qu'elles le soient plus ou moins, selon qu'elles auront plus ou moins exclusivement de la chair à couper. Leur hase devra être d'autant ])lus solide , qu'elles auront plus d'os, et de plus gros os à briser. Toutes ces circonstances iuQueront aussi sur le développement de toutes les parties qui servent à mouvoir la mâchoircî.
» Pour que les griffes puissent saisir cette proie, il faudra une certaine mobilité dans les doigts, une certaine force dans les ongles, d'où résulteront des formes déterminées dans toutes les phalanges, et des disti ibulions nécessaires de nmscles et détendons; il faudra que l'avant-bras ait une certaine facilité à se tourner, d'où résulteront encore des formes déterminées dans les os qui le composent, etc.
» Il est aisé de voir que l'on peut tirer des conclusions semblables pour les extrémités postérieures, qui contribuent à la i-apidilé des mouvements; pour la composition du tronc et la forme des vertèbres, qui influent sur la facilité, la flexibiUté de ces mouvements ; pour les formes des os du nez, de l'orbite, de l'oreille, dont les rapports avec la perfection des sens de l'odorat, de la vue, de l'ouïe, sont évidents. En un mot, la forme de la dent entraîne la forme du condyle, celle de l'omoplate, celle des ongles, tout comme l'équation d'une courbe entraîne toutes ses pro])riélés. »
Amsi, de quelque côté qu'on porte ses regards, on voit qu'il y a rapport, harmonie entre les divers appareils de l'économie, comme entre les divers organes d'un même appareil. De même que telle forme de respiration couuiiandc telle forme de cuxulation, telle forme de système digestif, telle autre de système locomoteur, de même aussi une forme donnée dans les organes de la masticaliou détermine celle de l'estomac, de l'intestin, etc. La loi de corrélation organique est donc une loi rigoureuse , certaine et partout évidente. On pourrait l'appeler la loi des rapports
(') Discours sur les révolutions du ijlobc, p. 63.
10 ■ INlUODUCriON.
ou la loi iriiarmonic; elle reiiroriiiciiiiplicilcincnl toiilos les aulrcs. Celte lianiioiiie une fois éiablic , rorgaiiisalion animale ponvait être variée dans ses mille délails secondaires ; aussi « la nature, en demeuranl toujours, dit G. Cuvier(l), dans les bornes que les conditions nécessaires de l'existence prescrivaient, s'est abandoiuiéc à toute sa fécondité dans ce que ces conditions ue limitaient pas; et, sans sortir jamais du petit nombre des combinaisons possibles, entre les modifications essentielles des organes importants , elle semble s'être jouée à l'infini dans toutes les parties accessoires. » Voilà pourquoi toutes ces variétés si singulières qui diversifient les nombreuses espèces du règne animal , voilà pourquoi toutes ces formes bizarres , singulières , plutôt destinées à rompre une uniformité monotone qu'à satisfaire à des nécessités fonctionnelles : il semble qu'elles soient l'œuvre d'une main devenue capricieuse , dès l'instant qu'elle pouvait se passer d'une logique inflexible.
L'organisation des animaux est donc régie par des lois rigoureuses que l'observation et l'interprétation des faits nous font découvrir. Elle est elle-même mise en rapport ou en relation avec les besoins de cbaque espèce et avec ses conditions d'existence ; on pourrait même ajouter qu'elle détermine ces dernières au moins dans ce qu'elles ont de fondamental. Déjà nous avons vu clairement par les expressions si éloquentes de Cuvier, conmient chez les carnassiers la disposition de l'appareil digestif, des organes des sens et de la locomotion se trouve en rapport avec le régime , les mœurs , les habitudes de ces animaux. Cette nouvelle coi rélation d'un ordre supérieur à celui qui existe entre les divers appareils de l'économie et les divers organes d'un même appareil devient évidente partout , parmi les herbivores comme parmi les carnassiers , chez les oiseaux aussi bien que chez les mammifères. Ainsi l'organisation de l'herbivore serait manifestement absurde si elle était semblable à celle du lion ou dn ligre. Il doit vivre d'herbes ou de racines : à quoi lui serviraient des instincts féroces et sanguinaires? Il n'a pas de proie à poursuivre, à déchirer: à quoi pourraient lui être utiles des grilfcs acérées, un avanl-bras mobile, une clavicule? des sabots, un avant-bras sans mouvements de rotation lui suffisent. Il ne doit broyer que des substances végétales, qu'a-t-il besoin d(Mmicl!oires courtes, de masséters, de crotaphites énormes, de dents aiguës? Il lui faut des dents plates, des mâchoires ])lus longues que solides ; ses aliments tiennent beaucoup de place, il ne peut se; contenter d'un petit estomac, d'un intestin court; il lui faut un am|)le estomac, im spacieux intestin. Cet herbivore doit être la victime du carnassier ; il a besoin d'être prévenu de l'approche de ce dernier par une ouïe délicate; il peut être surpris à tout instant, il faut (|u'il soit timide, cramtif, sa.is cesse stu- ses gardes; en un mot, il est néces.saire qu'il possède des uisimcts conservatein-s tout particuliers, sans lesquels son existence ne serait pas
assurée.
S. des généralités on descend dans les détails, ces rapports de l'organisation avec es conditions d'existence ne seront pas moins sensibles. La nature se montre aussi logiflue dans les petites que dans les grandes chos,>s. Les carnassiers, par exemple, n ont pas tous 1,. même genre de vie. L'un est insectivore, il a des dents aiguës; sa
(tl Leçons cl'anatomio coinparde, 2" odit., i. p.
DE l'organisation EN (iÈNKKAL, DE SES l'OKMES ET DE SES LOIS. 11
proie débile no résiste pas , il est faible, 11 ne peut lutter contre des einioniis i)lus forts que lui; par compensation la nature lui donne divers moyens de défense, tantôt une cuirasse comme au pangolin, des piquanis comme au héi isson, des instruments pour creuser des demeures souterraines comme à la taupe. L'autre se nourrit de proie vivante : il est agile, fort, sanguinaire. Un troisième ne vit que de chair morte : il est plus faible, plus mou, moins audacieux. Tel doit vivre dans l'air comme la chauve-souris : il lui est donné des ailes ; tel autre dans la terre comme la taupe : ses pattes, son museau, tout est disposé pour l'aptitude h fouir le sol, h creuser des galeries. Tel autre, encore, doit habiter au sein des eaux : alors, d'un animal semblable en tous points au chien, au lion, la nature fait une sorte de poisson, elle raccourcit les membres, les dispose en nageoires, met des sphinctei-s aux ailes du nez, modifie l'oreille externe, l'œil , etc. ; mais sous cette forme nouvelle, cette sorte de déguisement, elle laisse au phoque toute son organisation de carnassier.
Parmi les oiseaux aussi bien que parmi les mammifères, on trouve mille preuves que l'organisation a été constamment mise en rapport avec les conditions d'existence. L'oiseau de proie, qui est le carnassier ailé, a le bec ci ochu, les serres aiguës, l'œil perçant, l'estomac membraneux, l'intestin court; il a aussi des instincts courageux, parce qu'il doit attaquer une proie vivante. S'il faut au contraire qu'il se contente d'un cadavre, il sera lâche, ses serres seront moins fortes, son bec moins acéré. S'il poursuit sa victime pendant la miit, son œil ne supportera pas la lumière du soleil , son vol se fera sans bruit. Le granivore aura un bec obtus , des ongles courts, un premier estomac pour mettre en dépôt les graines, un autre pour les broyer; l'oiseau de rivage aura de longues jambes nues, un long cou, un long bec pour chercher sa nourriture dans la vase; l'oiseau aquatique, des pattes transformées en nageoires, un plumage imperméable, etc.
Les lois qui président à l'organisation des êtres vivants, les lois qui [iroduisent toutes les combinaisons compatibles les unes avec les autres, et qui lient celles-ci au but pour lequel chaque être a été créé , sont invariables : elles la régissent à toutes les phases de son développement.
Lorsque l'embryon devient apparent, on reconnaît bientôt en lui les linéaments des organes essentiels qui doivent agir de bonne heure et influer même sur le développement subsé(pient des autres. Ces premières parties essentielles apparaissent et s'accroissent dans un certain ordre constant que les travaux des embryologistes modernes sont parvenus à déterminer; elles aireclent toujours entre elles à peu près les mêmes rapports de situation (|ue ceux ([ui s'observ(!ront plus tard.
Quelques naturalistes ont prétendu que l'êlre des degrés supérieurs présentait temporairement, aux différentes phases de son évolution, la forme et l'organisation des types inférieurs ; ((u'ainsi le mammifère, avant d'être tel, se trouvait successivement zooi)liyte, mollusque, articulé , poisson, reptile, de sorte que ces types inférieurs représenteraient des êties arrêtés dans leur développement, des étals permanents correspondant à des états transitoires de la vie utérine de l'animal supérieur, Cette hypothèse séduisante , basée sur quekiues analogies forcées , a été et est combattue à pou près généralement. Kilo compte au rang de ses adversaires G. envier, M. Flonrens, Miillor et la plnpai t des physiologistes. On concevrait celle
12 INTIIODUCTION.
supj)osilion si les animaux claicnt coiislruils d'après un luênie plan , une même forme , qui irait gradiicllemcnt se porfeclionnant du plus simple vers le plus compliqué ; mais nous avons vu qu'il y a plusieurs plans ou types d'organisation , cl , d'après cela, on a de la peine à comprendre comment il y aurait passage de l'un à l'autre, comment l'embryon, de l'èlat d'articulé , passerait à celui de mollusque, puis à celui de vertébré. Du reste, l'ovologie démontre que le système nerveux du vertébré est toujours au-dessus du canal intestinal , et jamais au-dessous comme dans d'autres types ; que le fœtus n'a point de branchies avant de posséder des ])oumons ; qu'enfui dans chaque espèce l'indi^ idu se développe suivant le plan virtuel de son organisation définitive , comme l'esquisse sous la main du dessinateur.
S'il est évident que le fœtus ne passe pas par les diverses formes typiques moins parfaites que la sienne, comment concevoir que les êtres supérieurs puissent dériver du perfectionnement des espèces inférieures. Et cependant l'idée de ces modifications successives a élé présentée par quelques philosophes, ou plutôt par quelques rêveurs ; elle a été même défendue, du moins en partie, par des naturalistes de mérite, Laraarck entre autres. Sans cette dernière circonstance elle n'aurait pas mérité la réfutation que Cuvier a bien voulu en faire. En effet , d'après ce qu'on sait aujourd'hui sur la fixité, l'immuabilité des espèces, il est plus que certain que cette hypothèse n'a pas le moindre fondement ; si les efforts de vingt siècles n'ont pu créer une espèce hyl)ride avec deux autres espèces presque semblables, comment aurait-il pu se faire que du développement graduel d'une seule fussent dérivées successivement toutes les autres? Qu'un insecte ait pu devenir un poisson, et celuici un oiseau, par la dessiccation de ses branchies et la transformation de ses nageoires en ailes , c'est là une supposition trop invraisemblable : il suffit d'énoucer de pareilles théories pour qu'elles soient par cela seul suffisamment réfutées.
Les grandes lois d'harmonie et de rapports dont nous venons de parler sont aussi rigoureuses qu'admirables. Elles ont constamment présidé à la construction des machines vivantes , et c'est parce qu'elles furent les mêmes aux anciennes époques de la création, que Cuvier a pu , en les ])renant pour guide, rétablir les espèces fossiles, dans tous les détails de leur organisation, avec une certitude presque mathématique.
On avait pensé d'abord que la création avait procédé d'une manière progressive, qu'elle avait animé, dans le principe , des êtres tout à fait inférieurs, ]Hiis, par une marche ascensionnelle régulière, des êtres de plus en plus rapprochés de l'homme. Il en a bien été ainsi jusqu'à nu certain point; mais une étude plus complète des débris organisés enfouis dans le sol a démontré que la création n'avait eu d'autre loi à suivre que celle de faire des êtres en rapport avec les conditions d'existence qu'offrait la surface du globe. Ainsi il y oui une époque à laquelle notre i)lanète se trouvait enUèrement recouverte par les eaux. Alors une première création peupla cet mimcnse océan d'animaux analogues à ceux qui vivent actuellement dans les mers, c'est-à-du-e de rayonnés, d'articulés, de mollusques et de poissons. Dès ce premier essai les quatre embranchements étaient représentés par leurs espèces aquatiques. A une seconde époque certains points de la surface du globe se mireul à découvert ; Il se forma des îlots plus ou moins étendus, d'où résultèrent ac nouvelles condi-
DE LA Vllî EN GÉNÉRAL ET DE SES MANIFESTATIONS.
lions , Cl aussitôt apparurent des animaux de rivage de tous les types, notamment CCS reptiles gigantesques et singuliers cjui, par suite de leur mode de respiration, pouvaient \ivre dans une atmosphère impure et bi-idante. Kniiii, à une troisième époque, les points émergés devim-eut de plus en plus étendus, formèrent des continents, et, cette fois, surgirent les animaux terrestres de toutes les familles. Après ces trois états successifs, amenés par des révolutions plus ou moins brusques, lo globe fut encore bouleversé par d'autres catastrophes qui, chacune, détruisirent en partie ou en totalité le règue animal, d'où encore la nécessité de créations nouvelles et successives d'espèces analogues à celles qu'elles Acuaient remplacer, mais tout à fait différentes.
D'après ces conditions générales , on voit que la nature s'est invariablement astreinte à des lois rigoureuses dans l'organisation des êtres. Aux savantes combinaisons qu'elle a adoptées, on reconnaît la main souverainement intelligente qui a laissé sur toutes ses œuvres une empreinte sur laquelle pourra s'exercer longtemps la sagacité humaine.
g II. — De lu \ic en général et de ses iuaiiifcstation-«.
Nousvenons de jeter un coup d'œil sur l'ensemble de l'organisation et rappeler sommairement les grandes lois d'après lesquelles sont construits les êtres a ivauls. Nous avons vu la machine sans nous inquiéter de son mouvement, la statue, mais la statue inanimée. Il faut maintenant que nous recherciiions quel est le moteur, le principe d'animation qu'on appelle la vie.
Or, qu'est-ce que la vie ? une réaUté ou une abstraction, une cause ou un effet, un principe ou un résultat? Les philosophes de tous les siècles et les physiologistes modernes ont essayé de résoudre cette question ; cependant on ne sait pas encore et l'on ne saura peut-être jamais en quoi consiste l'activité des êtres organisés.
La vie, n'étant pas susceptible d'être isolée, ne se conçoit pas sans l'être organisé, comme le mouvement d'une machine ne se conçoit pas sans la machine elle-même. Néanmoins, pour qu'on puisse s'en faire une notion un peu exacte, il semble qu'il soit nécessaire de l'envisager indépendamment de l'être qu'elle anime ; et bien cpi'alors elle devienne une abstraction aussi peu accessible à l'esprit qu'une infinité d'autres, c'est d'après l'idée qu'on se fait de cette abstraction qu'on définit la vie si tant est qu'elle soit définissable.
Pour Cuvier, la vie est un « tourbillon plus ou moins rapide , plus ou moins compliqué, dont la direction est constante, et qui entraîne toujours des molécules de même sorte, mais où les molécules individuelles entrent , et d'où elles sortent continuellement , de manière que la forme du corps vivant lui est plus essentielle que la matière (1). » Cette définition est sans doute bien digne du génie profond qui a fuit revivre un monde détruit. L'idée de comparer la vie à un tourbillon rappelle les ingénieuses conceptions de Descartes : elle est vraie et sublime à la fois ; elle renferme, car elle est complexe, celle de la forme, de la direction du mouvement, qui sont les choses principales. Cependant il ne faudrait pas analyser trop rigourcusemenl cette définition pour la trouver incomplète. KWc nous donne bien, il est
(1) Rrr/ur mdtnal , iiilroiliiflioii , t. I, [t. 13, 1'° ("'dit.
j/^ INTUODUCTION.
vrai, l'idée d'une force et de sa manière d'agii' en ce qui concerne la nuti-ilion. iMais colle force quelle esl elle ? (luelie notion devons-nous avoir de sa nature? C'est ce (jne la formule de Cuvier ne nous dit point.
Ue pi ime abord, l'essence de la vie paraît susceptible d'C'lre reconnue, surprise en (luelque sorte chez les êtres où elle s'offre avec ses manifeslalions les plus simples, et chez tous au moment où se développe en eux l'activité vitale. > aine illusion': On examine la plante la plus inférieure ; on passe de celle-ci à l'animal, de l'embryon au fœtus, du fœtus à l'animal jouissanl de son existence propre, la vie nous échappe même à l'instant de son apparition.
» Le mouvement qui la constitue, dit Cuvier (1), n'a réellement son origine que dans celui de leurs parents ; c'est d'eux que les êtres vivants ont reçu l'impulsion vitale; leur naissance n'est qu'une individuahsation; en un mot, la vie ne naît que de la vie, et il n'en existe d'autre que celle qui a été transmise de corps vivants eu corjis vivants par une succession non interrompue. » Elle semblerait donc le résultat de la transmission d'un mouvement qui commencerait pour chaque individu à l'instant même où il lui serait communi(iué par im être le possédant déjà. !\lais comment voir ce qui se passe lorsque le mouvement vital de la mère se continue dans l'embrvou ? La matière formatrice de celui-ci n'est-elle déjà pas animée dès le principe de cette vitalité commune 'a tous les tissus, à toutes les parties de l'économie ? Comment , aussitôt que l'influence de la semence s'est jiroduite , celte matière, qui jusqu'alors vivait d'une vie commune, arrive-t-elle à jouir d'une vie propre, d'une vie nouvelle? Comment devient-elle un centre, un foyer d'activité au miheu d'un autre foyer, un petit tourbillon au sein d'un tourbillon plus grand ? Comment, enfin, ce nouveau foyer appelle-t-il à lui une partie de la matière de la mère, matière destinée à obéir chez l'individu nouveau à des forces ([ui, agissant constamment dans un sens déterminé , amènent comme résultat définitif la reproduction exacte d'un être semblable à l'être procréateur?
Le rudiment du fœtus n'est qu'un ovule microscopique, quel(|ue chose comme un infusoire presque informe. Ce rudiment, sous des influences inconnues, va grandir. Dans une pulpe homogène vont se former un système nerveux, un système ciixulatoire , un appareil digestif. Dans ce système nerveux , il va se dessiner uu cerveau, une moelle épinièreet des milliers de nerfs ayant toujouis la même forme, le même trajet, le même mode de distribution; dans l'appareil resi)iratoire , des cavités nasales, un larynx, une trachée , des poumons, etc. Sous l'influence de (pielle force toutes ces parties se développeront-elles avec des formes toujours semblables, comme si elles étaient daguerréotypées, jetées dans un moule ou frap- 1k'(>s au balancier monétaire ? Ou fait bien intervenir ici les affinités chimicpics d'après lesquelles le sang se convertirait ici en os, là en muscle ou en ligament ; mais il est évident ([u'elles n'agissent point seules, et qu'il y a au-dessus d'elles une autre force (pù règle et dirige leur travail , veille à la reproduction exacte des formes; fait que l'oreille, la bouche, le cerveau ont toujours la même disposition; que dans la main où un même sang est apporté, ce Iluide façonne ici un os, autour de cet os des ligaments, des tendons, de petits muscles, des divisions nerveuses, elc. ;
(l) Analomio comparée, 2" L'ilil., t. I , p. (i.
DE LA VIE EN GÉNÉnAL ET DE SES MAN'IE ESTATIONS. 15
qu'enfin, dans toutes les parties, chaque rouage, chaque ressort est confectionné suivant son modèle, mis à sa place, parfaitement agencé avec ceux qui l'avoisiuent. Ainsi déjà , dès les premiers temps de l'organisation, l'activité vitale produit des merveilles, et c'est même à cette époque qu'elle en produit de plus singulières. Là, il est vrai, la vie qui préside à l'oiganisation du nouvel individu ne ])eut pas être surprise à sou point de départ, ni suivie dans toute la série de ses opérations, ])uisquc l'embryon se développe au sein de sa mère.
Mais cette difficulté dernière |)cut être évitée. En prenant l'œuf de l'oiseau, nous aurons un être qui se développera seul, sous l'influence d'une certaine chaleur venue de n'im]K)rte quelle source. Nous pourrons voir cet œuf avec son germe endormi, vivant d'une vie latente si obscure que rien ne la traduit à l'extérieur. Il nous sera possible, à un instant donné, d'im])rimer une détente, de mettre en jeu une activité jusqu'alors assoupie ; il nous suffira d'exposer cet œuf à une température convenable, et au bout de quelques heures, il se sera déjà opéré des changements appréciables dans quelques unes de ses parties. Le centre de ce qu'on appelle la membrane proligère deviendra transparent; autour de ce centre se dessinera une zone, oîi plus tard apparaîtront des vaisseaux ; dans le centi'c transparent se formera une strie blanchâtre, premier rudiment de l'embryon ; puis, successivement, les premiers linéaments du système nerveux, le cœur, les viscères, etc. Tout ce tra\ail de formation, nous pourrons le suivre, heure par heure, jusqu'au moment où le jeune sujet, étant achevé , brisera sa coque, et en sortira pour vivre de la vie extéiieure. Néanmoins toute notre attention , tous nos" efforts ne serviront à rien ; nous venons les eiïels, nous assisterons en quelque sorte à la création de toute la machine, mais la force organisatrice restera enveloppée dans le plus profond mystère. Toutefois ce sera déjà quelque chose, ce sera même beaucoup que de nous être pénétré par cette observation patiente de la réalité d'une force inconnue, cause de tous ces phénomènes.
Si le développement du fœtus ou celui du germe dans l'œuf nous révèle une force insaisissable, inconnue dans sa nature, il est une infinité d'autres phénomènes qui nous conduisent à la même révélation, tels que les métamorphoses ou transformations successives que certains animaux éprouvent avant d'arriver à leur complet développement.
La grenouille et les autres batraciens, avant de revêtir la forme qu'on leur connaît, c'est-à-dire celle de reptile, en ont une autre dans les premiers temps de leur vie, la forme ichthyoïde. Alors ils sont à l'état de larves ou de têtards. Le têtai d de la grenouille (1) aune longue queue, un bec corné, de petites franges sur les côtés du cou au lieu de membres ; il a des branchies fixées à des cerceaux solides, et même il possède, suivant Miiller, des branchies extérieures avant d'en avoir d'intérieures. Il a un régime végétal ; des intestins très longs, étroits et contournés ; sa respiration et sa circulation sont analogues à celles du poisson. Bientôt .son bec tombe et se trouve remplacé par des mâchoires, sa queue s'atrophie et disparaît, un poumon et tout un appareil respiratoire aérien se développent , tandis que les
(1, Cuvicr, Mgnc animal, \" cdil., I. 11, p. 80-91 et suiv. — l'Ioureus, Travaux do Cuvier, p. 210.
16 INTnODOCTION.
branchies se dcssèclicnt, et qno les arcs brancliiaux tombent ; en même temps, les exlrémiléssedossinonlsous la peau qu'elles percenl bientôt; les doigis se montrent successivement ; le tube digestif se raccourcit, se renfle au niveau de l'eslomac. Or, en venu de quelles lois, sous l'inlluencc de quelle force régulatrice, le poisson se change-t-il en reptile, sa respiration aquatique en respiration aérienne, la circulation du premier en circulation du second ? Par quelle puissance inconiuie toutes ces transformations s'opèrent-ellcs constamment et de la même manière?
Les métamorphoses des insectes sont-elles moins étonnantes? Un œuf éclôt: c'est une larve qui en sort, c'est-à dire une chenille, une sorte de ver, ayant des anneaux, point ou plusieurs pattes, un intestin énorme, un appareil respiratoire trachéen. Au bout d'un certain temps, cette larve, cette chenille se change eu nymphe ou en chrysalide; son enveloppe extérieure se durcit et devient, selon l;i comparaison de Cuvier, comme celle d'une momie ; ou bien la larve, pourvue de longues glandes ilexueuses, a sécrété des filaments soyeux, qu'elle a feutrés autoui d'elle de manière à s'en former un cocon. Là, elle est à peu près immobile comme le cadavre enfermé dans le cercueil. x\près une période plus ou moins longue, il sortira de cette envelop])c brisée ou de ce cocon percé un insecte parfait avec une tête d'une forme nouvelle, des yeux, des antennes, un thorax, un abdomen, des pattes, des ailes. Ce nouvel insecte, ou cet insecte sous une nouvelle forme, ne devra plus vivre longtemps, et aussi son appareil digestif sera presque atrophié ; il devra se reproduire et il possédera un appareil reproducteur complet, apte à entrer immédiatement en fonction (1). Ici, encore, nous observons les effets sans pouvoir saisir leur cause.
Pourrons-nous mieux la découvrir, cette cause, si nous la cherchons chez ces êtres inférieurs où la vie est disséminée au lieu d'être centralisée comme chez les animaux les plus voisins de notre espèce ? Non. Nous prendrons le polype, nous le diviserons en plusieurs fragments : chacun d'eux emportera avec lui sa part de vie, chacun d'eux continuera à vivre seul comme il vivait avec le tout; il conservera la faculté de sentir et de se mouvoir ; il se nourrira, s'accroîtra, deviendra apte à la | reproduction. Dans cette parcelle, comme dans l'animal tout entier, la vie restera une énigme.
C'est donc en vain que dans toutes ces circonstances nous cherchons en quelque sorte à surprendre la vie, à la saisir pour ainsi dire à son point de départ. Son essence nous échappe, ses manifestations seules tombent sous nos sens, et par là nous révèlent son existence. Toutes ces opérations, si singulières , si pleines de mystère, dans lesquelles nous avons essayé de la suivre, peuvent-elles dériver d'une autre cause? tous ces phénomènes d'un ordre si différent de celui des phénomènes qui se passent dans la matière inorganique peuvent-ils être rapportés aux affmités chimiques? 11 serait ridicule de le penser. Bien que la réalité du principe que nous cherchons ne puisse être déuionirée direcicment, les effets les résultats de ce r principe nous la prouvent d'une manière sullisante.
Les effets et les résultats sont donc les seules choses que nous puissions découvrir et apprécier, puisque leur cause nous échappe. Il faut, en conséquence, établir
(I) Voyez Cuvior, licgnc animal, \" ôdil., t. lU, p, t:î5 ctsuiv.
nE LA VIF. ïïN OKNÉRAr, TÎT DF. SES MAN'IFESTAÏIONS. 17
11110 (lisliiiclion vulve. los premiers cl la seconde. La vie csl un résiillal donl la cause, c'esl-à-dirc ce qu'on appelle le principe vital, est une inconnue qui ne iieiil èlrc dégagée de la formule. Pour être logique, parlons dcl'eflel, puis nous essaierons de remonter à la cause.
En considérant d'abord la vie, c'est-à-diic l'aclixilé des corps organisés, l'acliou collective et liarinonique de tous les organes , nous lui trouvons des caractères coiislanis dans tous les êtres chez lesquels elle existe.
La vie ne se manifeste cjue dans les corps organisés, lesquels proviennent les uns des autres par génération ; d'où il suit qu'elle consiste en une activité transmise, qui a, pour coiiiineiiceuient chez un indi\idu, l'instant de sa Iransniissioii par un autre qui déjà l'avait reçue lui-même de la même manière. Sa manifeslalion et son entretien sont liés à certaines conditions extérieures de température et de milieux. Elle a pour premiers résultats de développer dans le germe avec ou sans le secours de l'individu procréateur un animal semblable à celui d'où jirovienl ce germe. Elle détermine dans l'être organisé un double courant de matière, l'iin (pii apporte les matériaux étrangers pour les transformer en substance vivante, raiilre (pii entraîne hors du corps les matériaux qui en ont l'ait jiartie pendant un certain temps. Elle amène une série d'actes liés les uns aux autres et dont l'accomplissemont régulier est une condition nécessaire à sa |;ersistance. lùidn elle fait ]iasser l'être par une succession de ])ériodes après lesquelles elle cesse en le livrant aux forces physiques et chimiques.
Celle activité qui dépend, jusqu'à un certain point, de diverses conditions extérieures, telles que la présence de l'air, une certaine température, etc. , est susceptible de se ralentir et même de se suspendre, du moins en apparence, pendant un temps plus ou moins long, après lequel elle revient à son type normal. Ainsi la plante cesse de végéter en hiver, le reptile est plongé dans la torpeur, sous l'influence d'un froid rigoureux ; le rotifère desséché ne donne plus aucun signe de vie. Mais la plante reprend son activité et le reptile se réveille au printemps, le rotifère revient à la vie quand ou lui rend l'humidité cju'il a perdue.
Ainsi, rien n'est plus facile que de suivre la vie dans ses manifestations les pins générales; mais dès qu'on veut remonter de là à la cause ou au principe donl elle dérive, les diUicultés surgissent de toutes parts; aussi n'est-il pas étonnant (pi'fdi ait varié sur la nature hypothétique des forces vitales, sur leurs attributs, leuimode d'action, et que même on ait cru pouvoir nier leur existence. Alors comme il fallait les remplacer par d'autres on leur a substitué les forces physiques et chimiques; et cependant celles-ci ne pouvaient suffire à toutes les explications. Comment concevoir, par exemple, qu'une force de cette nature fasse penser, réfléchir, juger, vouloir, exécuter enfin toutes les opérations instinctives et intellectuelles des animaux? Comment même, sans parler d'un ordre de phénomènes si élevés, expliquer par elle ce qui se passe dans une infinité d'actions nerveuses? Ainsi, quand je veux porter mon bras vers ma poitrine, ma volonté commande aux muscles et précisément à ceux qui peuvent produire le mouvement dont j'ai l'idée ; elle le fait avec une promptitude étonnante, sans jamais se tromper. Quelle pourrait être la puissance physique ou chimique capable de donner cel Oidre avec laiii. de rapidité, et de le faire exécuter avec tant de précision ?
\^ ÏNTISODlCrinN.
Le pliysicicii cL le eh jiiislc ne vcuIlmU pas onlcndrc parler de force vitale; ces expressions sont pour eux vides de sens; la force vitale n'est, à leurs yeux, qu'iui mythe, une véritable fiction. IMais qu'importe au physiologiste une pareille (jpinion ? Est-ce que l'existence des forces qui régi.s.sent la matière inorganique est mieux connue que l'existence et la nature de celles dont dépendent les actions des corps organisés? Les termes iï attraction, d'affinité, sont-ils autre chose que des mots c|ui ont une signification assez précise parce qu'ils s'appliquent à des causes dont les effets sont faciles à étudier et d'une grande simplicité ? Après tout, raCfinilè n'est-elle pas une tendance d'un corps à se combiner avec un autre? Ou la regarde comme une force, mais elle n'est en réahté qu'un effet qui tient peut-être à l'étal électrique différent des corps, d'où résulte une aptitude de certains d'entre eux à i s'unir à d'autres. L'attraction n'est-elle pas aussi une tendance d'un corps pesant à tomber vers un centre. Quelle peut être la cause de ces tendances diverses ? Qui . le sait? Or, si on ne le sait pas, en quoi les sciences mathématiques ont-elles, quand il est question de causes ou de forces, plus de précision que les sciences physiologiques? Sans y regarder de bien près, il n'est pas difficile de voir qu'il n'y a entre elles, sous ce rapport, pas la moindre différence. En effet, d'une part, on a des phénomènes physiques rapportés à une cause spéciale inconnue, des phénomènes chimiques rattachés à une autre non moins inconnue; d'autre part, on a des plié- ' nomènes physiologiques que l'on fait dériver d'une cause différente et difficile à apprécier. On nomme la première attraction, la seconde affinité, la troisième force vitale. Qu'y a-t-il d'illogique dans ce raisonnement?
Si, passé cela, la science des êtres inorganiques est plus exacte, plus rigoureuse en apparence que la science des êtres vivants, c'est que la première n'étudie qu'un petit nombre de phénomènes simples, faciles à observer, à reproduire et à analyser : tandis que la seconde a dans son ressort un nombre presque infini de phénoiuèiics très complexes résultant de l'intervention de plusieurs causes agissant à la fois, phénomènes qui ne peuvent être isolés les uns des autres tant leur liaison réciproque est intime, qui varient, suivant mille circonstances, chez le même animal , et qui, enfin, s'offrent avec des caractères nouveaux dans chaque être où l'on veut 1rs apprécier. Là réside la raison des différences qui existent entre les deux sciences, (^es différences tiennent à la nature des choses, elles ne peuvent manquer d'exister, mais il n'en est point d'autres qui soient essentielles ; car, dès l'instant qu'on passe des phénomènes à leur cause, c'est-à-dire de l'écorce au fond des choses, il y a de part et d'autre obscurité et incertitude.
il est si vrai que la complexité des actions et la pluralité des causesqui les délerminent sont la source des grandes difficullés de l'étude des êtres organisés que, dans la nature, tm phénomène physique très simple ne s'explique plus aisément dèsqu'il provient de l'intervenlion de deux causes : tel, par exemple, le mouvement cuculairc des corps célestes qu'on fait dériver de deux forces, l'une d'impulsion, qui leur aurait été communi(piée dans le principe, et qui, jiar son aclion momentanée, tendait à les laire mouvoir en ligne droite; l'autre d'allraction dont l'action, permanciile tendrait à rapprocher la masse qui se meut d'une autre masse plus« grande aulour de hupielle la première décrit uu cercle. Soit ; on peut trouver dansla suppos.lion de ces deux puissances l'expliralion raliouuelle du mouvement circu -