‹ Traité de physiologie comparée des animaux domestiquesChapitre 2 sur 155 · DU L\ VIE EN OÉNÉUAL ET DE SES MANIFESTATIONS · texte numérisé non relu

DU L\ VIE EN OÉNÉUAL ET DE SES MANIFESTATIONS

lairc; mais, pour rendre l'explication salislaisanlo, il a fallu imaginer nue force qui a agi momenlanénient lorsque les astres se sonL mis à décrire leurs orbites et qui aussitôt a cessé. Qu'est-ellc devenue? Et puis j'ai de la peine à comprendre que cette impulsion une fois donnée, si forte qu'elle ait élé, suffise |)our faire décrire ii un globe d'une masse énorme d'abord une révolution de plusieurs milliers de lieues, puis des milliers d'autres révolutions semblables, et cela pendant une succession indélinie d'années. Et, cependant, apiès tout, qu'est-ce que le mouvement circulaire en comparaison du jeu du plus infime de nos organes ?

Bien qu'on ne puisse pas démontrer l'existence des forces vitales, il faut de toute nécessité les admetti e pour exj)liquer, je ne dis pas tout, mais une grande partie de ce qui se jiasse cliez les êtres vivants; de môme qu'on a imaginé l'attraction, la lumière, le calorique, les Huides électrique et magnétique pour rendre compte de la chute des graves, des i)hénoraènes de la chaleur, etc. Admettre ces forces pour expliquer ce qui ne peut pas se rapporter à celles déjà connues, c'est être aussi logique et aussi rigoureux qu'il est possible de l'être dans les sciences mathématiques.

Comme tout est complexe dans l'activité des corps vivants, il est indispensable de commencer par bien étudier les phénomènes, reconnaître leurs caractères, déterminer les conditions dans lesquelles ils se produisent, préciser les lois de leur manifestation, puis rechercher les liaisons qu'ils ont entre eux, enfin essayer de les rattacher à leurs causes directes ou indirectes. Alors on verra ceux qui dépendent de l'attraction, ceux qui tiennent aux affmités chimiques ou qui se lient seulement aux forces vitales. Ce partage simplifiera déjà beaucoup la systématisation; et quand il s'agira de phénomènes complexes résultant de l'intervention de plusieurs causes, on cherchera à faire la part de chacune d'elles ; cette fois encore la manière de procéder en physiologie sera rigoureuse.

En ayant soin de bien démêler les actions qui dépendent des forces physiques et chimiques de celles qui ne peuvent se rapporter qu'aux forces vitales, on évite un écueil contre lequel se sont heurtés les physiologistes anciens et beaucoup de modernes, à partir de Galien, qui s'engagea le premier dans celte voie malheureuse où se sont précipités tant d'autres. 11 observait un phénomène, et aussitôt il le rattachait à une force qu'il imaginait afin d'avoir uuc explication : s'il considérait les pulsations artérielles, il les faisait dépendre d'une force pulsifique; s'il voyait l'estomac retenir pendant un certain temps les aliments (ju'il avait reçus, il attribuait ce résultat à une faculté rélenf iue, et lorsque ce même organe se débarrassait de son contenu, il disait que c'était en vertu d'une force cxpultrice, et de même pour tout le reste. Stahl devint à une époque assez récente l'antipode du médecin de Pergame: il rapporta tout à une seule puissance, mais intelligente et constamment active, qui se chargeait des plus minces détails, comme d'envoyer de la salive dans la bouche, quand elle le jugeait nécessaire.

Les physiologistes, qui ont multiplié les forces et les propriétés vitales, ont rendu un mauvais service à la science en faisant de l'économie vivante quelque chose d'analogue à l'Olympe de la Fable. Là, mille divinités sous les noms d'(f/-chées, de fuircs ou dapropriotésyMes régnent et exercent chacune un empire plus ou moiii.s indépondani de celui des autres. Quel inconvénient y a-t-il à réduire le

20 INTIIODUCTION.

noiiibiT (le ces dieux? Jupiter ne peut-il pas à la fois lancer la foudre, dispenser la lumière et tenir lieu à lui seul de tous les autres? De même un principe unique ne peut-il pas présider au développement de l'animai, à son entretien, à la sensibilité et au mouvement, et enlin à toutes les fonctions? Si celui-là nous sulTil, chassons de l'Olympe toutes les divinités inutiles.

Sans doute on peut objectera cette manière de voir qu'il est difïieile de rattacher rationnellement des effets très variés à une foixe unique, et qu'il n'est guèi e possible de déduire rigoureusement de celle-ci l'explication des phénomènes physiologiques, comme on déduit une foule d'explications de l'attraction cl de l'alïinité chimique. La liaison entre la cause et les effets nous échappe, et elle restera probablement toujours insaisissable.

Quoiqu'il en soit, on peut se représenter la vie comme le résultat d'une furco inconnue qui ne se manifeste et ne produit ses effets que dans certaines conditions spéciales. Cette puissance supérieure agit dans nue machine qu'elle s'est créée elle-même, dont elle a façonné et agencé tous les rouages, lesquels sont parfaitement disposés pour fonctionner avec ensemble; elle commande aux forces physi(|ues et chimiques qui sont sous ses ordres; elle se les asservit connue des forces subalternes, des esclaves qui ti-availlent en silence dans un sens rigoureu.semeiii déterminé ; elle coordonne leurs opérations, les harmonise avec les siennes projjres, et produit ainsi par leur concours toute la succession si singulière, si admirable des phénomènes qui caractérisent l'existence des êtres organisés.

l III. — De l'oltservatlou considérée comme moyen d'arriver à In connaissance des (iliénoniénes de la vie.

Nous venons de voir ou plutôt de pressentir combien l'organisation animale est compliquée et combien son jeu est admiiablc. C'est à peine, cependant, si nous avons effleuré un si beau sujet. Il s'agit maintenant de savoir par quelles voies, par quels moyens on peut arrivera la connaissance du mécanisme des êtres vivants, à la détermination précise des phénomènes qui se passent eu eux, à la découverte des conditions, des rapports, des lois et des causes de ces phénomènes. Ces moyens peuvent se rapporter à trois |)rincipaux, savoir :

r V observation, c'est-à-dire l'étude des phénomènes tels qu'ils se présentent, tels qu'ils se révèlent à nos sens, soit chez l'homme, soit chez les animaux.

2° \: expérimentation, ou l'étude des phénomènes artificiellement dégagés et isolés, du moins en partie, de ceux qui rendraient leur appréciation difficile, ou encore 1 examen de certaines parties des fonctions dont tous les actes ne sont pas accessibles à la simple observation.

comparaison des faits, la généralisation des résultats, l'induction, le calcul, 1 hypothèse, pour lier les notions (,ue nous donnent l'observation et l'expénence, systématiser leur eiLsemble et suppléer à ce qu'ils ne peuvent nous faire découvru-. ' '

L'un ou l'autre de ces trois movens ne neni ■. i,,: > i i • -

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naissance parfai e des actions vitales l'u- i,. • • ■

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qm offre tout dabord a esi>r,t, le physiologiste suit patiennnent la natur^ dans ses opérations, cherche a démêler par cp.els ar,i(i,-es ,.|le arrive à son but, recueille

Dli L'UBSliKVATIO.V. 21

avec soin loiii ce qui se révèle aux sens, rassemble les i'ails (jui doivenl servir de base à l'édilicc scientifique. Par le second, qui naît de l'insufTisance du premier, il veut aller plus avant dans la recherche d'un mécanisme qui ne s'est dévoilé qu'à demi , il s'edbrce à découvrir ce qui reste caché et à trouver le mot de chaque énigme; il essaie, par mille expédients, à mettre en évidence les phénomènes obscurs, il les débrouiller, les isoler de leurs accessoires, et par là il ajoute aux faits déjà acquis des faits nouveaux qui, sans ce secours, fussent demeurés inconnus. Par le troisième, enfin, il s'empare de la moisson récoltée avec l'aide des précédents, classe les résultats obtenus, compare les faits, les apprécie, v.n détermine la signification, formule les conséquences qui en découlent, et si tout cela est insuffisant, imagine ou suppose le reste. Il faut donc qu'ils soient employés tous les trois chacun à sa place et eu son temps, car chacun doit fournir sou contingent de connaissances ; il faut de plus qu'ils le soient avec art, suivant certaines règles et dans une certaine mesure qu'il importe de connaître.

L'observation, considérée en général, est, sans contredit, le plus simple de tous les moyens qu'il nous est possible d'employer pour arriver à la connaissance des choses susceptibles de tomber sous nos sens. C'est par elle que se trouvent rassemblés insensiblement les faits dont l'ensemble constitue, connue l'a dit Cuvier, l'édifice impérissable des sciences ; c'est par elle aussi que se sont créées et développées les sciences dites d'observation; c'est elle qui a fait la gloire de la médecine hippocratique , et produit les praticiens habiles, les grands naturalistes de toutes les époques. Considérée seulement au [)oint de vue de l'étude de l'organisme, elle devient la source la plus féconde des connaissances que peut acquérir le physiologiste ; c'est aussi celle qui nous trompe le moins ; elle serait la meilleure si elle pouvait tout nous apprendre. Il n'est pas un point de physiologie sur lequel elle ne jette quelques lumières , et il en est même beaucoup sur lesquels elle nous fait découvrir à peu près tout ce que nous pouvons savoir. Ainsi, ce ([ue les naturalistes nous ont appris sur l'intelligence, les instincts, les mœurs, le caractère, les hal)itudcs des animaux, vient d'une longue et patiente observation ; la plus gi-andc partie des notions ([ne nous possédons sur la vision, l'olfaction et les autres sensations, sur l'histoire des phénomènes de la locomotion, l'analyse exacte de chaque allure, de la marche, du saut, du vol, delà natation, sont puisées à la même source. Enfin, il y a, dans chaque fonction, un certain nombre d'actes qui rentrent presque exclusivement dans son domaine : voyez les sensations de la faim et de la soif, la préhension des aliments, la mastication, les actes extérieurs de la rumination, les phénomènes mécaniques de la respiration et tant d'autres appartenant à la même catégorie.

Dès l'instant qu'il y a , dans toute fonction , un certain nombre d'acles saisissables, dont les caractères peuvent être exactement appréciés, on conçoit de quelle iœ.portancc doit être pour la physiologie une observation l igoureuse et délicate qui, en déterminant le faciès, la physionomie propre à chaque fonction dans l'élal normal, donne un point de départ nécessaire à la si/mptomatolof/ie, un terme de comparaison sans lequel il ne sera pas possible de distinguer nettement ce qui appartient à l'état sain de ce qui est le résultat de la maladie, même à son début. (ÀHle vérité est trop incontestable pour avoir besoin d'une démonstration.

Lorsqu'on a entrevu l'importance des données que peut fournir l'observation, on sent la nécessité d'observer. Le pliysiologiste doit se plier à celte nécessité impérieuse, car il a sous les yeux un livre toujours ouvert, dont chaque page renferme , pour qui sait y lire, un |)récieux enseignement qu'il clierdicrait en vain à d'autres sources. 11 faut qu'il observe sans cesse, soit pour saisir les analogies et les dissemblances des phénomènes qu'il étudie, soit pour reconnaître toutes les particularités intéressantes des fonctions chez les animaux, soit enfin pour rassembler les résultats des expériences qu'il entreprend. Ces dernières, si habilement conçues et dirigées qu'elles puissent être, ne donnent tous les enseignements qu'elles portent en elles qu'autant qu'elles sont suivies avec un soin extrême, sinon les observations sont inexactes ou incomplètes; elles ne conduisent qu'à des données insuffisantes, en partie fausses, et ne peuvent servir de base à des raisonnements sains et à des théories rigoureuses. Mais pour qu'il s'acquitte bien de cette tâche, il lui faut beaucoup de bomic volonté, de patience, de tact, de sagacité et de finesse, qualités qu'il s'efforcera d'acquérir s'il ne les possède pas naturellement. L'esprit d'observation est, du reste, pour ceux qui se livrent à l'étude de la médecine ou des sciences naturelles, la première condition du succès. Sans son secours, il paraît bien difficile de devenir jamais praticien habile, eût-on d'ailleurs toutes les connaissances que donnent les livres et les leçons des maîtres. Peut-on douter que ce qui a fait les grands médecins, les Fernel, les Sydcnham, les Boerhaave et tant d'autres, ce furent bien moins les notions qu'ils puisaient dans les écrits de leurs devanciers que les profondes connaissances qu'ils savaient acquérir d'eux-mêmes? Ne sait-on pas que les anatomistcs des derniers siècles et ceux de notre époque n'ont dû leurs belles découvertes qu'à des investigations threcles, substituées à la vieille routine qui consistait à tout chercher dans Galien et ses commentateurs. N'est-il pas évident que c'est par la même méthode que les naturalistes ont porté si loin la zoologie et la botanique ? Où en seraient ces sciences, si l'on s'était borné au rôle stérile de commenter Aristole, Théophrasle, Gessner, Aldrovaiule, comme on le fit trop longtemps ? Aussi quelle reconnaissance ne doit-on pas à ces hommes supérieurs, Tourneforl, Linné, Réaumur, Bufi'on, Guvier, etc., pour nous avoir montré quelles sublimes inspirations et quelles immenses richesses on peut trouver dans l'observation de la nature.

L'observateur ne doit rien négliger; il n'est aucune particularité, si minime qu'elle soit, qui mérite son dédain ; il n'est rien qui doive paraître petit à ses yeux, car souvent les plus petites choses renferment de grandes révélations, et cela dans toutes les sciences. Ne sont-ce pas les oscillations d'une lampe qui ont conduit Gafilée à la théorie du pendule? N'est-ce ])as la chute d'une pomme qui fut pour .Newton le point de départ de la découverte de l'attraction? La légèreté que semble acquérir le corps plongé dans l'eau ne donna-t-elle point à Archimède le moyen de découvrir si la couronne du lyran de Syracuse ne conteiuiit pas un alhage impur? Que de choses iguorées seraient aujourd'hui connues et auraient une signification précise si l'on s'était donné la peine de les envisager dans tous leurs détails ? 11 y a, dans chaque science, une foule de i)oinls sur lesquels l'alteution a besoin d'être appelée pour y apporter de la lumière, saisir des rapports jusqu'alors inaperçus, établir des rapprochements qu'on n'a même pas soupçonnés. Jl n'y a peut-

Dlî I.'ODSHUVATION. I?,

éli-e pas (rcxcMn|)les d'invcsiigalions i)orsévérantcs (iiii n'aiciil coïKliiit à qiicl(|iic résiillat. Et pour uc rappeler qu'un seul de ces exemples, je deuiando si quelqu'iui aurait pu prévoir jusqu'à quel degré de précision l'auscultalion et la percussion conduiraient le diagnostic des maladies du poumon et du cœur ? Quelquefois, il est vrai, l'observation mène à des illusions, comme le système de Gall, et toutes les erreurs de la phrénologie le prouvent ; mais c'est elle , encore , qui répare le mal qu'elle a pu faire.

Bien qu'en physiologie la plupart des faits principaux soient acquis, il reste encore assez de petites découvertes à faire, de détails à ajouter à ce qu'on sait déjà pomque les observateurs ne se laissent pas décourager. Le champ de cette science est immense, puisqu'il embrasse tout le règne animal ; il est même déjà très étendu pour ceux qui circonscrivent leurs recherches aux seuls animaux domestiques dont les fonctions ont été si peu étudiées. On ne peut suivre une seule de ces dernières sans noter mille particularités inconnues et trouver à chaque instant de quoi rectifler des erreurs. Ainsi, on a cru, jusqu'ici, que la mastication dessohpèdes ne s'effectue pas par des mouvements de mâchoires semblables à ce qu'ils sont chez les ruminants; il a suffi d'y regarder attentivement et de tenir compte de l'illusion produite par les lèvres pour voir qu'elle est la même dans les deux familles. On pense généralement que chez les herbivores cet acte s'opère à la fois sous les molaires droites et sous les molau-es gauches; un examen même superficiel démontre que le broiement a lieu exclusivement tantôt sous les dents d'un côté, tantôt sous celles du côté oi)posé, et il nous donne de plus des moyens certains de reconnaître dans quel sens il a lieu. Cette mastication unilatérale est en soi une particularité bien minime, cependant elle coïncide avec un phénomène fort curieux de la sécrétion salivaire, c'est-à-dire une activité beaucoup plus considérable des glandes du côté sur lequel le broiement a lieu que celle des glandes opposées; à son tour cette inégalité dans la sécrétion de deux glandes paires, placées dans des conditions en apparence identiques, montre que l'action réllexe du cerveau à la suite de l'impression gustativese fait sentir plus vivement sur l'une que sur l'autre. On a pensé que, lors de la rumination, les matières ahmentaires levenaient à la bouche sous forme de pelotes plus ou moins régulièrement arrondies ; il suffit d'examiner ce qui se passe lors du renvoi de ces matières pour s'assurer que c'est une erreur. On entend alors très distinctement un bruit de liquide au moment où le bol passe dans la région cervicale de l'œsophage, et l'on entend, soit en appliquant l'oreille sur le cou, soit à distance, ce même liquide redescendre par plusieui's ondées successives dont le passage est, pour ainsi dire, visible par suite du mouvement qu'il communique à la peau. On n'en finirait pas si l'on voulait indicpjer toutes les erreurs rectifiées et toutes les notions nouvelles acquises par l'observation.

C'est surtout en physiologie comparée ([ue l'observateur trouve de nombreuses occasions d'exercer sa sagacité ; c'est là que son attention doit être tenue toujours en éveil pour qu'il puisse suivre des fonctions dont les variations se multiplient à l'iulini et des phénomènes dont les caractères changent d'une espèce à une autre espèce. Son rôle y devient fort difficile, parce qu'elle est moins connue que celle de l'homme, parce qu'elle couiporlc d(!s faits plus nombreux, des détails plus variés que cotte dernière, enfin parce ([u'elle obhge à des comparaisons ipii, pour être

'i'i IMKUUICTION.

jiisk's, (loivciit roposor sur iiiio coimaissaiice oxaclc des l'oiiclioiis. Mais si ro rôle a des dilïiciillés, il no iiiaii(|ii(' pasd'alli ails. « Pour le bien remplir, dilCuvier (1), le pliysiologislc no doil. pas s'arrôlcr à co que les phénomènes ont d'individuel ; il faut qu'il distingue surtout co qui l'ail la condition générale et nécessaire de chacun d'eux, et pour cela il faut qu'il les examine dans tontes les modifications que peuvent y apporter leurs combinaisons avec d'autres phénomènes ; il faul aussi (ju'il les débarrasse de tous les accessoires ([ui les voilent; en un mot, il faut qu'il ne se borne point à une seule espèce de corps vivants, mais qu'il les compare toutes et qu'il poursuive la vie et les phénomènes dont elle se compose dans tous les êtres qui en ont reçu quekiue parcelle. Ce n'est qu'à ce prix qu'il peut espérer de soulever le voile mystérieux qui en couvre l'essence. " Il est évident qu'il ne peut entrer dans celte voie s'il ne possède des connaissances passablement étendues eu histoire naturelle.

J.'observateur qui suit attentivement les manifestations extérieures de la vie n'arrive à les comprendre qu'autant qu'il connaît l'organisation animale dans tous les détails de sa structure. Avant donc d'examiner la machine en mouvement, il a dû l'examiner en repos et privée de son moteur ; il en a considéré isolément tous les rouages et tous les ressorts. l*ar cette étude préalable, il s'est initié à la connaissance de beaucoup de phénomènes, et a pu entrevoir le jeu de plus d'un organe.

Par l'anatomie on l'étude statique des êtres vivants, le physiologiste observe non plus les actions, mais leurs instruments; non plus les phénomènes, mais les conditions matérielles de leur production ; il déchiffre les hiéroglyphes qui couvrent chaque page du livre, et s'elforce d'en trouver le sens. Les investigations de ce genre , si elles sont quelquefois presque stériles , le conduisent souvent à des résultats très satisfaisants. Ainsi, la configuration des surfaces articulaires et la disposition des ligaments fait connaître le jeu des articulations, le sens, l'éteudue de leurs mouvements ; la direction et les attaches des muscles suffisent pour préciser les usages de chacun de ces oi'ganes contractiles; le mécanisme de l'œil, de l'oreille est dévoilé en grande partie par leur disposition et leur structure. Le simple examen de certains organes a appris (juelle est leur fonction ; on a vu par là l'usage du cœur, des vaisseaux , du foie, de la vessie, des reins, etc. La découverte de certaines parties ou l'appréciation exacte de leur (Usposition a amené d'autres découvertes parfois très remarquables. Les valvules du cœur et des veines , par exemple , ont fiiit soupçonner à Ilarvey la circulation du sang ; leur direction a servi à démontrer dans quel sens elle s'ellectne. Aselli , en même temps qu'il trouve les vaisseaux lactés, voit qu'ils sont chargés du transport du chyle; Pecquel , en faisant voir (|u'ils aboutissent 'a la citerne sous-lombaire et au canal ihoraciquc , indique le cours général du chyle, et détruit l'erreur d'après laquelle ou admettait que ce liquide était porté dans le foie; Casserius, Stenon , Virsungus, en trouvant les canaux de la parotide, du pancréas, nmntrent le cours de la salive et du suc pancréatique.

La considération des dispositions analomiques jette nu grand jour sur le mécanisme de plusieurs fonctions. C'est presque piir h, conligiiration et la structure du

(I) Analomic comparée, lellrc ù Mci liuil , [i. lo.

Dli I.'OHSLUVAÏION. 25

cœur qu'on arrive ;i connaître le jeu de cet organe ; c'est par la disposilion des \aisseauxdu fœtusqu'est dévoilé le mode de circulation pendant la vie inlra-utériiie. Ainsi, quand on voit (|ue le sang de la mère apporté par la veine ombilicale se nièle au sang de la veine porte du fœtus, puis à celui de la veine cave postérieure, au moyen du canal veineux, qu'ensuite ce même sang se mêle une troisième fois avec celui des autres parties dans les oreillettes du cœur, et une quatrième fois dans l'aorte et l'artère pulmonaire par le canal artériel, on est convaincu de la réalité du mélange réitéré entre le sang apj)orté i)ar la mère et celui qui appartient au fœtus, et dès lors on conçoit peu les disputes qui se sont élevées depuis Duverney et Méry sm* la question de savoir comment se fait la circulation fœtale, et si les sangs se mêlent ou ne se mêlent pas. Bien d'autres particularités anatomiques ont une signification non moins j)récise. La structure de l'estomac n'explique-t-clle ])oint pour tels animaux la possibilité de vomir, et pour d'autres l'impossibilité d'exécuter cet acte? La forme des dents, celle de l'articulation temporo-maxillaire, ne fontelles pas deviner le mode de mastication, et par le mode de mastication le régime, et par celui-ci les mœurs des animaux? L'épaisseur des parois du gésier, la couche cornée qui revêt sa muqueuse, les graviers que renferme sa cavité, tout cela n'indique-t-il point que cet estomac est un organe de trituration ?

Mais il ne faudrait pas attendre de l'anatoraie l'explication de la nature intime de toutes les actions organiques. Jl peut y avoir, comme le dit M. Bérard (1), il y a même un rapport entre la structure des organes et leurs fonctions ; seulement ce rapport échappe à l'observation : « il ne se voit pas. » Il est vrai que les recherches de l'anatomie micrographique, ou de ce qu'on appelle maintenant l'histologie, nous mènent un peu plus loin que ne le fait l'anatomie ordinaire. Le reproche que Bichat adressait de son temps au microscope serait ridicule aujourd'hui. Incontestablement les recherches de ce genre ont éclairé beaucoup le développement des tissus et des organes ; mais elles n'ont pas conduit à tous les résultats que l'on pouvait en espérer, elles ont eu même le grand inconvénient de faire négliger le côté philosophique de l'anatomie générale, celui sous lequel Bichat et ses rares imitateurs l'avaient envisagée ; il y a plus, elles ont jeté une grande confusion sur différents points qu'elles paraissaient être appelées à éclaircir. Ainsi, pour avoir donné trop d'importance à des accessoires qui en méritaient peu, elles ontembrouillé à un tel degré la texture des glandes, qu'il est fort difficile de s'en faire une idée claire sans recourir à un examen comparatif de ces organes dans la série animale.

Le physiologiste qui cherche dans l'étude de l'organisation les éléments d'une analyse profonde des actions vitales ne peut restreindre ses investigations à un petit nombre d'espèces ; il faut qu'il les étende , pour ainsi dii'e , à tous les types du règne animal, ou, en un mot, qu'il fasse de l'anatomie comparée ; le secours de celle-ci est un moyen indispensable pour faire de la physiologie savante et exacte. Haller, qui l'avait bien senti, n'a jamais manqué d'utiliser les travaux de Fabrice d'Aquapendente, de Severinus, de Perrault, de Duverney ; bien qu'alors l'anatomie comparative, qui était dans son enfance, ne pût encore rendre de très grands services. Aujourd'hui, après les belles créations de Cuvier, les travaux de 31eckel,

(1) Cours de physiologie, t. I, p. 27.

2fi iM'uoijiH;ri<)N.

(le Gai ns, de tJcoiïmy-Sîiint-nilaii i;, de Hiainville, de MM. Duinéril, Duveriioy, elc. , elle ouvre une voie brillante d'avenir à la science moderne. Le jour qu'elle jelle sur la physiologie lient principalcuKinl à ce qu'elle nous présente l'organisation animale sous un nombre pres([ue inlini de formes, depuis les |)kis élémentaires jusqu'aux plus compli(piées; clic fait en quelque sorte l'analyse de cette organisalion, nous montre les appareils et les organes isolés insensiblement de tous leurs accessoires. Aiusi, elle nous fait voir comment l'appareil digestif perd graduellement ses grandes dilatations, ses nombreux replis, ses glandes conglomérées, et arrive à l'état d'un simple sac n'ayant plus d'annexés glanduleux ni même de parois distinctes; — comment l'appareil respiratoire, qui résulte chez les animaux supérieurs de tant de parties destinées à faire pénétrer l'air, à l'expulser, à mettre en mouvement les parois du thorax, se réduit peu à peu à la forme d'une simple poche ou de quelques lamelles membraneuses, et enfin à rien quand la peau elle-même peut suffire à l'oxygénation du fluide nutritif; — comment l'appareil locomoteur, après avoir été compose d'un squelette articulé, d'un grand nombre de muscles et de tendons, arrive à n'être plus constitué que par quelques faisceaux insérés sous le tégument , et en dernier lieu par quelques fibres disséminées et perdues dans la substance du corps. De même elle nous fait voir de quelle manièi-e la glande la plus complexe arrive à la forme la plus simple, comment le poumon, le cœur, le cerveau et tous les autres organes se réduisent à leurs formes élémentaires, et cela par un passage lent, gradué, insensible. Par cette simplification , celte réduction successive de l'organisme à ses parties essentielles , elle nous indique quelles sont ces dernières, et nous permet de mieux juger de l'action de chacune.

Par les enseignements que nous donne cette étude comparali\e, « la nature semble nous avoir préparé des moyens de suppléer à l'impossibilité de faire certaines expériences sur les corps vivants. Elle nous lîrésenle dans les diiïérentes classes d'animaux presque toutes les combinaisons possibles d'organes; elle nous les montre réunis deux à deux, trois à trois, et dans toutes les proportions. Il n'en est, pour ainsi dire, aucun dont elle n'ait privé quelque classe ou quelque genre, et il suffit de bien examiner les effets produits par ces réunions, et ceux qui résultent de ces privations, pour en déduire des conclusions très vraisemblables sur la nature et l'usage de chaque organe et de chaque forme d'organe... Mais il n'est pas permis de borner ces recherches à quelques espèces : souvent une seule négligée recèle une (!xceplion qui détruit tout un système (1). »

En même temps que l'anatomic comparée montre au physiologiste dans quel ordi e et suivant quelles lois les appareils et les organes se simplifient , elle lui i indique la voie qu'il doit suivre pour découvrir de quelle manière les fondions se dégagent insensiblement de leurs accessoires, et se réduisent enfin à ce qu'elles onli d'élén^entaire et d'essentiel : une fois qu'elle l'a mis en regard de l'organe amené au dernier degré de simplicité, elle lui permet d'envisager la fonction toute nue, eti par conséquent d'en mieux appréciei- la nature. \ cela pourtant ne se bornent passes services: si elle est nécessaire à la connaissance profonde de chaque fonction, clic l'est encore davantage quand il s'agit de la détermination des rapi)orts quii

' (I) Anatomic comparcc, 2' édit., t. I, p. xvii.

DE l/onSERVATlUN. 27

oxistciil oiilrc los aciions vitales, de la recherclic des lois el des causes de ces deriiic'res, et, en un mol, quand on poursuit la solution des grands problèmes de la science qui , suivant l'expression d'un grand naluraliste, « est la plus compliquée, la plus mystérieuse et la plus ininlelligible de tontes les sciences. » 11 est incontestable que la physiologie ne s'élèvera à de hautes conce])tions et ne prendra une empreinte réellement philosophique qu'autant qu'elle étendra le cercle de ses investigations à tout le règne animal.

L'anatomie pathologique vient aussi en aide nu physiologiste dans plusieurs circonstances ; los traces que la maladie a laissées sur son passage, les ravages ([u'clle a produits, les troubles fonctionnels qui en ont été la conséquence, peuvent souvent nous fournir des données précieuses sur le rôle des organes. Les plaies de la tète avaient appris à llippocrate l'action croisée du cerveau : il avait remarqué que dans les lésions de cet organe il y avait convulsion du côté blessé et paralysie du côté opposé à la blessure. Les lésions de la partie supérieure de la moelle ayant déterminé des paralysies du sentiment , celle de la partie inférieure des ])aralysies du mouvement, celle d'une partie latérale une hémiplégie, sont venues confirmer ce que l'expérience avait démontré sur l'action spéciale de chacune des parties de cet organe; la destruction complète de l'épiglotte a prouvé que ce cartilage n'était pas rigoureusement indispensable à la déglutition; l'induration, le ramollissement d'une vaste étendue du poumon ont montré qu'une fort petite [lartie de cet organe suffisait pour eficctuer l'hématose ; l'oblitération de gros troncs vasculaircs a mis en évidence l'usage des anastomoses, et ainsi pour bien d'autres altérations morbides. 11 ne faudrait pas croire cependant que les lésions laissées par la maladie permettent des déduclions toujours justes sur les fonctions des parties lésées ; très souvent, au contraire , elles ne conduisent qu'à des données fausses ou au moins très confuses : les exem|)les ne manquent pas pour le démontrer. AVillis voit les corps striés ramollis chez des individus paralysés et privés de l'usage de leurs sens; il en conclut que ces corps sont le siège du principe du sentiment et du mouvement. Lapeyronie observe (pi'à la suite de profondes blessures qui amènent de graves lésions du corps calleux il y a torpeur, affaiblissement , perte des facultés intellectuelles ; il en infère que le corps calleux est le siège de l'àme. M. Magendie remarque que sur les chevaux immobiles il y a compression des corps striés, altération même à la surface de ces parties , par suite d'un épanchement de sérosité ventiiculaire, et il considère ce fait comme ime des preuves que les corps striés sont le siège d'une force qui porte les animaux à reculer , etc. Tl est vrai de dire que dans bien des circonstances les inductions ne sont fausses que parce que les faits sont mal observés; néanmoins elles peuvent l'être encore, quoi(]uc basées sur des observations exactes, aussi faut-il être extrèinemont réservé sur ce point. Kn effet , de ce qu'un rein, par exemple, se sera transformé en kyste, sans qu'il en résulte des troubles notables, faudra-l-il conclure qu'un seul de ces organes suffit à la sécrétion de l'urine ? De ce que les ganglions du mésentère peuvent devenir tuberculeux, faut-il, avec Ruysch, les regarder comme n'étant pas indispensables? [)e ce qu'un cœnure , une concrétion du plexus clioioïde, mie exostose à la face inlerne du crâne, n'amènent pas de paralysie, est-on en droit d'admettre que la compression ou la destruction partielle d'un hémisphère n'est pas suscei)lil)le de produire cette

28 iNTUuuuaiuN.

paralysie ? iNoii, paiciî qu'une lésion ancienne, une alléialion lenle, insensible, une dégénérescence qui a marché par degrés, n'ont pas le même eiïet qu'une lésion brusque. La fonction survit quelquefois, suivant la remarque de iAlorgagni, à l'altéi ation profonde de l'organe chargé de l'exécutei-. La iiaturfï s'habitue en quelque sorte à celle-ci, elle cherche par divei\s moyens à en neutraliser les conséquences: lorsque l'un des reins perd sa substance, l'autre s'hypertrophie ; lorsque les ganglions s'indurcnt, les vaisseaux qui p;;ssent à leui" surface se dilatent sans doute, afin que le chyle puisse encore passer ; cpiand une exostose se développe à la face interne du crâne, un cœnure dans les hémisphères, la substance de ceux-ci se creuse, se résorbe, et la compression est évitée. Mais placez un corps étranger entre la méninge et les parois crâniennes , enlevez autant de substance cérébrale que le cœnure en aura faitdisi)araître, et vous verrez si les effets sont les mêmes que dans les circonstances précédentes. Du reste, il est certaines altérations dont l'innuence, au point de vue physiologique, n'est pas précisée. Sait-on, par exemple, en quoi la sécrétion biliaire est modihée dans le foie énorme de l'oie grasse, ou dans celui qui, plein d'échinocoques (comme on le voit quelquefois chez la vache), est devenu quatre ou cinq fois plus volumineux qu'il ne l'est à l'état normal? Sait-on même si, dans ces circonstances, elle a subi quelques modifications.

Quant à l'étude des monstruosités, elle jette aussi quelques lumières sur la science de l'organisme en offrant au physiologiste , pour me servir des expressions de M. GeoflVoy-Saint-Hilaire , «une série d'expériences toutes préparées par la nature, et où les causes d'erreurs qui viennent si souvent modifier les résultats des recherches zootoiniques se trouvent presque toutes annulées (1). » Mais il faut encore bien de la circonspection dans les appréciations pour tirer des faits qu'elle donne les véritables conclusions qui en découlent.

?. IV. — De rcxpérimcntatioii.

Le physiologiste, qui observe la nature et qui la suit patiemment dans toutes ses opérations, ne parvient, après bien des efforts, qu'à saisir un petit nombre de phénomènes; l'observation ne lui fait voir que l'écorce des choses, elle lui est bientôt iusuiïisante ; il faut qu'il pénètre dans leur profondeur : l'expérience vient alors à son secours. Tant qu'il s'en tient à la première, il épie, il attend patiemment et se contente des apparences. Dès qu'il emploie la seconde, il devient violent, audacieux ; il interroge, il scrute, il veut une explication à chaque mystère , un mot à chaque énigme, et c'est par la torture qu'il arrache les secrets que la nature voudrait lui cacher.

Muni de ces deux armes puissantes, il peut, tantôt marcher lentement, tantôt s'élancer par bonds dans le champ des investigations ; s'il sait s'en servir avec art, ce que l'une ne lui donnera pas, l'autre le lui fera conquérir. Chacune a sa destination spéciale et sa place marquée qu'il doit tout d'abord chercher à reconnaître. « L'observation en tout genre ])récède l'expérience, et la raison en est simple : c'est (pie l'observation est une expérience toute faite.

{^) Histoire générale el parliculivrc rks anvmalics de I nrganixalion . Paris. 183(i, t. 111, p. 389.

DE l.'EXPÉniMENTATlON. 29

» Mais, pi-osi[uo on tout genre, l'observation csl insuffisante : elle esl trop compli((iiée pour être comprise, trop bornée pour être féconde.

» L'expérience décompose l'observation , et en la décomposant la débrouille ; elle joint les faits isolés par les faits intermédiaires, et eu les joignant les complète, et en les complétant les explique. En un mol, l'observation avait commencé, l'expérience achève. »

« Dans l'étude des phénomènes naturels il y a donc un temps pour l'observation, et il y en a un pour l'expérience. »

0 On ne cherche d'abord qu'à constater les circonstances é\identes de ces phénomènes, l'observation suffit ; on veut pénétrer ensuite et la constitution intime et les ressorts cachés, c'est le tour de l'expérience (1).»

De ces deux modes d'investigation, le second est bien plus difficile et plus délicat que le premier: pour observer, il suffit d'avoir de la patience, du tact, et c'est déjà quelque chose ; pour expérimenter, il faut en outre cette sorte de génie qui imagine ou institue les expériences et trouve les moyens de les exécuter , celte habileté nécessaire pour les manipulations qu'elles réclament, enfin cet esprit de discernement qui démêle les effets de l'expérience d'avec ceux de l'opération , qui fait la part des causes d'erreurs, interprète les résultats et les apprécie à leur juste valeur.

L'idée d'interroger la nature par la voie des expériences n'est jioint sans doute une idée nouvelle ; elle dut s'offrir à l'esprit dès que l'homme essaya de se rendre compte de son activité et de celle des êtres qui lui ressemblent davantage. Les premières expériences furent peut-être celles du sacrificateur consultant les entrailles des victimes qu'il venait d'égorger ; mais elles ne furent réellement tentées dans un but scientifique que par ceux qui se livraient à l'étude de la médecine. Galien déjà sentit si bien leur utilité qu'il en imagina plusieurs, dont quelques unes sont très ingénieuses. Ainsi, pour savoir si les instincts ne tiennent point à l'habitude et à l'imitation, il tire deux chevreaux du ventre de leur mère et leur présente une poignée d'herbes dans laquelle se trouve du cytise , que les jeunes animaux distinguent bientôt du reste, et voit par là que l'instinct est une impulsion spontanée préexistant à la naissance. Pour connaître l'action que les nerfs récurrents ont sur le larynx qu'il suppose être l'organe de la voix, il en coupe un et voit celle-ci s'affaiblir, puis l'autre, et il la voit s'éteindre; de même ])our découvrir le rôle des nerfs ])hréniques et des nerfs intercostaux , il fait des opérations analogues.

Si la nécessité des expériences a été sentie dans tous les temps, c'est surtout depuis l'époque des belles découvertes de Galilée, de Newton et de leurs disciples , qu'elle a été généralement comprise. Les résultats auxquels cette méthode a cou. duit si rapidement les sciences physiques ont fait entrevoir ceux qu'elle pouvait donner dans les sciences physiologiques. Il est évident jiour quiconque possède la moindre notion de ces dernières qu'elle est indispensable, non seulement à la connaissance des actes compliqués, mais encore à celle des phénomènes les plus simples. Veut-on, par exemple, déterminer les propriétés des tissus, voir si l'os, le muscle, le

(1) M. Flourpiis, Recherches expérimentales sur les propriétés et les fondions du système nerveux, 2' f'dit. Paris, 1842, p. 248.

tendon, le carLilage sont ou no sont pas sensibles , et, dans l'affirmalive , (lucl est leur degré do sensibilité , on no le peut sans expériences. — Veut-on savoir si le! nerf préside ou au senLiiuonl ou au niouvenient, quelle est la part d'innuence d(! tel autre sur une fonction donnée, l'expérience seule peut le dire. — Veut-on connailro la nature des iluides sécrétés par chaque glande, api)récier leur (juanlilé, leurs caractères, leur modo de sécrélion , comment y parviondi-a-t-on sans son secours? J'il ainsi pour les fondions d'une foule d'organes.

11 est vrai que des accidents, certaines maladies, quelques lésions pathologiques, quelques monstruosités, difl'érentes opérations chirurgicales, peuvent nous donner plusieurs des notions qui s'acquièrent par les expériences ; mais outre que ces circonstances constituent de véritables expériences toutes faites, elles sont i-ares et parfois difficUes il bien interpréter. — L'action croisée du cerveau était démontrée par les plaies de la tête, elle aurait pu l'être encore par le tournis du mouton , avant que les vivisections l'eussent prouvée. L'insensibilité de la substance des hémisphères, celle des os, des tendons, des cartilages, était connue par les amputations avant les nombreuses recherches de llaller et de son école. On connaissait le rhythme des battemeutsdu cœur, ou à peu près, par des accidents qui avaient mis cet organe à découvert, et des vices de conformation dans lesquels il se trouvait en dehors du thorax, avant qu'on eût mutilé, dans ce but, des animaux vivants , etc. Certains troubles, certains effets morbides avaient bien fait soupçonner plusieurs particularités qui, à la rigueur , auraient pu se passer de confirmation : les paralysies du sentiment, distinctes de celles du mouvement, les paralysies locales, celles de plu^ sieurs parties qui reçoivent des divisions d'un même nerf, mettaient sur la voie d'une distinction des nerfs sensitifs d'avec les nerfs moteurs, et Galion l'avait établie ; mais il fallait encore que l'expérience vînt prouver que ces distinctions étaient fondées.

Montrer les admirables découvertes que la science a faites et la précision qu'elle a acquise par le secours de l'expérimentation, c'est assez faire sentir l'immense utilité de celle-ci. Or est-il un seul point de physiologie sur lequel elle n'ait jeté quelque lumière?

On pensait autrefois que l'encéphale était le siège de l'intelligence, de la mémoire, do la volonté. C'était encore plus par instinct que par suite d'une sorte de démonstration donnée par des accidents ou des troubles morbides qu'on s'était formé cette croyance : il fallait en rester là. Mais l'art expérimental conduisit d'habiles physiologistes à prouver, do la manière la plus péremploire, que celte croyance était fondée, que certaines parties (les hémisphères cérébraux) étaient bien l(!s organes des facultés instinctives et intellectuelles ; qu'une autre, le cervelet, était l'organe de la coordination des mouvements; que la moelle allongée était le l)iincipe des mouvements rospiratoir(>s, etc. On soupçonnait, on était même convaincu, depuis les temps les plus reculés, que tous les nerfs n'avaient point des ])ropriétés et un rôle identiques. Charles Bell vint et fit voir qu'il y a dans la moelle épinière deux parties distinctes, dans le nerf doux espèces de fibres, un cordon médullaire pour la sensibilité, un autre pour la motricité; des fibres sensilives, des libres motrices. On ne pouvait s'expliquer pourquoi certaines parties reçoivent plusieurs noi fs dilloronls, et l'on vil, plus lard, que dans la langue, par exemple,

DE l'expérimentation. 31

l'an d'eux donne aux muscles leur faculté conlraclile, tandis que l'aulre donne à la muqueuse la sensibilité générale ou la sensibilité gustalive , etc. : de même pour tous les autres nerfs.

J.es anciens avaient beaucoup disserté sur la question de savoir en quoi consiste la digestion : les uns disaient que c'était une coctiou , d'autres une putréfaction , d'autres encore une macération ; leurs hypothèses et leurs disputes ne conduisirent à rien. Je nie trompe, elles engagèrent les esprits sérieux à rechercher ce qu'il était impossible de deviner; en un mot, elles provoquèrent d'ingénieuses tenta- .tives. Héaumur et Spallanzani firent voir comment il y avait trituration chez quelques animaux, et, chez tous, dissolution des aliments dans un suc sécrété par les parois de l'estomac; ils fondèrent, par là, la théorie de la digestion, en ouvrant de plus cette voie féconde et brillante où sont entrés, avec tant de succès, les physiologistes modernes.

On ne savait autrefois en quoi consistait la respiration, et on le cherchait en vain jusqu'au moment où Lavoisier établit qu'elle n'est autre chose qu'une véritable combustion, une combinaison de l'oxygène de l'air avec certains principes du sang, d'où résultent la formation d'acide carbonique, de vapeur d'eau et la production de la chaleur animale, etc. : alors se trouva expliqué un des plus profonds mystères de l'organisme.

Que savait-on sur la génération et le développement du fœtus, avant les expériences de Fabricius, de Harvey, de Haller, de Spallanzani? sur la reproduction des parties avant Trembley, Réaumur, Jioimet; sur les propriétés des tissus et l'action musculaire avant les travaux de l'école hallérienne; sur la rumination avant M. Flourens; sur le vomissement avant Bayle, Chirac, M. Mageudie? Quelles notions précises possédait-on sur l'absorption, les divei'ses sécrétions, les actions nutritives, avant tous les ingénieux travaux de tant d'expéi imentateurs? lin voilà assez pour prouver que les expériences constituent le moyen le plus précieux qu'on puisse appliquer à l'étude des phénomènes de l'organisme.

Mais comment faut-il employer ce moyen puissant d'investigation ? Dans quelles circonstances, avec quelles précautions, chez quels animaux? Ou, en d'autres termes, quels doivent être les principes et les règles de l'art expérimental ? Question épineuse, s'il eu fut, quoique résolue en partie implicitement par les grands travaux de la science moderne.

De même qu'on a fait des vers, bâti des palais, construit des machines avant de connaître les règles de la ])oésie, les principes de l'architecture, les lois de la mécanique (1), de même aussi, on a fait des expériences avant de se demander suivant quelles règles elles devaient être conçues et exécutées. Le génie du poète, du mécanicien, du physiologiste, trouvait spontanément ces principes, ces règles, et agissait en conséquence. Plus tard, on essaya de les formuler, afin que les résultats heureux d'une foule de tentatives, de combinaisons préméditées ou dues au hasard servissent de guide et d'enseignement dans l'avenir.

Mais tous les arts ne reposent pas sur des principes également faciles à établir et à comprendre. Celui de l'expérimentation est peut-être celui qui olVre le plus de

(I) M. Uiiinard , Trailc de pathologie géiuh-nh' vclériiidirc. Lyon, ISiO.

difficiiltés SOUS ce rapport, parce qu'il s'applique à l'élude dos pluMionif-nos les plus complexes de la uature.

C'est un art difficile daus la couception, l'iuslituliou des expériences cl dans leur exécution; cette dernière suppose des connaissances anatomiques exactes et l'habitude des manipulations. C'est un art délicat : pour bien faire une expérience, il faut trouver le moyen qui met le mieux en évidence et qui permet d'analy.ser avec la plus grande exactitude les fonctious que l'on étudie , tout en éloignant aussi peu que possible les animaux de leurs conditions normales, afin d'apprécier ces fonctions à leur juste valeur , démêler dans les résultats ce qui tient à l'essence du phénomène qu'on obseive de ce qui provient des perturbations provoquées parles vivisections. Ce partage , cette distinction, exigent plus de tact qu'on ne pense et plus d'attention qu'on n'en met ordinairement à do simples observations; enfin c'est un art qui n'a pas de limites, car qui oserait dire où s'arrêteront les tentatives qui peuvent être faites, les moyens divers susceptibles d'être employés dans le but de découvrir le mécanisme des actions vitales ?

La perfection des moyens d'expérience et des expériences elles-mêmes est un but vers lequel doivent tendre constamment les efforts des physiologistes. Dans les sciences physiques et chimiques, les expériences se font avec une rigoureuse précision. S'il s'agit d'étudier la chute des corps, leur dilatation par le calorique, l'écoulement des liquides, la tension des gaz et des vapeurs, la pression de l'air, les effets de l'électricilé, on y arrive avec une grande précision à l'aide de procédés simples, d'appareils particuliers. De même, quand il faut analyser une substance, produire des combinaisons, extraire des corps simples, tels qu'un métal, un gaz, des composés qu'ils concourent à former, ou a un certain nombre de procédés exactement déterminés c{ui conduisent sûrement au but.

Il n'en est point ainsi en physiologie. Pour étudier un phénomène , on ne peut pas l'isoler complètement de ceux avec lesquels il a des rapports intimes, et ils sont tous tellement liés les uns aux autres, c|ue l'un d'eux ne peut être modifié que les autres ne le soient aussi. Dès l'instant qu'une fonction est mise en dehors de ses conditions normales , elle change de caractère , et dès qu'elle cesse de s'exécuter, toutes les autres (si elle est un peu importante) éprouvent des perturbations plus ou moins profondes, et bientôt se suspendent. La possibilité d'isoler les phénomènes physiques et chimiques, et l'impossibilité d'arriver à ce résultat eu ce qui concerne ceux de l'ordre physiologique, établissent une difi'érence capitale entre le mode d'expérimentation qui s'applique aux premiers et celui qui convient aux seconds. La difi'érence est si grande que l'on ne voit pas ce qu'il peut y avoir de commun entre les deux modes : il est donc superflu pour nous de chercher h imilei- des procédés inapplicables aux recheixhes physiologiques.

En physiologie, le grand principe dans le choix des procédés est qu'ils soient si bien appropriés à leur objet, que les résultats de l'expérience portent en eux-mêmes leur interprétation et ne supportent pas la coiUroveise. Ainsi, on fait la section des hypoglosses, et la langue est immédiatement paralysée tout en conservant la sensibilité et la faculté d'être impressionnée par les saveurs ; donc ces nerfs président aux mouvements de la langue. On enlève les hémisphères cérébraux, et aussitôt l'animal ne voit plus, n'entend pins, perd son inielligenco, sa volonté, etc. Est-il

DE L'iiXPÉIUMENÏATION. 33

possible clo donler que les hémisphi-rcs soient les organes fl(! rinlcliisenro, de la perception el des sensations? On lait des onveiliires aux trois prenii(!rs eslomacs des ruminants, et quand l'animal vient à manger, on sent les aliments arriver en !i;rande partie dans la panse, et en petite quantité dans le réseau et leuillet. llestel-il alors quelque incertitude sur le lieu où se rendent les aliments lors de la première déglutition? Or a 'est-il pas évident que la section pour les nerfs, l'ablation pour les hémisphères, les fistules gastriques, sont bien les moyens qui conduisent sûrement et sans contestation au but que l'on s'était proposé ?

Une expérience ne sera donc bien faite et portée h la pei fection ({u'aulant qu'elle donnera un résultat évident, parfaitement saisissable; (|u'en un mol, elle parlera d'elle-même, pour me servir de l'expression d'mi savant physiologiste (1). l'onr cela bien des choses sont déjà faites; mais sur plusieurs points, le code de l'expérimentation a besoin d'être i-evisé.

Certaines expériences sont complexes de leur nature, lorsqu'elles s'appliquent à des fonctions importantes dontles perturbations réagissent sur presque toute l'économie. Portez l'instrument sur le cerveau, sur le cœur, et aussitôt surviennent des troubles généraux très graves desquels il faut dégager ce (;ui tieut au résultat direct, immédiat de l'expérience. 11 est des organes tellement délicats que les plus légèi-es opérations pervertissent leur action et en changent les caractères; faites la moindre lésion à l'estomac ou à l'intestin, aussitôt la digestion est suspendue, et les sécrétions de ces viscères sont ralenties ou supprimées.

Que les expériences soient simples ou compliquées, il est nécessaire, pour qu'elles portent toute leur signification, et qu'elles puissent s'appliquer soit à l'homme, soit aux animaux supérieurs, que les sujets en soient bien choisis, et c^u'elles soient modifiées, variées et répétées sur un grand nombre, avant qu'on cherche à généraliser leurs résultats.

Premièrement, il faut choisir les sujets. Ce point est d'une importance capitale qui ne paraît j)as avoir été sentie de tous ceux qui s'occupent de vivisections : il n'est pas inutile de s'y arrêter un instant.

Tout d'abord il convient d'établir une distinction entre les expériences dont on ne veut pas tirer d'inductions générales, et celles tentées dans le but de donner des applications immédiates à la physiologie de l'homme ou des animaux supélieurs. Ainsi, veut-on étudier la génération, la respiration des poissons, des l epliles, il suffit de prendre parmi eux les types les plus ordinaires. Mais veut-on au contraire étudier les mêmes fonctions relativement à l'homme ou aux espèces domestiques, il faudra recourir non plus à des sujets ovipares à sang froid et à respiration aquatique ou incomplète, mais à des vivipares, à des animaux à respiration pulmonaire : cela est de toute évidence. Cependant ou nous donne à tout instant, dans les livres, une expérience faite sur la grenouille, la salamandre, la tortue, comme si elle l'avait été sur un chien ou un cheval. Il est vrai r|ue certaines fonctions peuvent être examinées presque indiiïéremment sur un grand nombiv, telles que la sensibilité, la contraction musculaire et quelques autres. i\Jais la plupart n'étant pas dans ce cas, il est essentiel de rechercher ceux qui |)ermetlent d'eu faire l'analyse la plus complète.

fl) M. Flnni-cn.'!, Leçotm ornlea.

3/i INTUODUCTION.

Ainsi je veux ('liitiior la séciTlioii biliaire. Pi(!ndrai-jc iiidiiïéreniment le cheval, le bœuf, le chien, le lapin ou le cochon d'Iiide? Si je prends le cheval, je serai obligé d'ouvi'ir largenienl l'abdomen, d'ell'eclucr des délabrements considérables, pour meure à découvert le canal hépaliciue situé profondément et y fixer un ap))areil propre à recueillir la bile. Bientôt après, 11 se développera une violente péritonite, el la mort surviendra au bout de vingt-quatre ou quarante-huit heures: les résultats obtenus seront gravement modifiés pai- l'opération, et l'expérience ne sera pas suivie: mon but ne sera pas atteint. Je chercherai donc un animal dans de meilleures conditions: le chien et le porc, par exemple. Avec ceux-ci, il me suffira d'une petite incision aux parois abdominales pour arriver sur le conduit biliaii e ; le sujet sera peu malade, il pourra survivre et même se guérir. Le lapin et le cochon d'Inde ne me permettraient pas, en raison de leur taille, d'appliquer les appareils nécessaires.

De même, je veux étudier la sécrétion pancréatique. 11 me faut encore choisir mes sujets, car ils ne peuvent point, à beaucoup près, me convenir tous au même degré. Chez les uns, le pancréas est très profondément situé et son canal peu accessible; chez les autres, l'organe est placé de manière à pouvoir en quelque sorte être saisi du premier coup, sans délabrement et à travers une toute petite plaie. Ces derniers animaux mangent immédiatement après l'opération, continuent à bien digérer, n'ont point de péritonite; rap])areil adapté au canal tombe après huit h dix jours, et la guérison est bientôt complète. Je prendrai donc le ruminant qui jouit de cet heureux privilège et le ruminant de grande taille, afin de mieux apprécier tous les caractères de la sécrétion et de bien saisir les plus légères varialions qu'elle est susceptible d'éprouver.

Dois-je examiner l'action combinée de la bile et du fluide pancréatique , je n'irai point recueillir l'une et l'autre isolément pour les mêler ensuite dans des proportions que j'ignore; mais je chercherai un animal où les deux fluides se mêlent avant d'arriver dans l'intestin, je placerai une sonde dans le canal commun qui les charrie, et j'obtiendrai le mélange opéré par la nature elle-même dans les proportions qu'elle a déterminées. C'est le béliei* qui me conviendra dans celle circonstance.

Dois-je expérimenter sur la sécrétion de la salive , je ne prendrai ni le chien ni les autres animaux carnassiers; ils sont de trop petite taille, leurs glandes salivaires sont très peu développées; les canaux de celles-ci sont si ténus qu'on peut à peine y fixer les tubes les plus fins, et ces tubes sont bien vite obstrués. El puis ces animaux mangent très vite, salivent peu ; ils ne conviennent nullement;! l'étude minutieuse de la fonction. J'aurai donc recours à des espèces do grande taille, comme le bœuf et le cheval, dont les glandes énormes, la mastication lente et régulière, me permettront, h l'aide d'appareils fort simples, de recueillir de grandes quantités de salive cl d'apprécier avec exactitude toutes les particularités de la sécrétion.

Ce que je fais pour la salive, la bile, le lluide pancréatique, il faut (pie je le fa.sse aussi pour le suc gastrique et le suc intestinal, etc.

Il y a donc, lorscju'on veut analyser coniplélement une fonction, l'envisager sous tous les aspects, la suivi e dans tous ses déiails, néccssilé de bien choisir ses

DE l'expéuimentation. 3S" animaux, puisque tel convient à une série de recherches auxquelles tel autre ne peut s'appliquer. J'ai peine à comprendre la routine de certains expérimentateurs dont l'un n'a de victimes que le chien, l'autre le lapin ou le cochon d'Inde.

En second lieu, il y a nécessité non moins grande, lorsqu'on veiU généi-aliscr les résultats, de faire les mêmes expériences sur un grand nombre d'espèces dilTérentes et aussi éloignées que possible les unes des autres. C'est encore Vd un point essentiel ([ui mérite, à un haut degré, de lixer notre attention.

S'agit-il de déterminer les phénomènes de la digestion, on conçoit qu'il ne sera pas indifférent de s'arrêter à un carnassier, à un herbivore ou à un omnivore, à un animal qui rumine ou à un autre qui ne rumine point; on conçoit de même qu'il ne le sera pas de prendre un mammifère, ou un oiseau, ou un reptile. L'un d'eux, quel qu'il soit, ne peut à lui seul donner les éléments de la généralisation ; il les faut tous. Ce n'est qu'après avoir examiné la fonction dans ces différents types que l'on appréciera bien ses caractères et que l'on distinguera ses phénomènes communs de ceux qui sont accessoires et varient à l'infini. En adoplanl la marche contraire, on arrivera à des données vraies, exactes dans l'espèce, mais n'étant pas l'expression de ce qui se passe dans toutes les circonstances: Réaumur, avec ses gallinacés, n'étudie qu'une forme de la digestion; il voit un gésier musculeux aplatir des tubes, broyer des substances très dures, et il en conclut que le phénomène essentiel de la fonction est une trituration. Ce n'est que quand il arrive à se servir d'un oiseau de proie qu'il voit les aliments se digérer sans broiement préalable et par l'unique intervention du suc gaslri(jue : alors sa théorie se modifie , et il est forcé de considérer la dissolution comme suffisant à la digestion chez les animaux à estomac membraneux. Spallanzani, en prenant plus tard des types plus variés, montre clairement que la trituration n'est qu'un accessoire et que la dissolution des aliments dans le suc gastrique est la forme générale de la fonction dans tous les animaux.

Y a-t-il à étudier l'absorption dans l'estomac, par exem])le ; on n'y parviendra qu'en prenant i)lusieurs types différents. Expérimenterait-on sur tous les carnassiers du monde, que la question ne serait point éclaircie ; car tous ces mammifères ont l'estomac construit d'après le même principe, tandis que les solipèdes, les ruminants et d'autres, l'ont construit d'après un principe et en vue d'une destination d'un autre genre : d'où résultent pour les premiers des conditions qui facilitent l'absorption, et pour les seconds des conditions qui y mettent obstacle. Maison n'a pas songé à tout cela. Certains physiologistes, qui avaient vu l'absorption s'opérer après la section des nerfs vagues, soutenaient contre d'autres, qui ne l'avaient pas vue s'effectuer dans cette circonstance, que cette fonction était indépendante de l'influence nerveuse. La dispute durait depuis un quart de siècle, lorsqu'il fut démontré que la cause de la dissidence tenait à ce que les premiers avaient exptninenté sur le chien dont l'estomac absorbe, et les seconds sur le cheval dont l'estomac n'absorbe point sensiblement à l'état normal (1).

. Faut-il rechercher les caractères d'une séci-élion, celle de la salive, par exemple,

(1) Voyez le mémoire de M. II. lîouley, lu h l'Aradémie de médecine, mni 18-12 ( BuUclin del Acaddmin (le médecine, t. X.V11, p. Cil" cl 7(13).

cil bien, il csl ciicoro indispensable d'opérer sur plusieurs calésories d'animaux, car ou se tromperait grossièrement si l'on croyait pouvoir appliqueràTliomme ce qui se passe chez le bœuf, cl même au cheval ce qui se passe chez ce d(M iiier. lùi effet, la fonction des glandes salivaires a dans les ruminants une physionomie et des caractères tout différents de ceux qu'elle a dans les solipèdes, et ceux qu'elle a dans les herbivores, elle ne les possède jilus dans les carnassiers.

Il est donc nécessaire d'expérimenter sur différents types d'animaux pour arriver a des généralisations fondées, préciser les caractères conslanis et invariables d'une fonction, ainsi que ses caractères mobiles et accessoires. C'est parce qu'on méconnaît cette uécessité qu'il s'élève des disputes éternelles, des contestations sans fin entre les physiologistes sur la plupart des questions. Il n'en sera jamais autrement tant qu'on persévérera dans une voie si vicieuse, car on ne voit pas comment on peut tirer des inductions identiques d'un piemier lésnltat obtenu sur le cheval, d'un second sur le chien, d'un troisième sur les greuouilles, etc., alors que ces résultats sont essentiellement dissemblables. Si, au contraire, on commence par bien déterminer ce qu'une fonction a de fixe et d'invariable, ou verra que cela seul peut servh- de base à une généralisation; le reste sei-a laissé de côté.

Il est des fonctions qui send)lent faire exception à la règle précédente, du moins dans de certaines limites : ce sont celles qui ne se modifient pas d'une espèce à une autre espèce, d'un genre, d'un ordre à un autre gem-e ou à un autre ordre, ni même très sensiblement d'une classe à une classe voisine, les fonctions des centres nerveux par exemple. En effet, qu'importe pour trouver le rôle des hémisphères cérébraux, du cervelet ou de la moelle allongée, de prendre ou un carnassier, ou un solipède, ou un ruminant, ou un rongeur? mais quand il s'agit de la digestion, de diverses sécrétions, il eu est autrement.

Ce n'est pas tout, pour l'expérimentateur, que d'avoir bien choisi les animaux qui lui permettent le mieux d'étudier une fonction , et de s'être astreint à faire ses tentatives sur beaucoup de types variés, afin de distinguer les traits conununs de celle-ci, d'avec les traits particuliers dont les variantes sont si nombreuses; il n'a, après cela, accompli qu'une partie de sa tâche ; il lui reste à répéter, à modifier et à varier ses expériences un assez grand nombre de fois pour (ju'il soit sûr de l'invariabilité des résultats qu'il aura obtenus.

Ce nouveau précepte est encore d'une grande importance. Souvent la même expérience répétée vingt fois donne vingt résidtals dissendilables, bien qu'on se soit placé dans des conditions en apparence identiques. L'âge des animaux, leur taille, leur constitution, leur force ou leur débilité, les complications qui surviennent, les accidents de l'opération, mille causes imprévues produisent ces variations qu'il faut distinguer de ce qui, dans les phénomènes, se rejjroduit toujours de la même manière. Il peut encore arriver que la même expérience donne des résultats contradictoires. En négligeant de répéter plusieurs fois les expériences, on s'exposeà prendre l'exception pour la règle, l'accident pour le fait constant, l'accessoire pour le fait principal. Malheureusement c'est ce qui arrive tro|i .souvent, \oi\i\ pourquoi atout instant on opjiose un résultat à un autre l'ésuliat contradictoire. Lequel des deux est le vrai? Il faut (ont roconunencer pour lo savoir, el quand on le sait, l'autre

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reste encore. Les esprits (jui aimcut Ja controverse s'en servent pour embrouiller les choses les plus claires.

Ce n'est pas tout encore. Le physiologiste qui a été habile, consciencieux, exact, a contracté implicitement envers les autres l'obligation de simplifier, de perfectionner ses procédés , de manière r[ue les résultats (pi'il a acquis à la science puissent être reproduits facilement. S'il n'a pas le mériter de donner le moyen d'atteindre ce but, le premier qui essaiera de répéter ses tentatives ne réussira probablement pas, et dès lors surgiront de lâcheuses contestations.

Outre les expériences sur les animaux vivants, il en est qui peuvent être faites sur le cadavre, ou tout à fait en dehors de l'animal. Les expériences sur le cadavre sont peu nombreuses, et la plupart d'assez mince \aleur. Déterminer les phénomènes de l'endosmose et de l'exosmose , le caraclère des mouvements péristaltiques de l'intestin, le mode d'extinction de l'irritabilité musculaire, le degré de résistance du cardia, les propriétés physiques et chimiques des tissus, etc. , tel est le rôle assez réduit du cadavre au point de vue expérimental.

Celles qui sont faites en dehors de l'être vivant ou mort sont aussi en très petit nombre; mais plusieurs tentatives très remarquables montrent qu'elles peuvent avoir leur utilité. Elles s'appliquent surtout à la recherche de l'action de certains liquides, la salive, la bile, le suc gastrique. Les digestions et les fécondations artificielles de Spallanzani sont des modèles en ce genre.

Quant aux avantages que la physiologie peut retirer de l'expérimentation , ils sont et depuis longtemps trop bien sentis pour qu'il soit nécessaire de cherchci' à les démontrer. Du reste, après les belles découvertes de Harvey, de Bichat, de Legallois, Ch. Jîell, MM. Flourens, Magendie, qui oserait faire l'éloge des expériences ou seulement croire qu'elles en ont besoin!

■Malheureusement un éternel reproche a été fait aux expérimentateurs. Ou a dit qu'ils furent toujours barbares : Celse est allé jusqu'à accuser lléropliile d'avoir disséqué vivants des criminels que lui abandonnaient les rois d'Egypte ; Aselli , après sa belle découverte, fut tenté de renouveler ce supplice; mais il repoussa cette tendance, rélléchissant que ce serait un crime digue de mort que de sacrifier une victime humaine.

11 est bien vrai que les vivisections ont quelque chose de barbare ; mais sans elles le iiombi-e des expériences serait fort restreint. L'homme peut en faire sur lui quelques unes : Sanctorius dans sa balance, Dodart qui jeûne pendant le carême, Spallanzani qui avale de petits tubes pleins d'aliments, Montègre se faisant vomir h \olonté, Beaumont, Duphénix, étudiant la digestion et la sécrétion salivairc sur des individus porteurs de fistules à l'estomac ou au canal i)arotidien, Stark poussant le dévouement jusqu'à braver la mort en essayant les effets d'une alimentation msuiïisante , d'autres enfin s'enfermant dans des étuves ou se recouvrant d'(Miduiis imperméables, nous en offrent des exemples. Néanmoins celles-là m\ mèneraient pas loin la physiologie, si l'on ne pouvait en faire d'autres sur les animaux. La nécessité de celles-ci pour éclairer la science et conduire à des applications utiles doit faire trouver grâce à l'expérimentateur aux yeux de ceux qui comprennent les niéthodes scientifiques. Le physiologiste qui sacrifie un animal dans le but de s instruire n'esl-il pas plus excusable que le chasseur qui tue, conmie le dit Legallois,

pour se repaîlre de leurs dépouilles, tant d'animaux inoiïensifs, ou que le gastronome qui les muliie el leur donne des maladies mortelles afin de rendre leur chair plus délicate? Quoi qu'on en ait dit, les recherches expérimentales ne supposent point dans celui qui s'y livre un manque de sensibilité. Ce n'est pas par plaisir, mais c'est à regret qu'il torture de malheureuses victimes ; il s'apitoie sur leurs souffrances, bien qu'il en soit la cause, et il les leur épargne souvent quand elles ne sont point indisiiensables. D'ailleurs, qu'on veuille bien se l appeler que les écoles d'Italie au xvic siècle, du temps de Fallope et d'Euslache, allaient jusqu'à donner de l'opium aux animaux qu'elles tuaient pour les études anatomiques; qu'on se donne la peine de lire les réflexions louchantes de Ualler et d'autres physiologistes sur les vivisections, el l'on restera convaincu qu'il y a moins d'inhumanité chez les expérimentateurs qu'il n'y en avait chez les nations où tant d'esclaves devenaient, au milieu des cirques, la proie de bêles féroces, pour l'amusement des spectateurs.

g V. — Uc la systématisation.

Lorsque le physiologiste est arrivé par la voie de l'observation et de l'expérience à rassembler les faits qui doivent servir de base à la science, sa tâche n'est ])as encoi'e achevée : beaucoup de faits, beaucoup de notions lui ont échappé, et les faits, les notions qu'il a pu acquérir ont besoin d'être interpi-étés, comparés et classés. Il ne peut arriver à ce résultat définitif sans un dernier moyeu que j'appellerai la systématisation.

Sous cette dénomination, peut-être un peu vague, je comprends le raisonnement, la comparaison, l'induction, le calcul,, l'hypothèse, à l'aide desquels on coordonne les faits, afin d'en tirer les conséquences qui en découlent, et d'en constituer la partie syndiétique et dogmatique de la science. En physiologie, ces divers moyens sont très précieux quand on s'en sert dans de justes mesures. Seuls, ils fout une science sans base et sans consistance , mais employés comme complément des matériaux el des résultats acquis, ils deviennent d'une grande utilité. C'est dans ce sens et h ce titre qu'il en sera question dans ce paragraphe.

Il y a dans toutes les sciences, ou du moins dans la plupart, un élément dogmatique d'après lequel sont formulés les principes, les lois, et tout ce qui constitue la philosophie scientifique. Ces principes, ces lois, celte philosophie basés sur les faits, résullent du raisonnement, de la comparaison ; en un mot, de la systématisation.

On conçoit facilement que si la .science ne peut se passer de ce dernier élément, elle ne peut se taire par lui seul. Galien, qui l'avait bien compris en créant la physiologie dans son fameux traité De usa partium, prend toujours l'observation pour point de dé|Ku l de .son raisonnement et ne les sépare jamais; il les compare aux membres servant à la marche, et qui doivent agir l'un après l'autre. De plus, il ne suffit pas qu'ils soient employés ensemble; ils doivent l'être de manière que l'observation précède toujours le raisonnement, afin que, suivant le précepte de Bacon, les inductions générales ne résullent que de l'exiiression des faits coinpai-és et interprélés. C'est précisément parce qu'on a trop souvent débulé par le raisonnement et les su[)positions yratuites, c'est-à-dire conimencé pai- où il fallait finir,

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