I. DE l'effort en GÉNÉRAL
On donne le nom d'effort à l'action synergique des puissances musculaires opé-
■ rée dans le but de vaincre une résistance plus ou moins considérable.
Cette action est indispensable toutes les fois que les animaux doivent entraîner ou 1 porter de lourds fardeaux, effectuer des sauts d'une grande étendue, des évolutions 1 pénibles, se relever, ruer, se cabrer, se précipiter sur leurs ennemis, les terrasser,
■ s'arracher à leurs étreintes, sortir d'un précipice ou d'un bourbier, gravir des côtes ! escarpées, briser les liens qui les retiennent, se dégager d'un piège; elle ne l'est pas J moins à l'accomplissement de la parturition, du vomissement, etc.
Les efforts peuvent être distingués en deux séries : les uns sont volontaires, gra- I dués au gré de l'animal, augmentés ou diminués sous l'influence de diverses exci- 'i talions extérieures ; les autres sont automatiques ou involontaires, régis par des exci-
talions sur lesquelles la volonté a peu ou point d'empire, et destinés à venir en aide ^ à des actions pénibles, telles que le vomissement, la plupart des excrétions.
Le mécanisme de ces actes, assez bien étudié chez l'Iiomme, où son analyse estNl facile, n'a pas encore beaucouj) fixé railcntion des physiologistes en ce qui concerne 1 les animaux, chez lesquels il présente des caractères spéciaux, tenant à des disposi-i. lions statiques et dynamiques autres que celles de l'organisation humaine.
L'élément essentiel de l'elTort est, d'après la plupart des auteurs, la fixité des pa-i rois du thorax obtenue par suite de l'occlusion des voies aériennes immédiatement) après une profonde inspiration, fixité qui a pour but de donner un point d'appui h un grand nombre de puissances musculaires. On sait, en elFet, qu'au moment où', l'on fait un effort, même peu considérable, le thorax est mainteim dilaté et immobile, , et l'on conçoit que celte immobilité, plus ou moins complète, est nécessaire, afinqua les muscles du cou, ceux des bras, plusieurs muscles destinés à déterminer la rigi^ dité de la colonne vertébrale, à fixer la partie supérieure des membres pelviens et à assurer la stabilité de l'équilibre, puissent prendre un point d'appui sur les pièces des parois thoraciques. Mais il n'en est point tout à fait ainsi en ce qui concerne les animaux, et notamment les grands quadrupèdqs : chez eux, les muscles de l enco-) lurc prennent leurs attaches aux vertèbres dorsales, au sternum et aux côtes anté-' Heures, qui sont à peu près constanunent immobiles; les muscles qui lient les menu bres thoraciques au tronc partent, soit des vertèbres, soit du sternum et des côtes,» qui se meuvent à peine ou qui ne se meuvent poinl; l'ilio-spinal , les psoas peu-» vent agir efiicacement, quelle que soit la fixité de leurs attaches costales ; enfin, lea muscles de la croupe n'ont rien à faire do l'état du squelette thoracique. L'intervcn-i lion du rôle du thorax est donc moins nécessaire au déploiement des forces desf grands animaux qu'à celui de nos propres forces; néanmoins, elle fait partie inté-é grante de tous les efforts de ces derniers. On voit, pour peu qu'on examine attentive-' ment un cheval traînant une lourde voituie sur une pente un peu rapide, que lal respiration devient profonde, bruyante, et que, à des intervalles plus ou moins rap-) prochés, les parois de la poitrine sont comme immobiles, les muscles abdominanxi acquièrent une tension considérable, la corde du flanc devient très dure. Je muscle grand oblique de l'abdomen dessine sous la peau le bord sinueux de sa partie; charnue. L'état du thorax, qui se traduit vaguement par ces phénomènes exlé-' rieurs, est facile à concevoir. Immédiatement avant chaque effort, l'animal faitunoi profonde inspiration qui distend les voies aériennes et le tissu pulmonaire ; aussilôli la glotte se ferme pour empêcher l'air de s'échapper, les i)arois de la poitrine prennent de la fixité, le diaphragme, les muscles abdominaux se contractent et len* dent à expulser l'air emprisonné dans la trachée, les bronches et les vésicules pulmonaires ; mais cette expulsion n'étant pas po.ssible, l'air se trouve comprimé eW acquiert une tension élastique qui lui permet de réagir avec force contre les puissances expiratrices. Par suite de celte dilatation de la poitrine, dont les parois sonù devenues momentanément à peu près immobiles, les muscles de l'encolure, de» membres antérieurs, de l'épine , de l'abdomen participent à la tension simulianée,r énergique qu'éprouvent aussi les mend)rcs postérieurs. Ainsi l'effort s'accomplit;; mais, comme cet étal ne peut se prolonger que pendant un court espace, il estbienlôt suivi d'une expiration rapide après laquelle les mêmes phénomènes se re-f
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produisent, pour cesser et réapparaître autant de fois que les efforts se répètent et se succèdent dans un temps donné.
La réalité des phénomènes qui se passent du côté du thorax peut être démontrée par une expérience très simple. Eu effet, si l'on pratique sur le cheval une petite ouverture au larynx en enlevant la lame fibreuse qui ferme l'échaucrure du cartilage thyroïde, on voit parfaitement, lorsque l'animal se débat violemment ou lorsqu'il fait un effort quelconque un peu énergique, que les cordes vocales s'appliquent l'une contre l'autre ; et, en plaçant le doigt entre ces cordes, jusqu'à la hauteur du bord libre des arylénoïdes, on s'assure (jue ces cartilages se rapprochent très fortement comme ils le font à l'instant de la déglutition. Lorsque l'animal est attelé à une voiture pesante, le resserrement de la glotte se reproduit à chaque effort, et cesse immédiatement après avec une certaine régularité. Le jeu du larynx, dans celte circonstance, ne peut être confondu avec celui qui caractérise la respiration ordinaire, car le resserrement habituel qui succède à chaque inspiration est presque insensible ; en outre, il peut être facilement distingué des coniractions brusques et irrégulières qui surviennent quand on irrite avec l'extrémité du doigt la muqueuse laryngienne. Le resserrement des cordes vocales que MM. Bourdon et Jules Cloquet ont démontré théoriquement, a été constaté déjà l»ar M. Louget (1) « chez des animaux sur lesquels, après avoir détaché l'os hyoïde de la base de la langue et le cartilage thyroïde avec une érigne, on avait porté le larynx en avant en conservant intacts les nerfs laryngés « : procédé sanglant, évidemment moins convenable que celui que j'ai mis en usage. Mais quant au rapprochement des aryténoïdes, qui est aussi sensible que celui des rubans de la glolte, il ne paraît point encore avoir été signalé.
Les modifications qui surviennent dans les phénomènes de la respiration sous l'influence des efforts, se traduisent encore par quelques effets remarquables. Ainsi on voit, sur les vieux chevaux qui se tourmentent pendant des opérations chirurgicales prolongées, se produire de l'emphysème vésiculairo, de grosses poches sous Içi plèvre pulmonaire, de nombreuses ecchymoses à la face interne des ventricules du cœur. Quelquefois, chei des sujets très énergiques, l'effort entraîne la rupture du diaphragme, des gros vaisseaux , des poches anévrismales, détermine des hcr- •Ijjes inguinales, la déchirure des sangles qui serrent la poitrine, etc.
L'occlusion plus ou moins complète de la glolte n'esl pas indispensable à la production de l'effort. Celui-ci a encore lieu lors même que l'air ne peut être retenu .dans les voies respiratoires. On sait depuis longtemps que les chevaux auxquels on S pratiqué la trachéotomie font encore des services pénibles, traînent des voitures 8U trot et même au galop. Quelques expériences faites par MM. Bouley et Gouliiux semblent indiquer qu'ils n'ont pas moins de force après l'opératiou qu'auparavant. De petits oiseaux , sur lesquels j'avais coupé la trachée en travers et fait sortir le segment inférieur hors de la plaie, volaient aussi bien qu'avant l'expérience. Dans cette circonstance, la participation du thorax, quelle qu'en soit l'importance, ne paraît pas avoir éprouvé de modification bien sensible, du moins autant qu'on peut en juger d'après le rhythme des mouvements respiratoires.
(l) Ouv. cité, t. I, fascicule III, p. 61.
Pendant que ces phénomènes se passent du côté de la respiration , la colonne dorso-ioinbaire acquiert de la rigidité : elle s'étend ou se lléchit, suivant la nature de l'ellort, pnr l'action combinée des ilio-spinaux, des iransversaires épineux, des muscles sous-lombaires et des muscles abdominaux ; l'encolure se roidit, étendue ou fléchie : la rigidité qu'elle acquiert est énorme chez le carnassier qui déchire sa proie, chez le bœuf attelé au joug et chez le taureau qui se précipite sur son adversaire.
Les membres prennent un point d'appui solide sur le tronc : les antérieurs par les muscles qui partent des apophyses épineuses du garrot, des premières côtes à peine mobiles et du sternum dont la fixité est si remarquable; les postérieurs par les psoas et les muscles de la croupe. Les premiers et les seconds arc-boutent sur le sol avec force, se rapprochent ou s'écartent, suivant les circonstances et laissent sur le terrain meuble de profondes empreintes. Mais il faut examiner le cheval attelé à une lourde voilure, celui qui rue, qui se cabre, celui qui fait des efforts dans le but de se relever, de se débarrasser des entraves, pour se faire une idée exacte de leur coopération.
Diverses modifications se produisent dans certaines fonctions sous l'inDuence des efforts. Pendant que ceux-ci s'effectuent, la respiration est profonde, lente, parfois bruyante; elle devient très rapide dès qu'ils cessent, s'ils ont été pénibles et prolongés. La circulation s'accélère, le pouls veineux devient très fort sur les animaux couchés; les veines sous-cutanées se gonflent, la transpiration s'active; la tension des parois abdominales fait naître le besoin de l'expulsion des urines, etc.
L'énergie de la contraction musculaire est portée à son plus haut degré, elle peut acquérir une intensité qui va jusqu'à déterminer la rupture des muscles, de leurs tendons, le décollement des épiphyses, la fracture des éminences et des os eux-mêmes, comme cela arrive sur les chevaux de course.
La somme de puissance développée dans les efforts musculaires ne peut être exactement déterminée, même à l'aide d'instruments de précision, car les forces, suivant qu'elles sont cniployées à opérer les divers mouvements de progression, à traîner, à porter des fardeaux, à vaincre, en un mot, des résistances diverses, se ! traduisent par un effet utile qui est loin d'être l'expression rigoureuse de leur • intensité réelle ; il ne saurait, du reste, en être autrement, à cause des pertes qui résultent de la mise en jeu des leviers, de la neutralisation des puissances antagonistes, etc. On sait dans quelles exagérations monstrueuses et dans quelles erreurs i sont tombés sur ce point plusieurs physiciens. Néanmoins le dynamomètre, comme nous le verrons tout à l'heure, est susceptible de fournir à cet égard des • données qui, si elles ne sont point d'une exactitude absolue, ont au moins l'avan- • tage. d'être parfaitement comparables.
Le déploiement de ces forces n'arrive à son maximum qu'autant que les anl- • maux sont stimulés par la douleur, la crainte, les menaces, les besoins impérieux i de la conservation, etc. Il est facile de \oir que le chcva! qui se débarrasse de ses ^ entraves, qui cherche à retirer son pied d'outre les mains du maréchal, à gravir une ; côte escarpée, à sortir d'un bourbier, fait des efforts qui développent une force, bien supérieure à celle qui est le résultat des mouvements ordinaires de l'animai. .
DE l'utilisation DES FORCES MUSCULAIRES. 353 Leur intensité, excessivement variable, paraît Cire proporlionnellemont plus considérable cbez les petits animaux que chez ceux de grande taille. Le petit oiseau qui cherche à s'échapper de la main qui le serre, le cygne qui donne des coups d'aile si violents, ont, relativement à leur taille, une force plus grande que le cheval qui frappe du pied, l'éléphant qui renverse un homme d'un mouvement de sa trompe, le boa qui étouffe de ses replis un quadrupède de hante stature. L'âno qui porte un bât si lourd, relativement à la masse de son corps, semble porter jilus que le dromadaire et l'éléphant employés au même service.