CHAPITRE PREMIER
DU SYSTÈME NERVEUX EN GÉNÉRAL ET DE l'eNSEMRLE DE SES FONCTIONS.
Les diverses fonctions de l'organisme ne s'enchaînent les unes aux autres, ne se mettent en harmonie entre elles et ne s'effectuent que par suite d'une action régulatrice qui les domine et les tient, relativement à elle, dans une dépendance intime. Celte action, qu'on amodie Vimiervatioii, résulte de l'activité spéciale du système i nerveux.
Ce système, qui paraît exister, au moins à l'état rudimentaire, chez tous les ani- ; maux sans exception, revêt des formes très variées avant de se présenter sous l'aspect qui le caractérise dans les animaux supérieurs. Il n'est pas distinct chez les plus simples; néanmoins il y existe à l'état de globules et de filaments disséminés au milieu de la trame homogène dont se composent toutes les parties. Là il n'a ni ganglions, ni fdets bien distincts, ni centre, ni partie périphérique ; il est amorphe. Son influence est, alors probablement confuse, sensiblement uniforme et privée des particularités si remarquables qui caractérisent celle du système nerveux des vertébrés.
Sa première forme caractérisée se montre dans les radiaires : c'est celle d'une couronne qui entoure la bouche et l'origine de rœso|)hngc. Celte couronne porte, dans les astéries, autant de renflements qu'il y a de rayons, et de chacun de ces t: rayons naît un ])etit filet qui va se distribuer dans la partie correspondante. A ce j degré rien n'éveille encore l'idée d'un centre, c'est-à-dire d'un cerveau ou d'une t moelle épinière.
Sa seconde forme est celle qu'on observe dans les mollusques. Il se compose, I chez cesiuvertébrés, d'un anneau ou collier qui traverse l'œsophage et dont la partie i supérieure est renflée en une ou plusieurs masses analogues à l'encéphale. De ce 1 collier et de ses renflements cérébroïdes partent différents nerfs, pourvus de gan- I glions plus ou moins réguliers ; les uns se rendent aux organes des sens, les autres aux muscles, et les plus longs, placés en dessous et sur les côtés du canal digestif, vont se distribuer aux viscères. Ce système manque de moelle épinière, n'a pas de symétrie parfaite, et ne se trouve point, suivant la remarque de M. Millier, divisé en segments, comme celui des articulés. Du reste, il offre une grande diversité dans -^a complication , depuis les céphalopodes, qui possèdent des ganglions cérébraux
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volumineux cl ditiliiicls, jusqu'aux acépliales, qui n'ont plus que des rcnflemenls simples el peu volumineux.
Sa seconde forme se remarque chez les articulés el elle se rapproche plus scnsiblemenl de celle des animaux verlébrés. Là il oiïre encore un collier œsophagien, porlanl supérieuremenl un renflement céphaliquc simple ou divisé en plusieurs masses. Du collier émanent plusieurs nerfs avec deux séries de ganglions qui se placent sous le canal digestif et s'étendent dans toute la longueur du corps. Les renllements de ces chaînes intestinales sont liés les uns aux autres par des fdets intermédiaires et donnent naissance, par leur périphérie, à des divisions destinées aux muscles ou aux viscères. Quelquefois, comme on le voit dans les annélides, les deux séries de ganglions sont remplacées, soit dans toute l'étendue du corps, soit dans la partie postérieure seulement, par une série unique offrant une grande analogie avec la moelle épinière, surtout quand elle se présente sous l'aspect d'un cordon lisse et dépourvu de renflements. La centralisation du système nerveux dans cet embranchement est donc longitudinale, comme le fait observer !\L Duvcrnoy (1), au. lieu d'être circulaire, ainsi que chez les mollusques el les rayonnés.
Enfin, sa quatrième forme caractérise les animaux verlébrés. Ici il est placé audessus du canal digestif dans un étui brisé, osseux ou cartilagineux. A la tête, il offre plusieurs masses constituant l'encéphale, et dans toute la longueur du tronc un prolongement connu sous le nom de moelle épinière. De cette tige médullaire émanent, soit dans la partie crânienne, soit dans la partie rachidienne, une infinité de cordons nerveux dont les uns conduisent la sensibilité, les autres le mouvement, et le plus grand nombre, la sensibilité et le mouvement, à tous les organes. A ce système qu'on a appelé cérébro-spinal, on de la vie animale, se trouve annexé un système ganglionnaire plus ou moins indé|)endant du premier et présidant spécialement aux actions obscures de la vie organique.
Ces deux faits si remarquables en ce qui concerne les vertébrés : d'une part, l'existence d'un cerveau et d'une moelle épinière et la situation de ces parties centrales; d'autre part, l'adjonction à celles-ci d'un petit système jouissant de propriétés particulières et exerçant une influence plus ou moins distincte, ont paru suffisants à plusieurs analoniistes pour repousser l'identité de composition entre l'appareil nerveux des vertébrés et celui des invertébrés ; mais leurs opinions, sur ce point, sont très dissidentes. Les uns, avec 3L Serres (2), soutiennent que l'encéphale et la moelle épinière sont exclusivement propres aux vertébrés et que ces parties n'ont pas d'analogue dans les invertébrés, dont le système nerveux répondrait seulement aux ganglions du trifacial el à la double série ganglionnaire des nerfs rachidiens des animaux supérieurs; les antres, avec Cuvier otiMeckel, comparent le cerveau et la moelle épinière des vertébrés aux ganglions œsophagiens et aux chaînes de renflements qui existent dans la plupart des animaux sans vertèbres ; enfin il en e.st qui prétendent que toute la différence entre les premiers et les seconds consiste en ce que, dans ceux-là, les deux systèmes sont séparés, tandis qu'ils sont dans ceux-ci
(1) Voyez, pour de plus amples ddtails, les mémoires de M. Duvcrnoy sur le système nerveux de ces animaux, Comptes rendus de l'Académie des sciences, et Annales des sciences < naturelles, 3* série, Zooi.oc.ik, t. XVlll , ealiier ii" 2, p. 66.
(2) Anatomie comparée dans les quatre classes do verlébrés. Paris, 1827, t. Il , p. il.
nu SYSTÈME NKllVEUX ET DE l'eNSEMULE UE SES FONCTIONS. 59
plus OU moins réunis et confondus en un seul. Il est difficile de trouver, parmi ces .isscrlions contradictoires, celle qui ofl'ro le plus de vraisemblance ; car s'il est évi- (lenlque le système nerveux des vertébrés n'est pas identique avec celui des niollus- ([ucs et des articulés, il est cependant incontestable qu'il oUVe avec ce dernier ime ( ortaine analogie. Un effet, on ne saurait s'empêcher de considérer comme représentant l'encéphale les gros ganglions œsophagiens des céphalopodes, bien que le supérieur ne donne naissance qu'aux nerfs des yeux et de la bouche, tandis que l'inférieur fournit, suivant la remarque de RI. Duvernoy, ceux des pieds et des organes de l'audition.
Toutes ces discussions perdent d'ailleurs aujourd'hui beaucoup de leur importance depuis que l'on a constaté chez les invertébrés (1), et principalement les insectes, l'existencede nerfs fournissant exclusivement des ramifications viscérales, nerfs tout à fait comparables au sympathique des animaux supérieurs. Ils se composent, ciicz les annélidcs, de deux cordons récurrents qui partent de l'anneau œsophagien, suivent le canal digestif, arrivent au niveau de l'estomac où ils présentent de petits panglions donnant naissance à une infinité de filets, lesquels, après avoir concouru à la formation de plexus plus ou moins serrés, se distribuent aux viscères. Chez d'autres articulés, ce petit système constitué par ces nerfs connus sous le nom de stomato-gastriques se complique en recevant de nouveaux cordons qui ont la même destination que les précédents. Ainsi, en résumé, on peut admettre, pour la généralité des animaux, les deux systèmes nerveux qui sont distincts dans les vertébrés et même dans une partie des invertébrés, tandis qu'ils sont confondus ensemble chez les plus imparfaits de ces derniers.
Tels sont les caractères les plus saillants du système nerveux, sous le rapport de sa disposition analomique : ils nous suffisent pour entreprendre l'examen de son action ; des détails plus minutieux ne nous seraient pas ici d'une grande utilité.
Considérée sous le point de vue le plus général, l'activité du système nerveux s'exerce de trois manières essentiellement différentes : 1° de la circonférence au centre ; 2" du centre à la circonférence ; 3" dans les centres eux-mêmes. Parle premier mode, toutes les irritations profondes ou superficielles, toutes les impressions de quelque nature qu'elles soient et de quelque part qu'elles viennent, sont reçues d'abord, puis transmises aux parties chargées de la perception ; par le second mode, les centres nerveux réagissent consécutivement aux impressions venues de la périphérie et donnent à chaque organe une sensibilité en rapport avec la nature de sa fonction, h quelques uns le mouvement , à tous la faculté de se nourrir, de s'accroître et de se régénérer ; par le troisième mode, enfin, les centres effectuent en eux-mêmes les opérations d'où résultent l'instinct, l'intelligence, la mémoire, etc. La disposition de l'appareil est admirablement appi opriée à dos fonctions si variées. Constituant un immense réseau qui enveloppe et pénètre toutes les parties, le système nerveux les lie ensemble et les met chacune en communication avec ses foyers d'activité, de telle sorte que l'une d'elles venant à éprouver une modification perceptible, celle-ci est aussitôt transmise à ces mêmes foyers, qui, après l'avoir reçue,
(t) Cuvicr, Analomie comparée, 2' (^dit., t. III, p. 42-323-329, et Mûllcr, Manuel de physiologie, 2' édition, Paris, 1831, t. I , p. 542.
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réagissent avec plus ou moins d'énergie et ren voient enfin les ciïels de leur réaction,
soil à certains organes, soit h tout le reste de l'économie.
Pour qu'un rôle si complexe puisse être rempli avec régularité, il faut évidemment qu'il y ait unité dans le système nerveux, et c'est en effet ce qui existe ; mais comme ce rôle résulte de plusieurs actes essentiellement différents les uns des autres, ou conçoit très bien que chacun d'eux puisse avoir, en quelque sorte, dans l'appareil commun, son appareil ou son organe particulier. Il convient donc, tout d'abord, de rechercher si cette pluralité des appareils nerveux est réelle, ou, en d'autres termes, s'il y a des parties qui président à la sensibilité, d'autres au mouvement, et quelques unes aux facultés instinctives ou intellectuelles.
En envisageant la question dans le sens le plus général, on arrive à voir que, tout en admettant l'unité du système nerveux, on est obligé de reconnaître en lui des appareils distincts, susceptibles, jusqu'à un certain point, d'agir isolément, Bichat, qui avait bien senti cette nécessité, fit deux systèmes : l'un pour la vie animale, ou de relation ; l'autre pour la vie organique, ou de nutrition ; mais il s'exagéra leur indépendance réciproque et méconnut plusieurs des rap|)orts intimes qu'ils ont entre eux. Plus tard Gall, poussant à l'extrême l'idée de la pluralité des organes nerveux, admit quatre appareils spéciaux, savoir : 1" celui des facultés instinctives et intellectuelles, formé par le cerveau et le cervelet ; 2" celui des sens, formé par la moelle allongée ; 3" celui de la sensibilité générale et des mouvements volontaires, constitué par la moelle épinière; /i" enfin, celui des fonctions automatiques, comprenant les ganglions et les filets du grand sympathique. Pour lui, chacun de ces appareils se subdivise en plusieurs organes ayant chacun des attributions spéciales. Cette distinction, bien que basée sur diverses considérations dont plusieurs ne manquent pas de justesse, ne saurait être adoptée : elle établit une scission trop tranchée, notamment entré les parties essentielles de l'axe cérébro-spinal. Marshall-I-Iall (1), parlant d'un autre point de vue, en admet trois : le cérébral, le spinal, le ganglionnaire, qui peuvent dans de certaines limites fonctionner séparément. Le premier, seul, ne paraît pas susceptible d'être tout à fait isolé, mais les deux autres peuvent l'être expérimentalement avec une grande facilité ; il suffit pour produire ce résultat, quant au système spinal, d'enlever à une grenouille ou à un jeune chat le cerveau et les viscères, de manière à ne laisser que la moelle épinière et les nerfs qui en émanent; alors, malgré une aussi grave mutilation, les mouvements respiratoires persistent, la déglutition continue à s'effectuer, et les membres se meuvent sous l'influence de stimulations plus ou moins vives. De même, pour isoler le système ganglionnaire, on détruit l'encéphale avec la moelle épinière, et l'on constate la persistance de la circulation et des mouvements péristaltiques do l'intestin.
Une autre distinction qui paraît encore plus fondée que la précédente établit dans le système nerveux trois appareils spéciaux : l'un pour la sensibilité, l'autre pour la motricité, et le troisième pour les opérations instinctives et intellectuelles. Il est facile de démontrer que celle-ci repose sur des données positives dont la valeur est incontestable ; voici les principales.
(t) Comptes rendus île l'AcniJcnUc des sciences, 1851, t. XXXII, p. 633.
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On sait depuis loiigleinps, piiis(|ue Erasistiate et Galieii l'avaient déjà reconnu, ([ii'il y a des nerfs du sentiment distincts de ceux du inouvemenl, et les recherches des modernes ont mis hors de toute contestation que certains nerfs et certaines parties des centres nerveux, comme la portion ganglionnaire du trifacial, l'olfactif, l'optique, les racines supérieures des nerfs rachidiens, le cordon supérieur de la moelle épinière, sont exclusivement en rapport avec la sensibilité. Leur ensemble constituerait donc l'appareil sensilif qu'on pourrait même subdiviser en deux fractions : l'une pour la sensibilité générale, l'autre pour la sensibilité spéciale. En second lieu, il y a des nerfs exclusivement moteurs, tels que l'oculo-musculairc commun, le moteur externe de l'œil, le pathétique, le facial, l'hypoglosse, et les racines spinales inférieures. Ces différents nerfs, auxquels il faut joindre le cordon inférieur de la moelle épinière, puis la moelle allongée, où réside le principe des mouvements respiratoires, et le cervelet, qui coordonne les mouvements de translation, composeraient l'appareil de la motricité. Enfin, les hémisplières cérébraux formeraient à eux seuls l'appareil chargé de la perception des sensations et de tout ce qui est relatif aux facultés, soit instinctives, soit intellectuelles.
La localisation de la sensibilité, de la motricité et des facultés intellectuelles dans des parties différentes du système nerveux est, comme nous le verrons, du reste, ])kis tard, un fait incontestable. Cependant il ne faudrait pas croire que ces trois groupes de propriétés ont partout un siège et des organes parfaitement distincts : s'il est évident que dans la moelle épinière et les nerfs la sensibilité s'isole de la motricité, il n'en est pas de même dans l'encéphale. Ici le siège de l'une n'est plus bien séparé du siège de l'autre, il y a entre les deux une confusion que l'analyse expérimentale ne parvient pas à dissiper. On voit bien, il est vrai, dans cette masse centrale : d'une part, des parties excitables, telles que la moelle allongée, le pont deVarole, les pédoncules cérébraux et cérébelleux, les tubercules bigéminés, dont l'irritation provoque des mouvements ; et d'autre part, des parties sensibles dans lesquelles la moindre stimulation développe de la douleur ; mais, chose bizarre, les parties excitables sont prérisémcnl celles qui jouissent de la sensibilité et d'une sensibilité exquise, de (elle sorte qu'en elles le siège du sentiment paraît confondu avec celui de la motricité, particularité qui s'explique, du reste, par l'intrication des fibres sensilives et des fibres motrices qui viennent constituer les renflements encéphaliques. De plus, il y a dans ceux-ci d'autres parties, telles que les hémisphères cérébraux, les corps striés, les couches optiques, le cervelet, qui ne sont ni sensibles, ni excitables, et pourtant elles ne sont étrangères ni aux actions sensilives, ni aux actions motrices, puisque leur lésion détermine h la fois, soit la paralysie, soit des troubles variés dans la locomotion, la perte des sens, l'abolition de la perception. Cette association entre deux facultés si différentes et la confusion qui en résulte .s'ojiposent à ce qu'on puisse nettement séparer dans l'encéphale l'appareil de la sensibilité d'avec celui du mouvement, si tant est qu'ils y soient réellement distincts.
Quant à la délimitation de l'appareil affecté aux fonctions instinctives cl intellectuelles, celle-ci offre moins de difficulté : les travaux de M. Elourcns ont prouvé qu'elles s'effectuent dans les hémisphères cérébraux, et non pas à la fois dans ces parties et le cervelet, comme l'avaient cru certains physiologistes; mais ceshémi-
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sphères, par cela niûinc qu'ils reinplissciil encore un rôle iinporlanl relalivcinenl aux sensations et aux mouvements, ne |)euvent êire considérés tomme un appareil exclusivement en rapport avec les premières de ces fonctions.
Il y a donc dans le système nerveux des parties qui président à la sensibilité, d'autres à la motricité, et quelques unes enfin aux facultés de l'instinct et de l'intelligence. Bien que ces parties ne soient point complètement distinctes, notamment dans l'encéphale, elles ne forment pas moins les trois appareils spéciaux dont nous avons parlé. Cette pluralité des appareils dans un système unique, est déjà un fait très remarquable ; mais il y a plus : chacun d'eux se fractionne à son tour en petits organes ayant des attributions déterminées que les recherches expérimentales sont parvenues à mettre en évidence. « En effet, du cerveau naît, dit M. Flourens (1), » la faculté par laquelle l'animal pense, veut, se souvient, juge, perçoit les sen^a- » lions et commande à ses mouvements; du cervelet dérive la faculté qui coor- » donne ou équilibre les mouvements de locomotion ; des tubercules bijumeaux ou » quadrijumeaux, le principe primordial de l'action du nerf optique et de la ré- » line ; de la moelle allongée, le principe premier moteur ou excitateur des raou- « vements respiratoires ; et de la moelle épinière enfin, la faculté de lier ou d'asso- » cier en mouvements d'ensemble les contractions partielles immédiatement » excitées par les nerfs dans les muscles. »
Quelles que soient, du reste, les limites de cette division du système nerveux en systèmes secondaires, quel que soit l'isolement ou la spécialisation du rôle de chacun d'eux, l'unité du système reste avec l'unité de ses fondions : toutes les actions partielles, exécutées par des organes plus ou moins isolés, se subordonnent à une action générale, collective, connue sous le nom A'innei^vation.
L'action nerveuse, considérée dans son ensemble, est complexe, puisqu'elle résulte de plusieurs éléments séparables par l'analyse expérimentale : le premier, qui est la sensibilité ou la propriété de ressentir les impressions et de les transmettre ; le second, qui est Vexcitabilité ou la motricité, c'est-à-dire la propriété de provoquer les contractions musculaires; le troisième, la faculté de percevoir, déjuger, de vouloir : en un mot, Yinstinct et Y intelligence. Ces propriétés, ces facultés diverses, dont chacune a son siège spécial, s'associent dans un certain ordre suivant le résultat qu'elles doivent produire. Pour le moindre mouvement, par exemple, il faut l'intervention, d'abord de la volonté, qui commande et qui règle le sens du mouvement, laquelle émane des héuiisphères cérébraux, puis celle de l'excitabilité, qui part de la moelle épinière, et, en dernier lieu, celle du principe cooordinateur qui dérive du cervelel. Ces trois actions ne font ici que se produire successivement, elles restent indépendantes l'une de l'autre, si bien qu'on peut les isoler artificiellement sans difficulté. Ainsi vient-on à détruire le cerveau, la volition ne commande plus le mouvement, mais celui-ci se produit avec régularité, pourvu qu'un excitant quelconque porte l'animal à se déplacer ; la destruction porte-t-elle sur le cervelet, le mouvement se produit bien encore et volontairement, mais il n'est plus régulier , il manque de coordination ; est-ce, au contraire, la moelle épinière qui
(l) Recherches expérimentales sur les propriétés et les fonctions du système nerveux, 2' édil Paris, 1842, p. 23G.
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cesse d'agir, la voloiilé commande sans êlre «béic ; le cervclel pom iail i)ien équilil)i er les déplacements, mais ceux-ci ne s'eiïectuent plus, faute d'iniluence excitatrice.
Il y a donc une spécialisation dans les propriétés et les actions nerveuses comme il y en a une dans le rôle de chaque partie du système : c'est là une proposition ([u'il sulfit d'énoncer pour le moment, puisqu'elle doit être développée avec détail par la suite.
L'innervation, considérée non plus en soi, mais relativement au reste de l'organisme, étend son influence sur toutes les fonctions et sur tous les organes sans exception ; il n'est pas une action, de quelque nature qu'elle soit, qui ne se trouve sous sa dépendance : la démonstration en est facile à donner. Le nerf d'un organe des sens cesse-t-il d'être en communication avec l'encéphale, aussitôt la sensation est abolie. Le nerf d'un muscleest-il dans la même condition, le musclen'obéit plus à la volonté el cesse de se contracter ; en un mol, il est paralysé ; bientôt il va s'atrophier et il mourrait complètement si l'influence des ramifications ganglionnaires ne suffisait à entretenir dans sa masse une nutrition languissante. Opcre-t-on la section des pneumogastriques, la glotte se ferme en grande partie, l'air pénètre difficilement dans la poitrine, l'animal ne tarde pas à périr asphyxié. A-t-on soin, lors de cette section, d'ouvrir la trachée pour donner accès au fluide qui ne traverse pas le larynx, d'autres effets encore se produisent : le poumon s'engoue, les bronches se remplissent de mucosités, l'hématose reste imparfaite, la respiration devient d'une lenteur extrême, la température du corps baisse, et tout cela par suite de l'alTaiblissemenl de l'innervation sur le cœur et sur l'organe de la sanguificaiion. Des effets analogues se manifestent dans d'autres parties dès l'instant qu'elles sont soustraites à l'influence nerveuse ; elles perdent leur sensibilité si elles en possédaient une appréciable, la faculté de se mouvoir si elles sont de nature contractile ; leurs sécrétions se suspendent, leur nutrition languit, elles s'atrophient et finissent par être frappées de mort.
Cette influence dominatrice, sans laquelle nul tissu ne peut vivre et nul organe fonctionner, ne s'exerce point suivant des lois identiques pour tous les animaux ; elle offre dans ses phénomènes des modifications assez nombreuses correspondant à celles qui s'observent dans la disposition anatomiquc du système nerveux. La plus générale et la première de ces lois est celle-ci : l'innervation est d'autant plus centralisée que l'animal est plus haut placé dans l'échelle zoologique.
D'abord, il est évident qu'il ne saurait y avoir de centralisation chez les êtres les plus simples dont le système nerveux est, pour ainsi dire, disséminé. L'une quelconque des parties du corps ayant en soi ce que possèdent toutes les autres, il n'y a pas (le raison pour que la première soit dépendante des secondes : aussi, quand une hydre vient à être coupée en deux, chaque moitié peut-elle vivre isolément comme elle vivait étant réunie à l'autre. Dès qu'apparaissent des renflements gangliomiaires, la centralisation se manifeste à un degré plus ou moins prononcé. S'ils forment une chaîne dans laquelle la même disposition se répète un grand nombre de fois, comme on le voit chez les articulés, chaque ganglion constitue un petit centre où aboutissent des sensations et d'où partent des influences motrices, de telle sorte que la division de l'animal en deux moitiés, par exemple, permet encore à celles-ci de vivre comme le faisait l'aniujal tout entier : c'est effectivement ce qui arrive chez les naïdes, les lombrics, d'après les observations de ïrembley, de
64 DES FONCTIONS DU SYSTÈME NERVEl'X.
Bonnet, de Réaiimur. H n'en est plus de même cliez la plupart des articulés et des mollusques dont les ganglions céplialiques acquièrent des proportions relatives considérables; néanmoins la centralisation nerveuse de ces animaux n'est pas telle que l'ablation du collier œsophagien détermine immédiatement la mort. Dans les vertébrés, l'action nerveuse se concentre de plus en plus, et la dépendance qui existe entre ses divers éléments devient de plus en plus intime ; mais il y a encore, sous ce rapport, une grande distance entre le reptile et le mammifère : la salamandre, par exemple, peut survivre des mois entiers à la décapitation, tandis qu'un animal i sang chaud meurt inunédiatement après la destruction de la moelle allongée, bien que l'encéphale et la moelle épinière soient intacts.
La seconde des grandes lois de l'innervation peut être ainsi formulée : l'influence nerveuse est d'autant moins centralisée que l'animal est plus jeune ou moins avancé dans son développement.
Le fœtus se forme sans qu'il ait un système nerveux achevé ; il arrive même à son complet développement, bien que quelquefois, ainsi que les acéphales le prouvent, le cerveau manque complètement ou n'existe qu'à l'état de vestige. Tous les expérimentateurs ont remarqué que les jeunes animaux survivent plus aux mutilations des centres nerveux que les sujets adultes. J'ai décapité à la fois six jeunes rats qui n'avaient point encore la peau recouverte de poils : ils ont exécuté des mouvements spontanés pendant 20, 25, 30 minutes après l'opération ; des sujets adultes, soumis par comparaison à la même expérience, n'exécutaient plus aucun mouvement au bout de hO h 50 secondes.
Une troisième loi est : que l'influence nerveuse ne tient pas toutes les fonctions dans une dépendance également intime.
Celles qui en dépendent le plus immédiatement sont: les sensations, la locomotion et toutes les autres fonctions de relation. Il suffit du moindre trouble apporté dans l'action des centres pour que les sensations, les mouvements , soient pervertis ou mis dans l'impossibilité de s'effectuer. Les fonctions de la vie organique y sont moins directement soumises : le mouvement nutritif, les sécrétions, l'absorption, continuent même un certain temps après que le centre cérébro-spinal a cessé d'agir. Toutefois plusieurs d'entre elles sont vivement impressionnées par les causes qui agissent sur le cerveau ; et, pour n'en citer qu'un seul exemple, voyez les battements du cœur se précipiter, la digestion se suspendre, la peau se couvrir de sueur par suite d'une émotion subite, d'une passion violente, etc. Mais ici il faut tenir compte de l'intervention du système ganglionnaire dont l'influence moins sensible modifie celle du cérébro-spinal.
Une quatrième loi est : que l'influence nerveuse varie suivant les individus et les diverses conditions dans lesquelles ils peuvent se trouver.
Les principales variations sous ce rapport tiennent à l'état de veille ou de sommeil, de santé ou de maladie, d'activité, d'engourdissement ou d'hibernation : nous les indiquerons à leur place quand l'occasion s'en pré.sentera.
Les grandes lois de l'action nerveuse étant connues, on peut se demander par quel agent celle-ci s'exerce et produit tous les phénomènes si remarquables qui la caractérisent. Il n'est possible de répondre actuellement à cette question que par une hypothèse. Les anciens crurent trouver ce principe actif du système nerveux dans
DU SYSTliME NERVEUX ET DE l'ENSEMBEE DE SES FONCTIONS. C3
(0 qu'ils appelaient ks esprits uni m aux dont Dcscarles (1) et tant d'autres parmi les iiioilernes firent encore un si singulier abus ; aujourd'hui, au lieu de ces puissances imaginaires sur lesquelles on ne fut jamais bien fixé, on invoque l'intervention d'un agent vital, d'une force nerveuse, de Vélectricité, mais en définitive on ne lait que cacher sous des expressions peut-être plus heureuses une ignorance qui, sans doule, ne sera jamais dissipée.
Jîn effet, y a-t-il quelques raisons sérieuses d'admettre avec Cuvier (2), par exemple, l'existence d'im fluide nerveux, impondérable, qui serait sécrété par la matière médullaire aux dépens des matériaux du sang, Iluide produit en plus ou moins grande quantité el susceptible de s'altérer dans sa composition sous l'influence de causes diverses? Y en a-t-il plus de considérer, avec d'autres, ce fluide comme identique, ou du moins comme très analogue à l'électricité? Bien quecertains faits viennent àl'appui de cette dernière supposition, elle est loin d'avoir autant devaleur qu'on l'avait cru d'abord ; beaucoup de ces faits sont contestables ou mal interprétés: tels, le rétablissement de la digestion par un courant galvanique après la section des nerfs vagues ; l'éleclrisalion d'aiguilles implantées dans les nerfs ou dans les muscles en contraction ; le développement dans les troncs nerveux de courants rendus sensibles à l'aide du galvanomètre; les phénomènesdespoissonsélectriques,elc. Tous ces faits, de même que beaucoup d'autres qui paraissaient très concluants, cul été réduits à leur juste valeur : ainsi, on s'est assuré que l'électricité appliquée aux nerfs vagues, après leur section, n'entretient la digestion qu'en excitant la jiartic inférieure de ces cordons, et que les simples tractions mécaniques amènent le même résultat. Les expérimentateurs qui ont essayé récemment d'électriser des aiguilles implantées dans les nerfs n'ont pu y parvenir. M. Longet (3) et d'autres n'ont point observé de courants dans les nerfs, bien qu'ils eussent opéré avec des galvanomètres très sensibles, etc., etc. En pesant bien toutes les raisons qui ont été données à l'appui d'une prétendue identité du fluide nerveux avec l'électricité, on ne voit pas qu'elles soient suffisantes pour l'établir. Néanmoins elles semblent indiquer une certaine analogie, sinon dans la nature, au moins dans les effets de l'un et de l'autre.
(t) Voyez son Di&cours sur la méthode, 5° partie, p. 36 etsuiv., et son Traité des passions, p. 527, édit. Charpentier. Voici comment il s'exprime au sujet fies esprits animaux:
« Mais ce qu'il y a ici de plus considérable, dit-il, c'est que toutes les plus vives et les plus subtiles parties du sang que la chaleur a raréfiées dans le cœur entrent sans cesse en grande quantité dans les cavités du cerveau. Et la raison qui fait qu'elles y vont plutôt qu'en aucun autre lieu est que tout le sang qui sort du cœur par la grande artère prend sou cours en ligne droite vers ce licu-là, el que, n'y pouvant pas toutes entrer à cause qu'il n'y a que des plissages fort étroits, celles de ces parties qui sont les plus agitées et les plus subtiles y passent seules, pendant que le reste se répand en tous les autres endroits du corps. Or ces parties du sang très subtiles composent les esprits animaux; et elles n'ont besoin a cet eflet de recevoir aucun autre changement dans le cerveau, sinon qu'elles v sont séparées des autres parties du sang moins subtiles : car ce que je nomme ici des esprits ne sont que des corps, et ils n'ont point d'antre propriété, sinon que ce sont des corps très petits cl qui se meuvent très vite, ainsi que les parties de la llamme qui sort d'un llambeau; en sorte (|u'ils ne s'arrêtent en aucun lieu , et qu'à mesure qu'il eu entre quelques uns dans les cavités du cerveau, il en sort aussi quelques autres par les pores qui sont en sa substance, lesquels porcs les conduisent dans les nerfs, et de là dans les nmsclcs , au moyeu de quoi ils meuvent le corps en toutes les diverses façons qu'il peut être mu. »
(2) liègnc animal, V édit., p. 31-32 et suiv.
(3) A)iali)mie et physiologie du système nerveux , l. l , p. 13G.
66 DIÎS FONCTIONS DU SVSTK.ME NEItVEUX.
Ilemarquons, en terminant, et pour appuyer l'hypolliôsc de l'existence d'un fluide nerveux spécial, que, dans certaines conditions pliysiologiques ou morbides, il y a un déploiement considérable de forces, une surexcitation générale du système , tandis que, dans d'autres circonstances, il y a abattement, prostration, inaptitude à toute espèce de réaction, comme si l'influence nerveuse était épuisée ou en partie éteinte.