LIVRE PREMIER
De l'Étre qui procrée.
Nous avons deux choses à considérer dans la génération, l'être qui procrée ou agit , et la procréation ou l'action. Avant l'acte il faut examiner celui qui l’accomplit. Sous ce point de vue, deux cas sont possibles relativement à la génération : l'étre qui procrée est ou n’est pas de même nature que l'être procréé. De là résulte ce que j'appelle , dans le premier cas, hétérogénie ($ 7), et, dans le second, homogénie (S 19.)
LA
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Section première.
DE L'HÉTÉROGÉNIE.
& 7. On appelle Hétérogénie (generaiio heterogenea , æquivoca, primiliva , primigena , originariæ, spontanea ) toute production d'être vivant qui, ne se rattachant, ni pour la substance, ni pour l’occasion, à des individus de la même espèce, a pour point de départ des corps d'une autre espèce, et dépend d’un concours d’autres circonstances. C’est la manifestation d’un être nouveau et dénué de parens, par conséquent une génération primordiale, ou une création. Nous la reconnaissons partout Où nous voyons paraître un Corps organisé sans apercevoir un autre corps de même espèce dont il . puisse procéder, ou découvrir dans celui-ci aucune partie apte à opérer la propagation.
Ilse peut sans doute que nous nous abusions à cet égard, et que le moyen de propagation , quoiqu'il existe réellement, soit demeuré inaperçu. C'est ce qui est fréquemment arrivé aux anciens, qui en général observaient la nature d’une manière fort incomplète : car ils pensaient, entre autres , que les insectes qui se développent dans les cadavres proviennent de leur substance, et Aristote lui-même faisait naître les anguilles de la vase putréfiée, parce qu'il n'avait point trouvé d'ovaires chez ces poissons. À mesure que l’histoire naturelle fit des progrès, on reconnut l'erreur de ces opinions , et l’on acquit la certitude que les végétaux et les animaux supérieurs ne prennent naissance que par propagation. Cependant on voyait fréquemment aussi des corps organisés appartenant aux deux règnes se reproduire dans des circonstances où il était impossible de découvrir aucune trace de propagation, et où par conséquent on pensait être en droit de croire à une génération spontanée. Mais d’autres physiciens admettaient que , même dans ces cas , il y avait eu des germes, et soutenaient que nul être organisé ne saurait être produit autrement que par voie de propagation. De là naquirent deux opinions opposées, dont aucune ne peut être ni démontrée ni réfutée
DE L'HÉTÉROGÉNIE. 9 directement et d’une manière complète. Car, lorsque le partisan de la génération spontanée assure l'avoir observée immé : diatement dans certains Infusoires , par exemple, son adversaire objecte qu'il y avait des germes, qui lui sont demeurés cachés ; et quand celui-ci a remarqué la propagation de ces mêmes Infusoires , l’autre lui répond que ce n’est point là un motif pour conclure que la génération s’accomplisse ainsi dans tous les autres cas. Au fond, cette divergence de sentimens repose sur la manière dont chacun contemple la nature. Celui qui défend la doctrine des générations spontanées s’en tient à l'expérience ; lorsqu'il voit un être organisé naître sans que , malgré tous ses efforts , il parvienne à découvrir soit un germe, soit une voie quelconque par laquelle ce corps ait pu arriver dans le lieu de sa formation, 1l admet que la nature a la puissance de créer un être organisé avec des élémens hétérogènes. Son antaÿoniste cherche à établir la probabilité qu'il y ait eu des germes cachés , parce qu'il croit ces germes nécessaires , la nature, dans son opinion , n’ayant que le pouvoir de conserver des êtres organisés , et non celuid’en créer de nouveaux.
Ici nous avons à examiner la question de savoir s'il faut admettre des germes cachés là même où l’on n’a pu en découvrir aucun. On regarde comme impossible ce qui n’est pas en soi concevable, ou du moins ce qui n’a aucune analogie en sa faveur. Quant au premier point, nul doute que notre planète ne soit arrivée par degrés à son état actuel, qu’à une époque très-reculée elle n'ait été inhabitable pour les êtres organisés , et que tous ces êtres ne se soient formés peu à peu sans parens, conséquemment par la voie de l’hétérogénie. Si l’on juge d’après ce fait et autres semblables, la terre a possédé jadis une exubérance de force plastique ; cette force ne peut point avoir été transitoire et accidentelle ; elle ne peut avoir été qu'essentielle et inséparable de la nature , elle ne saurait donc être éteinte actuellement. Limitée, quant à l'étendue de ses manifestations, elle ‘continue toujours d'agir pour la conservation de ce qui à été créé, et, quoiqu’elle ne maintienne les formes organiques supérieures que par la seule propagation , il ne répugne point au bon sens de penser
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qu'aujourd'hui encore elle a la puissance de produire les formes inférieures avec des élémens hétérogènes, comme elle a créé originairement tout ce qui possède l’organisation.
Cette opinion devient d'autant plus probable que l’analogie parle en sa faveur. Les détails dans lesquels j'entrerai par la suite ($858 ) prouveront que la force physique organique est la même partout, soit qu'elle produise des individus pour représenter l'espèce , ou des parties pour représenter l'individu. En étudiant la manière dont elle se manifeste, on voit qu’elle n’a qu’une puissance de conservation à l'égard de tout ce qui s’est développé complétement, de tout ce qui est arrivé aux dernières limites du possible en fait de formation, mais que, quant à ce qui est imparfait, elle a partout le pouvoir de le produire de nouveau. Ainsi, comme la plasticité individuelle ne peut que conserver les organes supérieurs ( viscères, muscles, nerfs, etc.) par la nutrition, tandis que, pour ce qui concerne les organes inférieurs (tissu cellulaire , vaisseaux capillaires , os, etc.), elle est apte à produire de noneau x soit en ajoutant à ce qui existe déjà, soit en régénérant les parties perdues, de même la génération ne saurait maintenir lesorganismes supérieurs que par propagation, mais peut, lorsque les circonstances sont favorables, créer de nouveaux organismes inférieurs ($ 227 ).
Toutes ces considérations réunies prouvent au moins la possibilité de l’hétérogénie. Quant à la réalité de cette génération , le problème se réduit à chercher si les faits multi plient les chances’ de probabilité ou en sa faveur ou contre elle. Avant de réunir ces faits , nous avons encore une remarque historique à présenter. Le mot de ralliement des adversaires d’une génération spontanée est la sentence suivante, appuyée sur l'autorité classique : omne vivum ex ovo ! Mais ils ne pouvaient alléguer cette sentence à l'appui de leur opinion, qu’en négligeant l'esprit pour s'attacher à la lettre seule. Valentin à déjà fait observer que Harvey lui-même, bien loi de vouloir nier par là toute génération spontanée, appelait œuf la substance susceptible de’ germer en général, c’est-à-dire toute matière de laquelle se développe immédiatement un corps organisé , et que par conséquent il étendait cette déno-
DE L'HÉTÉROGÉNIE DOMINANTE. 11 mination jusqu'à la substance appelée mucus primordial ($ 269,29) (2).
L'hétérogénie elle-même deviendra plus loin ($ 226—229, 269, 322) le sujet de nos études. Ici nous nous bornons à rechercher quels sont les êtres organisés chez lesquels on la rencontre. Nous examinerons d’abord ceux chez lesquels elle est très-vraisemblablement prédominante , savoir : les Infusoires ($ 8, 13) et les Entozoaires ($ 14); puis ceux chez lesquels elle joue un rôle moins étendu, les Champignons et quelques autres plantes cryptogames ($ 15, 16); enfin ceux chez lesquels elle est problématique où même imvraisemblable , les Épizoaires et les végétaux phanérogames ($ 17, 18.)