CHAPITRE I
Des effets produits dans l’organisme par la procréation.
$ 247. Nous avons considéré plus haut les changemens qui surviennent.dans les organes génitaux à l’époque de la propagation ($240); 1l nous reste à examiner les phénomènes que le reste de l'organisme présente pendant cette période.
ARTICLE I
Des changemens qui ont lieu dans les individus. I; Changemens produits par Île rut.
1° La période de la propagation caractérise le plus haut degré de la vie végétale et animale, ou, en d'autres termes, coincide avec l'achèvement plein et entier du développement. La formation de la fleur est la dernière métamorphose de la plante. Les Insectes qui ne vivent que fort peu de temps à l'état parfait, s'accouplent immédiatement après leur dernière métamorphose; telle est l'Ephemera horaria, qui s’accouple, pond et meurt en quelques heures. Chez cet animal, l’âge mûr est absorbé tout entier par la fonction de la génération, au-delà de laquelle il ne s'étend point.
2° Chez l'animal en rut, la force vitale est tellement exaltée, qu'elle résiste pendant un laps de temps extraordinaire aux influences les plus destructives. Une dose d’arsenic, qui, en tout autre temps, aurait mis à mort une Grenouille, demeura sans effet sur une femelle à qui on l'avait fait prendre pendant l’accouplement, le lendemain duquel Jæger la vit périr
promptement par une dose semblable (1). Suivant Hartig, on à vu des Renards en chaleur, qui avaient reçu un coup de feu dans la poitrine, se relever au bout de quelques minutes et s'enfuir avec rapidité. Un Cerf en rut, qui avait reçu une balle dans le cœur et un coup de couteau au défaut de l'épaule, se remit sur ses jambes et courut encore une centaine de pas; un autre releva la tête et regarda autour de lui après avoir reçu un coup de feu dans le corps, trois coups de couteau au défaut de l'épaule, et un autre à travers le cœur, après même qu'on lui eut détaché la peau et la trachée-artère depuis le col jusqu’à la poitrine, et après la mort on détermina encore de violentes convulsions dans tous les membres, en touchant aux testicules (2). Wildungen rapporte, entre autres, l'exemple d’un Cerf'en rut qui, ayant eu le ventricule droit du cœur traversé par un coup de feu, et Ja tête par deux autres, se releva tout à coup, après être resté trois quarts d'heure immobile, et courut encore l’espace de quatre mille pas (3).
3° De même que l’exaltation de la direction extérieure de la vie s'exprime, dans la plante, par la diversité des formes de la fleur et l'éclat de ses couleurs, de même aussi c'est pendant le rut que la formation de la peau arrive à son plus haut terme de développement chez les animaux. Les Reptiles ont alors des couleurs plus vives; le plumage des Oiseaux est plus moelleux, plus brillant, plus chamarré; le pelage des Mammifères est plus lisse, plus serré , plus vivement eoloré. Les productions cutanées qui sont propres au mâle ($ 185), acquièrent de plus grandes dimensions ; ainsi les caroncules faciales du Faisan et du petit Tétras sont gonflées et d’un rouge de feu; la trompe de l’'Éléphant de mer est tuméfiée; le bois du Cerf à pris tout son développement, etc. Il y a aussi, chez les mâles, certaines parties qui ne se déploient qu’au temps des amours et disparaissent ensuite; telles sont les petites excroissances dures et pointues qui poussent sur les écailles des Cy-
(4) Gehlen, Journal fuer die Chemie , t. VIT, p. 280. (2) Magasin fuer die neueste Entdeckungen , t. VII, p. 78. (3) Neujahrsyeschenk fuer Jaydliebhaber, 4794 , p. 45.
prènus erythrophthalmus (A) et brama (2), les taches noires dont se couvrent le corps et les nageoires du Cyprinus nasus (3), le gonflement qui survient aux pouces des Grenouilles, les particularités que présentent les plumes des Oiseaux. Ainsi , le mâle du Loria oryx est d'un rouge foncé, avec le ventre et la gorge d’un noir brillant, pendant la saison des amours, tandis qu’en tout autre temps de l’année, il a une teinte de brun grisâtre, comme sa femelle; de même le Faisan acquiert alors des plumes vertes aux oreilles, et le Tringa pugnax un faisceau de poils à l’occiput et au col; de même encore, la queue du Bruant à longue queue, ordinairement courte et horizontale comme celle de la femelle, devient longue de quinze pouces et redressée. Ces changemens ont donc pour caractère général une exaltation de la direction par laquelle la vie se porte au dehors, et un déploiement plus grand de la différence sexuelle.
Au reste, la congestion qui s'opère dans les organes géni- - taux détermine, chez certains animaux, une coloration particulière des alentours de ces organes; ainsi le ventre du Cerf et du Chevreuil noircit; ainsi les poils du pénis deviennent d'autant plus noirs et plus longs, dans le Daim, que le rut - dure plus long-temps, de manière qu'ils finissent par s’étaler en forme de houppe.
fe Il survient en même temps un changement considérable dans toutes les fonctions qui tiennent à la plasticité, dans la nutrition et les sécrétions. ( Dans beaucoup de plantes, la
fleur se développe avec bien plus de rapidité et par une
ascension bien plus vive de la séve, que les parties qui paraissent avant ou après. Humboldt cite un cas extrême ment remarquable de ce genre. L'Agave americana emploie ordinairement quinze années, au Mexique, pour parvenir au terme de sa floraison; mais, une fois cette époque arrivée, peu de mois Jui suffisent pour pousser sa haute tige chargée de fleurs. Dès qu'il commence à s'élever, les Mexicains
(4) Bloch, Loc. cit., t, T, p. 39, (2) bid., p. 98.
(3) Zbid,, p. 47.
le coupent, pour recueillir le suc qui s'écoule de Ja plaie, et avec lequel ils préparent une boisson appelée pulque. Cette source vivante leur fournit journellement, pendant quatre ou cinq mois , depuis deux cents jusqu’à trois cent soixante et quinze pouces cubes de liquide, lorsque Fopération a été faite en temps convenable; car lorsqu'on la pratique trop tôt ou trop tard, le produit est plus faible) (1). La tendance à la décomposition est plus grande chez les mâles pendant le rut; leur chair se putréfie plus vite; elle a une odeur et une saveur désagréables, qui tiennent du rance, tandis que celle des femelles devient seulement insipide et dure. On remarque surtout une forte odeur chez le Sanglier, le Cerf, le Renne, le Renard, le Bouc, etc. La glande temporale de l'Éléphant, en tout temps plus développée chez le mâle que chez la femelle, augmente de volume pendant le rut, et sécrète une plus grande quantité de substance odorante (2). Dans le Chameau, l'humeur brune et visqueuse fournie par la glande occipitale s'accroît tellement, qu’elle humecte tous les poils de la queue (3). Les follicules sébacés des sabots des Ruminans donnent une humeur lubrifiante qui répand une odeur plus forte. Mais c’est surtout la sécrétion des glandes situées au voisinage des organes génitaux qui acquiert davantage d'activité ; les glandes crurales de plusieurs Reptiles , la bourse de Fabricius et la slande uropygiale des Oiseaux , les glandes inguinales de plusieurs Rongeurs et Chéiroptères, les glandes anales du Porte-Musc et du Castor, etc., en fournissent la preuve (4). Chez le Renard, une ekagilé placée au pénis sécrète un liquide visqueux et désagréable, qui teint en jaune les poils des alentours.
5° La respiration s'accélère et la cavité orale se dessèche. Chez le Furet, la peau du nez devient rouge, de rosée qu’elle était auparavant; la orge enfle chez le Cerf et le Renne; le Sanslier écume ; l'air que le Dromadaire chasse avec plus de force de ses poumons distend à tel point un repli de la mem-
(4) Addition d’'E. Meyer.
(2) Cuvier, Anat. comp., t. V, p. 252.
(3) Froriep , Motisen, t. XI, p. 41.
(4) Meckel, Beitræge , t, TT, cah. 2 , p. 204.
brane muqueuse, que, ne pouvant plus passer par la cavité nasale , il est obligé de sortir par la bouche, hors de laquelle il entraîne le voile du palais sous la forme d'une vessie.
6° La vie végétale se rapproche tellement de la vie animale, pendant la floraison , qu'on voit alors la température de plusieurs plantes s'élever. Lamarck et Bory de Saint - Vincent ont observé surtout cet accroissement de chaleur dans l'axe qui porte les fleurs; la spathe de l'Arum cordifolium fit monter à quarante-cinq degrés le thermomètre, qui n’en indiquait que vingt-et-un à l'air (1). Goœæppert a constaté l'exactitude de ces observations (*). La chaleur animale augmente également; la bouche devient sèche, l'animal éprouve une grande soif, qui oblige le Gerf et l'Élan, par exemple, à boire souvent; c'est surtout à l'abdomen que la chaleur se fait sentir; suivant Savi, le Chameau recoit son urine sur sa queue et s’en asperge le dos.
7e La motilité est accrue, surtout chez les mâles. Le Triton mâle a une sorte de listel qui règne tout le long de l’épine du dos; à l'époque des amours, cette petite bandelette se déploie en une crête verticale, etilse développe aussi un repli cutané analogue au dessus et au dessous de la queue; de là résulte, pour l'animal, une plus grande facilité de mouvement, puisque sa queue, devenue plus large, lui sert de rame et sa crête dorsale de quille (2). Des changemens de même nature s'opèrent aussi dans les Salamandra exiqua et platycauda , dont les mâles acquièrent en même ‘temps une membrane natatoire tachetée de noir entre les doigts des'pattes de derrière (3). Le développement plus considérable du plumage des Oiseaux à également pour effet de rendre les mouvemens plus rapides ; lorsque les Oiseaux de passage reviennent chez nous au printemps , 1ls volent plus vite que quand ils quittent nos Qnts en automne , parce qu'à l’époque de leur arrivée ils
n Rudolphi, D diise der Physiologie, t. T, p. 168.
(*) Comparez , au sujet de ce développement de CH chez les plantes, les contradicioires et remarquables assertions de Raspail ( Nouv. syst. de physiol. végét., tom. IL. p. 248 ). |
(2) Rathke, Beitræge sur Geschichte der Thierwelt , t, T, p.402.
(3) Rusconi, Amours des Salamandres , p. 28.
sont pourvus du plumage qui caractérise le rut et poussés par le désir de la génération.
8° La voix üre son origine d’uninstinct de copulation avoismant l'amour. Dans la grande série des animaux sans vertèbres, on ne commence à la rencontrer que chez ceux dont la génération prend une teinte de spiritualité, chez les Insectes, et surtout à l’époque de l’accouplement ; car la stridulation des Gigales et des Sauterelles, si improprement nommée chant , n’est qu'un moyen d'attirer l’autresexe.Le Poisson est muet, parce quec’est à peine si Le rut a chez lui des rapports avec l’individualité. Chez les Repules, la voix apparaît, avec un accouplement plusintime et plus chaleureux ; les Grenouilles coassent sans cesse à cette époque, les Salamandres grognent, les Serpens etles Tortues sifflent, les Crocodiles hurlent. Beaucoup d'Oiseaux n’ont de voix que pendant la saison des amours, ou leur voix devient plus forte alors et leur chant intarissable, ou enfin ils acquièrent un cri particulier qui leur sert d'appel; ce dernier phénomène a lieu même chez quelques femelles, qui usent de leur nouvelle faculté, soit pour attirer le mâle, Soit pour célébrer leur ponte, soit pour appeler leurs petits. La voix exprime le désir de l'accouplement chezle mâle ; mais, chez les femelles, elle peint plutôt le besoin de la fécondation ; une caille mâle, mise en cage avec une femelle , ne courcaille point; les sansonnets femelles cessent de chanter dès que, sans avoir été fécondés , ils construisent un nid et lent. mais reprennent leurs chants aussitôt qu'on leur à enlevé le nid. Les Oiseaux mâles, qui désirent pendant presque toute l'année de s'accoupler, chantent toujours, tandis que, chez les femelles, le chant se rattache davantage, comme les amours, à une époque déterminée. Les Passereaux monogames ont une voix mélodieuse, et en général un chant doux, qui exprime l’amour, tandis que le chant des Gallinacés polygames peint pluiôt le désir. Le Faisan ordinaire appelle sa poule par des tons saccadés, le Faisan doré etle Tetrao bonasia, par un sifflement éclatant, qui s'entend de loin , Le petit Tétras, par un fredonnement modulé en tierces, qui alterne quelquefois avec un sifflement sourd, tout particulier. La voix subit aussi une modification spéciale chez les Mammifères, à l'époque du
rut ; ici se rangent le mugissement des bêtes à cornes, le cri des Chats, celui de la femelle du Renard, qui lui sert à appeler son mâle, aussi bien que ses petits, etc. D’autres, qui ont peu de voix en tout autre temps, deviennent alors plus bruyans, et quelques uns même n’ont de voix que pendant le temps des amours, ou lorsqu'ils éprouvent une douleur mortelle. Le Cerf en rut pousse des bramemens, qui s'entendent quelquefois d’une lieue ; l'Elan ne crie guère alors que quand le temps est froid et humide; le Renne appelle sa femelle par un cri particulier; le Chevreuil mâle a un cri étouflé, et le Chevreuil femelle un sifflement aigu ; le Lièvre et la Marte acquièrent de la voix à cette époque; le Furet crie comme un Chat ; le Renard hurle presque comme un Chien , et quand le rut est au plus haut point, son cri devient plus étendu et presque semblable à celui d'un Paon. Une irritabilité plus grande, un sentiment plus vif de sa force, une respiration plus rapide, une congestion vers le cou, l'agitation et le besoin du mouvement sont les causes prochaines de ce changement de la voix.
9 L’accroissement du sentiment de leur force rend les mâles courageux et farouches. Le Cerf et le Chevreuil, en d’autres temps si timides, deviennent méchans; ilsattaquent etles chiens et le chasseur. Le Sanglier, animal d'ordinaire peu courageux, et qui ne songe à sa défense qu’en cas de nécessité, devient alors dangereux pour l’homme; comme aussi l'Ours, qui en tout autre temps est très-pacifique.
10° L’excitation de la vie en général et des organes génitaux en particulier, détermine une grande agitation dans les deux sexes ; le regard devient farouche, les yeux roulent dans leurs orbites , les oreilles sont continuellement en mouvement, les naseaux sont ouverts et au vent; la Vache beugle violemment et sans interruption; elle grimpe sur ses compagnes et demande à sortir de l'étable; le Cerf et le Chevreuil parcourent les forêts, frappent du pied, et fouillent la terre tant avecleurs paties de devant qu'avec leur bois, etc.
11° La vie n'est dirigée que vers la génération pendant le rut; tous les autres besoins se taisent, et cèdent le pas à l'instinct de la copulation, qui est le plus fort ; l'animal vit tout
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entier pour l'accouplement ; cette fonction absorbe son existence, il ne s'occupe de rien autre chose, n’aperçoit aucun danger, oublie la nourriture et le sommeil, et tombe dans une frénésie, qu'aiguillonne sans cesse un impérieux penchant. Pendant le frai, les Poissons entrent dans la nasse, mais sans y avoir été attirés par l'appât, car ils ne sentent pas le besoin de se nourrir. De même, le Sanglier pénètre souvent dans les villages et sous les toits des cochons. Le Cerf, dans sa fureur , est quelquefois affecté d'une sorte de tétanos, tombe comme mort et se remet soudain (1). Spallanzani (2) coupa les deux cuisses d’un Crapaud mâle accouplé ; l'animal n’en resta pas moins uni à sa femelle jusqu'à la mort; un autre Crapaud, auquel il avait coupé les pattes de devant, reprit sa femelle avec ses moignons sanglans.
Lé
- $ 248. Chez l'homme , la partie matérielle se met à l'écart; ces traits d’animalité ne se voient plus qu'au moment de la jouissance physique , adoucis encore par la prédominance de la vie spirituelle. L'amour élève l'âme, stimule la bienveillance générale et la compassion , rend plus porté à secourir et aider ses semblables ; le célibataire devient de plus en plus insensible , égoïste et dur. L'amour rapproche de l'idéal, polit la force brutale et substitue la confiance en soi-même à la timidité. Il rapproche l’homme davantage de l'esprit universel, et, dans son vol hardi, l'élève jusqu'au sentiment de la divinité. Il exalte les facultés morales, rend plus vif, plus actif, plus entreprenant, plus fort, et devient souvent le mobile de grandes actions, de talens distingués dansles artsetles sciences. En satisfaisant les besoins de la nature humaine d'une manière harmonique, il fait jouir réellement de la vie et apprend à s'estimer réellement ce qu'on vaut : on a remarqué, en Angleterre surtout, que la plupart de ceux qui se suicidaient par dégoût de la vie étaient célibataires. L'amour at-
- (4) Hartig, dans Magazin fuer die neuesten Entdeckungen, t. VII, p. 80.
(2) Expér. sur la générat., p. 85.