IX. Rapports des sexes l’un avec l’autre
$ 254. Si maintenant nous portons nos regards sur les rapports des sexes l’un avec l’autre, nous arrivons aux considérations suivantes. |
A Chez la plupart des animaux, le mâle a des désirs plus violens et plus soutenus. Il est susceptible d'entrer en amour toutes les. fois que la femelle y est, et celle-ci n’a pas la même faculté. Pressé de satisfaire ses désirs , il est plus emporté et plus étourdi. Swammerdam à vu un Papillon s'accou-
pler avec une femelle morte; le Lièvre tue quelquefois ses petits, afin de pouvoir jouir plus tôt de la femelle, et chez d’autres animaux aussi , les femelles sont obligées de veiller à ce que leurs petits ne deviennent point victimes de la voracité des pères. La femelle veut la fécondation , la procréation , c'est l'accouplement que veut le mâle; l'une tend au but, l'autre au moyen; l’une veut conserver l'espèce, l’autre prétend saüsfaire ses désirs. Le mâle ne s’accouple point pour la fécondation ; car si l'on sépare une Grenouille mâle de sa femelle, et qu'on la pose sur des œufs tirés du cloaque de cette dernière , elle les arrose de son sperme. Quand un animal habituellement doux et pacifique devient périodiquement farouche par l'exaltation de ses forces et de son instinct, ce phénomène arrive pour le mâle à l'époque de la copulation, pour la femelle au temps où elle a des petits (1). Ce seul trait peint parfaitement la tendance différente des sexes.
2° Chez la plupart des animaux , le mâle cherche et choisit la femelle; sa mobilité plus grande ($S 190, 194), ses sens plus subtils ($ 192), et les changemens qu'il subit pendant le rut ($ 247, 7°), l'y rendent très-propre. Ainsi, l'Araignée femelle est recherchée par le mâle; la plupart des Phalènes restent à la place où elles sont sorties de leur chrysalide, et les Pucerons femelles passent leur vie dans une immobilité presque complète, tandis que les mâles voltigent autour d'elles. Les Cousins qu’on voit voler par essaims pendant les soirées d'été, ne sont, d’après De Geer, que des mâles qui cherchent leurs femelles, et ceux qui voltigent autour des lumières, dans nos appartemens, ne sont également que des mâles poussés par le désir. Pour prendre des Saumons, on attache à la barque une femelle, autour de laquelle les mâles se rassemblent et qu'ils suivent (2) ; la même chose a lieu aussi pour d’autres Poissons (3). Le Cerf cherche les femelles en . baissant la tête, comme un Chien braque, et en courant contre le vent, le nez tourné vers la terre; de même que lui, l'Élan,
(4) Rudolphi, Beitræge zur Anthropologie , p.182. (2) Haller, Element. physiol., t. VIIT, p. 45. (3) Harvey, Exercit. de generat., p. 147.
au commencement du rut, se forme un troupeau de femelles; le Blaireau cherche la demeure d'une femelle, etc.
Mais le développement des organes locomoteurs pendant le rut peut être porté aussi au point d'empêcher le mouvement, et d'enchaîner le mâle à son troupeau; c’est du moins ce qui a lieu dans la Mésange à longue queue , à cause de la longueur que ses plumes caudales acquièrent pendant le temps des amours (1).;
3° Ordinairement la femelle résiste quelque temps et ne cède qu'à la contrainte. Chez la plupart des Insectes , elle repousse les premières avances du mâle (2) : celle du Meloe vesicatorius Se fait poursuivre pendant long-temps et se débat même encore après avoir été saisie par le mâle (3); l’Araignée dévore le mâle, quand il s'approche d’elle avec trop peu de circonspection. Le Triton mâle poursuit incessamment la femelle, qui cherche sa nourriture sans s'inquiéter de lui; dans l’ardeur qui l'anime, il pense peu lui-même à se nourrir, ou saisit sa proie en passant, pour ainsi dire au vol, et retourne sur-le-champ à l’objet de ses désirs (4). La femelle de la Salamandra exigua prend la fuite, et lorsqu'enfin la fatigue l'oblige à rester étendue sur le sol, les membres sans mouvemens, le mâle qui la poursuit se place de manière à lui barrer le chemin (5). La Biche ne souffre d’abord le mâle que de loin, et s'enfuit dès qu'il veut s'approcher d’elle. Les femelles du Chevreuii et du Faisan ne se rendent qu’épuisées de fatipue, mais plus tard font elles-mêmes les avances aux mâles quand ils ne vont pas au-devant d'elles. La Tourterelle, la femelle de l'Agouti, etc., résistent aussi pendant quelque temps. La Chienne en chaleur, dont la vulve est gonflée et baignée d'une sécrétion sanguinolente, écarte le Chien par ses morsures durant les premiers jours, et ne se livre à lui que quand sa crise est arrivée au plus haut terme. Ces refus tiennent à plusieurs causes; d’abord à ce que la femelle entre
(4) Rudolphi, Beitræge zur Anthropologie, p. 183.
(2) Smellie, Philosophie der Naturgeschichte, 1. T, p. 282.
(3) Loschge, dans Der Naturforscher, 1. XXTIT, p. 39.
(4) Rathke , Beitræge zur Geschichte der Thierwelt, t, I, p. 408, (5) Rusconi, Amours des Salamandres , p. 28.
en chaleur plus tard que le mâle, car celle du Chevreuil, par exemple, lui fait ensuite des avances; puis à ce qu’elle paraît redouter les douleurs de l’accouplement, comme la Chatte entre autres, quitémoigne ses craintes par des cris plaintifs ; enfin à ce qu'en général elle éprouve moins vivement le désir de la copulation, de manière {que les caresses seules peuvent l'y déterminer, ou même qu'elle ne cède qu’à la contrainte. Mais le mâle est organisé pour poursuivre la femelle qui le fuit, triompher d'elle quand il à pu l’atteindre, et la maîtriser lorsqu'elle se débat; les efforts qu’il est ‘bligé de faire l'échauffent , rendent ses désirs plus brûlans encore, et exaltent ses facultés génitales. Le Lama et le Guanaco font exception à cette règle, suivant Meyen (1) : comme leur pénis se recourbe en arrière pendant l'érection, le mâle redoute l'accouplement, qui est pénible pour lui, et c’est la femelle qui le poursuit, le mord et le frappe jusqu’à ce qu'il lui cède. 4° En général , la femelle plaît involontairement. Celle des Lampyres a une démarche pesante et ne porte presque jamais d'ailes ; mais sa phosphorescence plus éclatante attire de loin le mâle agile et ailé, et sa démarche paraît s’'animer lorsque celui-ci s'approche d’elle. Chez certaines femelles d’Oiseaux, le chant semble être moins un moyen d’attirer le mâle que la voix naturelle déterminée par l'époque des amours; car elles résistent encore à celui qu’elles ont ainsi attiré près d’elles. 5° La femelle de quelques Oiseaux, par exemple du Coq de bruyère et du petit Tétras, est attirée par les cris du mâle. Chez d’autres animaux, elle attire le mâle par ses agaceries, comme celle de l’Éléphant, ou en ouvrant ses parties génitales, comme font certains Insectes et les Poules. La femelle des Libellules s'accroche au mâle, celle du Renard appelle le sien d’une voix enrouée; les Chattes se réumissent autour du Matou, hurlent avec lui, et finissent par le mordre et le chasser, quand il ne s’accouple pas. Dans certaines espèces, par exemple chez les Brebis, la femelle ne se rapproche du mâle que quelquefois, lorsqu'elle éprouve une vive chaleur et que Ja copulation à été retardée. La Truie, au contraire, entre en
(4) Nov. Act. Nat. Cur., t. XVI, p. 558 et 565. Il,
OT
chaleur la première, grimpe sur ses compagnes, recherche le Verrat, l’excile par ses srognemens et ses coups de boutoir, et va même encore au-devant de lui lorsqu'elle est déjà pleine. Les mâles des Abeilles sont froids et engourdis ; il faut les agaceries et les caresses de la femelle pour les déterminer à s’accoupler; sans cette disposition, ils n'auraient pu, étant si nombreux, se contenter de la seule femelle apte à engendrer qui leur ait été accordée, de même qu'il fallait, pour que celle-ci püt suffire à tant de mâles, que ses milliers de sœurs stériles lui abandonnassent les jouissances de la copulation. Au reste, les exemples qui viennent d'être cités prouvent que la plus grande impétuosité d’instinct du côté des femelles a lieu même dans la polvgynie, et que si celle du côté des mâles se voit surtout dans la polygamie, elle domine également dans la pantogamie et la monogamie. |
b° Chez beaucoup d'animaux, ceux surtout qui vivent en polyevynie, le mâle est fort jaloux et se bat avec ses rivaux. Le Cerf combat pour conquérir ses femelles, qui restent ensuite sa propriété ; la femelle regarde tranquillement la lutte, aussitôt après laquelle elle se livre au vainqueur; pendant toute la durée du rut, le vaincu fuit celui qui l’a terrassé; ce dernier surveille avec jalousie son troupeau, et, se jetant sur tout autre Cerf qui tente d’en approcher, il préserve ses femelles d’avoir à subir les approches de plusieurs mâles. Le Coq vaincu est dédaigné par les Poules, et son vainqueur saute quelquefois sur lui, comme s’il voulait s’accoupler, afin de mettre sa faiblesse en plus grande évidence. C’est de cette manière que la nature exclut les êtres faibles de la génération, et veille à l'énergie de la propagation; cependant il arrive quelquefois à la Biche de montrer plus d'inclination pour le moins fort. Les combats sont souvent pleins d’acharnement et de rage; le Lapin saisit à belles dents les testicules de son rival, cherche à les lui arracher, et même le met à mort (1). Le Combattant, le petit Tétras, l’Outarde, etc. , le Putois, le Loup, le Chien, la Taupe, le Taureau, le Belier, le Bouquetin,
(4) Beschstein, Gemeinnuetsige Naturgeschichte Deutschlands, t, 4, p. 4131.
le Chamois , l'Ecureuil, le Phoque , etc., se livrent des combats analogues. Les Singes aussi sont fort jaloux, mais le Kanguroo se montre indifférent.
La jalousie est plus rare parmi les femelles; une Lapine mord celle qui veut s'accoupler devant elle.
7° Chez beaucoup d'Oiseaux adonnés à la polygvynie, le mâle sollicite la femelle d'une manière singulière. Le Coq et le Faisan appellent celle qu’ils ont choisie et tournent autour d'elle en battant de l'aile ou la traïnant à terre. L'Outarde et le Dindon agissent de même en se rengorgeant , redressant la queue, et trainant les ailes à terre. La Bécasse , qui tourne également autour de sa femelle, pousse en même temps des espèces de gémissemens , au dire de Bechstein. Le petit Tétras se place sur une fourmilière ou sur une taupinière, et y jette son cri d'amour, qui consiste en un gargouillement montant par tierces, pendant lequel il étend ses ailes et déploie sa queue en éventail; de temps en temps il saute et tourne sur lui-même, avec un sifflement sourd et particulier. Le Coq de bruyère se pose sur une branche d'arbre isolé, et fait entendre d'abord un claquement sonore, sur deux tons, qu’il répète par intervalles ; ensuite vient son cri particulier, qui commence par le même claquement, puis consiste en plusieurs tons garsouillans, suivis d’un éclat de voix perçant, pendant lequel l'oiseau ne fait que s’agiter sur la branche, les ailes pendantes, la queue droite et étalée; ensuite il produit un bruit semblable à celui d’une faux qu "on aiguise , et qui dure deux secondes; alors il ne voit ni n'entend, car il ne bouge pas de place lorsque le chasseur qui vient de tirer sur lui l'a manqué.
$ 255. Passons maintenant de ces formes d'’instinct de la copulation chez les animaux à l'amour humain, dans lequel le caractère sexuel, quoiqu'il ne s'exprime que d’une manière relative, a cependant des traits bien arrêtés.
1° L'homme cherche, choisit et individualise davantage. La femme est plus naturelle, et aperçoit dans l'homme le représentant de tout ce qui lui manque à elle-même pour remplir sa destinée. Elle est obligée d'attendre qu'on vienne à l'aimer, et comme elle ne peut choisir que parmi ceux qui
se prennent d'amour pour elle, elle est plus impressionnable, avant d'être fixée, pour le genre humain tout entier ; de sorte que, proportion gardée. une individualité quelconque la rend plus facilement heureuse, tandis qu'un mariage contracté sans Ja participation de sa volonté est insupportable à l'homme.
2° L'homme est vain de sa force, et veut s’en servir pour conquérir la femme. La femme veut être aimable, et faire impression sur le cœur de l’homme par sa beauté et ses grâces. Il n’est pas rare qu'une sorte d’amour naisse d’une illusion de la vanité : l'homme, persuadé qu’une femme ne peut lui ré-— sister, qu'elle admire ses qualités, et qu’elle brûle en secret pour lui, croit son honneur intéressé à répondre au prétendu appel qu'on luiadresse, et trouve dela grandeur’d’âme à faire le bonheur de celle qui lui semble languissante d'amour ; de son côté, la femme est très-portée à voir une preuve d'amour dans les démonstrations les plus insignifiantes de l'homme, et, flattée de l'effet qu'a produit son amabilité, elle jette un regard de bienveillance sur celui qui donne une si grande preuve de tact. La femme est fière de la force de son époux, et veut que tout le monde la reconnaisse, tandis qu'elle-même règne sur lui par le sentiment; elle cache avec soin l'étendue de son empire, dans la crainte de rendre l’homme ridicule et méprisable. L’homme s'imagine que la femme lui voue une obéissance passive, et quand :l parle en plaisantant de son servage, c'est en affectant les grands airs de la magnanimité qui permet un jeu innocent; mais rire de sa chaîne n’est pas faire preuve de liberté.
3° En amour, l'homme est plus violent , plus impétueux, plus exigeant; son imagination s’abandonne à de plus grands écarts ; il idéalise l'objet de sa passion, et, dans son style hyperbolique, la langue jui paraît toujours pauvre ; Ia flamme est trop froide, le diamant trop mou , l’eau trop sèche, pour peindre la force de son amour. Chez la femme, l'amour est plus doux, plus calme, plus modéré, plus naturel. L'homme ne peut pas cacher la passion qui l'agite et le bouleverse ; la femme sait mieux renfermer en elle-même le feu calme qui la consume.
4° L'amour de l’homme est plus dirigé vers la forme extérieure et la jouissance des sens. La femme, au contraire, se sent attirée davantage par les qualités intérieures; elle a besoin de pouvoir estimer l’homme , et l'élévation intellectuelle ou morale de celui qu’elle aime, la considération dont 1l jouit parmi ses concitoyens, l'habileté qu'il possède, sont pour elle une source de félicité : son amour est plus pur, plus délicat, plus spirituel. Sollicitée par la sympathie générale, ainsi que par le penchant à la conservation du genre humain, elle désire deux choses, l'union des cœurs et la progéniture. La jouissance des sens, dans laquelle l’union morale s’abaisse en se matérialisant, et de laquelle sort la progéniture, a moins de prix par elle-même que sous ce double rapport aux yeux de la femme non corrompue; elle ne se donne que par amour , ce qui fait qu’elle supporte mieux les privations, et qu’elle se contente plus facilement des épanchemens d’une tendre bienveillance. L'idée de la conception se présente , quoique vaguement, à son esprit, toutes les fois qu'il s’agit de l'instinct sexuel, et la jeune fille, dans son innocence, désire d’avoir des enfans bien avant que cet instinct soit éveillé en elle. Les désirs de la femme naissant d’une congestion qui porte plus sur les ovaires que sur les parties extérieures, sa tendance la pousse au but même de la propagation , tandis que celle de l’homme le dirige davantage vers les moyens d'y parvenir, ce qui fait aussi que Les organes extérieurs sont plus actifs chez lui, et que l’eunuque éprouve souvent encore des désirs charnels. L'homme ne peut point engendrer en tout temps : lorsqu'il reste fidèle à la nature, l'instinct procréateur ne s’éveille en lui que par momens, ce qui fait qu’il présente en quelque sorte le caractère du rut. Chez la femme, l'aptitude à concevoir n’est interrompue que par la période menstruelle, d’où il résulte aussi que le caractère proprement dit de l'espèce humaine est plus développé en elle.
5° Comme l’homme à un amour moins pur, il y voit davan tage aussi un moyen d'exercer sa force. Rien n’exalte tant son amour que des obstacles à la pensée desquels l'imagination puisse se livrer à toute sa fougue. Conquérir celle qu'il aime
au prix de son sang, s’exposer au danger pour elle, a le plus “grand attrait pour lui, et si [a victoire lui devient trop facile, son amour se refroidit aussitôt. L'instinct naturel de la femme correspond parfaitement à celui de l'homme; elle résiste et cependant attire; elle craint d’avouer l'amour, et cependant y trouve son plus grand bonheur; elle fuit, pour se rendre, et par cette contradiction apparente avec elle-même, elle exalte l'amour de l'homme, qui, une fois maître de la victoire, croit y reconnaître la preuve de ce que peut sa force. 6° Dans la période de son brûlant amour , l’homme est indifférent pour toutes les autres femmes; il les néglise même et les fuit, ne pouvant s'occuper que de celle qui maîtrise son cœur. La femme demeure plus naturelle ; quelque intimité qui règne entre elle et celui qu'elle préfère, elle n’en est pas moins attentionnée envers les autres hommes, dont elle ne méprise pas le jugement , car elle veut leur paraître également aimable ; elle peut même entendre , sans infidélité et dans toute la pureté du cœur, la déclaration d'un autre homme qu'elle sait être digne d'estime.
7° Par là elle fournit à l’homme plus d'occasions de se livrer à la jalousie , dont la matérialité de son amour le prédispose davantage à ressentir les atteintes , que la violence de sa passion rend plus poignante, son orgueil plus insupportable, son imagination plus délirante. La femme a une sainte confiance en l’homme, elle l'estime davantage, et n’est point aussi jalouse ; elle est même flattée de voir d'autres femmes lui accorder leur estime et leur préférence. L'homme, plus égoïste, exige une possession exclusive, et sort de lui-même lorsque d'autres hommes témoignent trop d'attention pour sa femme. Sa jalousie est plus vulgaire et plus grossière ; 1l croit plus facilement la femme capable d’une infidélité matérielle, et craint plus cet affront. La femme, au contraire, redoute davantage la perte du cœur , et peut même , tant qu’elle croit le posséder, continuer d'aimer l'homme qu'elle est forcée de partager avec d’autres femmes : il faut que le sentiment soit blessé jusque dans ses plus profonds replis par le mépris et le dédain, pour qu'elle s'abandonne aux transports d'une ja- Jousie furieuse , où que, dévorant sa douleur, elle se consume
et se flétrisse. L'homme pousse la jalousie plus loin et jusqu’à la démence; s'il écrivait une logique au milieu d'un semblable paroxysme, il mettrait, comme l'a dit Bayle, le libertinage des femmes au nombre des qualités générales des choses.
8° La tendance de la femme étant de conserver ce qui existe, et la persévérance faisant le fond de son caractère, son amour est aussi plus fidèle et plus durable ; car il est plus pur et plus intime; il ressemble plutôt à une disposition permanente qu'à une disposition intermittente ; il est plutôt le point central de son essence qu'une direction particulière de sa nature. L'homme, au contraire, qui tend à créer et changer, à un amour moins Constant, parce qu'il est plus matériel, et que, la jouissance éteignant plus tôt l'instinct en lui, il est plus sujet à éprouver la satiété , à former de nouveaux désirs ; parce que, l'amour n’absorbant jamais tout son être , il l’oublie plus facilement pour d’autres occupations ; ‘parce qu’enfin son amour est plus passionné , et que l'imagination, qui y joue un rôle plus actif, outrepasse davantage les bornes de la réalité. La femme peut mieux résister , parce qu'elle est entourée d'hommes sensuels , et qu’elle trouve un point d'appui plus fixe dans sa conscience, dans sa pudeur naturelle, dans l'amour qu’elle porte à ses enfans. L'homme rencontre partout de la résistance auprès des femmes, et ne s’en croit que plus obligé de livrer des combats. Il aime plus avant le mariage, et la femme davantage après. Il exige d'elle son premier amour , elle veut de lui son dernier. L'infidélité de la femme est un outrage pour lui, et il ne peut la tolérer sans s’avilir ; l'époux trompé est un objet de risée, tandis que l'épouse délaissée trouve partout intérêt et compassion. La femme pardonne à l’homme les infidélités qu'elle découvre, et dirige sa haine sur ses rivales ; mais l’homme pardonne plus volontiers à son rival, et reporte toute sa colère sur l’infidèle ou même sur le sexe entier. C’est donc toujours la femme qui expie le plus cruellement les atteintes portées à la fidélité.
9° L'amour est le point central de la nature féminine, celui auquel aboutissent tous les penchans ; la femme ne peut remplir sa destination ni vivre réellement sans aimer , sans
contribuer à la conservation du genre humain. Chez l'homme, l'amour est plutôt une branche ou une direction particulière de la vie ; aussi lui seul est-il capable de l’héroïsme de l'amitié. L'amour de la femme est une flamme douce, qui la consume lentement après la perte de l’objet chéri. Celui de l'homme est une flamme petillante ; un,amant vient-il à perdre celle qu'il adorait, 1l se tue sur-le-champ, ou conserve sa santé.
$ 256. Parmi les usages et coutumes, il en est quelques uns qui nous offrent ces rapports tantôt si fortement exprimés qu'ils en deviennent étranges , et tantôt manifestement altérés.
1° Les refus de la femme dégénèrent en grimaces dans la zone froide. Au Groënland, la fiancée devient inconsolable après que les parens ont donné leur aveu ; elle fond en pleurs et résiste de tout son pouvoir ; l'époux est obligé de recourir à la violence pour l’emmener ; mais elle lui échappe encore, et il n’a d'autre ressource que de l'emporter dans un sac. Au Kamtchatka et dans les îles Kouriles , elle cherche à se garantir en multipliant ses vêtemens et Les liens qui les attachent ; les autres filles viennent même à son secours ;'elles fraps pent l'époux dès qu'il s'approche, l’égratignent et lui arrachent les cheveux. Si, dans ces contrées, le fiancé est tenu en outre de servir auparavant les parens de la femme qu'il veut épouser, si, au Groënland et en Laponie, :l rencontre d’autres obstacles encore, comme l'obligation d’employer un entremetteur particulier , et de fournir en abondance du tabac et de l’eau-de-vie, ces usages tendent sans doute à combattre la froideur du tempérament, à échauffer l'imagination et à stimuler les désirs.
2° Lorsque l'homme n’a pas besoin de pareils excitans, mais qu'il n’estime pas plus la femme que les droits de ses semblables , il fait moins de façons, et, peu soucieux d’acquérir l'amour, ilse contente d'acheter la personne.
En Grèce, au siècle de Périclès, les parens ne vendaient plus leurs filles comme jadis ; mais ils les mariaient, sans les consulter , à des hommes qu’elles ne connaissaient pas, et cette coutume existe encore aujourd'hui à la Chine. Chez les Romains, le mariage n’était une solennité que dans les familles
patriciennes; pour le peuple, il consistait à acheter une femme , ou à la garder chez soi pendant une année. Dans la Turquie, on peut louer et acheter les femmes ; le mariage légitime assure bien quelques droits à l'épouse, et lui permet de demander le divorce quand son époux ne lui fournit pas assez d'argent ou ne s'approche point d'eile toutes les semaines ; mais, du reste, elle est et demeure esclave. Chez les peupies tatares, on achète les femmes, et lorsqu'elles ont atteint leur quarantième année, on les réduit à la condition de domestiques. Chez la plupart des Nègres, le mariage n’est qu'un simple marché. Ce n’est pas seulement l'influence vofuptueuse d'un climat chaud qui introduit des mœurs si contraires à la nature, puisque nous les retrouvons jusque chez les barbares des zones glaciales ; il n’est pas rare que les Samoiïèdes troquent une bouteille d'huile de poisson contre une femme, qu'ils repoussent dès qu’elle césse de leur plaire.
L’extrême opposé se voit sur la côte d’Angola, où les filles des chefs ont le droit de se choisir un époux, qui cependant est plutôt leur esclave, puisqu'elles peuvent le répudier , et même le mettre à mort quand il se rend infidèle.
3° Chez les Hébreux, les Turcs, les Persans, les Hindous, les Chinois, les Tatares, les Égyptiens, les Maures, les Maroquins, les Grecs de l’Archipel, les Russes, etc., l’homme exige de sa nouvelle épouse les signes physiques de la virginité. Il faut, pour le, tranquilliser, que, le lendemain des noces , on lui présente la chemise teinte de sang (1). En Grèce, la fiancée est quelquefois obligée aussi de prouver sa pureté en se tenant sur un crible sans l’enfoncer.
L'autre extrême est quand l’homme trouve trop incommode de détruire lui-même la membrane hymen, et , comme à Goa, à Calicut, aux îles Philippines , abandonne ce soin aux prêtres, qu'il paie même de leur peine, ou lorsque, comme à Madagascar et chez quelques sauvages du Pérou, il choisit de préférence son épouse parmi les filles déflorées (2).
(2) Virey, Hist. nat. du genre humain , t. I, p. 221. (2) Virey, Loc. cit,, t. I, p. 259,
sin RAPPORTS ENTRE LES DEUX SEXES.
Le la jalousie grossière de l'homme se montre surtout dans les pays où 1l achète plusieurs femmes, qu'il sait bien ne pouvoir pas satisfaire. L’Oriental est assez éhonté pour leur imposer des ceintures de chasteté, dont l'usage occasione quelquefois des rétrécissemens de l’urètre et des adhérences du vestibule. Dans certaines contrées de l’Abyssinieet de la Barbarie,on coud les grandes lèvres ensemble, et, à l'époque du mariage, on les sépare avec l'instrument tranchant (1). Le Turc a les sentimens assez bas pour priver de leur virilité les esclaves qui
pourraient porter ombrage à sa jalousie; l'Italien et l'Espa-
onol menacent de leur poignard ; l'Allemand se bat à mort avec son rival, parce qu'il veut conquérir Le cœur de la femme par sa force et son courage; mais au moins la folie du duel, qui lui est particulière , a-t-elle pris sa source dans un sentiment plus noble.
L'Oriental emprisonne ses femmes et les soustrait aux regards des étrangers; le Tatare de Casan force celles qu'il achète à fuir la présence des étrangers, ou du moins à se voiler la figure devant eux. Certains barbares, au contraire, prêtent leurs femmes aux étrangers pour des bagatelles, ou même les leur offrent par pure hospitalité, et se trouvent offensés quand on n’en use point. Cette coutume est reçue parmi les Corèques et les Tschouktsches, au Pégu , à Siam, à Tonkin , à la Cochinchine, à Otabiti et aux îles Sandwich (2).
5° C’est dans la polygynie que l'homme punit le plus durement l’'infidélité des femmes ; aux Indes, par exemple, et chez les Hottentots , elle entraîne la mort. Le Romain pouvait répudier la femme adultère ; mais il avait aussi le droit de la tuer. Quoique l'habitant d'Otahiti offrit son épouse et ses filles à l'étranger, il les punissait cependant lorsqu'elles se livraient à eux sans sa permission, et bien qu'aux îles de Popgy l'incontinence avant le mariage , loin d’être reprouvée par les mœurs , soit au contraire un titre de recommandation pour les filles, quand elle a été favorisée par des enfans, l’adultère n’y est pas moins puni de mort. Le Samoïède se montre plus con-
(4) Virey, Loc. cit., t. I, p. 260.
(2) Virey, loc. cit.,t, I, p. 202 et 220
séquent ; car le moindre présent suflit pour lui faire oublier l'infidélité de ses femmes. En Grèce aussi l’adultère ne portait pas une si grave atteinte que chez nous à l'honneur du mari, qui se bornait à exiger du séducteur un dédommagement en argent, ou du père la restitution du prix que lui avait coûté son infidèle (4); sur les derniers temps même les désordres des femmes n'étaient ni honteux ni secrets. Au reste, le concubinage était déjà ordinaire chez les Grecs au siècle d'Homère, et les enfans qui en naissaient jouissaient des mêmes droits que les enfans légitimes (2) ; aujourd’hui encore les concubines ne passent point parmieux pour déshonorées (3).