CHAPITRE III
Resume des considérations sur les mobiles de la procréation.
I, Diversité de ces mobiles.
& 257. Nous avons vu que les activités le plus diverses peuvent toutes être autant de mobiles de la procréation ; les mouvemens de l'atmosphère , la nature hygroscopique et l’élasticité des organes génitaux, l'état inflammatoire des parties génitales chez les animaux, ei l'amour dans le cœur de l'homme. Un tel rapprochement Prouve déjà que ces diffé rentes activités, loin d’être absolument hétérogènes, ont, au contraire, quelque chose de commun, et qu’à titre de motifs mettant en jeu la procréation, elles doivent émaner toutes d’une force fondamentale , dont elles ne sont que des formes diverses de manifestation. Ayant reconnu ainsi que ce qui domine dans le cœur de l’homme est aussi ce qui met en mouvement l'instinct de l'animal, que ce qui détermine l'animal est aussi ce qui produit la vie végétale, et enfin que ce qui agit dans la plante se montre également acuif dans les
(4) Meiners, Geschichte des weiblichen Geschlechts, t. I, p. 348. (2) Ibid. p. 346.
(3) Jbid., p. 343.
êtres morganiques, nous pouvons conclure que c'est la même force qui se déploie partout dans la nature, où elle varie seulement à l'infini quant à la manière de se manifester, que. la nature, envisagée dans son essence, est un tout idéal infini, dont les innombrables parties ne sont que des modes d'apparition dans le monde fini, que, par conséquent, la nature renfermant l'infini et le fini, il n’y a rien en dehors d'elle. Ce n'est qu'après avoir parcouru tous les phénomènes de l'univers et de la vie qu'il nous sera possible de juger si cette manière de voir est exacte ou non. Cependant, de même que le tout se révèle dans chaque partie, de même aussi, en reportant nos regards sur les faits qui ont été exposés jusqu'à présent, nous acquérons la conviction que c’est réellement la même force infinie qui produit toute tendance des choses à la procréation, qu'elle détermine les corps inorganiques comme les êtres vivans, qu'elle se manifeste dans la vie plastique de la plante comme dans l'instinct de l'animal , et que la vie de l'âme humaine n’est pas moins que
celle de la plante un des phénomènes de la nature. En effet,
I. Quelque diflérence qu'on remarque entre les mobiles de la procréation, tous tendent au même but. Or, comme il ne peut y avoir de but que dans une idéalité, ils ont donc une seule et même cause idéale. Et cette cause est infinie, car nous avons déjà reconnu que tel est aussi le ! acer de l'essence de la force procréatrice (S 228-232). Voilà pourquoi l'instinct de la procréation tend à prolonger la vie à l'infini ; voilà pourquoi il est généralement répandu et ne s'éteint jamais ($ 24h, 6°).
If. Le moyen que la nature emploie pour arriver à ce but est partout le même. Une action réciproque de choses distinctes a lieu, dans la génération spontanée, entre le liquide et le solide ; das la monogénie, entre le liquide organique et la paroi solide; dans la digénie, entre le mâle et la femelle, quels que puissent être d’ailleurs les mobiles.
IE. On observe aussi partout la même modalité.
4e La loi en vertu de laquelle les choses distinctes et séparées tendent à agir l’une sur l'autre, pour opérer la procréation , est partout la même : différence dans l'identité.
Comme , dans l'hétérogénie, l’eau et le corps solide renferment les mêmes substances élémentaires, mais de différentes manières; comme , dans la monogénie , le liquide et Le vaisseau sont la même substance organique , mais dans des proportions différentes ; comme enfin, dans la digénie, la différence des sexes réside au fond dans l'identité de l’espèce , et que l’organisation et les qualités morales propres à chaque sexe ne sont qu'une expression diverse de la même essence ($ 220), de même aussi cette loi règne tant dans l'appétit vénérien ($ 240, 4°) que dans l'amour le plus pur CS 242).
2° L'amour humain est tourné vers une individualité déterminée ; mais, d'un côté , il trouve son analogue chez les animaux {$ 253), et de l’autre il tient à l'amour de l'espèce par les liens les plus intimes ($ 255, 1°, 2°).
3° L'amour le plus pur et le plus noble , semblable, sous ce rapport, à l'instinct du plaisir dessens, n'a point tiré naissance de l'individualité humaine , de la conscience du libre arbitre ; c'est une chose qui a été donnée, une chose incompréhensible ($ 242), il a de plus un élément de sensualité, se rattache d’une manière intime à l'appétit vérérien, et passe à ce dernier par des nuances imperceptibles , qui n'ont rien de déterminé dans la conscience elle-même. D'un autre côté, nous voyons aussi chez les animaux un rapprochement d'individus qui est fort éloigné de la grossière sensualité, une direction pure de l'instinct procréateur vers un but placé au-delà de la propre existence individuelle, et un calcul établi sur cet instinct dans la vue de satisfaire au besoin de l’espèce ($ 241, 244, 7°, 180).
4° Nous avons vu que les deux sexes ont un caractère général qui se ressemble dans l’organisation comme dans la vie, dans les fonctions physiques comme dans les fonctions morales, chez la plante comme chez l'animal et chez l'homme. Ce caractère sexuel ne se montre pas moins généralement dans l'instinct de la procréation. Si la fleur mâle s'ouvre plus tôt que la femelle, dans les plantes monoïques (8 184, 2°), l'animal mâle entre en rut avant l'animal femelle ($S 24%, 9°); si l’étamine est attirée par le stismate, et exécute des mouvemens destinés à en rapprocher ($S 239, 1°), si l'animal mâle
recherche la femelle ($S 254, 2°), l'homme choisit et cherche à conquérir l'amour de la femme (8 255, 1e); si la femelle de l'animal résiste à l'attrait du plaisir des sens ($ 254, 3°), la femme sait aussi le combattre, malgré toute la vivacité de l'instinct qui la porte à la conservation de l’espèce.
5° Nous avons constaté, dans l’organisation des organes génitaux, une diversité de formes donnée par la réalisation d’antagonismes possibles ($ 222), de sorte qu'il y a bien une règle générale qui domine tout, mais que cette règle subit de fréquentes exceptions , et offre d'apparentes anomalies ($ 224); la même chose s'est offerte à nous, dans la vie plastique comme dans la vie morale, sous le point de vue de l'instinct de la procréation. La règle veut que le mâle soit le premier à ressentir le besoin de s’accoupler ; mais c’est la femelle qui l'éprouve chez certaines plantes ( les dichogames gvnandriques , $ 148) et certains animaux ($ 244, 9). Le mâle cherche la femelle; mais il arrive aussi à cette dernière de faire les avances au mâle chez les plantes ($ 239, 2°) et chez les animaux ($ 254, 5°). L’ardeur de l'animal est dirigée vers des individus déterminés ou vers tous les individus indistinctement ($250); les individus des deux sexes s’associent ou en nombre égal (6253), ou en nombre imégal, et, dans ce dernier cas, il y a tantôt plusieurs femelles pour un seul mâle ($ 251), tantôt plusieurs mâles pour une seule femelle ($ 252 ); la sociabilité est ou permanente ($ 249, 1°}, ou intermittente; tantôt les deux sexes vivent ensemble avant la copulation ($ 249, 2°), et tantôt ils restent isolés l’un de l’autre ($ 249, 4°); ou bien ils nv a que les individus d’un sexe qui soient solitaires ($ 249 , 5°), ou ceux des deux sexes le sont; les individus insociaux sont ou indifférens les uns envers les autres ($ 249, 3°), ou animés de dispositions hostiles les uns contre les autres ($ 249, 6); la sociabilité ne s'étend pas au-delà du temps que dure la génération , ou persiste toute la vie; dans le premier cas, sa durée ne dépasse point celle du rut, ou elle est plus longue, et s'étend soit jusqu'à la parturition, soit jusqu’à [a maturité des petits; certains animaux sont jaloux, d’autres ne connaissent point la jalousie ($ 254, 6°); la chaleur favorise l'instinct de Ja procréation, mais le froid le rend aussi plus
prononcé ($ 244, 4°); la lumière est avantageuse à l'hétérogénie, mais l'obscurité l’est également ($ 243, 2).
6° C’est chez l'homme que la vie se montre arrivée au plus haut point de développement; la nature semble avoir parcouru les degrés inférieurs de l’organisation et de la vitalité avant d'arriver à représenter la forme humaine pure et proprement dite. Mais, par cela même qu'elle a un caractèr collectif , l'espèce humaine renferme la possibilité de red cendre, dans quelques uns de ses individus , jusqu’à l'un des degrés placés au dessous d'elle. C’est ainsi que nous avons trouvé les particularités distinctives de l'humanité dans les conditions organiques de la sexualité , qui ne diffèrent cependant point de celles des conditions assignées à l'animalité, et n’en sont que des développemens supérieurs ou plus parfaits ; mais, en même temps, nous avons aperçu des retours individuels vers des formes inférieures , vers l'absence de la sexualité ($ 224), vers la monogénie ($ A5), vers l’hermaphrodisme ($ 155), vers la scission de la matrice (6 107) ou du pénis ($132), etc. De même, des rétrogradations vers l’animalité sont possibles aussi dans la nature morale de l’homme ($ 250). Tandis que chaque animal a reçu de la nature un cachet moral ou intellectuel déterminé , l'homme, envisagé dans les individus dont la réunion constitue l'espèce, peut tantôt montrer le caractère propre à l'humanité porté à un plus haut point de développement, et tantôt redescendre à un échelon quelconque de l’animalité , et cela ou par sa propre volonté, ou par un penchant inné. Les peuples, comme les individus, représentent les différens degrés et les diverses directions de l'humanité , de manière qu’on voit aussi se dessiner chez eux, non seulement la forme humaine pure , mais encore les différentes formes animales des rapports moraux de sexualité, l'esclavage de la femme ou l’assujettissement de l'homme ($ 219, 5°; 256, 2°), la pantogamie (8 250 ) ou la polygamie ($ 251, 252), la polygynie ($ 251) ou la polyandrie ($ 253) ; la retenue de la femme dégénère en grimaces ($ 256, 1°), ou l’ardeur de l'homme en brutalité ($ 256, 3°); l’homme témoigne un grossier désir du signe physique de [a pureté morale, ou donne la préférence à l'immoralité ($ 256, 3°); il. dégrade la
femme par une avilissante jalousie, ou'par une ‘honteuse indifférence pour sa fidélité ($ 256 , 4°) ; il panit l’infidélité avec une sévérité inhumaine , ou la tolère comme une chose indifférente ($ 256 , 5°).
7 Lorsque l’homme s’écarte de la pure humanité sous un point de vue quelconque, et retombe à l’un des échelons Im- É , il descend bien au dessous de l'animal qui, par sa
ature , occupe cet échelon. Nous en avons la preuve dans la vie plastique , puisque la fécondité est moindre chez la femme à matrice bifide que chez les femelles d'animaux qui sont natureliement conformées de la même manière, puisque l'hypospadias diminue la faculté procréatrice, puisque l'homme hermaphrodite ne peut point engendrer , et que l’homme venu au monde sans sexe n’est même point apte à vivre ; mais nous trouvons aussi cette preuve dans la vie morale , car, en redescendant vers l'animalité sous ce point de vue, l’homme a perdu toute sa valeur, comme être naturel, car le vice se montre à nous sous les dehors d’une chose complétement anormale , entièrement contraire à la nature, quoique l’aberration elle-même ait sa cause dans le cours de la nature, et qu'elle ne se manifeste qu’en vertu de lois naturelles générales.
IT. Loi des mobiles de la procréation.
$ 258. D’après ces considérations, on ne sera pas choqué de ce que, pour jeter un coup d'œil général sur l'ensemble, nous avons réuni Ce qui à trait au Corps et ce qui concerne l'âme, ce qui tient à l’animal et ce qui est propre à l’homme. La nature est une, et il n’y a rien hors d'elle. L’idéalisme de nos philosophes n'est qu’une abstraction, comme le matérialisme de nos physiologistes anatomistes n’a de mérite que parce qu'il ouvre la voie à l'intuition pure de la nature, à celle qui ne s'attache pas seulement aux choses abstraites , mais s’efforce de saisir la véritable réalité, à celle qui embrasse l'existence entière, et n'exclut que ce qui n'existe pas, les fantômes.
Afin de connaître l'essence de l'être qui procrée, nous avons pris pour point de départ le dernier échelon de la vie , parce qu'ici la forme , c'est-à-dire ce qui prédomine dans le phéno-
RÉSUMÉ DES MOBILES DE LA PROCRÉATION. Of
mène persistant , est plus simple, et qu’en conséquence l’essenceest moins enveloppée ; nous avons considéré la génération des Infusoires comme prototype ($ 226, 229), et nous avons trouvéque le même principe d’où elle dépend se montre actif partout où des êtres organiques sont procréés(S$ 230 ). Ilenest autrement pour les mobiles de la génération : ici l'activité prédomine sur ce qui persiste, c’est-à-dire sur la forme, et nous trouvons dans notre conscience , par conséquent dans la plus haute sphère des phénomènes de la nature, un mobile des actions volontaires par le moyen desquelles s’accomplit la génération. Nous suivons donc ici une marche inverse , et, procédant de haut en bas, nous cherchons à déduire de notre conscience les mobiles généraux de la procréation. Car on ne peut ni supposer qu'il y ait, dans l’âme humaine, une force totalement isolée et sans analogue dans la nature, ni admettre que la même modalité dépende , chez des êtres divers, d'une cause essentiellement différente. Notre problème consiste donc à reconnaître que l'essence de l'amour est le mobile
de la génération de l’homme se manifestant ou se révélant dans la conscience.
À. Amour de soi.
$ 259. Nous avons d’abord en nous l'Amour de soi.
A° Nous apercevons, dans notre conscience , notre esprit et notre cœur comme un être unique. Nous nous réjouissons de nos forces et de leur exercice ; nous éprouvons une tendance à les mettre en jeu et à Les perfectionner ; nous nous sentons heureux de pouvoir en faire un libre usage, de pouvoir les amener à un plus haut degré de développement. Ce pur amour de soi est inséparable de notre moi, et c’est sur son développement que repose tout ce que nous valons ; si nous ne vivions pas pour nous-mêmes, pour notre propre moi, mais pour celui d’un autre, qui n’aurait pas non plus de but propre à lui, et qui par conséquent ne serait rien comme nous, notre vie entière serait sans résultat et sans fruit. En partant de là comme d’un phénomène fondamental , nous reconnaissons que l'amour est le retour de la pluralité ou de la différence à l'unité. Car la première condition d’un pareil
amour de soi est de se Contémpler Soi-mêmé ; or se contempler soi-méiié, consisté à mettre Son moi en regard de lui-même, dé telle sorte que le même être se sépare én un sujet Contemplateur ét ën un objet contemplé. Mais le sujet ne demande autré chose que de rencontrer dans l’objet ce qui existe en lui-même , et comme cet objet est le même être que lui, comme il possède par conséquent les qualités cherchées, le sujet éprouve de la satisfaction dans là contemplation de l'objet, et ce rétablissement de l'identité dans lé moi qui s'était partagé en sujet et objet, nous apparaît comme amour.
2° En s aimant lui-même, nôtre moi aime aussi Ce qui est en Connexion intime avec lui , ce qui est la condition dé sa libre activité , c’est-à-dire son propre corps. Pour pouvoir penser juste et vouloir librement, nous veillons à ce que notre vie corporelle n'éprouve aucun trouble, et nous tendons à la perfectionner, parce que le moi se sent plus fort dans ce perféctionnement. Le corps est organisé pour l'âme, ses forces sont en harmonie avec celles de cette âme, il veut et il accomplit ce qu'elle exige. Tous deux, quoiqué différens dans leur mode de manifestation , comme l’intérieur et l'extérieur diffèrent l’un de l’autre, doivent donc être un dans leur orisine , et c’est dans la reconnaissance de celte unité que consiste l'amour de notre propre corps. Mais nous aimons notre corps, et nous en avons soin, Sans que la réflexion ait présenté nettement ce rapport à notre conscience. Il n’y pas pour cela d'autre motif que celui qui précède; mais ici ce motif n’est point aperçu clairement , il n'arrive point à un tel degré de clarté que nous en ayons une consciénce parfaitement nette, mais il agit comme pressentiment de l'identité de ce qui est séparé , ét se manifeste non pas comme volonté libre, mais comme penchant aveugle, qui émane de notre sentiment imtérieur. Ainsi nous aimons la vie pour elle-même, parce qu’elle seule est la condition du maintien et de l’activité de notre moi, de ce qui, à proprement parler, nous constitue nous-mêmes ; nous aimons la jouissance des sens en elle-même et pour elle-même, quoiqu'elle ne soit qu’un moyen de favoriser l'activité de notre moi, de notre force spirituelle et de
notre sentiment de nous-même. Ge ‘penchant a déjà agi dans notre enfance , avant que nous füssions arrivés à nous contempler nous-mêmes : il continue à agir en nous, sans que nous ayons toujours la conscience de ses motifs ; il accomplit des actions qui semblent porter le cachet de la réflexion et de la liberté , quoiqu'elles s’exécutent sans réflexion, sans volonté, ét même contre notre propre vouloir ; c’est lui qui ferme nos veux et qui ploie notre corps à l'approche d'un objet capable de nous blesser, alors même me nous ne préméditons pas de nous garantir du danger; c'est lui qui, sans que nous en soyons informés , rétablit l'équilibre quand nous courons le risque de tomber, qui nous oblige à faire des inspirations plus fréquentes et plus profondes lorsque l'air vient à nous manquer, etc. De même quici le pressentiment et l'instinct se. montrent comme la souche de laquelle peuvent se développer une intuition nette et une volonté libre, de même aussi ils apparaissent chez l'animal comme un tronc duquel rien de semblable ne peut encore se développer. Il manque à l'animal l'intuition de soi-même, et avec elle la connaissance de la cause de ses tendances ; mais la cause agit dans le sentiment intérieur , et l'instinct pousse aux actions les plus diversifiées, à celles qui conviennent le mieux pour conserver et faire prospérer la vie. L'amour de soi, chez les animaux, est la tendance aveugle , mais volontaire , à se conserver soimême , c'est-à-dire à concilier l’activité présente avec l'existence future ; le sentiment intérieur est le point de réunion de toutes les activités, et l'instinct émane de là , afin que les diverses parties du corps soient mises dans l'état où il convient qu’elles soient pour maintenir le sentiment intérieur intact; mais la volonté est la diversité des actions qui émanent d’un seul et même principe, de ce sentiment intérieur. 3° Si nous sentons en nous des pressentimens et des penchans animaux, que nous pouvons élever jusqu'à la dignité de connaissance claire et évidente et de volonté libre, il y a aussi, dans notre organisme, des activités vitales qu'il ne nous est donné, ni de connaître immédiatement, ni de déterminer par la volonté ; les détails de l’hématose, de la nutriion, de l'accroissement, n'arrivent point à notre senti-
ment intérieur, et s’accomplissent, sans nulle participation de notre part, de la manière qui convient le mieux au but de la conservation de soi-même; nous voyons même ces fonctions plastiques, lorsqu'un trouble quelconque y à été porté, subir des modifications corrélatives à la nature du dérangement, et revêtir la forme qui, en raison des circonstances , convient le mieux pour assurer le maintien de la vie; nous reconnaissons, en un mot, que les forces vitales ont une tendance salutaire à faire cesser ce trouble et à rétablir le bon ordre. Il y à ici harmonie entre les différentes forces, sans qu’elles soient réunies en un seul foyer d'où puisse partir une réaction unique ; les organes et les forces, qui demeurent séparés, agissent harmoniquement ensemble, parce qu’ils font partie du même tout, et que , malgré toutes les différences qui peuvent exister entre eux, ils ne font essentiellement qu’un. Ainsi nous trouvons, dans notre organisme, trois espèces d'amour de soi, un humain (1°), un animal (2°) et un végétal, reposant sur l'identité des parties. Car, chez les plantes, non seulement le travail intime de l'accroissement, comme aussi celui de la formation et du mouvement du liquide organique, mais encore le soin de chercher à réunir les conditions qui le rendent possible, sont confiés à cet amour de soi sans conscience , à cet instinct conservateur qui s'exerce sans participation de la volonté; la racine tend à s’enfoncer, elle prend la direction dans laquelle, après avoir traversé et sable et pierres , elle rencontrera la terre végétale et l'eau , avec lesquelles ‘elle harmonise; elle pénètre de vive force à travers les corps qui lui résistent, et Les fait éclater pour poursuivre sa route ; la tige, au contraire, étend avec avidité ses branches vers l'air et la lumière, et se glisse péniblement à travers d'étroites fissures, afin d'atteindre à ces élémens et d'assurer par leur réaction l'existence vivante du végétal. C'est ici le même but, ce sont les mêmes actes correspondans au but, que dans la conservation de soi-même chez l’homme et chez les animaux; il faut donc aussi que la cause soit la même, quoique non développée; or cette cause est l'amour de soi, en germe seulement, c'est-à-dire agissant et
déterminant, mais non point encore porté à l'intuition vague et obscure du sentiment intérieur.
ho Mais les parties de notre organisme se maintiennent dans leur intégrité sans même avoir besoin de l’activité vitale, et elles repoussent, par leur seule force mécanique , les atteintes qui les menacent; ainsi les os résistent à la flexion et les ligamens à l'extension; ici la force de cohésion accomplit l’œuvre de la conservation de soi-même. Et cette tendance ne se montre pas seulement dans tous les corps organisés , on l’aperçoit aussi dans les cors inorganiques. Plusieurs parties similaires se réunissent en un seul corps, les molécules aqueuses en une goutte, les gouttes en une masse d’eau, les particules de la terre en une pierre, celles d’un sel en un cristal. Chaque corps tend ensuite à maintenir sa cohésion, et oppose de la résistance à tout ce qui voudrait la détruire ; la goutte d’eau tient ses molécules liées ensemble, même sans reposer sur aucun appui et à l'encontre de la loi de la pesanteur, le corps qui va pénétrer dans l’eau est obligé de vaincre une résistance, et de cette manière la cohésion se montre comme une tendance générale de tous les corps sans exception à persister dans leur intégrité, et à maintenir leurs différentes parties dans les conditions d'unité relativement à l’espace et de continuité quant à l'application mutuelle.
5° En réunissant toutes ces données , nous voyons que la tendance à la conservation de soi-même est une force qui appartient à toutes les choses sans distinction, et que nous appelons Amour de soi, pour désigner le tout d’après la partie. Car l'amour de soi, chez l'homme, n’est autre chose que la même tendance devenue son objet à elle-même et arrivée à la connaissance. Les transitions de cet amour de soi au penchant obscur (2°), de celui-ci à la conservation de la vie Sans Conscience (3°), et de cette dernière au maintien sans vie de l'existence (4°), se font par des gradations tellement insensibles, que nous ne pouvons les considérer que comme des modes différens de manifestation d'une seule et même essence. Si nous cherchons alors à savoir sur quoi repose cet amour de soi, inhérent aux choses, nous trouvons d'abord
qu'il n'y à pas une seule chose qui ait une existence absolument simple, et que toutes laissent apercevoir des différences dans le temps et l’espace, c’est-à-dire qu'elles résultent de parties qui sont en dehors et à côté les unes des autres, avant et après les unes les autres. Maintenant notre raison ne saurait considérer une existence ainsi morcelée et multiple comme le dernier terme de l'être et le plus élevé de tous; elle doit reconnaître une existence unique et primordiale, de laquelle tous les modes particuliers d'existence sont émanés; de plus, elle ne peut concevoir la liaison des diverses parties distinctes les unes des autres dans l’espace ou le temps, sans un principe unissant ,! placé en dehors de cette diversité. Mais, en suivant l'observation , l'entendement reconnaît partout dans la nature ce principe déterminant ét idéal. Nous avons donc la conviction que l'unité idéale primordiale de l'existence engendre toutes les choses, en prenant la forme d’une multiplicité ou d’une diversité de l'existence. Chaque chose renferme en elle la diversité, précisément parce que tout ce qui est fini est la diversité émanée de l'unité; elle réunit ses différentes parties, parce que cette diversité n’est point primordiale et absolue, mais secondaire et relative. Cette concentration de l'unité dans la multiplicité est le point vers lequel convergent les diverses forces, et qui fait que l'être fini apparaît comme chose unique et particulière ; mais la tendance à retrouver cette unité primordiale et la satisfaction qui en résulte constituent l'amour de soi. L'amour de soi n'agit, dans le corps sans vie (4°), que par rapport à l'existence extérieure, et comme tendance à persister dans le repos , comme cohésion. Chez les corps organisés, il y à unité intérieure, avec multiplicité ou diversité extérieure; aussi, dans les plantes (3°), l’amour de soi consiste à retrouver l'unité dans les diverses fonctions; chez les animaux (2°), ilse manifesté par des penchans ou des instincts, parce que le sentiment intérieur a fait acquérir un centre auquel aboutissent les différentes activités; chez l’homme (1°), enfm, on voit paraître le plus haut degré d’antogonisme de sujet et d'objet, ou de contemplateur et de contemplé, et aussi la résolution la plus complète de cet antagonisme.
RÉSUMÉ DES MOBILÉS DE LA PROCRÉATION. 87 B mour du tout.
$ 260. 1° L'âme humaine crée non seulement des images de choses particulières et réelles, mais encore des idées qui vont au-delà des individualités, A embrassent le général, lequel ne s'offre point comme tel à la perception par les sens; elle crée des pensées qui sont idéales et sans bornes, et qui désignent des rapports exprimés matériellement et d’une manière finie dans la réalité. C’est ainsi que s’éveille en elle l'intuition de l'infini. Elle se sent comme individualité , comme moi déterminé , isolé, par conséquent comme être fini; mais elle reconnaît en même temps que son origine se rapporte à l'infini, et qu’elle-même est en connexion avec le srand tout. Or, en reconnaissant son unité primordiale avec l'infini, elle aime cet infini, elle tend à développer toujours de plus en plus cette unité, et elle se trouve heureuse de la sentir. Dans la religion , le moi se reconnaît lui-même, en idée, comme une chose isolée et bornée , en opposition avec l'infini, et, trouvant en lui-même une nature divine, il résout cette opposition dans l'amour de Dieu. La conscience procure une scission de l'ame, le moi, comme sujet, ayant une tendance vers l'infini, qu'il ne trouye réalisée ni en lui-même, comme objet, ni dans le reste du monde objectif; la tendance à mettre l’objectivité en harmonie avec la subjectivité , donne l'amour de l'idéal. L'amour de soi, chez l'individu, s'élève à l'amour du genre humain et à la sympathie pour toute existence vivante, par l'effet de la connaissance que le moi vit dans le tout, en fait partie et y participe ; en embrassant le tout avec amour, l'individu n'aime point une chose étrangère à lui, mais s'aime lui-même, non comme chose périssable et finie, mais comme infini et sans bornes. Or ce qui se développe ainsi dans l'intuition lucide et par la liberté, se manifeste aussi dans l'âme humaine sans connaissance de la cause et sans liberté, souvent même contre la volonté. Ainsi la conscience morale est le point infranchissable de la gravitation du fini vers l'infini, de l'infini vers le tout ; c’est la domination de l'unité primordiale , qui pénètre dans la conscience de soi-même, sans que celle-ci puisse s’y refuser.
2° Dans l’âme animale, le primordial n’arrive point à l'intuition, mais il agit en elle sans conscience, et la conduit, sans qu'elle s’en doute, à des actions qui ont pour but le maintien et la conservation du tout. En obéissant à ses penchans et travaillant pour lui-même, chaque animal contribue à la conservation des autres.
3° Dans la vie végétale aussi , la conservation de soi-même agit en harmonie avec celle du tout; ce que la plante exhale sert à la respiration des animaux; ce qu’elle forme devient substance plastique pour ceux-c1.
4° Enfin, dans les corps inorganiques, l’amour du tout s'exprime sous la forme de gravitation. La pesanteur désigne ia puissance du tout sur les individualités dans l'existence relative à l’espace, puisqu'elle détermime tous les corps terrestres sans exception à tendre vers le centre de la planète, puisqu'elle réunit tout ce qui est planétaire, séparé et différent, puisqu’enfin elle fait tendre la terre elle-même vers le soleil et vers l'univers en général.
5e De même que les corps gravitent vers le centre matériel du tout, de même aussi l'âme humaine gravite vers le centre dynamique , vers l'idéal et l'absolu. Mais, indépendamment de cet élan, qui surpasse tous les autres , l’homme est encore en rapport animal, végétal et terrestre, avec le tout, car ce qui occupe le bas est commun, et ce qui occupe le haut général et collectif.