III. — Anesthésiques : réactifs de la vie
Si la matière vivante est réductible à une organisation rudimentaire et commune, qui est celle du protoplasme ; si ses manifestations peuvent, en dernière analyse, se ramener a une propriété caractéristique qui est l’ irritabilité , ne doit-il pas exister quelque agent ou quelque ordre d’agents qui ait avec cette substance et sa propriété essentielle certaine relation définie? C est ce qu’a admis Cl. Bernard et l’expérience lui a fait voir que cet ordre d’agents est formé par les substances anesthésiques. Il appelle ces substances les réactifs de la vie ; ce qui veut dire les réactils du protoplasme vivant, ou les réactifs de l’irritabilité. Le mot réactif est pris ici dans le sens de pierre de touche, d’agent propre à déceler telle ou telle propriété par les conséquences de son emploi. En parlant d'anesthésiques, on a en vue principalement l’éther et le chloroforme i mais ces deux substances ont d assez nombreux succédanés.
Généralité de leur action. — Les anesthésiques ont sur les
êtres vivants, sur les manifestations de la vie, une action très générale. On a reconnu tout d’abord le pouvoir qu ont ces substances ( lorsqu’on les fait pénétrer dans le sang par inhalation) de supprimer la sensibilité consciente : d où leur nom d anesthésiques. L est cette propriété qui est utilisée dans la pratique chirurgicale poui insensibiliser les patients pendant les opérations douloureuses. L’action anesthésique est alors limitée à certaines parties du système nerveux qui conditionnent plus spécialement le phénomène
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de sensibilité consciente (écorce cérébrale), pendant que les systèmes réflexes et au-dessous d’eux les muscles, les glandes et en général tous les autres tissus restent indemnes de cette action.
L’effet anesthésique est proportionnel à la quantité de l'agent anesthésiant (éther, chloroforme) qui pénètre dans le sang et cette quantité dépend elle-même de la tension plus ou moins grande des vapeurs d’éther ou de chloroforme dans le mélange gazeux, qui est respiré ou qui, d’une façon quelconque, est en relation d’échange avec l'être expérimenté. On peut donc, en modifiant leur tension, limiter l’action des anesthésiques au degré qu’on veut. L’expérience apprend qu’à mesure que leur quantité s’accroît dans le sangles systèmes réflexes sont à leur tour paralysés, et la mort survient. Chez les mammifères la mort peut ainsi être la conséquence d’une action anesthésique qui ne dépasse pas le système nerveux. Cl. Bernard a montré que cette action s’étend en réalité à tous les protoplasmes animaux ou végétaux et il l’a démontré en expérimentant les anesthésiques à la fois sur les plantes, sur les végétaux et animaux unicellulaires, ou paucicellulaires, voire sur les tissus séparés des vertébrés inférieurs ou supérieurs.
Critère de l'irritabilité. — Pour étudier un phénomène il faut savoir le reconnaître. A quoi reconnaissons- nous la sensibilité ? Comment savons-nous qu’elle existe, pour pouvoir dire (libelle disparaît? Nous la reconnaissons (en dehors de nous-mème) par les mouvements de l’être sensible et, pour mieux dire, par le caractère particulier de ce mouvement, qui n'est pas quelconque, mais qui est adapté à la conservation de l’être. A cela et à cela seulement nous reconnaissons la sensibilité. Si elle est consciente d’elle-même et à quel degré elle l’est, c’est un point dontnous ne jugeons (toujoursen dehorsde nous-mème jamais que par analogie, c’est-à-dire d’autant plus difficilement que l’être interrogé par nos provocations expérimentales s’éloigne davantage de notre propre constitution. Seule sa liaison avec le mouvement donne à la sensibilité un caractère objectif etlarend accessible à l’expérience et celte liaison est d’une nature en somme facile à reconnaître, en ce sens que le mouvement prend par elle un caractère défensif, voire progressif, en tout cas évolutif, qu’on ne lui reconnaît pas par ailleurs. — Dans sa forme la plus perfectionnée, telle que nous l’observons en nous-mème el sur les êtres qui reproduisent plus ou moins étroitement notre propre constitution, elle est la sensibilité consciente ou la sensibilité tout court. Dans sa forme la plus inférieure, telle que nous l’observons dans le j irotoplasme cellulaire, elle est l’ irritabilité. Ily a continuité entre l’une et l’autre. Celte continuité, cette parenté évolutive, nous est affirmée par sa liaison avec le mouvement, qui reste la même, conserve le même caractère adaptatif, dans ses formes les unes simples, les autres complexes et perfectionnées.
Irritabilité motrice chez les plantes. — Les plantes sont lixées au sol et en apparence vouées à l’immobilité ; mais si on les examine de plus près, on voit que les exemples de mouvements y abondent.
Il est certaines amibes végétales, les, plasmodies de B.vry, qui consistent en masses protoplasmiques parsemées de noyaux, mais sans cellules ni tissus pro-
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nrement «lits. Ces masses sont animées (le mouvements de reptation amiboi'des très lents qui les rapprochent des protistes. — Fixes à leur période de développement complet, certaines plantes comme les algues possèdent des éléments repro • ducteurs, leurs zoospores, qui sont munis de cils et se déplacent pour atteindre un but déterminé (anthérozoïdes de l’OEdogonium par exemple). — Même à son état adulte la plante fixée au sol par sa tige présente, dans certaines espèces, des mouvements de certains de ses organes qui sont de véritables réponses à des excitations extérieures. On peut citer les mouvements des étamines de l’épine-vinette (Berberis), du rossolis ou drosera , de la gobe-mouche Dionœa muscipula ), du sainfoin oscillant ( Hedysarum gyrans).
Ces mouvements de réponse aux provocations extérieures s’observent sur les feuilles (le certaines légumineuses ( Æschynomene , Desmanthus , Robinia ou fauxacacia). De même YOxalis sensitiva , mais surtout la sensitive ( Mimosa pudica).
Les mouvements réactionnels de la sensitive ont été observés pour la première fois par Desfontaines. Ils se montrent sous l’influence d’excitations très diverses, telles que chocs mécaniques consistant en ébranlements localisés ou généralisés, décharges électriques, actions caustiques, en somme la plupart des excitants connus. Le mouvement consiste en une inflexion assez biusque des folioles les unes sur les autres, rapprochement des feuilles et rapprochemen l des pétioles communs ou branches vers la tige. Après un moment ces différentes parties se relèvent et reprennent leur position habituelle. I ne nouvelle excitation aura le même résultat; si l’excitation est souvent répétée il y a une sorte d’accoutumance. L’excitation et le mouvement réactionnel peuvent être limités à certaines parties comme une feuille, ou généralisée à toute la plante, lorsque pai exemple on ébranle la tige. C’est une manifestation très caractéristique de 1 irritabilité végétale.
a. Anesthésie de la sensitive. — Cl. Bernard a vu qu on pcul anesthésier la sensitive, comme on anesthésie un animal. Soumise a l’action des vapeurs d’éther ou de chloroforme (à une tension déterminée, pas trop forte pour ne pas tuer la plante, mais su 1 lisante pour produire le résultat), la sensitive cesse de répondre aux excitations extérieures par ses mouvements caractéristiques, c està-dire cesse d’ètre irritable. Après éloignements des vapeurs anesthésiques, au bout d’un certain temps nécessaire à leur élimination, la plante reprend son irritabilité première. Elle se comporte comme un être humain ou un animal anesthésié.
b. Anesthésie des anguillules. — Parmi les animaux inférieurs Cl. Bernard a réalisé l’anesthésie des anguillules du blé niellé en les plongeant dans de l'eau chloroformée. Le milieu anesthésique est obtenu pour ces ctres en prenant une eau saturée de chloroforme liquide en dissolution qu’on dédouble ensuite en y ajoutant moitié plus d’eau ordinaire. Les anguillules sont des animaux reviviscents. Desséchées avec précaution, elles reprennent leurs mouvements quand on ajoute de 1 eau a la préparation microscopique qui les contient. Si celle eau est mélangée de chloroforme ou
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d’éther les mouvements ne réapparaissent pas : ils réapparaissent quand on la remplace par de l’eau ordinaire. Pendant l’anesthésie le corps a un aspect comme grenu qui semble indiquer une légère coagulation du protoplasme.
c. Anesthésie des tissus séparés des animaux. — Chez les vertébrés, on peut constater que les cils vibratiles perdent leurs mouvements sous I influence des vapeurs anesthésiques et les reprennent après éloignement de celles-ci. Cl. Bernard a encore constaté l’inexcitabilile et la rigidité qui s empare des muscles sous la même influence, <m injectant un liquide anesthésique dans l’épaisseur de ceux-ci.
A, rameau non excité en état d'extension; R, rameau en état d'excitation, abaissé avec ses folioles repliées.
1 oui ce qui est du nerf, Waller a constaté qu en le maintenant plongé dans un milieu éthéré ou chloroformé il perd la propriété de réagir aux excitations par la variation négative et la reprend quand on change son milieu.
Action univoque sur le protoplasme. — De toutes les expériences de ce genre, Cl. Bernard conclut que les anesthésiques ont une action générale et uniforme sur les protoplasmes cellulaires ou, pour mieux dire, sur le protoplasme, en envisageant ce qu’il y a de commun dans les représentants si variés de cette substance vivante primitive. Les uns sont plus sensibles à cette action, les autres moins, mais aucun n échappé à l’altération particulière, non permanente, éminemment réparable, inconnue, il est vrai, dans son détail, qui suspend les manifestations de leur propriété commune, l’irritabilité.
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Envisagée de ce point de vue, on peut dire que la physiologie nous donne, sur l’unité du protoplasme, une indication que la morphologie est loin de nous fournir au même degré. — En tout cas la disparition temporaire de la sensibilité, sous l’influence de l’éther ou du chloroforme, n’est pas due à une action élective de ces substances sur un ordre particulier d’éléments nerveux ; elle n’est qu’un cas particulier de leur action générale sur tout protoplasme quelconque. Le chloroforme et l’éther ne suppriment pas la sensibilité en tant que sensibilité; ils n’atteignent pas dans son ensemble le complexe phénoménal que nous désignons de ce nom ; ils altèrent l'irritabilité des cellules, ils rendent impossible le phénomène élémentaire qui est à l’origine de la sensibilité consciente, ils détruisent momentanément le complexe en s adressant à la manifestation plus simple qui est à sa base. Et si en réalité cette manifestation n’est pas complètement éteinte, on comprend en tout cas que la fonction complexe résistera moins à une altération quelconque, que la fonction élémentaire dont elle utilise les associations systématiques.
1. Phénomènes chimiques et phénomènes vitaux intérieurs à l’organisme. — Cette analyse de l’être vivant est très profonde, puisqu elle met en relief une propriété qu'on peut considérer comme irréductible, du moins en tant qu’elle caractérise l’être vivant dans l’ensemble de la nature. Mais danscette dernière l’être vivant n’est pas isolé. Lui-même nous présente entre la vie et la mort une série continue d’intermédiaires. La matière et la torce 1 abordent du dehors, pénètrent en lui, s’y organisent, s’y désorganisent et l’abandonnent à l’état d’excreta substantiels et dynamiques. A quel signe reconnaître dans 1 être vivant ce qui est vital, ce qui ne l’est pas encore, ou ce qui a cessé de l’être ? Cette analyse nouvelle, Cl. Bernard l’a comprise et a essayé de même de la réaliser à l'aide des anesthésiques.
S’ils sont les réactifs de l’irritabilité ou vitalité élémentaire, ils conviennent pour cette dissociation. Ils s’adressent à la plus générale et la plus simple des fonctions de la vie; ils l’atteignent partout où elle existe. Ils suppriment à la fois et les complexes et les éléments fonctionnels de l’ordre que nous appelons vital. Toute la vie est supprimée, ce qui revient à dire : toute la sensibilité, sous ses formes hautes et basses, est momentanément éteinte, quoique prête à renaître. Les manifestations réactionnelles qui persisteront dans l’être ainsi complètement anesthésié seront nécessairement de l’ordre physico-chimique ordinaire.
On sent tout ce qu’une pareille analyse a de délicat dans son détail et peut présenter de difficultés dans sa réalisation. Le critère sur lequel elle est fondée a, il faut le reconnaître, un peu la forme d’un postulat. Nous ne saisissons pas en lui-même le mécanisme de l’action anesthésique, nous ne connaissons de celle-ci que ses manifestations extérieures. La légitimité du raisonnement se tirera surtout du succès de la tentative et de l'accord harmonique des résultats. Les faits qu’elle a révélés sont en tout cas, en dehors même de la question débattue, d'un très haut intérêt.
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2. Création et destruction organique. — L’idée directrice de Cl. Bernard est dans l’opposition qu’il admet entre les phénomènes de création et de destruction organique. Jusqu’au sein de l’ètre vivant la vie naît de la mort et la mort procède de la vie. L’être est irritable, parce qu’il a amassé des provisions qu’il peut dépenser, organisé des matériaux, édifié des structures, qu’il peut désunir et désorganiser. Et devant ce contraste nous sommes incertains de ce qui proprement caractérise la vie, ou son phénomène primordial, l’irritabilité. Si nous en jugeons par 1 aspect extérieur des choses, elle nous apparaît comme une destruction, comme une mort continuelle. Plus elle se manifeste, plus cette destruction s’accuse et s’accélère; sans elle la vie nous serait inconnue. Mais cette manifestation, à son tour, suppose de toute nécessité une aptitude à construire, [à organiser, qui en est l’antécédent à lafois logique et chronologique. Avant d être 1 irritation, c est-à-dire la dépense, 1 irritabilité est le pouvoir de dépenser, qui ne se conçoit que par le pouvoir d’amasser, d’édifier. De ce point de vue la vie est une création , une organisation, une synthèse. Les deux phénomènes inverses, nous le savons du reste, se complètent et se commandent : mais il y en a un, la création, qui se conçoit sans l’autre, tandis que l’inverse n’est pas.
Contrôle expérimental. — 1 elle est 1 idée; soumettons-la au contrôle de 1 expérience ; refaisons à ce point de vue l’épreuve du réactif anesthésique. D après CL Bernard, ce sont les phénomènes de création ou de synthèse organique qui sont arrêtés par l’action de l’éther et du chloroforme, pendant que les manifestations destructives continuent leur cours. 11 pense le démontrer par les expériences qu’il a réalisées sur les plantes en germination et sur la fonction chlorophyllienne et sur la fermentation alcoolique, a. Anesthésie de la germination. — Des graines de cresson alénois sont mises à germer sur une éponge humide, dans deux éprouvettes semblables, mais dont 1 une a dans son fond (au-dessous de 1 éponge) une couche d’eau chloroformée, tandis que l’autre a seulement une couche d’eau ordinaire. Dans cette dernière la germination se fait normalement ; dans la première elle reste suspendue tant que l’eau chloroformée ou éthéréeest maintenue, et elle reprend si on remplace celle-ci par de l’eau ordinaire.
h. Anesthésie de la fonction chlorophyllienne des plantes. — Sous une cloche tubulée à sa partie supérieure et remplie d’eau contenant de l’acide carbonique, on place des plantes aquatiques de Potamogeton ou de Spirogyra. La cloche étant immergée dans l’eau, on dispose sur la tubulure une éprouvette renversée pleine d’eau pour recueillir lès gaz. La cloche contient avec les plantes une éponge imbibée de chloroforme. Elle est exposée au soleil en même temps qu’une cloche témoin sans chloroforme. Dans la cloche témoin il y a dégagement d’oxygène piesque pur , dans la cloche avec chloroforme il n’y a pas de dégagement d’oxygène, mais seulement d’un peu d'acide carbonique. — La fonction chlorophyllienne (celle qui absorbe l’acide carbonique et dégage l’oxygène) a été suspendue ; la fonction respiratoire (celle qui absorbe l’oxygène et dégage l’acide carbonique) a été maintenue au moins partiellement. La première serait donc bien la fonction protoplasmique ou vitale par excellence; l’autre étant une fonction d’ordre plutôt chimique.
c. Anesthésie des ferments figurés. — Lalevure de bière soumise à l’action de l’eau chloroformée ou éthérée ne produit plus la fermentation alcoolique, mais le sucre de canne est inverti comme d’ordinaire.
d. Son-anesthésie des ferments solubles. — Les anesthésiques distinguent entre les ferments figurés et les ferments solubles, suspendant l’action des premiers et
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laissant intacte la propriété des seconds; c'est ce qu’on peut vérifier sur les diastases végétales ou animales, sécrétées soit par certains champignons comme les levures, soit par les cellules du tube digestif, etc.