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Les représentations dans la conscience

L Méthode d'analyse. — Le langage est une des fonctions supérieures du système nerveux; à ce titre, il est justiciable d'une double analyse, l'une purement intérieure ou subjective^ faite sur nous mômes ; l'autre objective et extérieure, faite d'après les méthodes de la physiologie.

Monde physique et monde moral. — Pour chacun de nous il y a un monde extérieur, sur lequel s'ouvrent nos sens, et il y a un monde intérieur, qui nous apparaît surtout quand nous fermons nos sens aux impressions du dehors. L'un est le monde physique, l'autre est le inonde psychique ou monde moral. Le premier est formé d'objets et de phénomènes que nous saisissons par nos sens, indirectement, puisqu'il nous est extérieur ; le second est formé de représentations ou phénomènes moraux, que nous saisissons directement, puisqu'il nous est intérieur.

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Ils sont de leur nature irréductibles Tun à Tautre. Toute tentative pour les ramener à une unité qui existe peut-être dans le fond des choses, mais que nous ne sommes pas favorablement placés pour apercevoir, échoue devant les arguments de Tévidence et du sens commun. Nous sentons néanmoins la relation et la dépendance étroite <lans laquelle ils sont l'un à Tégard de Tautre. Nous saisissons du reste, entre les opérations qui se font au-dedans de nous sur les représentations et celles qui se font au dehors sur les objets en mouvement, une analogie que le langage courant consacre, en les exprimant par les mômes mots. En dedans comme en dehors de nous, nous saisissons des amplilications et des réductions, des séparations et des réunions, des concordances et des oppositions, des actions et <les réactions,* etc., etc.

Observation intérieure et observation extérieure. — Lorsque nous poursuivons une telle analyse, d'une part en notre for intérieur, d'autre part sur le cerveau d'un de nos semblables envisagé comme objet extérieur, nous appliquons les deux méthodes à Tétude d'une question au fond unique, envisagée sous deux aspects inverses, et les deux méthodes ne peuvent presque rien l'une sans l'autre. Consciemment ou inconsciemment, nous les appelons à se prêter un mutuel secours. Nous ne tardons pas de nous apercevoir que les deux analyses ainsi conduites. Tune dans le monde moral, l'autre dans le monde physique, outre qu'elles sont peu avancées dans leurs résultats actuels, ne se superposent pas dans les choses qu'elles saisissent. La vue que nous avons sur le dehors par nos sens extérieurs est surtoutanalytique. Elle nous livresurlecerveau de notre semblable (partant, sur le nôtre) des détails que notre vue intérieure n'y saisit en aucune fac^on. Sur l'organisation statique des éléments qu'elle a ainsi découverts, elle possède et acquiert tous les jours des données qui ne sont pas sans importance, mais qui ne porteront réellement leur fruit que le jour où elle verra cette matière morte à l'état de mouvement et pourra décrire les incessantes modifications qui en constituent VkidX dynamique.

Notre sens interne, lui, saisit des représentations; mais de ces représentations sont effacées précisément celles des objets matériels (cerveau et ses éléments composants) qui conditionnent son activité et son existence. Les plus simples de ces représentations (les sensations), celles qui entrent comme éléments dans les complexus psychiques qui servent aux opérations de l'esprit, celles au-dessous desquelles le sens interne n'analyse plus rien, ne distingue plus rien, sont conditionnées physiquement par des complexus physiologiques d'une organisation très élevée (écorce cérébrale), dont il ne

saisit ni les éléments ni les limites. Le jeu des forces nerveuses, d'où il dépend autant qu'il le dirige, lui échappe au même litre que tout objet et tout phénomène matériels. S'il lui redevient accessible, c'est par un détour, c'est-à-dire en repassant par les sens extérieurs qui lui en fournissent alors la représentation et rien que la représentation.

Force nous est donc d'observer tour à tour en nous-mêmes et avec nos yeux, avec nos sens. Nous sommes prévenus que les deux analyses, bien que suivant des voies parallèles, ne se recouvrent pas. Nous ne les appellerons qu'assez rarement à véritablement se contrôler. Nous tâcherons plutôt à ce qu'elles se complètent l'une l'autre, en les prenant chacune dans sa sphère d'action.

II. Multiples opérations de l'esprit. — L'observation intérieure nous montre en nous-mêmes une série d'opérations distinctes, auxquelles la langue vulgaire a donné des noms différents.

La .sensation^ la connaissance^ la reconnaissance (psychologique), la représontatioji^ la mémoire^ Vattention, Vidée, la volition^ sont des phénomènes internes (échappant aux sens extérieurs) que chacun de nous sait distinguer les uns des autres, et dont nous pouvons saisir les rapports et les liaisons.

Élément primordial, sensation. — De tous ces phénomènes, la sensation est le plus élémentaire. C'est le fait originel d*oii les autres dérivent par extensions, associations, dissociations, ou combinaisons diverses. En lui-même il est plus simple encore qu'il nous parait. Une sensation peut être isolée de toute autre, au point de ne pas laisser de trace après elle. Les sensations sans souvenir au réveil, que trahissent les cris d'un individu sous l'influence du chloroforme, sont de ce genre; celles qui pénètrent les premières dans le système nerveux du nouveau-né sont du même ordre. Ce sont des éléments indépendants qui ne se relient pas entre eux. La sensation^ ne l'oublions pas, est déjà un complexus physiologique; elle réclame, pour se développer, un système très perfectionné de neurones qui reçoit à son origine une impression de l'extérieur; mais, pour notre sens intérieur, elle est l'élément psychique par excellence.

Son résidu. — L'impression, en se renouvelant et en renouvelant la sensation, se crée des voies habituelles dans le système nerveux. No7i seuiement elle se crée ses voies propres^ qui font qiielle ij aura toujours le même retentissement^ mais elle s'y maintient enpermanence. Toute sensation laisse après elle ce qu'on appelle un résidu. J'admets pour ma part que cette permanence a sa condition physique dans une circulation de l'excitation à l'intérieur de cycles fermés, qui la renouvellent automatiquement d'une façon indéfinie.

État fort et état faible. — L'impression qui attaque à la

périphérie un syslème ayant subi des impressions antérieures n'est donc plus dans la condition d'une impression qui tombe pour la première fois dans ce système. Elle s'associe aux résidus laissés par les impressions antécédentes ; elle est en continuité avec celles-ci à travers le temps. De V état faible auquel elles étaient tombées, elle les ramène à Y état fort. Elle se synthétise, elle s'identifie avec elles. Et c'est ce qui fait que nous ne connaissons pour ainsi dire pas (autrement que par un artifice de raisonnement) la sensation simple, mais seulement la sensation renouvelée ou prolongée.

Mémoire. — Ce phénomène de synthèse dans le temps, c'est la mémoire. — En tant qu'il identifie une sensation nouvellement produite avec une sensation déjà éprouvée, c'est la reconnaissance. En tant qu'il nous éclaire sur la cause originelle de Timpression et de la sensation, c'est la connaissance. Et en tant que toutes ces connaissances de formes et de sources diverses s'associent suivant un classement logique, c'est Vexpérience acquise. Toutes ces données de l'observation intérieure sont évidentes d'elles-mêmes.

Conscience. — Elles sont évidentes d'elles-mêmes, parce qu'elles sont éclairées par cette lumière intérieure que nous appelons ia conscience \ sauf pourtant que la sensation résiduelle est soustraite à cette lumière intérieure. Dans le temps, en effet, qui sépare la sensation première ou antérieure d'avec la sensation renouvelée, il y a passage du conscient à l'inconscient, puis, quand elle se renouvelle, passage inverse de l'inconscient au conscient. La conscience est susceptible de degrés ; ses variations et ses nuances sont infinies : nous les observons ennous-mêmesjusqu'àce qu'elle atteigne ce seuil, au-dessous duquel pratiquement elle disparaît. D'autre part, les faits physiologiques nous attestent que là où la sensation n'a plus de manifestation pour nous-mêmes, elle se survit dans ses conditions physiques. L'arc réflexe conscient et l'arc réflexe inconscient sont faits à" l'image l'un de l'autre.

Formes de la sensation. — Gomme les systèmes qui les conditionnent, les sensations sont des modalités diverses (vue, ouïe, tact, etc.). Les combinaisons des impressions qui leur donnent naissance sont diverses également : c'est ce qu'on appel le^les/orm^s delà sensation. — A force de se répéter en nous, par suite d'impressions semblables, les sensations prennent pour nous une signification, un symbolisme déterminé; c'est ce que, dans le langage de l'école, on appelle le contenu de la sensation. Le contenu, c'est Y objets la chose en concordance avec la sensation.

Représentations ; images psycliiques. — Par ces mécanismes, qui les uns rattachent les sensations dans le temps et les

autres nous livrent simultanément les qualités diverses des objets, il s'établit en nous une représentation à\x monde extérieur: c'est la collection de nos images psychiques. Ces images sont classées, ordonnées, systématisées dans Tinconscient, et sont évocables à chaque impression de l'objet auquel elles correspondent, c'est-à-dire à chaque sensation rappelée par celui-ci.

111. Analyse et synthèse ; formation des images d'objets. — Chaque sens, chaque sensation ne nous fait reconnaître et connaître qu'une qualité des objets qui ont fait impression sur eux L'esprit, l'activité cérébrale, la pensée s'emploie à séparer, abstraire les qualités semblables des objets différents et à les rassembler sur le même objet qui les possède à la fois. Par cette opération nouvelle de l'esprit, la reconnaissance des sensations nous conduit à la reconnaissance des objets. D'après l'exemple si souvent cité depuis Charcot,une cloche peut être entendue, vue, touchée. L'esprit associe les formes des trois sensations qui lui viennent de l'objet « cloche » si intimement qu'à toute impression nouvelle» venant de l'objet à l'un des trois sens (de la vision, de l'ouïe, du toucher), l'objet est reconnu. Une seule impression fait réapparaître les trois sensations. Tune à l'état fort, les deux autres à l'état faible ou dissimulé ; la notion de l'objet est créée par cette association.

C'est là la forme la plus inférieure de la pensée; elle appartient à la fois aux animaux et à l'homme. Avec ses sensations associées, l'animal se crée des notions, ayant un premier degré de généralité, capables de diriger ses actes, en vue de la conservation. Il se forme, ainsi, un premier fond d'idées, qui sont les idées concrètes.

Pensée, abstraction. — Mais le mot « pensée », dans le sens qu'on lui attribue d'ordinaire, exprime un processus de séparation et de recomposition, proprement d'afo/rac/ion, poussé beaucoup plus loin et qui distingue, à un haut degré, la pensée humaine de celle des animaux. L'animal, venons-nous de dire, pense avec des sensations : l'homme pense avec des idées abstraites, il pense avec des mots. Par un nouveau travail d'analyse intérieur opéré sur les images psychiques, il se crée une collection d'images verbales d'un symbolisme beaucoup plus élevé que celui de ses images d'objets. C'est le langage entendu et parlé, auquel s'ajoute, chez l'homme civilisé, le langage lu et écrit.

Formation des images verbales. — Pour revenir à l'exemple précédent, le mot cloche, prononcé pour la première fois à l'oreille de l'enfant, ne réveille pas chez lui l'image de l'objet « cloche », ni aucune image d'objet connu ; elle tend tout d'abord seulement à créer et crée effectivement une image auditive nouvelle, ni plus ni

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moins importante que celles qu'il possède déjà. Mais cette image auditive, lorsqu'elle est évoquée dans des circonstances déterminées et convenablement choisies, est l'occasion en lui d'un nouveau travail d'abstraction, poussé beaucoup plus loin que les précédents, par lequel elle acquiert une valeur symbolique, d'un ordre vraiment général. Le procédé instinctif par lequel le cerveau de l'enfant fait cette acquisition nouvelle est de la nature de ceux qui entrent dans le raisonnement, tel qu'il peut être conduit méthodiquement chez l'adulte, en suivant les règles édictées dans la logique. La raison esi Taptitude de l'esprit humain à employer de pareils procédés. C'est de nouveau par la superposition, non plus simplement des images psychiques, mais des idées concrètes formées par la superposition de ces images, que l'esprit, allant d'abstraction en abstraction, arrive à l'idée générale, dite proprement abstraite.

Comparaison. — Toute comparaison procède d'une superposition de deux choses ayant des traits communs, et de nouveau cette superposition renforce les traits communs et élimine les traits différentiels. Toute comparaison est une expériefice intérieure d'identification des sensations et des idées, expérience suivie ou non du résultat recherché et qui a sa signification dans les deux cas. L'immense avantage des animaux supérieurs sur leurs frères inférieurs et de l'homme sur les animaux, c'est de pouvoir réaliser, avec des sensations et des idées, ces expériences que l'être inculte ou irraisonnable est réduit à instituer avec ses puissances motrices. Il en résulte une extraordinaire économie de temps et de foroe.

Ainsi se forme chez l'enfant la collection des images verbales auditives. Par un mécanisme au fond semblable se formera plus tard la collection des images verbales visuelles. Le procédé en est seulement plus visiblement analytique, parce que les facultés du sujet sont à ce moment plus développées et que le langage parlé déjà constitué intervient dans l'apprentissage du langage écrit.

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