DE LA RELATION QUI EXISTE ENTRE LE BUT ET LA THÉORIE
263. Nous avoijs dit qu'il n'y avait point de théorie pratique possible sans but ; mais il y a des buts de diverses espèces. Il y en a qui sont toujours semblables dans tous les temps, qui sont par essence invariables et stationnaires ; ce sont en général les buts qui résultent des constantes de conservation^ par exemple delà nécessité de maintenir l'ordre dans la société, de lui procurer des ressources financières. Il y a au contraire des buts qui varient, se modifient ou se déplacent à mesure que l'on s'avance ; tels sont uniformément ceux qui font partie d'une progression. Il n'y a Jieu de s'occuper que de ces derniers.
Les théories sont pareilles à leurs buts. Elles
sont stationnaires ou progressives comme ils le sont eux-mêmes.
Au point de vue du progrès, la théorie constitue avant tout un système de transition. Elle comprend donc la détermination et la classification des moyens et des actions nécessaires pour passer d'un état social donné à un autre qui est sur la ligne de la progression. Sous ce rapport elle répond toujours à une prévoyance, à une conception de Favenir. Telle est la relation de cette espèce de théorie avec le but.
Pour démontrer l'utilité d'une pareille théorie de transition 9 il suffit du raisonnement; mais les faits nous en offrent une démonstration plus évidente encore et de plus incontestable. Ainsi, faute d'une théorie de ce genre , on a vu avorter des commencements qui, s'ils eussent eu suite, auraient produit une situation qui eût changé la politique d'une période de l'histoire européenne. Par exemple, si, à l'époque de la ligue lombarde, on eût possédé la théorie du gouvernement représentatif, il est probable que l'Italie septentrionale se fût constituée en une seule nation, dès le douzième siècle. D'un autre côté, des révolutions qui sont dans l'ordre des choses et qui auraient pu être opérées sans secousse , deviennent faute de prévoyance et de théorie de véritables désastres. Prenons pour exemple la ques-
4W TRAITÉ DE POUTIQUK.
lion de l'esclavage Mix Etats-Unis. Si, aTant Taffranchissement brusque et en masse, tel que belui qui est imposé aujourd'hui ^r les circonstances, par les moeurs, par Topinion, par l'intérêt politique, les Américains, suivant Tesprit de leur constitution libérale, eussent procédé dès la fin du siècle dernier, d'après une théorie qui à été à peu près complètement appliquée dans les colonies espagnoles et complètement dans notre Europe , ils ne se fussent pas trouvés acculés devant une difficulté dont la guerre qui finit tl'ést que la première partie. En effet > après tant de sang versé, tant de richesses détruites, après avoir compromis l'avenir de la république, créé entre le Nord et le Sud une hostilité peut-être insurmontable, on se trouvera en face de la seconde partie de la difficulté, d'une population de quatre millions d'âmes inaptes à la vie civile. Les Américains, dès lé commencement de la guerre, ont vu le problème; et pour le résoudre on a proposé une mesure presque aussi cruelle que Tesclavage, c'est-à-dire la déportation de ces quatre millions d'àmes. Que fallait-il faire cependant pour échapper à ces tristes eiirémités? Il fallait mettre les esclaves à même de comprendre la liberté civile et de la conquérir par leurs propres efforts; leur donner la religion , l'instruction , le mariage, la famille, le droit du pécule et de la
propriété, l'inhérence au sol, le droit de posséder, le droit de se racheter et une magistrature protectrice; il fallait déclarer libre tout individu qui avait du sang blanc dans les veines, multiplier en un mot, sous tous les |)rétextes, les niotifs d'affranchissement. Il est certain que j^ar ces moyens on eût vu la fin de cette plaie hideuse et peut-être serait-elle déjà fermée.
i6U. Quoiqu'il ne puisse y avoir de théorie pratique saas but, il s'en faut que la connaissance du but suffise pour donner la théorie. Celle-ci est une conception à part, parfaitement limitée, qui a son caractère propre; c'est d'ailleurs un travail qui offre rarement de grandes difficultés. On a pour guide le but et on a toutes chances de trouver juste si on connaît bien l'état présent d'où il faut partir. Il ne s'agit en elTet que d'établir par hypothèse les transitions les meilleures et les plus générales entre cet état présent et l'avenir que l'on a déterminé ou choisi. La théorie d'ailleurs .n'a l>as besoin d'être parfaite. C'est ordinairement l'exécution cjui montrant les détails, indique les corrections et les améliorations.
La difficulté , c'est de choisir son avenir, c'est de reconnaître le but que Ton doit j30ursuivre. Aussi est-on en droit de s'étonner que sans méthode aucune, sans science organisée, et même sans études historiques approfondies, on ne se
soit pas plus souvent trompé et que rhumanité ait marché à peu près constamment sur la voie du progrès. U est vrai que, lorsqu'on fait fausse route, on en est averti; la société souffre. Il est vrai encore que lorsqu'une nation sort de la voie, il y en a d'autres qui la remplacent.
265. Toujours il y a dans un peuple quelque sentiment qui se rapporte plus ou moins immédiatement à son but social d'activité. Le seul fait de la nationalité suffit pour le produire; mais en outre il y a les conséquences des actes accomplis, c'est-à-dire une somme de résultats et d'idées, des relations de position, des relations d'intérêts qui ont des conclusions en quelque sorte nécessaires. Que Ton joigne à ces motifs, dans ce peuple, le souvenir de ce qu'il faisait hier, la sensation de ce qu'il fait aujourd'hui ou seulement de ce qu'il souffre, et l'on comprendra comment se produit ce mélange de croyances nationales, de désirs vagues ou positifs^ de tendances de toutes sortes qui forment le fond et la généralité de l'opinion publique. Par suite il existe toujours, pour l'homme d'État, une source d'études où il peut aller chercher l'idée d'un mouvement ou d'une action gouvernementale. Malheureusement, les aspirations de l'opinion publique ne fournissent le plus souvent que des indications partielles , et parmi elles il en est quelquefois qui tendent aussi
vivement à la conservation du présent ou au. retour vers le passé qu'aux progrès de l'avenir. C'est là cependant que, depuis des siècles^ la plupart de nos modernes réformateurs et de nos novateurs sérieux ont puisé leurs inspirations et leur force. Cette source est constamment ouverte; mais elle est aussi à peu près constamment trouble.
Entre tant de principes opposés qui demandent à être réalisés , par exemple la liberté et Tordre, la liberté et Tégalilé, entre le grand nombre de tendances contradictoires en présence, telles que Tindividualisme et l'association, les droits du passé et les exigences du présent; enfin entre tant de théories diverses sur toutes choses, comment et quoi choisir? Quelle conciliation, quelle solution est la véritable? Malheur cependant au gouvernement qui se trompe! 11 amène inévitablement sa ruine. Aussi, en général, on préfère la routine et on adopte la politique de résistance.
Nul doute, selon moi, que s'il était donné au pouvoir, quel qu'il fût, d'avoir une certitude ou seulement une très -grande prohabilité sur Tavenir, il aurait autant de propension au progrès qu'il en a peu aujourd'hui. Il faudrait qu'il fût aveugle pour ne pas voir que son plus grand intérêt, la garantie de sa durée et de son autorité, est de marcher à la tête de la société, au lieu d'être poussé par elle. Il est vrai (ju'il y a des
450 TRAITÉ DE EOUTIQUE.
aveugles : par exemple, les gouvernements de la Restauration et de Louis-Philippe qui 3'étaient établis en imitation du gouvernement anglais et de ses théories politiques. Ils ne surent que résister dans les questions où celui qu'ils prétendaient imiter a pour principe de se mettre à la tète de la tendance toutes les fois qu'elle se manifeste avec quelque puissance.
266. Lorsqu'on interroge l'histoire, on trouve qu'il y a eu des initiatives de politique pratique de toutes sortes d'origines. Au début des nationalités nouvelles elles sont généraleixient déduites h priori d'une croyance religieuse ou d'un principe inoral ^ plus tard d'un devoir national ou d'une idée de justice; ces dernières ont été généralement les meilleures et les plus fécondes. D'autres fois elles ont été conçues comme négation d'un système dont on avait souffert ou dont on ne voulait plus, et elles concluaient au système directement opposé; d'autres fqis elles proposaient une ii:nitation ; enQn elles ^nianèrent souvent de l'indignation, de la colère^ d'Mn intérêt et même de la nécessité.
Pour toutes ces théories, il n'y eut jamais qu'un seul mode de vérification : ce fut l'application, ,ce fut l'expérience. Lorsque cette application était acceptée par la société, si elle donnait les résultats qu'on en attendait, on jugeait la théorie
U THÉOftïE PRATIQUE- 451
bonne, quelque extraordinaire qu'elle parut d'ailleurs; cest ainsi qu'attribuant toute la gr^nd^ur de Sparte aux lois de Lyciirgue, qui n'étaient en réalité qu une théorie de politique pratique, on a trouvé ces lois admirables* QUf^n^l au contraire l'application était insupportable, on condamnait la théorie. C'est ainsj qu on s'est accordé dans tous les temps et tous les lieux à flétrir le despotisn^e. On n'en use pas autrement aujourd'hui dans les siences mathérns^tiques et physiques. C'est l'application ou l'expérience qui prononcent en dernier ressort et qui cops^tuent \s^ vérificatipu définitive. Il y a cette différence cependant que dans les sciences physiques , le fait étant tpujpurs le même, la même expérience donne toujours le même résultat, tandis que d^ins les choties politiques, une théorie pratique qui réussit daqs uU temps et dans une certaine société est repoussée dans un autre temps, ou méuie d^u^ une autre société quoiqu'elle soit de la niéme époque» Ainsi le rég;ime aristocratique imposé à Athèqes par les Sparliatesj, fut rejeté par le peuple athénien.
Les événements, les situations, les circonstances que l'histoire nous raconte se reproduisent ^e uos jours; l'analogie est manifeste. Les questions ont changé, mais le mode de vérification n'a pas fait un pas; il est toujours le même.
Dans les États véritablement libres, ce naode de
vérification offre les moindres dangers. L'essai d'une initiative quelconque y est toujours précédé d'une discussion. Avant d'être appliquée, cette initiative est appréciée et corrigée; il faut en outre qu'elle soit acceptée par le vole libre des citoyens ou de leurs représentants; enfin si, malgré tout, ou s'est trompé, on peut revenir sur ce qu'on a commencé; il n'y a de perdu que du temps et quelques richesses. Mais dans un État où le pouvoir est absolu, où en toutes choses on est habitué à employer la contrainte et à imposer le silence, il n'en est plus ainsi. Les risques sont autrement grands. Le pouvoir, même avec les meilleures intentions, ne pourra connaître la valeur de sa politique que par les résultats, c'est-à-dire, si elle est mauvaise, que par l'excès du mal produit; je dis l'excès, car le même silence qui a protégé la tentative au début, en cachera pendant longtemps les effets. Il y a d'ailleurs toutes chances que l'on se trompe, au commencement et à la fin, lorsque l'on met entre soi et le public cette barrière du silence. Une société politique n'est point une matière maniable, impassible, dont on peut faire ce que l'on veut. Elle sent, elle peut souffrir et elle peut se plaindre. Ses plaintes sont un avertissement; mais, si on les étouffe, d'où viendra l'avertissement? En conséquence on continuera. Or il n'y a pas de faute persistante qui ne produise
dans la société des misères irréparables; il n'y a pas d'erreur suivie qui ne se paye par des xlouleurs et des fies humaines. Il y a des circonstances où une nation, si elle ne veut consentir à sa ruine, doit se révolter; si elle ne réussit pas, il faut qu'elle se résigne à la rétrogradation et à la dépopulation. Un pouvoir, enfermé en luimême, comme il y en a tant encore aujourd'hui, doit donc trembler toutes les. fois qu'il entreprend une chose nouvelle.
267. Dans l'incertitude du but à suivre et par conséquent de la théorie, et en même temps dans l'incertitude du danger qu'il y a dans l'erreur, il arrive presque constamment que, toutes les fois que la foi, la passion ou l'exemple font défaut, le doute et la crainte immobilisent les hommes. Combien souvent même n'est-il pas arrivé qu'après un premier pas fait, par colère, par passion ou par l'impulsion d'un homme de génie, on a vu des gouvernements et des peuples reculer et revenir au système qu'ils avaient quitté? Nest-ce pas l'incertitude de l'avenir que l'on oppose chaque jour à ceux qui veulent marcher? On reconnaît la justice de leurs accusations contre le présent^ mais on leur demande si la récompense de l'effort ne serait pas un avenir encore pire. On préfère le mal présent aux chances de l'inconnu. Les hommes, en toutes choses, ont horreur de l'inconnu.
Il n'y aurait donc rien de plus utile, de plus persuasif qu'une méthode propre à donner la plus grande somme de probabilités possible sur le but. C'est cette méthode que je chercherai dans le chapitre qui va suivre.
OSOT)
CHPÏTRE in.
DE LA MÉTHODE POUR TBOUVE» LES DIVERS TpilfËS SUCCESSIFS D'UNE PROGRESSION SOCIALE OU POLI- TIQUE.
268. La méthode que je vais exposer est déduite de la considération du progrès. Je n'ai point à exposer ici Tensemble de cette doctrine fort compliquée et fort étendue. Je l'ai fait ailleurs *. Je serai bref afin d'être précis et clair.
Nous avons vu, et cet ouvrage toutentier est l'expression de cette doctrine, qu'une nation est une association d'hommes et de générations dans un but commun d'activité, que la vie de cette nation consiste à poursuivre cebut, qu'elle nese conserve que par là. Tant que la nation est fidèle à ce but ^
i. Voyez Introduction à la science de t histoire j 2* édit.y 1842, Paris, chez Guillaiimin.
fondamental, chaque fois qu'elle fait un acte conforme, elle marche sur la voie d'une progression dont chaque terme Tëloigne de son état primitif, quel qu'il fût, et la rapproche d'un état qui ne sera parfait ou complet que lorsque le but tout entier sera réalisé. Chaque terme de cette progression est lui-même un but secondaire dont la réalisation occupe un certain espace de rhistoire nationale. Puis ce terme accotnpli, il s'en présente un autre qui devient un nouveau motif d'activité, qui est un nouveau but, et qui ouvre un horizon nouveau. Il en est ainsi jusqu'à la fin de la progression, à condition cependant que la nation n'oublie pas*le but général et primitif qui l'a formée et qui a engendré ses tendances précédentes.
Lorsque, dans l'histoire, on suit une de ces progressions, et les exemples abondent, on remarque que chaque terme a été marqué par une politique spéciale. Il suffît donc, comme il a été dit plus haut, de trouver le but pour apercevoir la pratique appropriée et pour vérifîer toute théorie qui s'y rapporte.
Ces préliminaires posés, je vais exposer la méthode.
269. Il faut qu'on sache d'où vient la société dont on s'occupe pour savoir où elle va. La première opération consiste donc à reconnaître quel
est le but constitutif d'aclivité de celte société. Il s'agit ici, je le répète, de trouver le but primordial ou d'origine. Il faut se garder de prendre un but secondaire pour cepointde départ premier ; ce serait prendre une conséquence pour un principe et courir le risque de n'avoir qu'une vue incomplète dans le travail qui doit suivre.
Le point de départ reconnu, le but primordial établi, il faut formuler, par hypothèse, quel est l'avenir le plus éloigné qu'il soit possible d'apercevoir ou, en d'autres termes, quelle est la réalisation Bnale que la société semble devoir atteindre pour accomplir complètement sa destinée.
Cette hypothèse formulée, on doit ensuite déterminer, de la manière la plus détaillée possible, tous les termes de progression intermédiaires entre le point d'où elle est partie et l'état définitif où l'on suppose qu'elle doit parvenir. Dans celle troisième opération, on doit trouver la raison et l'indication de tous les progrès que la société a opérés jusqu'au moment actuel et en même temps la raison et l'indication des progrès futurs.
La vérification de ce travail, quant à l'exactitude, est dans ce travail lui-même. En effet une partie de la série progressive, que l'on a trouvée par hypothèse, se rapporte à des faits déjà historiquement établis, à des phénomènes écoulés. Or, si le travail est exact quant à cette première partie, il est
de toute probabilité qu'il l'est également dans
la seconde, c'est-à-dire quant à l'avenir.
II est bien entendu au reste que, dans \sL construction decette série, ils'agit,quelquesoitle terme dont on s'occupe, de déterminer les principes d'action et non les faits particuliers qui ne sont toujours que la traduction plus ou moins exacte des principes. On doit se borner, sous peine d'erreur, à reconnaître quels ont été ou quels seront les buts du mouvement social, l'idéal que la société s'est proposé ou se proposera dans un moment donné. Si l'on regarde l'avenir, par exemple, on pourra se figurer les modifications ou lés améliorations que la réalisation de chacun de ces buts amènera dans telle et telle constante sociale, deviner les intérêts ou les passions qu'elle mettra en jeu, prévoir les résistances qu'elle suîidtera ; mais plus on tentera de pénétrer dans le détail des actions, plus on essayera d'atteindre la réalité, plus aussi on en trera dans l'utopie, plus on s'approchera de l'inr. probable.
La méthode, que je viens de présenter, me paraît propre à donner sur toute espèce de question politique une suffisante certitude ou, pour mieux parler, la plus grande somme de prohabilités. Mais l'emploi n'en est pas facile. C'est une œuvre dans laquelle il ne faut, avant tout, apporter rien des passions du temps où l'on vit, rien de ses préjugés,
rien de ses intérêts. C'est une œuvrede prévoyance où le calrae du regard et de la pensée est plus nécessaire que le génie.
Je ne me dissimule pas qu'on pourra trouver au moins étrange la proposition d'Dne méthode de prévoyance sur un sujet qui parait uniquement du domaine de la liberté ; mais, je Tai déjà fait remarquer, la liberté est une faculté active qui se meut dans des limites; elle ne peut que choisir entre le mal et le bien, le pire, le médiocre et le meilleur. Or, le mal en politique ou le pire c'est la rétrogradation, le médiocre est l'immobilité et le meilleur c'est la marche vers son but. t^our justifier l'application de la méthode, il n'y a qu'une seule vérité à rappeler : c'est qu'une société politique ne préférera jamais le médiocre ou le pire au bien et au mieux.
270. ie viens de dire dans le paragraphe précédent que la première opération consistait à reconnaître le but d'activité originel de la nation dont on cherche la destinée progressive. Elle est certainement la plus difficile de toutes celles dont se compose la méthode. De plus comme elle doit être là base.de tout le travail, la raison de toute la série, c'est celle où il est plus besoin de certitude; c'est celle qui doit être la plus positive, la plus incontestable. On ne s'étonnfefa point que j'entre à cet égard dans qUelqdès détails.
460 TRAITÉ DE POUTIQUE.
Quelques mots d'abord surladifBculté. Us'agit, une nation étant donnée, quel que soit le temps écoulé depuis son origine, quels que soit le nombre, la complication des faits accomplis, quelle que soit la variation dea idées et des doctrines^ de découvrir quel est le but d activité qui Ta fait naître et qui au fond la conduit encore. Supposons en outre qu'il ne s'agisse pas de nous, mais de quelque nation étrangère, d'un peuple de l'antiquité par exemple, et la solution du problème nous apparaîtra telle qu'elle est : obscure, couverte de ténèbres^ et des plus scabreuses.
On peut objecter, il est vrai, que nous n'avons pas à nous occuper ici des anciens, ni des peuples étrangers à notre civilisation ; que nous n'avons besoin de leur histoire que pour leur emprunter quelques faits à titre de preuves ou d'exemples; qu'il est en ce moment question de nous et de notre avenir; et enfin que nous savons assez bien où nous sommes et d'où nous venons pour savoir également bien où nous allons.
Aces objections voici la réponse : Fussions-nous cent fois plus certains que nous le sommes, fussionsnous tous d'accord sur nos origines et sur notre avenir, il s'agit de donner à la politique le caractère d'une science positive. Or ce qui caractérise 4e positif dans les sciences^ c'est la possibilité de reproduire incessamment la preuve de la solution
qui est posée comme acquise. Mon seul but est de fournir à la pratique sociale une méthode de démonstration de ce genre qui en écarte définitivement le doute et les hésitations.
D'ailleurs est-il bien certain que nous soyons tous d'accord sur l'avenir? Nos prévoyances ne se ressemblent pas plus que nos désirs. Nous croyons connaître notre civilisation ; mais en connaissonsnous toutes les exigences? Ne courons-nous pas risque de nous tromper et d'arriver encore à une de ces oscillations entre le bien et le mal, la rétrogradation et le progrès, si fréquentes parmi nous ? Il n'y a pas longtemps qu'on ignorait presque universellement d'où venait notre civilisation, et beaucoup de personnes l'ignorent probablement encore. C'est une découverte de notre siècle. 11 est à craindre qu'on ne tienne pas assez compte de son caractère ou de son origine, à plus forte raison qu'on se trompe sur sa portée et sur ses conséquences. C'est même chose probable d'après tout ce que nous voyons autour de nous. Sans doute et certainement, une erreur qui viendrait de nous autres Français, ne ferait pas périr la civilisation européenne, ses conséquences seraient tout au plus retardées; mais notre nation perdrait le rôle qui lui est départi; une autre lui succéderait et recueillerait l'héritage de gloire, de reconnaissance et d'autorité promis à celle qui sera la première sur la voie.
Le mieux, selon moi, dans iip siyel si iniportant, est de raisonner à regard d'un tempspu d'une nation dont nous faisons partie, comme si pousy étions étrangers, comme s'il s'agissait d'un autre temps et d'une autre nation ; c'est le plus sûr moyen d'écarler de notre travail l'inlervention de nos préjugés et de nos tendances pef*sQnnelle$; c'est en oulre le vrai moyen de 4onner à la solution une valeur complètement scientifique, c'està-dire de la montrer comme la pure conséquence d'une méthode par elle-même parfaitement indifférente au résultat, et par suite d'assurer la plus grande autorité à l'aifirmation finale • Oublions donc qui nous sommes et occupons-nous seulement de reconnaître comment les choses se passent, se commandent et concluent.
271 . Pour découvrir le but d'activité d'une nation donnée, que celle-ci appartienne à l'antiquité ou au temps présent, le problème consiste toujours à reconnaître d'abord a quelle civilisation cette nation appartient, à quel fpoment, par quel motif dans cette civilisation ^ elle a pris naissance et par conséquent quel but elle s'est donné.
Nous savons, en effet, que l'humanité a passé par plusieurs âges de civilisation avant d'arriver à l'âge où nous sommes en Europe. Chacun de ces âges représente un des grands termes du progrès accompli par notre espèce. Il est caractérisé
LJ^ TfiÉQBlE PRATIQUE. 46»
par un biUt goderai qui U distingue de celui qui le précède et de celui qui le suit; mais il comprend plusieurs nations caractérisées elles^ méme^ individuellement par un but particulier déduit du but général, soit qu'elles existent et agissent simultanément comme fonctions de l'en-* semble^ soit qu'elles se succèdent les les unes aux autres comme des termes de progression. Quelle que soit donc la nation dont il s'agisse^ elle porté dans son sein le but général propre à sa civilisation^ et, de plus, elle représente, dans le moment et en même temps^ une fonction et un termedela progression.
Pour distinguer uti âge de civilisation d'un autre» comme pour découvrira quelle civilisation une nation appartient^ il y ^ une caractéristique générale qui est la première de toutes. C'est la morale et la religion.
En effet chaque âge de civilisation est gouverné par un ensemble d'axiomes religieux et moraux qui lui sont propres. Les différences d'un âge à un autre sont tellement tranchées que toute confusion est impossible. Ainsi on ne peut confondre la religion primitive de la Chine, fondée sur le culte des ancêtres^ avec la religion des Inde 4 et de l'ancienne Egypte, caractérisée parle dogme de la métempsycose ou de la transmigration des âmes, et à plus forte raison avec notre christianisme. L'or-
464 TRAITÉ DE POUTIQUE.
ganisatioD sociale, dans la première de ces civilisations, repose sur Fidée de famille, dans la seconde sur la caste, dans la nôtre sur la responsabilité individuelle et la solidarité sociale. Sans doute y dans chaque civilisation, l'ensemble des dogmes se modifie et s'altère, mais jamais jusqu'à se ressembler d'une civilisation à une autre. Il y a des révoltes, des réformes; les diversités nationales ou de buts secondaires se multiplient ; il se forme de nouvelles sociétés politiques ; les principes premiers s'oublient ; il se produit des philosophies; mais les conséquences restent et par elles on peut remonter à l'origine.
La distinction est plus difficile lorsque les conséquences de deux mouvements civilisateurs d'âges différents viennent à se rencontrer, ainsi qu'il arriva par exemple, lorsque des colonies égyptiennes vinrent s'établir en Grèce, ou lorsque le bouddhisme, qui est une réforme indoue, vint s'établir en Chine. Il arrive alors que les peuples, qui appartenaient à l'âge antérieur ou pour mieux dire à la civilisation inférieure, franchissent plusieurs termes de la pro gression ; mais, quoi qu'il en soit, il se conserve assez d'usages, de traditions et de superstitions des premiers temps pour qu'on puisse apercevoir le mélange et opérer le départ entre ce qui appartient à l'une des origines et ce qui revient à l'autre.
Il y a au fond de toute religion un point qui ne
varie que dans la forme; c'est celui qui constitue ]a sanction de la morale. Dans toutes on trouve Taffirmation d'un Dieu souverain, auteur de toutes choses, créateur de la loi qui gouverne le monde et les hommes; quant aux théogonies/ c'est-à-dire cette partie de la théologie qui dans les temps antiques tenait lieu des sciences que nous désignons aujourd'hui sous les noms d'astronomie, de physique, de météorologie^ elles sont très-différentes.
Quant à la morale, elle a également un fond, toujours le même; elle consiste toujours essentiellement dans le sacrifice de soi à un devoir; mais comme elle est, ainsi que tout le monde sait, la loi des rapports de l'homme avec lui-même, avec ses semblables, avec le monde, avec Dieu, en un mot la loi du bien et du mal, elle varie, sous ces rapports, selon les civilisations, selon les théogonies, selon la science. Elle a des préceptes généraux toujours les mêmes; mais elle en a d'autres particuliers et appropriés aux circonstances sociales. Ainsi ses prescriptions secondaires en Chine, où règne le système de la famille, ne ressemblent pas à celles qui sont reçues chez les Indous soumis au système des castes. De ce rapide examen il résulte que la religion et la morale sont des caractéristiques assez faciles à retrouver, pour reconnaître un âge de civilisation.
272. Cet^ première et impoctaate donnée pour reconnaître à quel âge de civîUsalion une société appartient, doit être vérifiée par les méthodes historiques ordinaires, qui feront connaître en même temps aussi la formation des diverses nations comprises dans la même civilisation.
On étudie toutes les grandes révolutions qui se sont opérées, dans un certain groupe de peuples et sur une suffisante étendue de territoire, réformes, révoltes, séparations, ruptures, colonisations, destructions et formations de nationalité ; on range ce^ Êiits en série de manière à remonter des événements les plus modernes et les plus connus, aux événements les plus anciens et enfm aux temps primitifs. Seulement il ne ^ut pas tenir compte dans cette coqst^uctipn ^^ accident^ d'qne nature étrangère à iareçh^^ch^ mçm^que Ton poursuit, par exempte d?. U simpi^ çopquêtç d'un peuple ps^r up auU^e ou d^ ^ simple, colomsation, qui ne concluent qit a une extension ^ lejrritoire. l>e. résultait de ce travail, q^ui eçt très-facilç pou^* rage, auquel nous appartenons nou$-mém^S) est infaillible. Non-seulement PU arriveiuévitablemeut ainsi, à constater la morale et la religion à laquelle appartieptchaque peuple; m£^is^ en ou^re, on ti'QUve le u\oment et le motif ou ^e but d? formation de:$ nations qo^uyeUes. Cette construction a donc le double avantage de montrer le principe des buts
LA TSÉORIE PRATiQtJfi. 467
d'aclîvité daps un âge de crvilisalion déterminé, et d'indiquer quel est le but qui a présidé à la naissance d*une nation donnée. L'histoire de cette nation eUe^méme complète la vérification.
J'ai indiqué déjà au Kvre \l les causes qui donnent Heu à la formation de nationalités diverses ckmsle même âge de civilisation. J'ajouterai ici diverses observatijons propres à faciliter l'étude historique dont il vient d'être question.
La v^ d'un peuple est double ; il a sa vie intérieure et une v^ extérieure ou de relation. La première peut et doit même être caractérisée par des tendances semblables et des actes pareils chez tous les peuples qui vivent soi;is la doctrine du même but civilisateur. Mais, il n'en est pas de même de la vie extérieure ; celle-ci subit nécessairement des contacts de nature variable. Ces contacts sont de deux sortes, ou pacifiques et en mêm^ temps commerciaux, ou hostiles. S'ils sont hosUles, soit que la guerre soit purement défensive, soit qu'elle ait un but agressif et conquérant, il résultera de ces circonstances des habitudes et des traditions qui plus tard donneront à la nationalité un cachet particulier. Ainsi, à l'époque des d«ux premières dynasties, la France était bien une sous le rapport du but d'activité général el de la croyance, sous le rapport des institutions municipales, militaires et administratives; c'était une fédération à
la manière des États-Unis de TAbérique du Nord, plus serrée cependant et mieux liée par le fait de Tunité de religion et de T unité d'esprit; mais elle avait des contacts hostiles de natures diflerentes^ sur ses frontières du Rhin à TEst et sur ses frontières des Pyrénées au Midi. Les provinces ou plutôt les deux grandes divisions militaires de FEst et du Midi, TAustrasie et l'Aquitaine étaient sans cesse occupées de guerres, soit pour avancer sur l'adversaire, soit pour défendre les acquisitions faites. La masse de la nation n'y participait, que dans les grandes circonstances. La France repré-sentait alors l'armée de la civilisation moderne. Néanmoins malgré la pression hostile qu'elle éprouvait de toutes parts, il se manifesta à l'Est comme au Midi, une tendance constante à se séparer du centre, à former des nations séparées. Cette disposition s'accrut lorsque l'on eut transporté ces provinces militantes, du côté de l'Est sur l'Elbe dans la Saxe et sur le Danube dans l'Autriche quidevintla nouvelle Austrasie,etducôté des Pyrénées en Catalogne, en Aragon et en Navarre. Le grand cercle de civilisation formé par Charlemagne se brisa sous ses successeurs sans que la civilisation changeât; mais au but général et commun, se joignirent une multitude de buts particuliers, qui firent naitre autant de nationalités particulières dont quelques-unes existent encore.
Ainsi une simple situation qui modifie les contacts est suffisante pour donner à un but commun de même nature et de même origine un cachet particulier, pour y adjoindre des tendances capables de séparer un peuple d'un autre. Il est très-probable que la difTérence des constitutions de Sparte et d'Athènes tenait à leur position. Athènes, placée près de la mer, devait être une ville commerciale et par suite moins hostile aux étrangers, de mœurs moins rudes que sa rivale ; elle ne se constitua donc pas sur un pied militaire, comme une armée toujours prête à entrer en campagne ainsi que le fit Sparte. La plus ancienne des Républiques modernes, la noble et triste Venise ne fut dans Torigine qu'un asile où se réfugiaient les familles qui fuyaient d'abord les violences, et plus tard la domination des conquérants barbares. I^a nécessité et sa situation lui donnèrent son but extérieur.
Quel que soit le principe civilisateur, ou plutôt quelle que soit la religion, son extension est successive; elle n'atteint les peuples que les uns après les autres et elle-même selon les temps ne se ressemble pas complètement. Elle subit des changements dans son culte, dans sa discipline, dans sa théologie. De là des diflerences considérables qui restent séparatrices. Ainsi sous le rapport du temps comme de la nature des croyances, il n y a pas similitude entre la France, qui reçut le christia-
nisme latiti avec la discipline, la ferveur et la simplicité des premiers siècles, et la Prusse ou la Hollaitde qui sont nées de la réforme et encore moins avec la Russie qui a reçu le christianisme altéré par le despotisme oriental du Bas-Empire. De méme-y en remontant à Tantiquité, il y a ^eii d^ rapports entre le paganisme de la vieille Egypte et le paganisme deTlonieet de la Grècte, quoique la source fût la même.
O'un autk'e p6té chaque périple nouvellement acquis comprend le nbuveau principe de civilisation avec r intelligence et les tendances qu'il tient de son existence antérieure. Ainsi, dans cette lonie et cette Grèce^ au paganisme nouveau dont l'origine parait égyptienne, se mêlèrent les superstitions et les usages ^c^iaux qiii vcbàîent de là civilisation antérieure^ tels que les croyances relatives aux héros>, aux demi-dieux mortels. On peut qiiélquefois, après des siècles écoulés, reconnaitré les traces de ces habitudes antérieures. Les Anglais .de nos jouk-s^ par exemple, ont encôire quelque chose de l'esprit des Angles iet deà Saxons dominateurs de leur pays à Tépoqule de leur conversion définitif. Mais le témoignage principal de la (JiflTétTericé dont il s'agit se trouve dans le langaj^e qui est lé logique formulée ou la taison réalisée propre à chaqub natit>n.
11 y a^ au reste, dans la constitution d'un but
d'activité, quel qu'il soit, une particularité qui favorise ou explique la plupart des pertiiaoetoces dobt il vient d'être question et surtout la persi'stauce des autononàies. C'est qu'an but de ce genre implique toujours deux motifs^ l'un qui est l'intérêt de conservation^ l'autre qui est le principe moral. Quoique ordinairement unis et confondus, ces deux éléttieUts peuvent se séparer et produire chacun, à l'occasion, leur effet isolément. On voit souvent l'un subalternisfer l'autre et l'intérêt de conservation subsister lorsque l'autre a disparu et réciproquement. Par suite', si un peuple formait déjà un'e société politique au moment où il s'est converti à une croyance nouvelle-, l'ihtérêt de conservation ne disparaîtra pas à cause de cela iet l'autonomie se Wintiendrà. C'est là ce qui est arrivé au contact du christianisme daps lé nord de l'Europe j en Suède, en Danemark, en Pologne, en Hongrie, en Russie.
Il y a une cause de séparation, et il faut dire plus, une cause d'opposition qui est la plus persistante peut-être de toutes^ et qui se reproduit toujours et partout : je veux parler de l'égoïsme. Il n'y a rien de plus séparateur que l'égoïsme. Quand on pose sa personnalité avant tout^ on a pour adversaires touà ceux qu'on veut dominer; quand on ne veut rien céder , il n'y a plus d'intermédiaire entre la servitude et la domination. Cette
disposition morale était plus développée dans Tantiquité que chez nous. L'égoïsme n'avait pour correctif que les devoirs du citoyen et les lois dans le cercle étroit de la cité ; mais de cité à cité y même dans un pays comme la Grèce, dans une population parlant la même langue^ croyant aux mêmes oracles, ayant à peu près des mœurs semblables, il conservait toute sa férocité. On voulait la liberté pour soi ; mais on la comprenait à la manière des despotes, c'est-à-dire comme le droit de tout faire aux dépens des au^ très et contre les autres.
L'égoïsme, chez les anciens, s'était formulé sous forme de droit, droit de naissance, droit de race, droit de cité, droit de la force, droit de conquête. C'était là la partie dominante de leur droit public, ce qu'on peut appeler le droit païen.
C'est un des côtés mauvais ou plutôt le pire de rhéritage que nous avons reçu des civilisations qui nous ont précédés; car ce droit subsiste encore parmi nous. Quoique condamné par la religion , par le sentiment public, et même dans les pays les plus avancés partiellement par les loi? et totalement par les mœurs, il tient encore large-ment et fièrement sa place au soleil. 11 gouverne encore généralement l'Europe. Il est le principe constitutif invoqué par la plupart des gouvernements.
273. Une fois qu'on a trouvé la civilisation à laquelle appartient un peuple et le but commun d'activité qui en a fait une nation, il ne s'agit plus que de déterminer la série progressive des actes par lesquels il s'est successivement rapproché de son but final.
Sous ce rapport aussi nous n'avons que peu d'observations à ajouter à ce qui précède.
On doit apporter la plus gmnde attention dans le choix des éléments de la série. 11 faut que ces éléments soient de même nature , composés de faits de même ordre, ayant, en un mot, même tendance et même but. Autrement, la série n'aurait point de conclusion ; elle n'apprendrait rien ; elle ne prouverait rien.
Lorsqu'une nation est finie, et lorsqu'on possède son histoire tout entière , il n'est pas trèsdifficile de découvrir ces éléments. Ainsi, par exemple, si on prend Thist^ire romaine, on aperçoit très- facilement dans les faits, que sous le rapport extérieur son but fut la conquête et que sous le rapport intérieur son but fut l'égalité; le but extérieur fut atteint; le but intérieur ne le fut pas ou ne le fut qu'incomplètement.
Le but extérieur de Rome est si évident que personne ne le contestera, il suffira de l'énoncer ; mais, pour la tendance intérieure, il faudra la prouver. La série au reste est facile à construire.
Le premier terme sera, si l'on veut, la retraite du peuple sur le mont Àyentin et la création du tribùnat; le secood la révolutioh provoquée par le meurtre de Virginie; le troisième, et j'en çSisse plusieurs, sera l'admission du peuple à toutes les magistratures; le quatrième, l'adjonction des peuples d'Italie à la cite romaine^ le ctnqttième sera la destruction de tous les privilèges de naissance entre citoyens ou plutôt de toutes les familles sénatoriales par les empereurs; le sixième sera enfin le droit de qité romaine doilné par Caracalla, vers 21 1 , à tous les hommes libres des provinces soumise^ à l'empire. H y a là certainement un mouvement vers Tégalité , mouvement incomplet parce qu'il* ne touche points les esclaves^ incomplet autei pBTCe qu'il ne se combine pas avec la liberté. C'est, en effet, une chose reolarquable que la civiliisation ancienne ne trouva pas l'égalité dans la liberté politique; elle ne là réalisa que dans la servitude. Âprèis Garacalla^ il n'y eut plus que deux espèces de servitudes au lieu de plusieurs conrime auparavant : la servitude des hommes libres qui obéissaient à une administration despotique et la servitude des esclaves. Or le despotisme administratif est quelque chose dfe si horrible, qUelqule chose de si pesant^ qu'un grand nombre d'hommes libres, pour lui échapper, renoncèrent à la liberté civique ou municipale qu'ils
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possédaient pour se faire esclaves colons. Les empereurs firent deà lois pour arrêter cette effrayante transfonkiation.
Cependant il résulte de cette série que le but intérieur de la civilisation romaine fut l'égalité, comme son but extérieur était la guerre. Mais quelle était la formule qui fonnait Tunité de ces deux buts? Nous Tignorons; car, poUr la trouver, il faudrait remonter à des tetnps antérieurs à riiistoire.
Quand il s'agit d'une nation finie ou morte, telle que la nation romaine, nous pouvons nous cotitenter de notions incomplètes de ce genre. Celles que nous possédons sur Rome nous suffisent pour comprendre l'histoire de ce pfeuple, pout en lier et en expliquer touteà les parties. Mais> lorsqu'il s'agit d'une nation vivante et en plein mouvement j il nous faut qiielque chose de plus précis, il nous faut la formulé complète; car, içi| il ne s'agit plus d'interpréter seulement des faits historiques, il s'agit dé gouverkier, il s'agit de préparer rhistoire future. AusSi faiit-il, dans la construction de la série, suivre une autre marche qu^ celle dont on vient de voir un exertiple. Voici comment il faut procéder :
Au lieu de parlir*, pi)ur construire la série, des temps les plus anciens pour atteindre les temps modi&tdeS) il faut suivre une marche inverse,
c'esl-à-dîre partir des temps modernes, pour reculer^ par une suite de termes décroissants , jusqu'aux temps les plus anciens* Je m'explique. On commencera par le phénomène le plus grand et le plus général des temps modernes ; ainsi , par exemple^ en France, on prendra comme terme final et terme de début, la révolution française; puis reculant dans le passé, on mettra chaque grand phénomène ayant la même tendance dans sa place sérielle. On arrivera inévitablement par là à mettre en évidence le but quelque enveloppé qu'il soit ; j'en donnerais tout de suite la preuve, si la deuxième partie de ce livre ne devait être consacrée à cette question.
274. C'est l'histoire qui fournit les matériaux de ces constructions. A l'égard des faits qui appartiennent à notre âge de civilisation et de ceux de la seconde moitié de l'âge qui nous précède, c'est-à-dire de la période juive et gréco-romaine, on ne rencontre que les difficultés ordinaires dans toute espèce de travail scientifique; mais là ne s'arrête pas la possibilité des déductions historiques. L'érudition moderne a grandement étendu le champ de nos recherches et on est en droit d'en attendre encore davantage. Dès aujourd'hui on peut lier la période juive et la période gréco-romaine à la civilisation égyptienne, c'est-à-dire compléter cet âge dont nous sommes les héritiers
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immédiats. Quant à Tàge précédent qui est représenté dans son état le plus avancé par la civilisation chinoise et , à un degré inférieur, par ces tribus nomades de tous les temps dont les invasions furent si destructives en Asie, dans l'ancienne Egypte et eu Europe au cinquième siècle, nous devons attendre que la lumière se fasse. Il est probable ciue lorsqu'on connaîtra plus complètement la littérature et les monuments historiques des Chinois, on aura sur les révolutions propres à cette période plus que les probabilités qu'on possède aujourd'hui.
Certainement il parait étrange que Ton soit obligé à des recherches si compliquées pour découvrir un fait tel qu'un but d'activité politique qui semblerait devoir être inscrit et mis en évidence à toutes les pages de l'histoire. Mais cela s'explique facilement : la théorie du but commun d'activité est nouvelle. Jusqu'ici les nations ellesmêmes ne se sont pas rendu clairement compte de leur but. Examinez un peuple quelconque, non dans une époque de torpeur et de sommeil, mais dans un des moments de sa plus vive et de sa plus énergique activité, et vous reconnaîtrez qu'il ne voit que le but immédiat. Quant à la direction définitive, quant aux conséquences de ce qu'il veut actuellement achever, quant aux rapports qui unissent le présent au passé ou même à l'ave^
nir^ il n'et^ sait pas u^ mot. Bien plus, lorsqu'il retrc^ade, il croit quelquefois avancer; él lorsqu'il avance, il doute s il ne rétrograde pas. Or les historiens ont généralement partagé sous ce rapport les erreurs des peuples dont ils faisaient rhîstoirç. Ignorant que toute natiôt) n'existe qu'en vertu d'un but commun déclivité , ils n'avaient auc^n motif pour rechercher et indiquer le but de la société dont ils retraçaient la destinée. Il est rare que l'histoire s'occupe d'une nation à son or%ine ; elle ne. s'en occupe qu'au moment où cette nation joue un rôle et à cause de ce rôle même y c'esl-à-dire à une époque toujours assez éloignée (le sa naissance. Or c'est à l'origine que se pose le but constitutif de la nation. C'est alors qu'il apparaît clairement sous la tri{^ forme de croyance, de devoir et d'int^êt. Plus tard tout se confond. La formule première est remplacée par une doctrine de la nationalité et par des tendances qui se succèdent et ne se re$semblent pas toujours. Le but eq forpie sans doute le principe et le fond; mats il y est enveloppa. L'historien n'en voit rieft, ou en voit peu de chose, pas plus que le peuple, ainsi que je Vai déjà dit. Seulement, s'il est annaliste fidèle, il sera lui-même tout plein des sentiments, des passions, des intérêts qui onl poussa le peuple dotit H' raconte la vie. H y a plus que de l'art chez l'écrivain qui sali
aiAsi aiûm^r un récit çoateoiporaîa , U y a de Tçi^acUlqd^ presque touJ9U(&.
De ce que j^. viens de diçe U résulte qu'on ne pei)t avQu*. uiie. ég^ale confiance ni dans \om les^ a]waU$^?3 ni inéme dans tous le» historiens. U faut d'^^prd k$ apprécier. Delà la question de. la certitude çk Vhisioire, tant de fçis po^ée, et tant de-fois résolue. Quelque^ étrangère qu'eUe paraisse à la nature de c^t ouvrage, je ne puis k pa^er.sous sîlebce.
Le $cep.tiçisme s est attaqué à Thistoirç pour d|es n^ot^^ hiien réels et évidents à tous les yeux. Lorsqu'on vient de lire, svir upe uiéwe époque, plus^urs narrations, on s'aperçoit tout de suite qu'elles différent en beaucoup de points. Ge n'est pas sei^lemeut parce que. les unes sont prolixes et les autres abrégées; n^ais c'est qu'il n y a accord ni sur le caractère des choses» ni, sw le caçactère des personnes^ ni sur le& causes ; c'eM qu'à côté du plus ou du moin;side&itsénoncés, il y a des exagérations, des oublis g^rayes, des réticences, une partialité manifeste. On peut, il est vrai, çeclif^r. u,n s^nnaliste par un autre ; ce procédé est usuel; ruais eston sur des corrections? Aiissi le scepticisme et l'imagination put pleine carrîèi:e. Ce^^ défauts, ou plutôt ces vices se rencontrent dans les historiens ancien^ auss bien que dao^ les his^oiriens modernes. Soulementy cbez les anciens, ils sont mo'^ns évidents ; mais ou Vexpli^^e eu remarquant que
pour Tantiquité les documents sont moins nombreux, qu'ils ont été en quelque sorte choisis; car on est en droit de supposer qu'on n'a sauvé du naufrage du temps que les meilleurs écrivains. Les contradictions y sont remplacées par d'autres difficultés, notamment par des obscurités ou des improbabilités manifestes, ou par des incertitudes sur les dates ; or rien n'est plus important que la régularité des dates au point de vue d'une série historique. La gloire de plusieurs historiens modernes est d'avoir éclairci quelques-uns de ces nombreux problèmes. Quant à l'histoire moderne, les contradictions se sont accrues en proportion du nombre des documents. On pourrait croire que, grâce aux journaux, ces annales modernes, grâce à la sténographie qui semble garantir l'exactitude de tous les débats publics, il n'y a plus d'erreur possible et que la vérité doit sortir triomphante en toutes choses. Mais il ne faut pas oublier que c'est toujours un parti qui tient la plume, même celle du sténographe ; et, à moins de tout lire, il est probable qu'on sera la dupe d'une exagération, d'une réticence ou même d'un mensonge. Et, si on lit tout, que recueillera-t-on de cette lecture ? le doute, toujours le doute !
Tels sont, en abrégé, les arguments que le scepticisme fait valoir contre l'histoire. Il s'agit de les apprécier. Voici ce que j'ai à dire.
Il y a, dans Thistoire, deux classes de faits : les faits généraux, ceux qui caractérisent la nationalité et la distinguent de toute autre, et les faits secondaires ou de détail qui se groupent autour de ces faits généraux.
Sur les faits généraux, il n'y a ni doutes, ni incertitudes possibles soit quant à l'existence, soit quant à Tordre dans lequel ils se suivent. Tous les historiens les affirment uniformément et dans le même ordre; ils ne diffèrent que sur les détails dont ils les entourent ou par lesquels ils veulent les expliquer et les caractériser.
A regard de ces faits généraux, il y a cette différence entre l'histoire ancienne et l'histoire moderne, que dans l'histoire moderne à cause sans doute de la multiplicité des écrivains ou des documents, le nombre des faits que l'on doit classer parmi les faits généraux, c'est-à-dire parmi ceux que les annalistes affirment uniformément, est beaucoup plus grand que dans le passé. C'est en cela et en cela seulement que consiste l'accroissement de certitude propre à l'histoire moderne.
Or, dans le travail proposé, dans cette recherche des formules fondamentales des nationalités, il n'est besoin que des faits les plus généraux. Ce sont les seuls qui soient nécessaires. Peu importe donc comment les historiens les expliquent^ comment ils caractérisent les personnes et les
choses. Tout cela est inutile et ne sert à rien pour la construction d'une série. Avec ces seuls faits généraux on possède toute la certitude et tous les moyens dont on a besoin. Il est triste sans doute de penser que, par suite d'erreurs de détail ou d'uiie partialité coupable, on attribue à de faux motifs de nobles et utiles efforts qui vont à l'accomplissement du but. Il est affligeant que l'on traduise à la postérité comme infâmes des noms qui mériteraient d'être honorés ou que l'on entoure de gloire des noms qui devraient rester odieux. L'histoire devrait accomplir, sur cette terre, le rôle de la justice divine. Les passions humaines en ont décidé et en décident chaque jour autrement, mais ces fausses appréciations ne changent en rien les données qui résultent des faits généraux. Ajoutons, à titre de consolation, que l'étude de ces faits généraux selon la manière indiquée est l'unique moyen de rectifier la vérité dans les détails.
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DEMIÉîtE PAflîlÈ.
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