‹ Traité de politique et de science sociale (volume 2)Chapitre 35 sur 40 · DU PRINCIPE GÉNÉRAL DE LA CIVILISATION MODERNE · texte numérisé non relu

DU PRINCIPE GÉNÉRAL DE LA CIVILISATION MODERNE

275. Le principe général de la civilisation moderne est le christianisme. C'est un fait aujourd'hui généralement admis, positivement démontré par l'histoire, dont chacun peut à volonté se donner la preuve personnelle en reprenant le travail historique ou en se servant des méthodes indiquées dans les chapitres précédents. Je n'insisterai pas sur ce point de départ que je dois regarder comme incontestable^ ; nous savons d'où nous venons.

1 . Je me suis longuement occupé de cette question ailleurs. Yoye£ dans f Européen de 1835 à 1838 » les articles intita-

Nous ne sommes pas seulement un peuple d'origine chrétienne^ nous sommes en outre, dans l'ordre progressif, les héritiers directs de la civilisation qui nous a précédés. Nous avons reçu des Grecs et des Romains les éléments des sciences et des arts, un corps de droit civil et pénal, un système administratif, en un mot tout le matériel d'une société organisée. Mais, en vertu de l'esprit nouveau que nous devons à notre origine^ nous avons successivement et grandement modifié cet héritage. Nous en avons rejeté certaines parties, nous en avons changé d'autres; nous avons en un mot créé des richesses morales^ scientifiques et pratiques inconnues aux anciens et produit, dans une suite de siècles, des transformations et des additions telles que notre monde politique, comparé à ce qu'il était chez les Grecs et les Romains, semble un autre monde. Et si l'on consulte les aspirations des hommes les plus progressifs et même des masses, notre tâche à cet égard est loin d'être terminée. Elle ne sera finie que lorsqu'il ne restera du passé que ces formes sociales que j'ai appelées des constante^.

En effet, nous n*avons pas encore complètement dépouillé le vieil homme. Parmi les legs

lés : Du principe général de la civilisation moderne et déclo'» ration du but d'activité^ t. I", p. 135, 165, 261, 293.

mauvais que nous a faits Tantiquité, il y avait entre autres le droit païen , le droit de la race et de régoïsme, parfaitement formulé dans les lois civiles et pénales, dans la politique et partout. Nous l'avons généralement banni de la législation, en France au moins et dans les pays qui nous ont imités, mais il règne encore dans les sentiments et dans la politique européenne. Les vanités et les prétentions de caste ne sont point effacées ; la profession noble est toujours celle des armes; le pouvoir continue à se revêtir du caractère militaire comme étant le plus digne du commandement; mille choses enfin portent en^ core le cachet des préjugés caractéristiques des sociétés anciennes.

276. Le but du christianisme est Taf franchissement complet et intégral de l'espèce humaine par la loi morale.

Il est difficile, même sous le simple point de vue politique, le seul quiintervieïine ici, de donner un résumé de la doctrine chrétienne; nous ne sommes pas bien sûrs , après dix-huit siècles, d'en avoir saisi toute la portée, le sens complet. Cependant ce résumé est nécessaire. En France, on lit en général peuTÉvangile et on le lit mal; c'est à la fréquente lecture du livre sacré que Ton attribue, avec raison la fermeté de nos voisins les Anglais dans le sentiment de leurs droits, leur res-

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pect de la loi qui supplée la force et en éloigne les dangers; mais nous, nous voyons trop souvent de graves philosophes posant eh maîtres et en professeurs, commettre les plus étranges erreurs. Il faut, il est vrai, être très-instruit, presque un savant pour reconnaître à quel point l'enseignement chrétien était nouveau, à quel point il était vraiment la bonne nouvelle.

Le but du christianisme est un; mais dans toiitis langue humaine le mot manque à une pareille unité. Un seul peut la représenter : c*est ëelui même de christianisme.'

Le christianisme enseigne la solidarité commune dé tous leis hommes en tant que îriembirés d'une Société qui est l'espèce hiiihaine; il les appelle tous, et c'est pour cela 'qii'îl pnt tout de Siiitè le horti dfe catholique, c'es(t-à-diré d'universel, irpose, comme principe, leur unité morale; leur fraternité ; leur droit égal de mériter et de démériter, c'est-à-dire leur liberté. Il pose comme devoifs la pitié pour les pauvres, la protection pour les^ liàibles et là charité entre tous, la charité, chàritdi^ (\w\ est bien plus que Tamour. 11 pose la supériorité niorale comme premier mérite deVarit les hommes, et le pouvoir, non plus comme un droit de la' naissance oii de la force, non plus cçmme* une fonction ni même un service, maïs comriie une servitude aii pro'ftt Se tous.

Plus de retour vers le passé. A la servitude de la loi, devait succéder rojDéissance volontaire. Plus de crainte à l'égard d'une destination fatale attachée à notre espèce. Jesus-Christ a accompli la loi; tous les hommes sont rachetés du moment où ils acceptent son baptême*. Tous, hommes ou femmes, grands ou petits, maîtres ou esclaves, sont des anges de Dieu, ayyeW, fils d'un même père qui est Dieu. Traduisons ces mots dans notre langage moderne et nous en verrons la portée ; cela voulait dire que tous avaient des droits égaux les uns à Tégard des autres, et que chacun^ quelle que fut sa place, avait sa mission, était en un mot une fonction respectable et méritante de l'ensemble social.

Ce n'est pas tout : à cette doctrine du passé qui ne doiinait au genre humain d'autre fonction que d'expier une faute, et qui la forçait en quelque sorte à tourner toujours ses yeux en arrière, le christianisme en substitue une autre, celle même

i. Il faut se souvenir que la doctrine du péché originel était la base de l'organisation sociale dans une grande partie du inonde, chez ks Égyptiens et les Indiens. Cette doctrine était connue chez les Grecs. On a recaejUi d^s fragm^ts d'Empédocle et de Philolaiis, et une lettre de Cicéron, qui ne laissent pas de doute à cet égard. Partout ailleurs on croyait à deux espèces d'hommes, le^ uns fils des dieux, les autres enfants du mal . La doctrine du péché originel était au fond de toutes les civilisations antiques.

dont je m'occupe ici. Le raot progrès ne se trouve pas dans l'Évangile ; mais l'idée y est, et y représente non- seulement le perfectionnement indivi* duel, mais encore une destination générale. £ile est exprimée dans plusieurs paraboles, dans le discours sur la montagne , dans le but posé par cette parabole, « jusqu'à ce que vous soyez achevés en unité , » enfin dans une épitre de saint Paul. Aussi les chrétiens ne tardèrent pas à trouver le mot pour exprimer l'idée et le mot fut non pas prononcé, mais écrit pour la première fois dans le cinquième siècle, au moment même où l'empire romain croulait de toutes parts ^

Tous ces principes, et j'en oublie sans doute , sont posés comme des buts à atteindre. Je les résume en ces mots, je le répète : l'afiranchissement complet et intégral de l'espèce humaine.

277. Le christianisme constitua, dès ses commencements, une société purement spirituelle, mais pourvue de toutes lés institutions essentielles à une association humaine complète, c'est-à-dire de toutes les constantes sociales. Celles-ci furent représentées^ les plus importantes sous forme de sacrements et les autres par l'organisation du clergé ou sous forme de culte. L'Eglise était fondée sur le dévouement à une même croyance et par con-

i , Voyez mon Introduction à ia science de t histoire ^ 2* édition, t. I.

sëquent sur racceptation d'un même enseignement. Elle avait donc ses institutions d éducation première et de plus. Téducation continuée sous forme de culte et de prédication. Elle avait son assistance publique sous le nom de Diaconat. Le clergé formait en quelque sorte son administration; les évéques son gouvernement. Ceux-ci étaient élus par l'assemblée des fidèles, mais ils devaient être jugés par leurs collègues quant à la doctrine, et, sous ce rapport, acceptés par eux. Le gouvernement devenait représentatif et législatif dans les synodes et les conciles, mais représentatif de l'idéal encore plus que des fidèles. Quel puissant et solide enseignement devait résulter d'un tel ensemble où chaque vue nouvelle sur la destination sociale des hommes, où chaque donnée nouvelle sur leurs devoirs et leurs droits étaient consacrées par des insûtutions ou des sacrements rigoureusement correspondants aux constantes nécessaires de toute société politique présenté ou future! Dans la première période, TÉglise sembla se proposer uniquement le perfectionnement de l'individu; elle procédait à la transformation de la société par la correction des mœurs. Plus tard la nécessité des temps poussa le haut clergé dans la pratique des affaires politiques. Dans les derniers temps de l'administration romaine on avait créé auprès de chaque cité, sous le nom de défenseur

de la cité, une fonction qui était comme un souvenir de l'ancien iribunat et en rappelait les droits. Cette fonction était élective. Le vote populaire la confia presque partout à l'évêque. C'est à ce titre que les évêques d'Occident jouèrent un si grand rôle, et il faut ajouter rendirent tant de services dans le cinquième siècle, au milieu des désordres effroyables où s'écroula l'empire romain. C'est à ce titre qu'en France les évêques participèrent à la formation de notre nationalité et sous nos deux premières dynasties firent partie de nos assemblées nationales. C'était dans les synodes et les conciles qu'ils représentaient l'Église. Plus tard ils eurent leur place dans le système féodal. C'est alors qu'en beaucoup de lieux ils acquirent le pouvoir temporel ; mais c'est alors aussi que l'institution fut le plus exposée à dévier de sa destination originelle. En devenant partie du système féodal, on courait risque de participer à ses préjugés, à ses intrigues, à ses passions égoïstes et même à ses injustices et à ses violences. U en fut ainsi trop souvent, mais relativement au temps, beaucoup moins qu'on ne pourrait le croire.

C'était d'ailleurs un mal transitoire et ce n'était pas le plus dangereux. En effet, à de très-courtes périodes, l'élection changeait le personnel du pouvoir et avec l'homme les sentiments et les tendances. A un ignorant ou à un ambitieux succé- *

dait un fidèle, à un mauvais chrétien un bon. Le mal né pouvait avoir de durée. Cependant pour tout perdre, il aurait suffi qu'aux droits féodaux, au droit païen dont jouissaient les évêques, fût ajouté un seul droit, celui de Thérédité. te célibat fût l'institution qui sauva le gouvernement de l^Églîse. Grâce au célibat, l'élection fut maintenue. Cela explique ce que l'on ne comprend plus aujourd'hui, la persistance des conciles et les anathèmes de Grégoire VII contre le mariage des prêtres. Il faut ajouter qu'il y eut dans le clergé luimême une lutte constante entre les tendances vers le siècle et les vraies tendances de la religion, qu'il y eut un rappel constant à la pureté et à ïà simplicité des mœurs primitives, une guerre constante contre les abus; que s'il y eut des périodes de défaillance, elles furent courtes et toujours suivies d'une plus longue réaction. L'opinion publique fut toujours du côté des réformateurs. On jugeait le clergé d'après son propre enseignement. Qu'on lise l'histoire de cette époque difficile et terrible et Foii verra que la tendance chrétienne persista malgré tout et à travers tout. On trouvera que jamais ni l'homme, ni rinstitûlion, ni par conséquent l'exemple ne manquèrent à aucune époque. L'enseignement enfin iion-seulemenl resta in vaHable, mais fut même développé dans diverses directions et dans le sens de la politique la plus

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audacieuse. II suffisait de la simple administration des sacrements pour le maintenir; car chacun d'eux, outre les conséquences spirituelles, contient une signification rationelle qu'on ne peut manquer d'apercevoir. Par exemple la communion n'estelle pas le signe le plus évident de l'égalité et de ia fraternité que Dieu veut établir parmi les hommes ?

278. Je n'ai pas été historien impartial dans le paragraphe précédent, je n'ai regardé que le mauvais côté des choses; mais fai voulu expliquer comment l'idéal chrétien n'avait pas cessé d'être enseigné quelle que fût l'ignorance des temps, quelles que fussent les difficultés. En fait la conscience humaine a été changée; nous avons aujourd'hui des pitiés j des répugnances, des sympathies, des scrupules et même des remords que l'antiquité ne connaissait pas. Certains philosophes modernes appellent ces sentiments les instincts naturels de l'homme.

Il y a de plus une tendance vivace vers l'affranchissement en toutes choses, pour tous et partout, qui s'accroit à chaque pas par ses conquêtes mêmes. Enfin nous avons la certitude que par cette route nous arriverons à notre but définitif, la pacification universelle par l'association volontaire de tous les hommes sous une même loi morale.

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