‹ Traité de politique et de science sociale (volume 3)Chapitre 11 sur 54 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

DE LA REUGION COMME CONSTANTE SOOALE.

161. La religion doit être comptée parmi les coDStautes de conservation. 11 n'y a pas encore d'exemple d'une société politique sans religion. On a remarqué que toutes les fois que le sentiment religieux s'aflaiblit dans un pays, les liens sociaux se relâchent. C'est la religion qui caractérise les civilisations. La religion a présidé manifestement à la naissance de toutes les civilisations dont nous connaissons les commencements ; elle a fourni le plus grand nombre des buts nationaux. Quant aux civilisations dont l'origine se perd, comme on dit, dans la nuit des temps, elles portent si fortement empreint le cachet d'une initiative religieuse qu'on ne peut les attribuer à une autre cause. Plutarque disait qu'on bâtirait une

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ville en Tair plutôt que d'établir une république

sans dieux et sans religion.

1 62. Ce n'est pas ici le lieu d'esposer la doctrine religieuse. Je dois seulement dire pourquoi la religion est un principe social qui ne peut être remplacé.

Il faut que la morale, c'est-à-dire la doctrine du bien et du mal, du juste et de l'injuste, la doctrine du perfectionnement humain, soit revêtue d'une autorité telle qu'elle nous apparaisse comme inconlestée et incontestable. Il lui faut de plus une sanction dont la justice soit inattaquable et certaine. Il faut enfm que le devoir soit reconnu comme une loi d'origine surhumaine , ayant l'au* torité souveraine et le caractère des lois qui gouvernent la nature, c'est-à-dire d'une loi positive, invariable, constante, immuable. La sanction, pour les lois de la nature, est dans leur indépendance de toute volonté humaine. La maladie et la mort punissent qui les méconnaît. I^ sanction dans les lois morales est la justice qui attend l'homme à la fin de sa carrière terrestre pour le punir ou le récompenser selon ce qu'il a fait.

Il n'y a que la religion qui puisse donner un tel enseignement. On peut prouver l'utilité sociale de la doctrine du devoir, on peut proclamer que le devoir émane d'un sentiment qui est né avec nous, on peut enfin Taflirmer dans la législation et le garantir par un système de peines et de ré-

compenses; mais que fait à l'homme cette démonstration de Tutilité, s'il se trouve en face d'une autre utilité qui lui parait préférable? que lui fait également le sentiment inné de justice, s'il trouve en lui un autre sentiment non moins inné, celui de sa conservation et de son bien-être? que lui fait enfin la législation, s'il croit pouvoir se dérober ù ses menaces ou recueillir le bénéfice de ses promesses sans se donner la peine de les mériter? Pour que la doctrine du devoir soit efficace, il ne suffit pas d'une obéissance extérieure, il faut l'obéissance intérieure et convaincue, l'obéissance de la conscience. C'est par celte obéissance intérieure seulement que l'on se perfectionne moralement et que l'on peut acquérir cette habitude du devoir, qui en rend la pratique facile. Or il n'y a que la religion qui puisse imposer à l'homme cette obéissance intérieure; car elle seule nous enseigne que nos pensées sont aussi visibles que nos actions pour rÉtre souverain qui doit nous juger.

Il y a un axiome bien ancien puisqu'il est de saint Augustin : c'est que la religion relie l'homme à Dieu. Or Dieu est le créateur des lois qui gouvernent toutes choses et l'humanité au milieu d'elles. Seulement il a donné à l'homme la liberté, c'est-à-dire le pouvoir de choisir entre l'obéissance à la loi et la révolte. S'il ne lui eût pas accordé ce privilège, il eu eût fait une force esclave comme

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les autres forces de la nature; c'est en lui doonast la possibilité et les occasions de la désobéissaooe qu'il en fait un agent libre de sa ¥olonlé, et qu*il Tassocie en quelque sorte à son oeuTre. Or, rbomme est avec Dieu lorsqu'il obsenre la loi; il se sépare de lui lorsqu'il ta méconnaît.

163. On comprend sans peine que dans un État despotique la religion soit superflue. La discipline y tient lieu de tout. On s'y inquiète peu du per* fectionnement moral des sujets; loin de là, on Je craint comme un danger. 11 suffit qu'ils obéissent, et l'on sait par expérience que plus leur àme est dépravée, moins elle sera rebelle. Ainsi les pro* fesseurs d'incrédulité travaillent, sans s'en douter, contre la liberté qu'ils préconisent.

Dans un Etat libre, où les citoyens sont maîtres de la chose publique, il est nécessaire au contraire que chacun d'eux porte en lui la convie^ tion d'une loi supérieure à laquelle il doit obéissance, et devant laquelle il est responsable. Les citoyens sont eux-mêmes leurs propres législateurs; jamais ils ne croiraient, ni n'obéiraient aux lois qu*ils ont votées, s'ils ne croyaient y avoir mis quelque chose de cette autre loi supérieure que Dieu a faite, et que les hommes ne peuvent changer. Jamais, en un mot, une masse d'hommes, une société libre, et plus encore un gouvernement, n'obéiront k un devoir qu'ils auront créé

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eux-mêmes lorsque ce devoir deviendra une peine, un obstacle ou un danger.

il est à peu près indifTérent qu'un individu isole croie ou ne croie pas; mais il n'y a rien de pire qu'un gouvernement ou un prince sans croyance. C'est pour ceux-là que Machiavel a écrit sa politique. Si c*est une société, elle est morte.

1 64. On a dit que la religion était une affaire de sentiment dont la politique n'avait pas à s'occuper. Soit! mais elle est aussi une afTaire de raison, et c'est ce qui résultera , je l'espère, des considérations exposées dans ce chapitre, si incomplet qu'il soit. La religion, d'ailleurs, ne fût-elle qu'un besoin de sentiment, n'eu aurait pas moins droit à une grande place dans les choses sociales. Le sentiment est une des formes générales de Tactivité humaine; il joue dans nos affaires un rôle peutêtre plus influent que la raison et la science. La puissance en est souvent irrésistible. Tantôt sous forme de désir, tantôt sous forme de passion, d'amour, de haine, d'espérance, de sympathie, d'admiration, d'enthousiasme, tantôt sous forme d'idéal, il meut les masses humaines. Il est toujours le premier en mouvement; il précède le raisonnement, ou plutôt c'est lui qui le provoque. Rien de grand ne s'est jamais fait sans lui. Or, voici un argument de sentiment. Nous savons tous que nous devons mourir; mais nous

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raisoDuous et nous agissons comme si nous étions immortels. Nous nous passionnons pour les choses futures comme si nous devions les voir, et nous y apportons notre part d'efforts comme si nous devions en recueillir le fruit. Nous spéculons pour des époques où nous ne serons plus; nous espérons et nous calculons pour des siècles. Nous pen sons, en un mot, à Tavenir comme si nous de* vions y étre^ ou au moins comme si la meilleure part de nous- même, notre personnalité, notre moi, y était intéressé. Les hommes que le scepticisme a touchés ne diHerent pas à cet égard de ceux dont la croyance est intacte. Lorsque nous sommes vis-à-vis de l'immortalité, nous doutons parce que nous n'avons pas la preuve; mais lorsqu'on nous dit que nous devons mourir tout entiers, nous Jou* tons encore plus, et malgré uous^ nous sentons une protestation s'élever en nous-méme. Nous n'avons pas seulement l'idée de l'immortalité, nous en avons le sens. Cette répugnance que nous éprouvons pour la mort n'est pas une répulsion raisonnée : le raisonnement l'apaise au contraire. C'est un sentiment qui sort des profondeurs de notre être et comme une protestation de la réalité qui vit en nous. On ne comprendrait pas, au reste, sans cette sorte de révélation intérieure, comment l'espèce humaine tout entière et partout aurait cru à son immortalité.

Quel est celui dont la conscience ne se révolte pas à la pensée qu'il n'y aurait ni récompenses pour les bons qui ont soufTert, ni peines pour les méchants qui ont fait souffrir; mais une même demeure, un même silence, une même nuit, une même indifférence où se confondraient le criminel et la victime, Tinfamie et la vertu, un Néron ou un Borgia, et un Savonarole ou un saint Vincent de Paul ! Quel est celui dont le sentiment peut supporter Tidée qu*il n'y aurait, pour les actions humaines, d'autre récompense ou d'autre punition que la mémoire que nous eu conservons, cette mémoire imparfaite, si souvent mensongère, qui s'attache aux grands coupables plus qu'aux citoyens vertueux et utiles! Quoi, tant d'hommes obscurément dévoués à des travaux sans compensation terrestre, qui ont souffert volontairement et avec résignation, ceux-là même par qui ont été préparées les grandes choses de ce monde, seraient morts à jamais et tout entiers! ils ne vivraient nulle part ; il n'en resterait pas même un souve* nir! C'est dans une* autre espérance que tous ces hommes se sont sacrifiés; ils croyaient agir sous l'œil d'un juge équitable qui se souviendrait pour les récompenser. L'immortalité est l'espérance des bons, comme elle est la terreur des coupables. Serait -il possible qu'une telle espérance fût une erreur? Est-il possible que les hommes dévoués

et vertueux se soient tous trompes, et que ceux-là seuls aient raison qui sont intéresses à ne trouver à la fin de leur vie terrestre ni jugement, ni souvenir? Ce serait donc alors l'erreur qui serait pro* ductrice du beau et du bien dans le monde, tandis que la vérité y engendrerait le mal et l'odieux. A celui qui ne comprend pas qu'une telle conclusion est aussi inadmissible au point de vue du sentiuient qu'au point de vue social, il n'y a qu*à répéter, mais avec plus de vérité, les paroles adressées par Schelling à ceux de ses élèves qui ne l'entendaient pas : « Allez, renoncez k compren* dre ; il y a un sens qui chez vous est à naître ou qui est mort. 9

165. Le principe de la religion a été démontré par les sciences du moment où elles ont fait voir qu'il y a, en toutes choses, une inconnue initiale de même nature parce qu'elle est causale. Il est prouvé par là qu'il y a une cause première et universelle. Or, comme celle cause ne peut être inférieure à aucun des pViénomènes qu'elle produit, mais les dépasse nécessairement dans la proportion de l'infini, comme en même temps l'homme et l'humanité sont au nombre de ces phénomènes, on est forcé de conclure que cette cause possède les facultés dont nous son. mes les plus fiers, la volonté et la mémoire. C'est ainsi que la science arrive à reconnaître ce souverain que, depuis le

commencement du monde, les hommes saluent du nom de Dieu très -grand et très*bon.

Partout, d'ailleurs, dans les sciences naturelles, apparaît, pour qui consent à voir, Tévidence d'un but et par conséquent d'un arrangement ordonné par une intelligence admirable. D'autre part la physiologie humaine démontre aujourd'hui que notre corps n'est autre chose qu'un tourbillon d'atomes multiples et instables qui changent et se renouvellent sans cesse; en sorte qu'il n'y a de stable en nous que la force une, active, spontanée, consciente qui est le fond et la base de notre personnalité, l'âme en un mot.

Quelque soit l'intérêt qui s'attache à ces démonstrations, je ne puis m'y arrêter. Elles exigeraient beaucoup de place. Elles sont en outre étrangères à mon sujet.

1 66* L'objection la plus ordinaire et la plus plausible que l'on oppose à la foi religieuse, c'est la pluralité et la diversité des dogmeset descultes. On fait remarquer que, quels qu'ils soient, il n'en est pas un seul qui n'ait ses fidèles et que tous sont suivis avec un égal fanatisme. On demande alors où est la vérité et comment, en présence de différences pareilles, il est possible de se défendre contre le scepticisme? Devant de si nombreuses et si grandes variations, le doute ne parait-il pas en effet le parti le plus sage et le plus modéré?

Celte objecliou n est pas aussi grave qu*on Je croit, ou plutôt elle n'en est pas une. H sufBt de peu de mots pour le prouver.

Lorsqu'il s'agit de religion ce ne sont point ces diiïërences qu'il faut regarder. Si grandes qu'elles soient, si importantes qu'elles paraissent, elles ne représentent que des conceptions secondaires, des additions, des représentations ou des explications produites, selon les temps et les lieux, soit par une science imparfaite, soit par le sentiment ou par l'art. C'est au fond qu'il faut regarder. On voit alors que ces différences ne touchent guère que les formes extérieures, qu'elles ne sont que des enveloppes qui couvrent une vérité toujours à peu près pareille, une fonction sociale constamment la même, une conviction invariable et comme un instinct de la conscience humaine.

L'histoire pourrait rendre compte de toutes ces variations secondaires. Elle les ferait comprendre d*autant mieux, qu'elle-même exprimerait plus exactement la marche progressive de l'intelligence humaine. Telle qu'elle est faite, elle nous apprend déjà, par exemple, qu'il a été un temps où les sciences naturelles n'existaient pas et où la théologie était toute la science. Alors, ce que nous appellerions aujourd'hui le système ou la hiérarchie des lois de la nature, était représenté par une théogonie. Ix» sentiment et Fart prirent cette con-

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cepiioD pour base de leurs propres créations* De lày ces formes de culte si variéeset si remarquables que nous trouvons chez les anciens et maintenant encore dans l'Asie orientale. Ajoutons à ces causes de modiGcation les hérésies et les hétérodoxies qui se sont entées les unes sur les autres, Tinfluence de l'esprit critique et de son opposé l'esprit de mysticisme, qui fut grande, et l'influence, plus grande encore, des révolutions et des réformes sociales, et nous nous étonnerons que les varia* tions ne se soient pas multipliées davantage. Ainsi, pa xemple, le zend-avesta et le bouddhisme nous apparaîtront, le premier, comme une explication, le second, comme une solution ou une réforme à l'égard de systèmes religieux plus anciens, et tous deux en même temps comme des révolutions sociales; ainsi le paganisme gréco-romain ne nous représentera qu'une fragmentation de la théogonie égyptienne, unacombinaison de cette doctrine avec les croyances de Tàge héroïque de la Grèce, concordant avec une transformation sociale, c'est-à-dire avec la conversion de la vie de tribu en la vie de cité. 11 n'existe pas encore d'histoire delà filiation progressive des dogmes et des cultes. Nous ne sommes pas encore assez avancés dans l'étude de l'antiquité pour un travail si général, mais surtoutnous nesommes pas assez impartiaux. Nous n'avons pas, en ces matières, la calme indifTérence ou la froide résigna-

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de morale rinvaritble et le radical sont le sacrifice de soi ou le devoir. C'est à cause de cela qu'on a pu dire qu'il n'y a, en réalité^ qu'une seule église, une seule religion dont les divers dogmes et les divers cultes sont une expression plus ou moins fidèle ou une altération plus ou moins éloignée.

Il ne faudrait point conclure de ce qui précède que le dogme et le culte sont choses indifTérentes; il faut cependant reconnaître que l'un et l'autre sont perfectibles.

Le culte est certainement l'un des moyens les plus puissants d'enseignement, s'il n'est même le plus puissant. Les sentiments qu'il inspire sont conformes au caractère qu'il revêt lui-même. Rien donc de plus important. On a vu des peuples changer de caractère en changeant de culte. La différence qu'on remarque aujourd'hui en Europe entre les catholiques et les adhérents de certaines sectes protestantes, différence qui est sensible jusque dans l'habitus extérieur, doit être attribuée surtout à la différence des cultes.

Quant au dogme ou plutôt à la formule théologique, on ne peut en contester l'importance. Elle est manifeste. Il est évident en effet que le dogme qui ne sépare pas Dieu du monde ainsi que fait le panthéisme, qui les réunit Tun à l'autre soit complètement, comme la doctrine des alexandrins ou le bouddhisme, soit incomplètement comme la doc-

trine païenne, est conliadictoire à la fonction morale à laquelle ce dogme doit servir d'appui, contradictoire même à un certain degré aux vérités fondamentales communes à toutes les religions. Heureusement les peuples y ont vu ùe qu'ils avaient besoin d*y voir, plutôt que ce qui y était réellement Le meilleur dogme est nécessairement celui qui affirme ces vérités fondamentales de la manière la plus nette, la plus claire et la plus pure, celui enfin qui ne permet aucune confusion. C'est aussi le seul qui réponde complètement à la fonction sociale qu'il doit accomplir, le seul qui satisfasse au sentiment intime que nous éprouvons tous, au constant besoin et aux lois de l'intelligence humaine. Sous tous ces rapports, nous autres chrétiens nous sommes endroit de dire que nous possédons la religion la meilleure, celle au delà de laquelle on ne voit rien« C'est précisément parce qu'une formule de ce genre était désirable et possible que la religion elle-même a revêtu autrefois et à quelques égards la forme progressive. Elle a suivi le progrès de l'intelligence humaine, ainsi que le disait, il y a dix-huit cents ans, l'apôtre saint Paul, lors* qu'il comparait le christianisme au judaïsme. Mais maintenant que le principe essentiel esl complètement et clairement formulé et que lui-même est devenu le but des sociétés modernes, une autre progression a commencé; c'est celle qui tend à

en opérer la réalisation non-seulement dans la théologie, le culte et la science, mais partout, dans toutes les parties de la vie sociale et individuelle. Il y a presque de la folie à proposer, comme on le fait aujourd'hui sous prétexte de progrès, d'abandonner un dogme si parfaitement défini daiis toutes les parties de la fonction qu'il doit accomplir, et de lui substituer quelqu'une de ces vagues formules panthéistiques, d'où, demain comme cela fut autrefois, sortirait logiquement le paganisme. Ces doctrines sont épuisées ; l'expérience en a été faite. Ce qui, dans des temps dont l'Europe est sortie, pouvait être considéré èomme des essais pour arriver à l'idéal que Pon cherchait, serait aujourd'hui un renoncement à l'avenir social fondé par le christianisme, c'est-à-dire une rétrogradation. En déOnitive, le résultat des études historiques en en cette matière est qu'il y a dans l'humanité un point de départ religieux et moral commun d'où est dérivé ce qu'il y a eu de vrai dans les divers dogmes qui ont occupé une place dans le monde. Ce fonds s'est agrandi par des additions successives. Le christianisme est son expression dernière et la plus parfaite.

167. Nous avons aujourd'hui une école de pu* blicistes très-nombreuse qui professe l'indifrérence de l'État en matière de religion. Quelle que soit l'origine de cette doctrine , qu'elle vienne de nos

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dissidences religieuses, qu'elle soit uq reflet de la philosophie du dix-huitième siècle , ou simplement une maiime libérale^ elle est plus eu rap* port avec les principes du christianisme qu'oD ne parait le croire géuéralement. Elle suppose la séparation de rÉglise et de TÉtat, ce qui est un de ces principes. Elle pose le christianisme ainsi qu'il s'est pose lui-même, comme devant toujours combattre, c'est-à-dire discuter et conquérir des hommes à la foi, comme ne devant employer d'autre contrainte que la persuasion* Il est, au reste, de l'essence de la religion chrétienne d'être tolérante; ne lit -ou pas dans le catéchisme du concile de Trente, qui n'était pas certainement le plus libéral des conciles, que chacun sera jugé d'après la loi qui lui a été enseignée?

On se trompe quand on attribue seulement à la religion des horreurs telles que l'inquisition, la guerre des Albigeois, la Saint-Barthélémy, la guerre de Trente ans, les Dragonnades. La religion servit, il est vrai, de prétexte à ces violences; mais elles eurent avant tout et quelquefois uniquement des motifs politiques. Hien n'était plus opposé à Tesprit du christianisme. Cependant le fanatisme y joua son rôle ; mais quelle opinion , quelle doctrine n*est sujette au fanatisme? la philosophie et l'incrédulité même ont eu leurs fanatiques! Pour savoir à quels excès la passion de l'incrédulité

peut pousser les hoaimes, il suffit de feuilleter quelques-unes des pages terribles de notre révolution.

L'idée de l'indifférence de l'État en matière de religion I eut eu peu de succès chez \^ anciens Le peuple athénien était fort peu tolérant. C'est par lui que Socrate fut condamné. Les Romains ouvrirent leur panthéon auiL dieui des peuples vaincus ou alliés, tant que ces dieux leur parurent les mêmes que les leurs sous d'autres noms et représentèrent la même religion ; mais lorsqu'ils reconnurent le Judaïsme et le Druidisme comme des religions différentes, lorsqu'enfin ils se trouvèrent en face du christianisme, ils devinrent intolérants et persécuteurs. Nous ne communiquons avec les anciens que par des livres plus ou moins empreints de philosophie ; aussi s'est-on , en général, grandement trompé sur leurs sentiments. On leur a attribué une modération qu'ils n'avaient pas. Il n'y a que dans Hérodote et Tite-Live qu'on peut prendre une idée de leur extrême superstition. Je ne sais pas, au reste, un peuple dont la religion n'ait été exclusive et qui n'ait agi en conséquence lorsqu'il l'a pu. Il y a eu des guerres religieuses effroyables dans les Indes; il y a eu des persécutions même en Chine. Les mahométans dont on se plaisait, dans le dix-huitième siècle et par opposition, à vanter la tolérance, ne Tétaient qu'en ce

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sens qu'ils laissaient vivre les dissidents, sous leur obéissance, à titre de tributaires assujettis à des avanies de toutes sortes, et sans leur accorder aucune place dans la communauté politique. Eu un mot, ils ne voyaient en eux qu'une plèbe misérable, des rajas, un troupeau livré à leur merci, que Dieu avait condamné à ne pas croire. I^es choses ont un peu changé depuis. Le grand Turc veut participer au droit public de TEurope et fl agit en conséquence.

168. 11 y a toujours, entre la religion et la civilisation ou le but d'activité commun , un rapport intime et considérable qui ne permet pas à rindifférence ou à la tolérance d'être absolue. Prenons des exemples ; ils concluront plus vite.

En France,notre civilisation, notre droit civil en grande partie et tout entier en ce qui regarde l'état des personnes, les principes de notre droit pénal, nos Idées de liberté, d'égalité, de fraternité, d'association, en un mot notre idéal social et politique, sont des produits du christianisme. Rien n'empé* che d'admettre au même rang, dans notre communauté, toutes les sectes chrétiennes; car elles invoquent les mêmes principes, le même évangile que nous; mais y recevrons-nous une religion qui nierait quelques-uns de ces principes? Lorsque nous avons admis le judaïsme ^ ce fut à condition qu'il renonçât à la polygamie, à certains usages

inscrits dans sa loi et à certains préjugés. Il a accepté ce progrès. Aujourd'hui le catéchisme hébraïque ne diiïère pas, sous le rapport moral, d'un catéchisme catholique ou protestant. Maintenant voici les mahométans qui se présentent. Leur permettrons-nous d'apporter dans notre communauté la polygamie, l'esclavage et la minorité perpétuelle de la femme, la doctrine du fatalisme, les droits qu'ils s'attribuent à l'égard des infidèles, etc.? Évidemment ce serait manquer à notre civilisation, ce serait contraire à notre but social. Nous ne devons pas descendre jusqu'à eux; nous devons les élever jusqu'à nous. Que si nous ne voulons ni descendre, ni les élever, nous ne pourrons pas davantage établir chez nous une loi inégale, rentrer par là dans ce passé dont nous sommes sortis avec tant de peine et, ce qui est plus, fonder parmi nous une contradiction à nos propres progrès. Il faudrait donc leur imposer la condition que le judaïsme accepte, c'est-à-dire notre législation. Mais voici encore plus : voici le brahmanisme qui établit l'inégalité originelle entre les hommes. Il nie fondamentalement tous les principes de notre civilisation. Pourronsnous l'admettre à titre égal dans notre communauté ?

On voit par ces exemples qu'une indifférence absolueen matière de religion serait la ruine de la

civilisation el de TÉtat. Elle sérail abmrde. Soyona indiiïërenU à Tégard de ceux qui nous ressemblent [iar les principes ou qui acceptent les nAtres, tolë< rants pour tout le monde ^ mais gardons avec soin ce qui fait la grandeur et Tavenir de notre nationalité.

assî)

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