DES DIVERSES FORMES DE GOUVERNEMENT CHEZ LES ANCIENS
215. Il y a une classification des formes de gouvernement qui est restée classique. C'est celle qu'Âristote a adoptée dans sa politique. Il est peu de personnes sans doute qui ne la connaissent et il serait peut-être inutile de la reproduire ici, si elle n'était la meilleure exposition de la doctrine sociale des anciens et par suite le meilleur texte pour mes observations.
Aristote reconnaît trois formes Fondamentales : le gouvernement d'un seul ou la monarchie, le gouvernement de plusieurs ou l'aristocratie , le gouvernement de tous qu'il appelle /W/^em, et que nous désignons aujourd'hui sous le nom de démocratie, Quoiqu'il paraisse considérer la politeia
comme la constitution la plus naturelle et la plus durable de la société, aucune de ces trois formes^ selon lui, n'est ni meilleure ni plus mauvaise que les autres. Ce qu il y a d'important, ce n'est pas la forme, mais la manière de s'en servir. Si on se propose, avant tout et uniquement le bonheur et l'intérêt de tous, la constitution paraîtra excellente ; si au contraire on subslitue à l'intérêt général un intérêt particulier, soit celui d'un seul, soit celui de quelques-uns, soit celui d'une multitude, la constitution deviendra détestable. Ainsi, comme il y a trois types de bons gouvernements, il y a trois formes de mauvais gouvernements ou trois dégénérescences : la tyrannie, lorsque le monarque rapporte tout à lui ; l'oligarchie, lorsque les maîtres du pouvoir ne sont plus les meilleurs citoyens et ne se distinguent que par la possession et l'amour des richesses ; enfin la démagogie, lorsque la fraction la moins éclairée et la plus pauvre du peuple' se laisse entraîner à substituer ses passions ou ses appétits à l'intérêt public. « La démagogie, dit-il, est à la démocratie ce que la tyrannie est à la royauté. De part et d'autres, mêmes vices, même oppression des bons ci-
i. Le iDot d(7cofXK, qui est employé ici par Aristote, vent dire en même temps ignorant, sans parti pris, aveugle, pauvre. C'était probablement un terme de la langue politique onlinaire. Nous n'en possédons pas de pareil.
Stt TRAITÉ DE POUTTQOE.
toyeos; ici ks décrets, ià lesordrt». LailsHerierègne es sotiveraioe.C«st par elle qm'on parvîent'à tout.
Outre ces six fornes, trois pures et Croîs dégénërées, Anstote en admet une septième qui est produite par U comfamdsMi des trois types primordiaux. H cile coimne exemples Lacédémone et Cartbage^ Plus tard^Cicëron et Tliisiorien Polybe remarquaient que le gouvememeiit romaîo réalisait une combinaison de ce genre.
246. Ni ces divisiona, tn celte nomendQtune ne sont de Tinveotion <l'Aristote. On ies tramée dans Hérodote «t <laDS Ptatoo> U est probable 'qu'elles étaient déjà classiques dans ce temps^là, «et c'est ce qui les rend encove pkis précieuses à nos yeux*. Mais Arislote lest phis «originai «dass sa tbéorie des révolutions.
Pour lui j une révolution est snnplemeiit un passage d'une forme à «ne amitre. Platon ensei- .gnaity comoEie Socrate, que les révolutions a'v^aient lieu en cercle. Dans son système, fiar tesevipie, la monarchie on la royauté lacédémooieniie devait
i. Veyes la taadiiclâoD de la Folkiqmd'Ârktùte fm Barthélémy Saint-Hilaire.
2. Il n'est peut-être pas inutHe de citer quelqaes-unes des synonymies applicables à la nomenclature aristotélicienne, .qu'on Irott^e dans les aoteor s Anciens.- Telles soat : timocraiie igouvemeroent des pUis imposés ; fdoutocnuîe^ gowvemesient des riches; ochiocf^atèe^ ^ouverneBeat et ila foule ; isonomie^ égalité de lois.
FORMR DU GOUVERNEMENT. n^
se changer en oligarchie, l'oligarchie en dëmocratie, oelle-<û etk démagogie, et eette dertitère en tyrannie. Enfin, de la tyrannie, on serait rev«iu à la monarchie ou à Taristacralie, pour recommencer le cercle. Celle doctrine du raouvemeet circulaire des sociétés humaines, sous cette forme rigoureuse ou sous une autre moins défiitie, parait avoir été dans Tantiquité plus géoérale cpa'on ne le croit communément. Le pythagoricien Ocellus Lucanus en donne une théorie que Florus plus tard appliquait à T histoire de Rome. Polybe combine les deux théories, celle de Platon et celle des pythagoriciens ^ Au reste, ce système est une preuve de l'avancement de la philosophie chez les anciens, une preuve qu'ils n'en ignoraient aucun problème. Comment, en efTet, puisqu'ils n'avaient pas l'idée du progrès, auraient-ils pu admettre rationnellement autre chose, à moins de renoncer à toute prévoyance et de ne reconnaitre dans les afTaires humaines d'autre raison -que ie hasard?
Aristote critique cette théorie du mouvement circulaire qu'il attribue à Socrate. il lui oppose des faits. On voit, dit-il, la tyrannie succéder à la tyrannie 9 l'oligarchie rem{)lacer la démagogie ,
i. Voyez Ocellas Lucanes, icipi tou icatvr^c* Fk)rus, Epitome rerum romanorum^ lib. I, Proem, Polybe, Fragments^ lib. IV, fragm, 2, ftiet 10. Voyez mon Introduction à la science fie f histoire^ 1. 1, ch. v.
enfin, la tyrannie se changer en oligarchie ou en démagogie, et réciproquement. Sa critique ne va pas plus loin. Cependant il n'affirme aucune doctrine, peut-être parce qu'il n'en trouvait pas en dehors de celle qu'il attaquait ; mais il s'applique à exposer comment les gouvernements peuvent se conserver ou se perdre. C'est là qu'on peut saisir sa pensée. H convient d'abord que chez les anciens la démagogie se terminait ordinairement par la tyrannie. Il pose ensuite en principe que, de quelque coté que penche le gouvernement, il dégénère toujours, la démocratie en démagogie et l'aristocratie en oligarchie; mais il ajoute que dans certaines circonstances, l'aristocratie peut aussi dégénérer en démagogie et la démocratie en oligarchie. Ainsi il admet quelque chose de la théorie de Platon. Il la corrige; mais il reconnaît qu'elle est vraie dans certaines de ses affirmations. En un mot il remplace, sans le dire, sans peut-être s'en* apercevoir, la théorie du mouvement circulaire par celle d'un mouvement oscillatoire ou de demi-cercle. A nos yeux, c'est la même chose.
Ou devine sans peine des réponses des plato* niciens. Us devaient lui reprocher de ne pas regarder d'assez haut, d'embrasser un espace historique trop limité. La répétition d'un même mouvement, un retouc même du mouvement sur
lui-même ne prouvent rieu contre le cercle^ si les choses finissent toujours par y revenir. Enfin comme les hommes sont libres^ les accidents et les variations sont possibles dans certaines limites. Mais les réponses des platoniciens ne nous intéressent guère aujourd'hui. Je ne m'y arrêterai pas davantage.
21 7. Aristote expose avec grand soin les causes des révolutions, c'est-à-dire des passages d'une forme à une autre. Selon lui, au fond des révolutions s'agite presque toujours une question d'égalité. On nie l'égalité , on la demande ou on l'exa^ gère. Les uns parce qu*ils sont supérieurs à certains égards, en richesse ou en mérite par exemple, veulent être supérieurs en tout, par exemple en autorité; les autres parce qu'ils sont égaux sous certains rapports, par exemple en droits politiques, veulent Tétre de toutes manières et en toutes choses, par exemple en richesses et en mérite. Dès que l'on n'obtient pas en pouvoir tout ce que l'on croit mériter, on a recours à une révolution. Viennent ensuite, apr es l'ambition des richesseset des honneurs, les causes secondes ou accidentelles, l'injustice, l'insulte, la peur, la supériorité, le mépris, l'accroissement disproportionné de quelque partie ou de quelque classe de la cité, la brigue, la négligence, enfin les diversités d'origine. J'ai cité textuellement. Parmi toutes ces
ni JH^TÈ DE POUTIQUE.
causes, il n'en psi prçsqM? pa$ Hp^ qu'où ne puissa rapporter à ^e^ passions ou à de^ inléréts p(ersqnDe)s. Aristotç ne voy^^it que pela s^utour de lui dans una ciyilisatipo qui s'achevait; et en vertu de ses principes il ne pouvait penser à autre chose, puisqu'il n'assignait d'autre fip à U société que le bonheur ou le bien-être indjviduç). Mais n'y a-t-il réellement jamais plus que cela dans les révolutions sociales ? ^ristot^ î^ssistait à la grande entreprise d'^lei^andre çur TAsie. Certes, ce n'était pas l'un des motifs énumérés plus haut qui déterminait le roi macédonien. C'était, dira-t-on, l'amour dç la gloire; inais l'amoqr de la gloire a toujours quelque chose d'irapersonpel; c'est un sacrifice à la reconnaissance de la postérité; c'est un sacrifice du présent à l'avenir ! S'il n'y avait dans le mouvement des afîaires humaines d'autres motifs que l'action et la réaction tantôt légitime tantôt injuste des passions et des intérêts, on pourrait dire , comme Machiavel , que les sociétés oscillent entre le mauvais et le pire. Heureusement il n'en est pas ainsi, et à cet égard les exemples abondent dans les temps modernes. Que Ton se rappelle les révolutions pour cause religieuse en Angleterre, en Suède, en Hollande, en Allemagne; les révolutions pour la nationalité dans la Grèce moderne, en Pologne, en Italie; les révolutions pour la liberté et la justice ; celles-ci
sont ipiionpbrables. Dans tous c^ Qobjles effqrtP je vois des sacrifices accon^pUs pour obtepir pn bjen dont ne devaient pas profiter ceux m^m^^ qui se dévpuaient et dont la plupart avaient la conscience coipplète qi^'ils ne jpuiraient pas.
Cependant, il faut le dire, comme il y a dans le point de départ énoncé, si ce n'est toute 1^ vérité au Tnoins un côté parfaitement vrai, coinine en effet il arrive trop souvent que les entraînements des intérêts et des passions prennent une; tfop grande part dans les choses publiques, \\ se trouve qu'Aristote a expliqué , avec une perfection qui ne peut être dépassée , une catégorie i^ombreuse de révolutions politiques. La plupart dç ces considérations sont encore applicables à notre temps, à ce point que l'on dirait certaines parties de son livre écrites au point de vue des événements qui viennent de se passer en France dans ces dernières années. Mais ce n'est pas son seul mérite. Examinons maintenant la portée de ses généralités.
Comme sa classification ne met en évidence que les formes abstraites de gouvernement, il se trouve que sa nomenclature semble, au premier coup d'œil, applicable à tous les temps et à toutes les espèces de gouvernement. Ainsi, par exemple, s'agit-il du gouvernement patriarcal propre à l'état de tribu, dont certes notre philosophe n'avait aucune idée, on peut appliquer sa classifica-
tioD ; car là aussi, on peut dire que le pouvoir appartient ou à un seul, comme chez les Juifs et les Ismaélites, ou à plusieurs, c'est-à-dire à certaines familles dans la tribu, comme chez les Gotbs, ou à tous comme chez les Germains de Tacite. On peut se servir de la même nomenclature lorsqu'il s agit de classer les diverses espèces de gouvernement dans les sociétés spirituelles dont Aristote avait encore moins Tidée. Ainsi, chez lesLamistes, on trouve le pouvoir d'un seul ; chez les chrétiens, on trouve le pouvoir de plusieurs dans certaines sectes protestantes , le pouvoir de tous dans certaines autres, et enfin la combinaison des trois formes de gouvernement chez les catholiques, le pape représentant le monarque, le collège des cardinaux le Sénat et les conciles généraux la démocratie.
Cette universalité dans l'application explique la persistance de la nomenclature d' Aristote. Elle impose en outre à tout écrivain politique Tobligation d'en tenir grandement compte. On ne peut pas dire en effet qu'elle ne soit pas positive, que l'usage n'en soit pas légitime; mais, remarquons-le, c'est seulement sous le côté abstrait de la forme, sous le côté mort en quelque sorte. Je proposerai plus bas une autre classification qui me parait plus en rapport avec le côté vivant, c'est-à-dire plus exacte sous le rapport du but, de l'action et du résultat.
21 8. Dans les passages d'une forme à une autre
dont s'occupe Aristole, les phénomènes d'ioUiative sont ordinairement cachés; ils n'ont pas non plus le caractère individuel qui est^ comme nousTavons vuy le propre des inventions progressives. Les initiatives existent néanmoins; mais il n'y a que le résultat qui apparaisse. Ce résultat est l'explosion révolutionnaire elle-même, qui, par son éclat, dérobe à la vue tout ce qui Ta précédée. Le fait d'acceptation est au contraire en général très-évident; car c'est par lui que la souveraineté est attribuée à telle ou telle forme de gouvernement. Kl Platon, ni même Aristote, si bon observateur qu'il fût^ n'en ont cependant rien aperçu et ne nous en ont rien dit. Nous pouvons ^ilirmer que ces phénomènes ont dû exister; mais nous ne pouvons ajouter qu'ils ont été remarqués. La plupart des révolutions dont parle Aristote ne sont guère connues que par ses citations. Nous avons des narrations suffisantes sur quelques-unes seulement. Dans celles-là, je pourrais montrer le fait d'acceptation et même le fait d'initiative dans les conspirations qui les ont précédées. Je ne les citerai pas cependant. Je me bornerai à renvoyer le lecteur à Thucydide et à Xénophon. Je préfère prendre mes exemples dans les usages constitutionnels de quelques cités. Les détails dont je ne saurais dans aucun cas me dispt^nser, sont au moins ici intéressants à d'autres égards.
Les cités de Sparte, d'Athènes et de Rome sont celles dont l'hisloire nous fait le mieux connaître les institutions et la vie politique intérieure. Sur la Crète, sur Carthage, sur Syracuse, sur les cités Achéennes, on n'a que des indications : cependant ces indications sont suffisantes pour prouver que ce que nous dirons des premières est applicable en général aux secondes.
11 suffit d'examiner superficielieaient le mécanisme du gouvernement et de le voir fonctionner une seule fois dans l'un des actes dont l'histoire fait mention, pour reconnaître qu'à Sparte, à Athènes ou à Rome cette organisation et ce mouvement représentent le rapport d'initiative à acceptation.
Ainsi à Sparte les décisions du sénat étaient soumises à la sanction du peuple en assemblée générale. Le peuple acceptait ou refusait par acclamation ou à la majorité. Chez les Athéniens il en était à peu près de même lorsqu'il ne s'agissait que des choses courantes ou qui se décidaient par de simples décrets. Le magistrat dont c'était l'affaire ou la commission permanente du sénat , c'est-àdire les prytanes, posait la question et le peuple, après avoir entendu ses orateurs, votait soit en levant les mains, soit avec des cailloux ou des fèves lorsque la chose réclamait un vote secret; mais lorsqu'il s'agissait d'une loi, ta manière de
FORME DU GOUVERNEMENT. Î3i
procéder était autrement compliquée et prenait nécessairement beaucoup de temps. Leis questions étaient préparées d'avance pai* une commission de Paréopage qui avait ordre de rechercher quelles étaient parmi les lois existantes belles qui devaient être réformées, abolies, complétées ou remplacées. Cette recherche faite, les questions étaient dénoncées par des affiches publiques^ afin qiie personne n'en pût ignorer. Elles étaient ensuite proposées au peuple dans sa première assemblée générale annuelle, Ixx^Yiaia, par la commissioh permanente du sénat ou les prytanes. Les orateurs pour et contre étaient entendus; puis le peuple prononçait. S'il admettait qu'il y eût lieu à quelqu'une des modifications, des abolitions ou des additions proposées, il nommait aussitôt cinq orateurs chargés de défendre les anciennes lois. Quant à ceux qui en proposaient de nouvelles; ils recevaient ordre de les afficher. Les choses était laissées dans cet état pendant un temps assez long. Enfin dans utie assemblée générale postérieure, la troisième de l'année, le peuple élisait les nomothètes. 11 les choisissait parmi les meilleurs citoyens qui avaient déjà exercé la fonction de juge et prêté serment. Ceux-ci formaient un tribunal qui, sous la présidence des prytanes, devaient prononcer définitivement sur les questions déjà adtuises parle peuple. Là les anciennes lois étaient mises en cause, dé-
fendues et attaquées; il eu était de même pour les lois nouvelles proposées, puis le jugement était prononcé et devenait la loi. Mais, pour cela le peuple ne perdait pas son droit de contrôle; car, après expérience faite, les questions décidées pouvaient lui revenir en suivant la filière qui vient d^étre décrite. Toute cette opération durait presque une année; aussi, dans les derniers temps delà république, cette marche fut trouvée trop lente et le peuple s'attribua le rôle de juge qu'auparavant il déléguait aux uomothètes^ Sous cette dernière forme, le rapport d'initiative à acceptation était plus immédiat que sous la précédente, mais il n'était ni plus évident^ ni plus réel.
L'histoire de Kome est trop connue, l'évidence du rapport d'initiative à acceptation est manifeste dans trop de circonstances de la période républicaine pour qu'il existe à cet égard le moindre doute. 11 suffirait, pour être convaincu , de lire ce passage des Insthutes de Justinien : « la loi est ce qu'a établi le peuple interrogé par un magistrat sénatorial, par exemple un consul ; le plébiscite est ce qu'a établi le peuple interrogé par un magistrat plébéien, c'est-à-dire un tribun *. » Je vais
\ . Schoemann, Antiquitates jurix pnblici Grxcorum. 2. Lex est quod populus romanus, senalorio idagistratu interroganle, veluli consule, constitiiebat. Plebiscitam est quod
cependaDt entrer dans quelques détails, autant pour montrer à quel point ces principes répondent à la pratique dont ils ont été déduits que pour indiquer quelle était alors dans Tusage la nature réelle du rapport d'initiative à accepta-^ tion.
Une loi de Tan de Rome 656^ qui^ du nom de ses auteurs, s'appela Cœcilia et Didia décida que tout projet de loi serait promulgué trois (ois avant la réunion des comices et chaque fois un jour de marché. Dans l'intervalle des trois publications, il y avait ordinairement des conférences préparatoires, concionesy où l'on s'appliquait à faire connaître et à recommander le projet. Tous ces actes préliminaires étaient compris sous le nom de legem ferre. L'acte définitif par lequel on invitait le peuple à prendre une décision sur le projet présenté s'appelait rogare legem; c'était en effet véritablement un acte rogatoire adressé au peuple lorsqu'enfin il était assemblé. La formule consacrée était celle-ci : velitisj jubeatis hoc, quiritesj rogo. Veuillez cela, ordonnez cela, citoyens^ je vous le demande. Le magistrat prononçait ordinairement un discours en faveur du projet ; puis venaient les orateurs pour, suasores^
plebs, plebein magistratu interrogantc, veluti tribuno, constituebat. Lîb. I, tit. ii, § 4.
2S4 TRAITÉ Dfc POUTIQUE.
et les ora leurs contre, dissuasores. Lorsque la discussion était épuisée, le signal du vote était donué par le mot discedite^ séparez-vous. En effet le peuple se retirait dans ses comices pour voter par centuries lorsqu'il s'agissait d'une loi et par trihu quand il s'agissait d'un plébiscite. Primitivement le sufîVage était donné oralement et par conséquent public. La loi Gabinia, en 615, ordotinaque le scrutin serait secret pour l'élection des magistrats; la loi Papiria en 622, établit la même règle pour le vote des lois. Oh votait à l'aide de tablettes, dont les unes étaient marquées d'un A {antiqua probo)y pour le rejet, et les autres des lettres V. R. {uti rogas)^ pour l'adoption.
219. Les anciens ne coii haïssaient pas d'organisation plus parfaite de gouvernement que le rapport direct qui vient d'être décrit. Lorsqu'on examiné ce système au point de vue théorique, il semble en effet qu'il ne laisse rien à désirer. Cependaht en pratique il s'est trouvé plein d 'imperfections. D'abord on ne pouvait qu'accepter ou refuser ett masse une proposition. Les amendements, les corrections étaient choses à peu près impossibles. H n'y avait pas place pour litlé initiative tm peu inventive en dehors des habitudes morales ou des intérêts qui formaient le terrain commun des propositions et des acceptations. Enfin les entraînements irréfléchis, les emporte-
ments passionnés, les préjugés même avaient une puissance irrésistible. L'usage établi chez les Athéniens pour la réformation des lois , prouve à quel point ce peuple si léger, mais en même temps si intelligent^ se défiait de lui-même.
Céâ ibconvénients résiiltaient de la grandeur même des atôemblées populaires et croissaient SL\éc le nombre. 11 est d'expérience que plus une réunion est nombreuse, plus les entraînements vers lés extrêmes sont fadiles et plus en même temps les débats sont difficiles. La voix humaine a d'ailleurâ des limites qu'elle ne peut dépasser. Aussi dans la plupart des républiques anciennes où la souveraineté résidait dans le forum, le nombre des citoyens n'était pas très-grand. Sparte; qui fut une des républiques les plus considérables de la Grèce, n'eut jamais plus de neuf mille citoyens. Athènes en comptait vingt mille ; mais on se réunissait dans un théâtre; le théâtre de Bacchus^ afin que la voix des orateurs pût être entendue.
Dans des gouvernements de ce genre, les bons citoyens étaient évidemment ceux qui faisaient leur affaire principale si ce n'est unique de la chose publique. Celle-ci formait en réalité leur occupation constante, et sinon leur affaire quotidienne; du moins une des plus fréquentes et des plus habituelles. Le Àoin de leurs affaires dômes-
236 TRAITÉ DR POLITIQLE.
liques devait être complètement subordonné aux occupations du forum. Aussi ne considérait-oii alors comme parfaits citoyens que les hommes affranchis des soins de la vie matérielle. On ne comprenait pas une république ou plutôt ud citoyen sans esclaves. Le modèle que Platon et Aristote citaient comme approchant de leur type idéal et comme le meilleur qui existât, était la république de Sparte où toutes choses avaient été arrangées de manière que le citoyen fût uniquement occupé de la chose publique. A Athènes et surtout à Rome^ où le nombre des hommes indépendants des choses de la vie matérielle ne formait pas la majorité de la population, on avait, à cause de cela, pris des précautions particulières. On avait établi un système de classification par tribus, par centuries, par classes, et un système de votation dans certains cas, d'où il résultait que la majorité appartenait nori pas au plus grand nombre, mais précisément aux hommes auxquels leur fortune permettait de donner tout leur temps à l'étude des affaires publiques et inspiraient le plus d'attachement à Tordre et à la paix intérieure.
Il s'est trouvé dans notre Europe moderne et en France des hommes animés du désir de dépasser d'un seul coup toutes les exagérations d'une époque où les zélateurs du pouvoir populaire
atteignaient l'impossible. Ils ont proposé de revenir au système direct de votation sur toutes choses que nous venons de voir chez les anciens, sans tenir compte ni de l'étendue incomparable de la population^ ni de sa dispersion sur un immense territoire. Deux fois le système a été applique ; deux fois le peuple consulté a répondu. Ces expériences suffiront-elles pour faire comprendre qu*il nV a nulle similitude entre les sociétés modernes et ^les sociétés anciennes et qu'appliquer au présent les formes du passé, c'est faire l'œuvre de Sisyphe?
Les anciens n'avaient aucune idée de nos so« ciétés politiques modernes, c'est-à-dire de ces vastes associations d'hommes tous libres, tous égaux devant la loi, occupant d'immenses espaces de terrain, et non-seulement vivant sous un même gouvernement, mais encore possédant ou réclamant le droit d'y participer à divers degrés. Les deux plus grands empires qu'ils aient connus, l'empire persan et l'empire romain, ne leur offrirent rien de semblable à ce qui existe aujourd'hui. Le premier était une monarchie divisée en satrapies, c'est-à-dire un grand roi régnant sur une hiérarchie de princes tous également absolus à l'égard de leurs subordonnés. Il y avait unité dans cet ensemble, d'abord par l'obéissance à un même maître et ensuite par la communauté du but qui
^tait dç maintenir çn i^sie \% (\omt\H\pn çle la tiibu et du sang p^rsau- Daqs l'empirç rondain, c'était une cité souveraine régoapt sur uuçhiérar* cbjç. de cités qui possédaient toutes uue ^ofte d'autonomi^ et une certaine autorité sur (^'autres cités subordonpées. Nulle part, il n*y avait liberté semblable, fl^pît^ parpjjsy c*est-à-()jre égsilité. Ce fut seulement sous le pouvoir ab9Pl^9 ^or^qu^. Ronie eut perdu ?a liberté, que ]e. titre de citoyen romain put être dopné au^ habitants des provinces, aux Gaulojsy au:iF Espagnols, s^ux Grecs. î\ y eut alors égalité entre les citoyens des diver^s cités, niais régalité dp la çeryitude. Rien ne présentait donc Vapparepcç çle ce gouve^nep^e^t représentatif ou parlementaire, vers Icjquel tendent les désirs, les espérances et le dévoue(T>ent des nations modernes.
De ce que, chez les Grçcs, il y avait non-seulement des alliances entre ci^és, mais de véritables fédérations, peut-on conclura qu'ils avaient quelque idée de la représentation t^Ue que nous Tentendons aujourd'hui ? Nullement; il y avait deux espèces dç fédération : l'une où les conventions arrêtées par les députés aux assemblées fédérales n'étaj€|nt jamais que conditioquelles ; avant de devenir effectives, elles devs^içnt être acceptées par les commettants; et une autre où toutes les gf*apdes affaires étaient décidées dans des assem-
blées générales formées de la totalité des citoyens appartenant aux cités fédérées et où les petites seulement étaient confiées à un sénat et aux ma* gistrats élus dans ces assemblées générales. Tel était le gouvernement de la ligue étolienne et de la ligue achéenne'.
La première idée du gpviveroeqfient représentatif a été donnée par le christianisme. Les premiers exemples que Ton en connaisse sont les assemblées des évéques, c'est-à-dire les çonçileç nationaux et généraux ; Teftu|lieQ appelle le$ cqncil^^ 1^ représentation du nom chrétien '.
Il ne faut pas oublier d'ailleurs que, dans la primitive Église, les évéques étaient les élus nonseulement du clergé, mais d*abord des fi4èles ; ils étaient^ dans la réalité^ autant leurs représentants que leurs chefs. De là certainement la pensée d'appeler tout un peuple à délibérer, à parler et à décider par ses élus.
i. Schoemann, loc. citât.