‹ Traité de politique et de science sociale (volume 3)Chapitre 36 sur 54 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

DU POUVOIR SPIRITUEL ET DU POUVOIR TEMPOREL ET, PAR SUITE, DE LA THÉOCRATIE.

228. Il y a, dans les sociétés politiques, une force qui n a pas besoin d'être organisée pour être une puissance, qui est maîtresse dans les États libres et que les despotes même flattent et redoutent : je veux parler de l'opinion publique. C'est à elle que l'on sacrifie sous les noms de renommée, de gloire, d'honneur, de popularité. Elle a existé de tout temps et partout. Elle est aujourd'hui centuplée par la presse.

Malheureusement, l'opinion n'est point infaillible; elle est sujette à erreur; elle est facilement trompée; elle n'est pas toujours en faveur de la vérité, de la justice, ni même de l'utile. Elle est mobile ou plutôt oublieuse, et en même temps intolérante pour tout ce qui n'est pas elle.

POUVOIR SPIRITUEL £T TEMPOREL. 289 J'ai dit qu'elle est maîtresse dans les États libres. En effet ^ elle y gouverne en souveraine; elle y domine toas les pouvoirs. C'est là qu'on peut voir à quel point elle est faillible^ à quel point impatiente de toute opposition et combien ses erreurs sont redoutables. Comme elle n'y éprouve ni résistance, ni retardement, elle peut y produire les plus grands maux, jusqu'à perdre la liberté elle-même, ainsi que nous l'avons vu dans notre pays. Sans doute, lorsque ses erreurs ne vont pas à cet excès, lorsqu'elles ne compromettent pas la liberté, le mal produit et souffert la ramène vite à la raison; mais il n'y en a pas moins eu retard, occasion ou richesses perdues, injustice commise, ébranlement de la chose publique.

Dans les États non libres ou à demi libres, la résistance à l'opinion est la règle. On ne lui obéit plus, ou on lui obéit le moins possible. En général, on cherche plus à l'éteindre qu'à la combattre ou à la discuter : on enchaîne la liberté de la parole; on empêche l'expression et la transmission de la pensée; on lui oppose des règles. Les plus habiles cherchent à la distraire en l'occupant de choses sans danger. Tout ce qui brille, tout ce qui étonne, tout ce qui remue, a, en effet, le privilège de l'occuper. Cependant, ni ces moyens indirects, ni la résistance directe, ne réussissent absolument contre elle. On a beau faire, il se

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forme toujours dans le public une opinion indépendante. L'opinion tient de la nature de la pensée; elle est essentiellement libre et incoercible comme celle-ci. L'opinion, en eflet, n'est autre chose que l'accord des pensées sur une question donnée. Or, comme il est impossible aux hommes de ne pas penser, impossible d'arrêter leurs penséesi il Test également d'empêcher qu'il se forme une opinion publique, c'est-à^ire une pensée commune. La perfection du despotisme serait de faire en sorte qu'il y eût autant d'opinions diverses qu'il y a d'individus; mais cet art n'est pas encore trouvé. Le vieil a\iôme, diviser pour régner, n'est pas applicable ici. Quand il s'agit de l'opinion , le despotisme a précisément la vertu contraire; c'est de mettre l'unanimité là où la liberté eût produit la contradiction.

Cependant, si dans les États non libres, la résistance ne réussit point à enchaîner l'opinion, elle lui impose une discipline* Elle la force à se reconnaître et à se juger elle-même. L'opinion devient plus réfléchie; il n'y a plus d'entraînement^ mais des convictions méditées.- Comme ce n'est jamais volontairement qu'elle se trompe, les temps d'arrêt et la résistance lui profitent. Elle ne s'attache plus qu'à des choses qui bravent le temps et la résistance, c'est-à-dire à des choses justes. Elle acquiert ainsi une puis-

POUVOIR SPmmJEL et TEBCPOREL. 291

saoce deyant laquelle tout pouvoir doit fléchir ou tomber.

Telle est rexpérience : la résistance et ses temps d'arrêt sont utiles àTopinion. C'est lui rendre un service que de la forcer à se reconnaître et à se juger. Rien de plus honnête que Topinion; ses erreurs sont toujours des surprises. Dans les États libres, le soin de la résistance appartient aux minorités ou à Topposition. Aussi est-ce un axiome que rien n'est plus respectable que les minorités, rien de plus utile que l'opposition, rien de plus nécessaire que la discussion. La constitution des< pouvoirs doit même être conçue de telle manière que Topinion ne puisse conclure trop vite. Les institutions doivent lui opposer une sage lenteur. Ces moyens suffisent dans le courant ordinaire des choses, pour assurer de longues années d'une marche tranquille; mais il n'y a pas de pays libres où il n'y ait, par moments, des entraînements qui font taire toutes les minorités ou les traitent en ennemies, et dont la persistance rend inutiles tous les retardements établis par la constitution. Il y a des exemples de ces entraînements daus l'histoire d'Angleterre, dans celle de Hollande et dans celle de notre pays. Ces accidents, pour être rares, n'en constituent pas moins une difficulté très-grande au point de vue d'une constitution libre. Tous les publicistes modernes s'ac-

cordent à reconnaître qu'il y a là un important problème à résoudre.

229. On 8*e8t demandé s'il était possible de régler l'opinion publique, de la discipliner, de la gouverner en un mot? Le problème parait résolu dans les sciences. Il y a en effet une science posée, une méthode établie, des solutions acquises, sur lesquelles on ne revient plus. Celui qui les mettrait en doute, se déclarerait un ignorant par ce fait seul. On est parfaitement libre de venir dire à l'Académie qu'on a découvert la quadrature du cercle ou que la terre ne tourne pas autour du soleil; mais personne n'écoutera ces assertions, et celui qui les aura émises perdra à jamais tout crédit. Or, il parait tout simple que ce qui s'est fait pour la science puisse se &ire pour la politique. Il ne s'agit que de savoir^ il le semble au moins, s'il y a également en politique des principes posés, des principes hors de discussion qu'il n'est permis à personne de contester, sous peine de passer pour ignorant ou pour fou et de révolter ses auditeurs.

S'il n'y avait besoin de rien de plus, le problème serait résolu. On proclamerait les principes, on établirait un tribunal scientifique de plus, une académie politique, et tout serait fini. Il y a en effet des principes dont l'expérience est faite, c'est-à-dire dont il est prouvé que, si on les

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suit, la Mdéxé prospère, et que, si au contraire, on les abandonne, la société périt. Nul doute à cet égard n'existe pour les hommes qui ont suffisamment et convenablement étudié l'histoire. On peut en nommer tout de suite quelques-uns : ce sont ceux de but, de devoir, de droit; c'est la loi morale, en un mot, et les dogmes métaphysiques ou religieux hors desquels les idées de but, de devoir, de morale, sont des non-sens. Mais il arrive, tous les jours, qu'on en nie quelques-uns ou même qu'on les nie tous, sans passer pour un ignorant et sans manquer d'auditeurs. Que ferait à cela une académie !

D'où vient cependant que ce qui est possible pour la science ne le soit pas pour la politique ? Les principes que je viens de nommer sont aussi certains qu'aucune formule scientifique. D'où vient qu'on puisse les contester, qu'on puisse en prendre plutf ou moins selon sa convenance, sans risquer sa réputation et quelquefois pour en ac* quérir une? A ces différences, il y a plusieurs causes que je vais énumérer rapidement.

D'abord il y a la passion qui est presque toujours au maximum en politique et particulièrement dans les masses, tandis que» dans les sciences, elle est au minitnum, et jamais plus qu*un accident individuel. C'est un axiome en effet, dans celles-ci, qu'il faut se garder de toute idée pré-

194 TRAITÉ DE POUTIQUE.

conçue, de tout désir pour le résultat que Ton cherche^ en un mot, de toute passion. L'axiome précisément contraire règne en politique.

Il y a ensuite une différence fondamentale entre un principe moral ou politique et un principe scientifique. Le premier est susceptible de plus et de moins; il peut être accru ou diminué; il est stationnaire, progressif ou rétrograde. Les formules et les principes scientifiques, au contraire, sont arrêtés et immuables. Deux et deux font quatre, ne peuvent être ni plus ni moins que deux et deux font quatre, tandis que bien et mal sont susceptibles de variations.

Enfin, dans la science, il y a un public spécial, nombreux, instruit, dont une académie n'est que la tête ou mieux encore la tribune. Ce public possède la même science, les mêmes convictions que l'académie, et à cause de cela il porte les mêmes jugements. U est l'appui, la force et en même temps le contrôle des corps savants. Ce n'est point l'autorité académique qui fait l'opinion, mais c'est la science elle-même dont académiciens et savants sont également disciples. Donnez aux masses une éducation suffisante, vous leur donnerez en même temps des convictions qui seront la règle de Topinion publique.

C'est dans l'éducation, en effet, que réside le véritable gouvernement de l'opinion publique , si

POUVOIR SPIRITUEL ET TEBfPOREL. 295 toutefois on peut appeler gouvernement ce qui n'est en définitive qu'une discipline, un savoir et une méthode. C'est par elle qu'on donne aux hommes la connaissance de la loi morale, c'està-dire la science du bien et du mal dans les relations et les choses sociales. Les convictions qu'elle inspire, jouent à l'égard de l'opinion en politique, le rôle des principes et des méthodes dans les sciences mathématiques et physiques. Elles rendent impossibles certaines affirmations , parce qu'elles les rendent inacceptables ; et par ce fait même elles rendent indifférentes certaines erreurs, lors même que celles^^ci seraient coupa** blés; en un mot, elles posent les limites au delà desquelles la parole n'a plus de chances d'être en^ tendue et perd toute puissance sur l'opinion. Cher* chez pourquoi, dans certains pays, la liberté est plus sûre que dans le nôtre, et vous trouverez que cela est dû à une éducation mieux dirigée^ plus solide et plus générale. Cherchez ensuite, à titre de vérification, quels sont ceux chez lesquels l'opinion est le plus variable, et vous trouverez constamment que ce sont ceux chez lesquels l'éducation et l'instruction sont les moindres.

L'opinion subit l'action de mille influences d'espèces diverses. Chez les anciens, elles prenaient naissance dans le forum, dans les débats de la tribune. Dans le moyen âge elles venaient des eu-

2iNS TRAITÉ DE POLITIQUE,

seîgnements de la chaire; aujourdliui elles soot la conséquence des propositions et des discussions de la presse. U faut y joindre l'action de cette seconde sorte d'enseignement dont j'ai parlé précédemment, qui se fait par la littérature, le roman, le théâtre, les œuvres d'art. Mais si l'éducation première a été suffisante, ces moyens ne feront que la continuer ou la développer. Tous, en effet, orateurs, écrivains^ artistes et public, tous étant enfants de la même éducation, tous parleront la même langue morale; et si, par hasard, il se ma^ nifestait quelque tendance excentrique, ce serait avec les principes donnés par cette éducation que l'opinion jugerait et prononcerait. L'expérience historique prouve que les choses se passent à peu près constamment ainsi, sauf dans les époques de transition d'un état social à un autre.

Cette puissance de l'éducation pour régler l'opinion publique peut servir au mal comme au bien. Elle peut être mise au service de la liberté ou à celui du despotisme. Elle peut être employée à enchaîner la liberté spirituelle et^ par suite, à détruire toute initiative chez un peuple. Le gouvernement chinois a, sous ce rapport, merveilleusement réussi à immobiliser une population innombrable. La discipline si vantée , que les lois de Lycurgue imposèrent à la jeunesse, a eu le même résultat à Sparte. On a admiré la durée et la stabi-

litë de cette république; mais on ne s'est pas demandé à quel prix on avait obtenu ce résultat. Tout gouvernement despotique, qui se croit un avenir, doit nécessairement recourir à ce procédé. On y a pensé en Autriche, en Russie et peut-être ailleurs encore.

C'est pour cela qu'il y a une importance extrême^ et ce doit être un axiome dans les pays libres, que réducation ne dépende pas du gouvernement. Il parait difficile, il est vrai, de concilier Tunité nécessaire de Finstruction nationale avec l'indépendance de l'une et de l'autre. C'est l'éducation qui rend les hommes capables de vivre ensemble, c'est l'instruction nationale qui les fait citoyens du pays, et l'on ne comprend pas que l'une et l'autre ne dépendent pas des pouvoirs qui dirigent la société politique. 11 parait, en un mot, impossible, absqrde même d'abandonner au caprice du premier venu ces deux bases, l'une de la vie morale des hommes, l'autre de leur vie politique.

Ce problème peut être résolu de diverses manières; quand on l'aborde de près, la difficulté est moindre qu'elle ne le parait de loin. Le moyen principal consiste à rendre les institutions suffisamment indépendantes pour qu'elles soient audessus des pouvoirs qui passent, capables de résister à tout^ excepté à l'opinion publique dont elles sont elles-mêmes le principe.

29g TRAITÉ DB POUTIQUB.

Je vais étudier ce problème de plus près en examinant Ja plus grande institution d'éducation et le plus puissant gouvernement de l'opinion publique qui ait existé jusqu'à ce jour. Je vécu parler du pouvoir spirituel.

230. La division du pouvoir en spirituel et en temporel paraissait au philosophe Saint«Simon le progrès le plus caractéristique de la civilisation moderne en fait de gouvernement.

Ce fut, en effets une pensée sublime d'établir un pouvoir qui gouvernerait par l'opinion, et régnerait seulement sur les esprits, qui n'aurait d'autre origine que l'élection et l'acceptation, d'autre force que des principes et des croyances, d'autre moyen de contrainte que la persuasion, d'autre pénalité que le scandale ou l'anatbème de l'opinion, gouvernement sans soldats, sans guerre, dont le but cependant serait de conquérir le monde, afin de faire de l'humanité entière comme une famille de frères unis sous une même loi morale^ et où les chefs seraient les serviteurs des autres. Tel est à peu près l'idéal social du christianisme et telle voulut être la société chrétienne primitive.

Cette société se fonda au sein d'un empire établi par la force et au moment même où la force y était devenue l'unique fondement du pouvoir. L'em*^ pire romain n'était en effet alors rien de plus qu'un gouvernement militaire ; c'était à l'aide de Tar-

POUVOIR SPnurruEL et temporel. 299

mëe qu'il avait été établi. Le titre même d'empe* reur n'était qu'un titre militaire, et moins de soixante^dix ans après l'établissement de ce gou* vemement les soldats étaient en possession d'élire le souverain.

Le christianisme était la contradiction directe de tout ce qui était alors en action. En face du monde ancien, son idéal était une folie^ toutes ses espérances étaient au delà. Il plaçait les fidèles en dehors du temps et du siècle. Ce fut certainement une condition favorable. L'Eglise ne pouvait être que spirituelle; mais néanmoins elle forma une société complète où toutes les constantes sociales se trouvèrent représentées soit sous forme de culte, soit sous forme de sacrements, soit sous forme de gouvernement et d'administration. Elle formula ainsi et embrassa, sous un nouveau point de vue moral, toutes les relations de la vie humaine. C'est par là qu'elle a été la mère de la civilisation moderne et comme le modèle que celle-ci s'efforce d'imiter dans ses institutions politiques* Enfin elle maintint cette séparation des deux pouvoirs qui avait été dabord une nécessité de sa position, et, comme nous allons le voir, ce ùàl eut les plus grandes conséquences.

Des philosophes anciens avaient très^bien dit que la pensée échappe à la tyrannie. Le christianisme, sous les persécutions impériales, conr

vertil cette véritë en fait, et en &it vulgaire, il fit une vertu de l'indépendance morale en fiice de la force. Dans le cours des siècles suivants et dans le moyen âge, c*est parce que son action était pu* rement spirituelle, que l'Église put établir Tunité morale entre tant de nations, différentes d'origine, de langage et d'intérétSi qui se partageaient l'Europe. C'est à cette condition qu'il lui fut possible de donner à cette multitude une même discipline morale, un même avenir, les mêmes aspirations et une tendance aujourd'hui incontestable à former un seul peuple, une seule nation, la nation européenne. Enfin, dans le moyen âge, c'est à la séparation établie entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel que l'Europe a dû de croître en m>erté morale ou intellectuelle. C'est à elle qu'elle doit aujourd'hui l'habitude de toutes ces révoltes de la pensée qui ont fait et font encore des Européens le peuple le plus actif et le plus progressif de la terre.

Cesbienfaits sont incontestables ; mais le pouvoir spirituel, par suite même de ses succès, s*est empreint des vices propres aux pouvoirs temporek jusqu'à devenir lui-même pouvoir temporel. Il s'est, par suite, aliéné en grande partie cette force spirituelle qu'il avait formée. Elle s'est tournée contre lui. On lui a opposé ses propres enseigne ments ; une portion considérable de TÉgliae s'est

sëparëe; une autre hésite dans l'espërance d^une réforme; chez un grand nombre l'hésitation s'est convertie en doute, non pas seulementà l'égard du clergé, mais à l'égard de la religion elle-même. Cependant aucun de ces avertissements n'a été compris : les fautes se multiplient et se répètent sous nos yeux. De là cette opinion, qui va gran* dissani chaque jour, que la séparation du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel était chose transitoire; que le pouvoir spirituel a fait son œuvre et son temps, et qu'enfin il va disparaître.

C'est, selon moi, poser comme résolu un problème qui seulement peut être mis en question. Il s'en faut de beaucoup, en effet, que la tâche assignée au pouvoir spirituel soit accomplie. Son devoir était double : maintenir l'idéal chrétien présent aux yeux des hommes par l'enseignement et l'exemple ; le faire accepter théoriquement et pratiquement par tous les peuples de la terre. Or on ne peut dire ni que le christianisme soit encore réalisé politiquement quelque part, ni qu'il soit universellement accepté comme principe Le devoir est donc le même qu'au premier jour. Les nécessités spirituelles n'ont pas changé. Si le pouvoir spirituel est en danger, ce n'est pas parce qu'il est inutile, ce n'est pas parce que la place ou le travail lui manquent; c'est par des causes étrangères à sa destination, que tout le monde aperçoit, ex-

cepté lui-même, mais dont je n'ai pas à m'occuper ici.

231 . Si Ton croit, comme moi, qu'il soit bon, qu'il soit utile à l'espèce humaine en gënëral» de ne former sur toute la surface de la terre qu'une seule société comme elle n'est qu'une seule espèce; s'il lui est avantageux de voir disparaître de son sein la guerre^ le pillage, les conquêtes, les révoltes, le meurtre et les violences de toutes sor* tes; s'il est bon d'avoir partout la même paix, la même discipline morale, les mêmes devoirs et les mêmes droits, la même justice, en un mot, la même intelligence de toutes choses; si tout cela est une tendance, non*seulement conforme à son unité comme espèce, à son unité comme destina* tion, mais encore un but aperçu et voulu par les peuples qui marchent à sa tête dans la carrière de l'avenir; si, enfin, l'on ne considère pas la parole des livres saints qui assigne pour but à l'humanité une fusion parfaite de toutes ses parties, comme une parole vaine; si l'on croit qu'elle doit devenir une réalité, on est nécessairement conduit à se demander^ comme moi, par quels moyens un si désirable résultat pourra être obtenu.

Pour cela, on n'aperçoit que quatre moyens; mais ce sont les plus puissants que l'homme possède : la force, la persuasion, la force et la per-

POUVOIR SPIRITUEL ET TEMPOREL. 303 suasion réunies, ebfid Tintérét. L'expérience de ces moyens est faite depuis longtemps. Voyons quel en est habituellement le résultat et ce qa*on peut en attendre.

L'antiquité nous présente trois grands empires fondés par la Force : l'empire des Perses qui fut violent, despotique, toujours agité par des révoltes, et qui après plus de deux siècles de durée, laissa les peuples qu'il avait gouvernés aussi séparés qu'ils Tétaient avant la conquête ; l'empire d'Alexandre qui Bnit avec lui, mais dont la disso* lution oflrit ceci de remarquable, que les royaux tés d'origine grecque ne se maintinrent que dans les pays déjà acquis à la civilisation hellénique ou enclavés par ceux-ci. Le seul résultat durable de ces dominations militaires, parait avoir été l'extension de la langue grecque ; quant à la dynastie qui s'établit en Egyptct, elle se fit égyptienne. L'empire romain parait avoir établi quelque chose de pareil à ce que nous cherchons ; mais, il faut le remarquer, cette unité fut plutôt administrative que morale ; la civilisation des Romains était à peu près la même que celle de la plupart des peuples qu'ils s'assimilèrent. Ils étaient également païens et il n'y avait aucune répugnance, ni pour les vainqueurs, ni pour les vaincus, à voir inscrire dans le même panthéon quelques nouveaux dieux, puisque ces dieux étaient

Mk TRAITÉ DE POLmQUE.

les mêmes sous des noms différents; maïs lorsque les Romains rencontrèrent des peuples d'une civilisation diflTërenle, ils furent obligés de persécuter et de détruire pour établir runiformité impériale. Ainsi, ils renversèrent Jérusalem, en changèrent le nom, défendirent aux Juifs d'y habiter, démolirent le temple, dispersèrent ou réduisirent la population en esclavage, sans pouvoir cependant détruire le judaïsme. Dans les Gaules, qui étaient un pays barbare et païen, déjà préparé d'ailleurs par des communications avec les Grecs et les Phéniciens, c'est par la violence qu'ils procédèrent à l'extirpation du druidisme, et encore sans y réussir complètement. Je ne parle pas de leur insuccès complet à l'égard du christianisme, malgré les persécutions les plus cruelles et les plus suivies. Ce fait n'est ignoré de personne,

Ces exemples semblent prouver que la force n W pas le meilleur moyen pour changer le moral des hommes; mais il en est d'autres dans des temps plus voisins de nous. Parlons d'abord du mahométisme.

Tout le monde s'accorde à considérer cette religion comme établie et propagée uniquement par la force. Cependant, cela n'est pas parfaitement vrai. II faut tenir compte ici du concours de plusieurs circonstances qui ont servi à cet établissement au moins autant que la force, si ce

n'est plus. Le mahométisme était une hérésie judaîco-chrétienne. En Asie et en Afrique, le terrain était préparé par des hérésies antérieures, entre autres par Tarianisme et toutes ses dérivations. En Perse, les circonstances étaient analogues : il y avait dans ce pays un grand norabre d'hérétiques chrétiens qui s'y étaient réfugiés. L'ancienne religion était en partie abandonnée; il existait un grand trouble moral; tout était en quelque sorte mis en question. L'extension du mahométisme dans ces contrées fut rapide et facile ; il y apportait l'ordre et le calme. Il n'était d'ailleurs exigeant ni dans son culte, ni dans sa morale; mais lorsqu'il rencontra des populations que le doute ou l'incrédulité n'avaient ni atteintes^ ni troublées^ il éprouva une résistance invincible. Il fallut les exterminer ou pactiser avec elles. Aussi, les pays musulmans contiennent des chrétiens, desparsîs, des sectaires de toutes sortes, et même encore quelques païens. En Turquie, par exemple, les populations chrétiennes, malgré les massacres périodiques, les enlèvements d'enfants, les avanies de toutes sortes, pratiquées pendant tant de siècles, les populations chrétiennes dépassent par le nombre les populations musulmanes. Je ne dis rien des Indes : les musulmans y vinrent du dehors ; ils y fondèrent ' un grand empire; ils y dominèrent par la vio-

3M nAnt DE FOUnQUK.

lenee; mais ils ne oonTertirenl pas ks antocfa*

tooes.

Voici d'autras faits prou^aiitqaeb (bree est impuissante à persuader. Il y a plus de trois sièdn que les Européeos domineot dans les Iodes, lc$ Anglais y ont aujourd'hui 140 millions de sujets; cependant ni les croyances, ni les mœurs n'y ont subi le moindre changement. U ne but pas croire que ce soit parœ que les Indous sont particulièrement réfiractaiFes à toute idée nouvelle, car, avant Tapparition des Portugais, quelques ap6tm y avaient fait des chrétiens qui exigent cDOore et de grandes nuuses s'étaient bien antérieurement converties au bouddhisme. Autre exemple : Les Anglo-Américains n'ont employé que la force visàrvis des peuplades sauvages qu'ils rencontrèrent en si grand nombre; ils les ont exterminées, mais n'en ont pas amené une seule à la vie civilisée. Voyes enfin ce que la farce produit en Pologne : des victimes et des révoltés !

La foroe^ par ellet-mâme, ne prouve rien. Lois même qu'elle vient à l'appui de la justice, on ne l'aime pas; mais lorsqu'elle est seule, elle blesse les meilleurs sentiments de l'homme ; elle excite la haine et provçM^ipe la résistance. Elle Impose le silence sans doute ; elle endort même les intelligences médiocres, les ftmes sans croyance et sans ressort; mais elle révolte les coi^victions et les'

cœurs énergiques. La loi française, qui a donné aux Jui& tous les droits de citoyen, a plus fait pour leur conversion que vingt v siècles de persécution,

La force est certainement, de toutes les prépa^ rations à la persuasion, la plus mauvaise; c'est aussi le plus mauvais appui; il semble même qu'elle doive être plqs nuisible qu'utile. Cependanty le fait des colonies espagnoles proteste contre cette conclusion. En efTet, tant qu'on regarde lee choses en masse, il paraît bien prouvé que c'est à l'action simultanée des deux moyens, qu'il faut attribuer la conversion des quelques millions d'hommes que les Espagnols y ont soumis à leur puissance et à leur religion ; mais si on analyse le fait, si on cherche dans quel ordre et dans quelles circonstances on a employé soit la force, soit la persuasion, les choses changent d'aspect et on trouve bien petite la part afférente à la force. L'emploi de l'une et de l'autre ne fut pas simultané. C'est par les armes que les Espagnols s^établirent d'abord au Mexique, au Pérou, à Lu* çon. La période de persuasion succéda à la conquête sans se mêler avec elle. Encore est-il probable que le succès n'eût pas été le même, qu'il eut peut-être été nul, d'abord, si la religion enseignée n'eût pas été, sous tous les rapports^ supérieure aux cultes barbares ou puérils de ces peuples^ et

308 TRAITÉ DE POUTIQUE.

ensuite si l'œuvre de conversion eût été confiée aux mêmes organes que Tœuvre de conquête; mais le prêtre différait évidemment du soldat; les moins clairvoyants ne pouvaient les confondre. Il était visible pour les peuples que ce prêtre appartenait à un autre pouvoir et exerçait auprès du conquérant l'autorité religieuse qu'il venait leur enseigner.

Je cite ces faits comme des exemples de T union de la force et de la persuasion; peut-être jugera-t-on qu'il serait plus rationnel de les rapporter en faveur de la seconde qu'en faveur de la première. Si je ne craignais d'être trop long, je pourrais en citer beaucoup d'autres où l'intervention de la force n'eut d'autre résultat que d^arrêter la persuasion. En générali la force ne parait acceptable que comme moyen de donner la liberté à la persuasion.

En opposition avec les faits précédents, voyons ceux où la persuasion agissait seule. Dans l'Océanie^ en quelque sorte sous nos yeux, elle a sufB pour convenir à notre religion des populations nombreuses. En Chinei en Ck>chinchine, malgré les persécutions et les difficultés de toutes sortes, elle a multiplié les chrétiens. Enfin il est un exemple qu'on ne peut oublier et qui suffirait seul pour toute démonstration, c'est l'établissement du christianisme qui, en moins de trois

siècles, avait conquis plus de la moitié du monde romain. 11 faut lire l'histoire de ces premiers temps pour comprendre à quel point la force, même sous ses formes les plus cruelles, est impuissante contre la persuasion.

Il me reste à parler de Tintérét. Les intérêts en général divisent les hoinmes plus souvent qu'ils ne les unissent. Il en est un cependant auquel on attribue cette puissance d'union entre les hommes et entre les peuples dont nous recherchons ici le moyen ; c'est Tintérét de l'échange. Voyons quel en est la valeur. Le commerce est en effet un lien entre les peuples ; mais ce lien ne comprend qu'un ordre borné et secondaire de relations. Le commerce rend les guerres plus difficiles ; mais c'est seulement parce qu'il intéresse un grand nombre de personnes à la conservation de la paix. Le commerce est aussi quelquefois un motif de guerre, une incitation à l'exploitation d'un peuple par un autre. Pour être pacifique, il faut qu'il soit dominé par des principes qu'il ne contient pas en lui-même. £n définitive, il est incapable, tout seul, de produire cette assimilation de croyances^^ de mœurs et d'intelligences où réside la véritable unité. On a de nombreux exemples de nations mises en contact par le commerce pendant de longues suites de siècles, sans qu'il en soit résulté la moindre modification au sein de chacune d'elles.

3i0 TRAITÉ DE POUTIQUB.

232. Il résulte de Texamen précédent que, dans le but que nous nous proposons ici, le seul moyen efficace est la perauasion. Cette conclusion était déjà sans doute prévue par le lecteur. Elle est si conforme à ce que chacun de nous sent en lui-même, si bien confirmée par notre expérience personnelle, que j'ai été sur le point de rayer la démonstration précédente. Je la maintiens, parce qu'on entend trop souvent affirmer d'une manière générale, que tantôt la force, tantôt l'intérêt, ont suffi pour l'établissement ou la réformation d'une civilisation. Cette rapide analyse était donc nécessaire. Si le gouvernement russe^ par exemple, n'eût pas cru d'une manière absolue à l'efficacité de la force , il eût employé d'autres moyens vis-à-vis de la Pologne.

La persuasion, comme toute chose humaine, a ses conditions d'existence. Il faut qu'elle ne soit suspecte ni de mensonge, ni de complaisance, ni de faiblesse ; il faut qu'elle soit convaincue et dés^^ intéressée ; rien ne servit davantage à la propagation du christianisme que le martyre, parce que rien ne prouvait mieux la conviction et le désintéressement de ses apôtres. 11 faut que renseigne^ ment soit évidemment supérieur, en tous points, à celui que possèdent les hommes auxquels on s'adresse. Il faut que cet enseignement ait Tautorité morale que donne une religion, ou au moins

POUVOIR SPIRITUEL ET TEMPOREL. 3ii

Taocord d'un grabdttombred'iotelligeûces, ou Vàt* ceptation d une Bociëté puisliante. Il fkùt enfin , pM dessus tout) qu'il ait un but intariâblei Gê but ëera, par exemple^ Ttdéal que j^ai posé précédemment.

Que pourrait-on attendre en effet de la pef^ suasion, si elle ne s'appliquait qu'à reprt^duire tous les courants qui agitebt là surface de l'opi* nion, changeant à chaque iûstànt d'idées, allant d'un extrême à Tautre, et> par exemple, eu fait de principes philosophiques, de Descartes à Spi<^ nosa» de Rant ou de Hegel à Locke ou à Condillac, du déisme au naturalisme ? Ou on éprouverait un échec complet, ou on produirait une situatiou ana«» logue II ce queûôUS trouvons datis le monde lettté qui est trop au courant de ceâ chose», un scep^ ticisme Complet^ c'est-à-^iré la disposition la plus anti-'sociale qui soit âU monde. Ube société en eP- Tet, ne vit que par l'acrîon; or, qui doute u'agit plus»

On n'est pas» en société^ même simplement spi*' rituelle, parce qu'on participe àUi mêmes connais sauces^ à la même science, fa des travaux semblables. On parle quelquefois dé la république des lettres ; mais c'est un mot et non une réalité. Elle n'a ni unités ni discipline; elle n'a pas de but cornmuu.On j parle à peu près la même langue, voilà tout . Chacun y poursuit son but particulier qui est la réputation, la gloire ou la fortune ; les meilleurs, quelque idée particulière qui les sépare dcÈ autres.

312 TRAITE: DE POUTIQUE.

On y est libre de tout dire et presque de tout faire. On y est divisé par les intérêts, par la vanité, par Tambition, par l'envie ou par les doctrines. Quel est son gouvernement ? il est difficile de le dire ; on ne sait si ce sont les académies ou si c'est la critique. En définitive, Tautôrité ou, en d'autres termes, la renommée y vient du dehors; elle y est donnée par une force qui n'est pas en elle, c'est-àdire, tout simplement parle public. Ce n'est point là^ je le répète, une société.

La volonté de persuader nous place à un point de vue tout autre. Il ne s'agit plus de nos personnaliiés, ni de nous distinguer, ni d'inventer quelque chose de nouveau dans la forme ou dans le fond, mais de faire accepter une vérité. Nous avons un idéal à faire prévaloir. Par cela seul, nous avons un but qui est au delà de nous-méme, qui n'a rien de personnel, qui ne peut nous diviser, mais qui ne peut manquer de nous unir dans une même action. Nous sommes, en un mot, associés. Ce but d'activité qui nous est commun à tous, est positif, invariable, presque indéfini. Or, du moment où nous nous y dévouons, nous devons tout faire pour qu'il soit accepté; nous, devons y conformer nos mœurs et nos actes ; nous devons agir comme un seul homme, c'est-à-dire nous soumettre à une discipline et nous donner un gouvernement. Nous voulons que ce gouver-

nement soit le plus libéral possible, digne de Tidëal magnifique que nous avons en vue; mais nous ne pouvons nous en passer. Nous formerons donc une véritable société. Elle ne sera que spirituelle, jnais elle sera complète, et par suite, toujours en action, avee toutes les chances d'une extension sans limites.

Il n'est besoin d'aucun eflbrt pour accepter un idéal tel que celui que j'ai indiqué, ou tout autre analogue ; mais il en faut un très«grand pour se consacrer à une propagande si étendue et si exigeante. L'homme qui s'y dévoue, renonce évidemment à une portion de sa liberté. Il est vrai que c'est par un acte de sa volonté qu'il se soumet à cette contrainte et qu'il y persiste. En effet, si la société où il est entré est parfaitement spirituelle^ si elle est pure de toute action et de toute habitude temporelle, il sera maître d'en sortir comme il a été maître d'y entrer.

Au reste l'expérience prouve que l'œuvre de persuasion et de propagande, lorsqu'elle veut être durable et puissamment active, prend toujours la forme d'une société spirituelle s'il s'agit d'une grande chose, ou d'une corporation s'il s'agit d'unt petite. C'était une société spirituelle que ce corps des Druides qui essayèrent de commencer une civilisation dans les Gaules ; c'étaient des sociétés spirituelles, ces corps sacerdotaux qui, en Egypte,

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en Perse, dans les Indes^ en Étrurie présidèrent à la fomiation de la civilisation antique \ c^étaiént des corporations que ces centres d'initiation exis* tant en Grèce, que nos universités du moyen âge; tant il est vrai que la persuasion a des conditions d'existence logiques et positives auxquelles on ne peut se soustraire. Il y a cependant, entre oéê sociétés sacerdotales et la société spirituelle instituée par le christianisme, une diRérence im* mense. Chez les anciens la société spirituelle était purement sacerdotale; elle ne comprenait que lé clergé et on y entrait en général par droit de naissance. Chez les chrétiens, au contraire, la société spirituelle comprend tous ceux qui s'a^^ vouent chrétiens, prêtres et laïques ; ils y jouissent tous des mêmes droits à l'égard du gouvernement de la société, en (e sens que tous sont électeurs et éligibies. Il en a été ainsi dans la primitive Eglise, dans la période de croissance qui est toO'* jours invoquée comme un exemple et comme un modèle ; cette constitution se maintint générale* ment intacte jusqu'à rétablissement de la féodâ^ lité au neuvième siècle. On pourrait y revenir.

233. Lorsqu'il n'y a pas une société spirituelle organisée, il y a toujours quelque chose qui la remplace. Il existe partout et en toutes choses une élite d'intelligences dont l'opinion devance celle de tout le monde et la deviendra bientôt.

Dans cette élite la discipline ou plutôt l'entente s'établit et se maintient par l'autorité des talents et des mérites supérieurs. C'est ce qui arriva par exemple dans le dix-huitième siècle et ce qui a produit la puissante opinion d'où est sortie la révolution française. Il y a tout à craindre pour la vie sociale^ lorsque rien de semblable n'existe. Aussi doit-on demander, exactement comme le clergé et les universitaires du moyen âge, que le pouvoir temporel ne se mêla pas de régler cet état de choses et qu'il laisse l'opinion parfaitement libre. C'est en effet ce que nous demandons aujourd'hui en réclamant la liberté de parler^ d'é^ crire, de communiquer nos pensées.

La majorité des hommes ne voit pas au delà^ et parmi ceux qui voient plus loin , il en est qui pensent que le mieux est qiy les choses restent toujours et partout ainsi. Je prends pour représentant de cette opinion un écrivain politique moderne * Il pense qu'il existe toujours une sorte de société spirituelle; il la veut indépendante comme je viens de le dire ; mais il ne veut pas qu'elle soit personnifiée par le pouvoir d'un seul ou même de plusieurs. Sa raison principale est celle-ci : Si la science, en toutes choses était achevée, il n'y aurait rien de mieux qu'une telle

1 . Goarcelle-Seneuil, Études sur la science sociale^ p. 2i0.

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organisalioD; mais, dans l'état actuel, donner à quelqu'un ou à plusieurs le droil ou la charge de penser el de juger pour tous les autres, c'est d'a« bord courir le danger de créer un puissant obstacle au progrès, et c'est en outre tenter l'impossible ; car la pensée libre, que rien ne peut enchaîner, serait en perpétuelle révolte contre une prétention aussi absurde. Enfin rappelant tous les progrès des sciences naturelles depuis trois siècles, l'auteur conclut qu'en toutes choses la libre discusssion est ce qu'il y a de meilleur, en sorte qu'ici, comme en économie politique, le laissez faire, laissez passer serait la loi suprême.

Il y aurait beaucoup à objecter à cette argumentation, entre autres que la discussion laisse souvent de côté les meilleures choses, même dans les sciences ^'application; qu'une bonne idée a presque toujours contre elle les préjugés du monde d'élite, et nécessairement tous ceux qu'elle dérange ; qu'elle est fréquemment étouffée par l'autorité d'un critique illustre ou par la conspiration très-ordinaire du silence. A tous ces égards, les exemples ne manqueraient pas. En définitive il y a les abus de la liberté contre ellemême, qui sont aussi un danger. On peut reprocher au pouvoir spirituel actuel beaucoup de fautes ; on peut aussi en reprocher à la liberté. Ce n'est un motif pour les condamner ni l'une ni

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Taulre. Il faut tâcber seulenieot de faire en sorle que ces fautes et ces abus ne puissent se répeter. Mais, je laisse de côté ces objections sans portée pour énoncer la seule qui soit décisive et appropriée à mon sujet.

(l'écrivain que je prends pour adversaire ne me parait pas avoir suffisamment approfondi la question. 11 semble supposer que le « laissez faire, laissez passer,» suffit pour assurer le progrès des sciences. C'est une erreur ; il faut plus ; il faut que le savant soumette sa pensée et ses recherches à une discipline des plus rigoureuses. Je m'explique.

Tout progrès suppose un point de départ et un but. Dans les sciences mathématiques et naturelles où notre auteur prend^ son exemple, le point de départ est donné par l'enseignement. Celui-ci montre ce qui est acquis ; bien plus, il le prouve et met Télève à même de se le démontrer par lui-même autant de fois qu'il le voudra ; mais en même temps il montre les lacunes, les desiderata y et ce qui est excellent, il ne peut faire autrement que de faire voir ces lacunes dont la preuve est le vide lui-même. Or ici le progrès ayant pour point de départ ce qui est démontré, et pour but de combler les lacunes, il n'y a point de place pour le libre arbitre. Point de départ, problèmes, méthodes, tout est imposé. La seule liberté qui reste, c'est de prendre part au travail ou de s'abstenir.

31 s TRAITÉ DK POLITIQUE.

Dans la progression sociale il y a aussi un point de départ et un but ; mais le mode de progression p'est pas le même. Du point de départ, qui nous est donné et qui est bien connu, puisque e'esi rétat politique où nous sommes, il s'agit d'arriver au but qui est également déterminé. Or, l'important ici, avant toute pensée et tout essai à Tégard des moyens, c'est de conserver la notion du but, de la iQaintenir incessamment présente à tous les esprits, de l'enseigner, de la démontrer à toutes les générations qui airivent, et, par exemple, s'il s'agit d'un idéal tel que celui que nous avons énoncé, d'en inspirer la croyance et le sentiment à tous le^ peuples. Telle est précisément la fonction du pouvoir et de la société spirituelle, ce qui n'oblige personne à accepter la croyance ou le but enseigné, et n'empêche ni la libre discussion sur les moyens de réaliser tout ou partie de ce bot, ni l'entente entre les publicistes, ni l'action de Fopinion»

Qu'on ne croie pas qu'il suffise d'inscrire ce but dans un livre pour que tous le connaissent et tous y donnent leur assentiment; ce serait méconnaître les faits les plus positifs et les plus modernes. Je n'en citerai qu'un, laissant au lecteur le soin de trouver les autres.

Pour que les hommes forment, sur toute la sur> face du globe, une même société unie par les liens

POUVOIR SPIWTOEL ET TEMPOREL. 319 de la liberté, de régalité el de la fraternité, ou p^r une solidarité commune, il faut qu'ils soient réellement «emUables, égaux et frères. Or, voilà précisémeQt ce qu'on nie aujourd'hui, d'abord du point de vue de l'intérêt, et ensuite au nom d'études inoomplètes ou d'uqe fausse science. Sans doute l'Académie des sciences admet qu'il n'y a qu'une sieule espèce humaine, susceptible de variétés soua l'influence des mœurs et du climat, jnais toujours une malgré la multiplicité des variétés ou des races ; ipais il y a des écrivains, classés parmi les savants, qui sont d'un autre avis. Selon eux, les races équivalent à des espèces ; ce sont des types indélébiles et incommunicables, dont les uns sont supérieurs et les s|utres à divers degrés d'une infériorité extrême. A peu près tous les historiens modernes sont tombée dans ce piège. Ce naturalisme est un moyen commode d'expliquer certaines difficultés, et en outre il a une apparence de positivisme qui est de mode aujourd'hui. Si l'emeignemeot contraire disparaissait, avant peu d'apuées, cette effroyable erreur morale sentit pHse pour une vérité. Que deviendrait alors le but sublime que nous avons assigné aux peuples! L'erreur de l'auteur que je combats provient évidemment de ce qu'il considère le pouvoir spi* ntuel comme doué d'une puissance coactive. Mais le propre du pouvoir spirituel est précisément de

ne pas disposer des moyens de la force, de n'agir que par la persuasion. Sa fonction est avant tout une fonction d'enseignement qui n'implique nullement la prétention de juger pour les autres, ou d*enchalner la liberté de la pensée. L*enseignement en effet ne peut être accepté que librement.

234. De ce qui vient d'être dit nous devons conclure que Texistence d'un enseignement, d'un pouvoir et par conséquent d'une société de caractère purement spirituel, sont nécessaires pour la conservation et la propagation de l'idéal dont nous nous occupons; mais cette société devra-t-elle disparaître aussitôt que l'association universelle sera réalisée ? C'est une question qu'il ne nous est pas permis de négliger.

11 parait impossible qu'un gouvernement temporel unique puisse suffire à tant de peuples et à de si grands espaces. Il serait écrasé par la masse et la diversité des affaires, toujours en retard, n'intervenant jamais en temps opportun , et de pi us, comment se ferait-il obéir? Ce gouvernement unique n'obtiendrait confiance et obéissance que par Tacceptation des pouvoirs ou des gouvernements locaux; ce seraient donc ceux-^ci qui en réalité exerceraient la souveraineté, ou qui finiraient par l'exercer. L'unité ne pourrait être que le résultat de leur accord, et aussi on ne comprend un corps représentatif de l'association universelle

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cjiie comme une représentation fédérale, une sorte de congrès permanent, un tribunal suprême dont lautorité, comme celle de nos congrès diplomatiques actuels, émanerait d'un mandat et dont Tinitiative aurait uniquement pour but de maintenir et d'étendre l'association entre les diverses nations, d'assurer le maintien de la paix et d'inspirer des tendances analogues sur les questions principales.

11 est très-probable que ce sera par un congrès fédératif pareil que commencera la réalisation de l'association universelle, et il est à supposer que l'on conservera ce système de congrès en le perfectionnant ainsi que je viens de le dire. Admettons même l'improbable, c'est-à-dire qu'on y substitue un gouvernement complet avec ses assemblées de représentants, son pouvoir exécutif et une administration centrale; dans Tune et dans l'autre hypothèse^ on doit se de« mander où sera la force capable de conserver et de faire marcher pacifiquement cet immense mécanisme? Je n'en vois qu'une qui, sans violence^ sans armes et sans guerre, puisse atteindre ce résultat ; c'est la force de l'opinion qui aura produit l'association elle-même. Aussi, à cette époque, si éloignée de nous qu'elle nous apparaît comme un rêve, à cette époque^ dis-je, l'œuvre la plus importante sera de maintenir la vitalité de cette

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