‹ Traité de politique et de science sociale (volume 3)Chapitre 37 sur 54 · ÎS TRAITÉ DE POLITIQUE · texte numérisé non relu

ÎS TRAITÉ DE POLITIQUE

opinion, de Taccroilre même s'il est possible. Or, qui pourra mieux continuer celte tâche que la société spirituelle qui Taura commencée ?

L'expérience faite par le catholicisme prouve qu'une société de ce genre peut sans peine embrasser des espaces immenses et prospérer chez les nations les plus éloignées et les plus diverses en ne possédant cependant qu'un gouvernement unique.

Je veux qu'on me comprenne bien, et pour cela je m'explique. Dans une société spirituelle les questions sont rares et ne sont jamais pressées ; elles concernent généralement la doctrine ou l'enseignement ; elles sont relatives à des difficultés théoriques ou à des propositions du même genre, quelquefois à des initiatives progressives au point de vue de l'idéal réalisable. Dans des sujets pareils, le mieux est que la solution se fasse attendre. L'important est que tout le monde sache qu'elle est possible, et que la société en aura le moyen aussitôt qu'elle le voudra. Une susceptibilité trop vive donne souvent aux choses une valeur qu'elles n'ont pas et que le temps leur ferait perdre. D'un autre côté trop de précipitation peut faire rejeter les meilleures propositions. I^s longues études, les débats prolongés sont toujours favorables à ce qui est bon et vrai. Il y a des questions cependant où il faut répondre et tomber d'acoord. Sans

doute alors, la solution ne pourra être donnée que par une assemblée de représentants élus; s^ns doute elle devra être proposée et publiée par une autorité centrale également élue ; mais il ne sera pas besoin d'une administration pour donner aux décisions une valeur de réalisation, Il suiBra de U simple publicité et de la persuasion de l'un à l'autre. Si elle est acceptée, tout est fini ; si elle est rejetée, le travail sera à recommencer ; riep de plus. Si la question est insoluble, c'est*à-dire de celles sur lesquelles on ne peut tomber d'accord, nul doute qu'après plusieurs tentatives de ce genre le temp& et la fatigue en feront justice. Dans cet arrangement très-naturel et très-simple Jes besoins de représentation sont rares, les actes sociaux peu nombreux puisqu'ils consistent en quelques élections; les moyens d'action sontde$ plus faciles.

Les choses temporelles ne supportent point ces lenteurs et ces retardements. Il s'agit ici de besoins oud'iutéréts qui ont le caractère du temps et qui veulent marcher aussi vite que lui. La solution est tx>ujours instante, pressée et spéciale. Les questions émanent en eiTet de ce milieu variable où nous vivons; elles reproduisent tous les accidents de notre vie ; elles tiennent du lieu, du moment, du climat, de la passion, des usages, de mille causes qui se croisent et se combattent.

Toutes les nations, au point de vue temporel,

veulent les mêmes choses, la sécurité, la grandeur, la richesse et la puissance. L'association universelle modifierait faiblement ces volontés. Elle assurerait la sécurité sous quelques rapports; mais elle ne donnerait pas nécessairement le reste. De là une concurrencei des compétitions, des jalousies et en un mot des tendances qui seraient assez puissantes pour briser Tassociation ellemême^ s*il n'existait une force plus grande capable de la maintenir. Or quelle pourrait être cette force, si ce n'est, je le répète, celle qui l'aurait créée, c'est-à-dire la force spirituelle ! Il parait bien évident que l'association universelle ne pourrait pas plus se conserver sans elle, qu'elle n'aurait pu s'établir.

Je m'arrête ; ce chapitre est déjà trop long et il n'est pas fini. Je ne puis ici avoir la prétention d'épuiser les questions, cela fût-il même possible. Mon rôle est d'indiquer la route et non de la parcourir. Je conviens d'ailleurs que tout ce que je viens de dire est une pure utopie ; mais on ne peut nier que celle-ci ne soit excellente et même réalisable. La pensée sociale du christianisme aussi n'était au début qu'une utopie : elle n'en a pas moins produit la plus puissante civilisation qui soit au monde.

235. La réunion dans un même pouvoir de la souveraineté spirituelle et de la souveraineté tem-

*porelle constitue le gouvernement théocratique proprement dit; mais il y a deux espèces de théocraties, selon que le caractère sacerdotal l'emporte historiquement et pratiquement sur le caractère temporel, ou celui-ci sur l'autre. La première est la théocratie parfaite^ la seconde la théocratie imparfaite; la première est sacerdotale, la seconde est militaire. Le gouvernement romain actuel, le làmisme thibétain avant l'invasion chinoise, peuvent être considérés comme des théocraties de la première espèce; le gouvernement des califes, celui des Russes, celui de la Chine ou du fils du ciel, doivent être considérés comme des exemples de la seconde.

Il est d'observation que là où le spirituel et le temporel sont représentés par un pouvoir unique, là aussi règne le despotisme et le pire des déspotismes, celui contre lequel il n'y a ni espérance, ni recours , celui qui semble légitime et qui est durable, celui enfin où les âmes et les pensées sont esclaves comme les corps.

Lorsque ces conséquences ne se produisent pas où ne vont pas à cet excès, c'est qu'il s'est rencontré quelque circonstance d'une puissance de négation égale ou supérieure. Par exemple, en Chine, la philosophie de Confucius, l'incrédulité, l'introduction du bouddhisme ont arrêté le despotisme sous le rapport spirituel ; il n'est resté en-^

lier que sous le rapport temporel. Mais un' exemple plus saillant est celui de l'Angleterre. On sait que la réforme a mis dans les mains de son gouvernement les deux pouvoirs, la suprématie dans rÉglise et la suprématie dans le temps; mais déjà, à ce moment^ le gouvernement parlementaire était en puissance avec tout son cortège de libertés; à mesure que son autorité a grandi, que sa participation aux afiaires a été plus immédiate, la liberté s'est accrue et a remplacé les prétentions spirituelles de la couronne par un autre pouvoir spirituel qu'elle a fait elle-même, le pouvoir de l'opinion. Il n'en est pas moins vrai que la période où l'union des deux pouvoirs a voulu être effective, est une des plus tristes et des plus sanglantes de l'histoire d'Angleterre. Le double despotisme se serait établi, si déjà n'eussent été puissamment constitués les éléments d'un gouvernement libre.

L'union des deux pouvoirs forme le caractère fondamental de tous les gouvernements parmi les mahométans. C'est là que Montesquieu a, été chercher le type du despotisme, et c'est là en effet que le despotisme a atteint la perfection. Là tout est immobile, parce que tout obéit^ les consciences comme les corps. Il n'y a de mouvement que celui qui vient du pouvoir. Il est vrai que, comme le chef des croyants a entre ses mains

tontes les forces morales et matérielles de ses sujets, lorsqu'il veut, il fait produire des actes exceptionnels qui ressemblent quelquefois à de grandes choses; mais il veut rarement, et les volontés passent et varient comme les individus. Pour un règne comme celui d'Al Raschid ou d'Al Mammoun, parmi les califes, combien de règnes stériles et honteux !

En général, c'est la pression des gouvernements extérieurs qui détermine le mouvement dans les contrées soumises à ces tristes et sombres tyrannies. Les tentatives actuelles de transformation qu'opèrent les sultans de Constantinople, les efforts qu'ils font pour changer le caractère de leur gouvernement, leur ont été inspirés par la pression des nations chrétiennes qui menacent leur empire, et encore plus, peut-être, par les conseils de quelques-unes de ces nations dont la poli^ tique est intéressée à leur conservation. C'est ainsi que, dans ces genres de gouvernement, nul mouvement n'est spontané, ni à priori, parce qu'il n'y a nulle liberté dans les âmes. Quand il se produit quelque chose, c'est sous le coup d'un accident temporel quelconque qui vient du dehors. Dans l'état normal, l'immobilité y est complète, à moins cependant qu'il n'y ait décadence; car, le plus souvent, dans les sociétés humaines, quand on n'avance pas on recule. Si les monar-

chies absolues dans notre Europe moderne out été, comme on dit, modérées, si la vie intellectuelle n'y a jamais été plus active que lorsqu'elles voulaient être plus absolues, c'est grâce aux habitudes créées par un pouvoir spirituel indépendant, dont les discussions et les négations entretenaient le mouvement dans les esprits, et dont la seule présence d'ailleurs était une négation de Tabsolutisme, une protestation en faveur de la dignité de la conscience, des droits de la discussion et de Tacceptation.

On demandera peut-être comment Tunion des deux pouvoirs produit le despotisme et l'immobilité. Je vais tâcher de l'expliquer.

L'autorité qui possède les deux pouvoirs ne se dédouble pas pour agir, ou au moins elle renonce rarement à son double caractère. Veut-elle imposer une croyance, elle appelle la force au secours de son commandement spirituel ; veut-elle au contraire faire produire un acte temporel, elle se sert de sa puissance spirituelle pour le légitimer.

Dans cette relation, il se passe un phénomène qui n'est pas un des moindres dangers de ce système et qu'il faut noter. Comme les exigences temporelles sont incomparablement plus fréquentes, plus impérieuses et plus instantes que les choses spirituelles, il arrive que le côté spiri-

POUVOIR SPIRITUEL ET TEiMPOREL. 3i9

tuel du pouvoir est bien plus souvent au service d'un intérêt matériel qu'au service d'un intérêt moral. Celui-ci cède habituellement la place à l'autre.

Cependant, comment les hommes pourraient- ils résister à cette double pression ? Sous les deux formes, l'autorité s'appuie sur un principe également soUde. C'est, d'une part, un intérêt spirituel, comme celui du salut, par exemple ; c'est, de l'autre, la force. L'homme est dompté des deux côtés ; il n'est libre sous aucun rapport ; son énergie, sa spontanéité sont anéanties par la peur. Il ^ s'habitue à ne plus vouloir et il finit par tomber dans cette torpeur d'esprit et cette paresse de corps qui caractérisent les peuples façonnés au despotisme. Pour qu'il pût résister, au moins dans sa conscience, pour qu'il protest|it dans son for intérieur, il faudrait qu'il doutât de la loi spirituelle qui lui a été enseignée comme celle de son salut ; car, au point de vue temporel, l'évidence de la force est si manifeste qu'il ne peut qu'obéir.

Que sous la double oppression dont il s'agit, le progrès s'arrête, rien n'est plus simple. Là où les âmes n'ont qu'une pensée qui, sous une forme ou une autre, est celle de la peur, là oii elles sont immobiles attendant le commandement, là en un mot où la liberté n'existe plus, où chacun a renoncé à sa spontanéité et s'est consacré à la ser-

vitude, là enfin où tout fait silence et se lait dans la passivité d'une obéissance absolue, il est impossible qu'il naisse une seule de ces idées qu'engendrent ractivité inquiète des esprits, la discussion, les recherches et surtout la certitude de notre puissance inventive. Dans une société d'hommes pareils, il ne peut^ je le répète, y avoir de mouvement que par la volonté du pouvoir, et celui-ci même ne peut vouloir du mouvement que loi*squ'il y est forcé par quelque influence extérieure qui le met en péril.

Dans une société où les deux pouvoirs sont séparés et indépendants l'un de l'autre, il en est tout autrement ; car ce que le spirituel commande, on est temporellement libre de ne pas l'accepter ; et ce que le temporel ordonne, on est spirituellement libre de le critiquer, même en obéissant. Tel a été en Europe, dans les meilleurs temps, le résultat de la séparation de l'Église et de l'État. Les deux intérêts ayant une représentation séparée, le temporel restait indifférent aux choses spirituelles tant qu'il n'en éprouvait lui-même ni contrariétés, ni exigences ; il en était de même du pouvoir spirituel à son égard. La liberté trouvait naturellement sa place et exerçait son droit de choisir entre les deux, aussi bien lorsqu'ils étaient dans l'état d'indifférence que lorsqu'ils étaient dans l'état de contradiction.

Le pouvoir spirituel ne doit prétendre gouverner que par Tintermédiaire de l'opinion publique. Mais pour acquérir cette opinion^ il faut qu'au su et au vu de tout le monde, il soit pur de toute pensée temporelle, uniquement préoccupé des intérêts moraux et intellectuels des populations auxquelles il s'adresse; il ne doit compter c|ue sur l'évidence de son dévouement, la supériorité de sa doctrine et enfin sur la persuasion. Il faut qu'il communique positivement avec les peuples, non -seulement pour enseigner, mais pour apprendre, et que, sauf la foi qui est le principe de son existence, la formule de son but d'activité, l'idéal de son enseignement^ il se montre la plos accessible des intelligences, le plus réformateur et le plus progressif des pouvoirs. L'avenir semble promettre â un pareil pouvoir tout ce qui lui a manqué dans le passé, tout ce qui lui manque aujourd'hui : une indépendance complète de toute domination extérieure, autour de lui des gouvernements temporels où l'opinion publique aura la part qui lui revient et enfin la possibilité d'une constitution modèle.

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