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DE LA RELATION QUI EXISTE ENTRE LE BUT ET LA THÉORIE

263. Nous avous dît qu'il n'y avait point de théorie pratique possible sans but; mais il y a des buts de diverses espèces. 11 y en a qui sont toujours semblables dans tous les temps, qui sont par essence invariables et stationnaires; ce sont en général les buts qui résultent des constantes de conservation, par exemple de la nécessité de maintenir Tordre dans la société, de lui procurer des ressources financières. Il y a au contraire des buts qui varient, se modifient ou se déplacent à mesure que Ton s'avance ; tels sont uniformément ceux qui font partie d'une progression. Il n'y a lieu de s'occuper que de ces derniers.

Les théories sont pareilles à leurs buts. Elles

LA THÉORIE PRATIQUE. 4(i5

sont stationnaires ou progressives comme ils le sont eux-mêmes.

Au point de vue du progrès, la théorie constitue avant tout un système de transition. Elle comprend donc la détermination et la classification des moyens et des actions nécessaires pour passer d*un état social donné à un autre qui est sur la ligne de la progression. Sous ce rapport elle répond toujours à une prévoyance , à une conception de Tavenir. Telle est la relation de cette espèce de théorie avec le but.

Pour démontrer l'utilité d'une pareille théorie de transition, il suffit du raisonnement; mais les faits nous en offrent une démonstration plus évidente encore et de plus incontestable. Ainsi, faute d'une théorie de ce genre , on a vu avorter des commencements qui, s'ils eussent eu suite, auraient produit une situation qui eût changé la politique d'une période de l'histoire européenne. Par exemple, si, à l'époque de la ligue lombarde, on eût possédé la théorie du gouvernement représentatif, il est probable que l'Italie septentrionale se fût constituée en une seule nation, dès le douzième siècle. D'un autre côté, des révolutions qui sont dans l'ordre des choses et qui auraient pu être opérées sans secousse , deviennent faute de prévoyance et de théorie de véritables désastres. Prenons pour exemple la ques-

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lion (le l'esclavage ^nx États-Uuis. Si^ ayant l'affranchissement brusque et en masse, tel que celui qui est iiiiposé aujourd'hui par les circonstances, par les mœurs, par Topiniop, par l'intàrét politique, les Américains, suivant Tesprit de lear constitution libérale, eussent procédé dès la fin du siècle dernier, d'après une théofie qui a été à peu ptès complètement appliquée dans les colonies espagnoles et complètement d^^ns notre Europe , ils ne se fussent pas trouvés acculés devant une difficulté dont la guerre qui finit q'est que la première partie. En effet, après» tant dç sang versé, tant de richesses détruites, après avoir compromis l'avenir de la république, créé entre le Nord et le Sud une hostilité peut-être iiisurrpoptable, on se trouvera en face de 1^ seconde partie (Je la difficulté, d'une population de quatre millions d'âmes inapte^ à |a vie civile. Les Américains, dès le commenceipent de la guerre, ont vu le problème; et pour le résoudre on a proposé une mesure presq^e ^ussi cruelle que Tesclavage, c'est-à-dire U déportation de çe^ qqatre millions d'âqies. Q^e fallaitri) faire cependant pour échapper à ces tristes ei|rémités? Il fallait mettre les esclaves k même de corpprepdre la liberté civile et de là conquérir par \ears propres efforts; leur donner la religion , l'instruction , le mariage, la famille, le droit du pécule et de la

propriété, Tinhérence au sol, le droit de posséder^ le droit de se racheter et une magistrature protectrice; il fallait déclarer libre tout individu qui avait du sang blanc dans les veines, multiplier en un mot, sous tous les prétextes, les motifs d'affranchissement. Il est certain que par ces moyens on eut vu la fin de cette plaie hideuse et peut-être serait-elle déjà fermée.

264. Quoiqu'il ne puisse y avoir de théorie pratique sans but, il s'en faut que la connaissance du but suffise pour donner la théorie. Celle-ci est une conception à part^ parfaitement' limitée, qui a son caractère propre; c'est d'ailleurs un travail qui offre rarement de grandes difficultés. On a pour guid^ le but et on a toutes chances de trou-* ver juste si ou connaît bien l'état présent d'où il faut partir. Il ne s'agit en eiïet que d'établir par hypothèse les transitions les meilleures et les plus générales entre cet état présent et l'avenir que l'on a déterminé ou choisi. La théorie d'ailleurs n'a pas besoin d'être parfaite. C'est ordinairement l'exécution qui montrant les détails, indique les corrections et les améliorations.

La difficulté, c'est de choisir son avenir, c'est de reconnaître, le but que Ton doit poursuivre. Aussi est -on en droit de s'étonner que sans méthode aucune, sans science organisée, et même sans études historiques approfondies^ on ne se

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soit pas plus souvent trompé et que l'humanité ait marché à peu près constamment sur la voie du progrès. 11 est vrai que, lorsqu'on fait fausse route, on en est averti; la société souflre. Il est vrai encore que lorsqu'une nation sort de la voie, il y en a d'autres qui la remplacent.

265. Toujours il y a dans un peuple quelque sentiment qui se rapporte plus ou moins immédiatement à son but social d'activité. Le seul fait de la nationalité suffit pour le produire; mais en outre il y a les conséquences des actes accomplis, c^ est-à-dire une somme de résultats et d'idées, des relations de position, des relations d'intérêts qui ont des conclusions en quelque sorte nécessaires. Que Ton joigne à ces motifs, dans ce peuple, le souvenir, de ce qu'il faisait hier, la sensation de ce qu'il fait aujourd'hui ou seulement de ce qu'il souffre, et l'on comprendra comment se produit ce mélange de croyances nationales, de désirs vagues ou positifs^ de tendances de toutes sortes qui forment le fond et la généralité de l'opinion publique. Par suite il existe toujours^ pour l'homme d'État, une source d'études où il peut aller chercher l'idée d'un mouvement ou d'une action gouvernementale. Malheureusement, les aspirations de l'opinion publique ne fournissent le plus souvent que des indications partielles , et parmi elles il en est quelquefois qui tendent aussi

vivement à la conservation du présent ou au retour vers le passé qu'aux progrès de Tavenir. C'est là cependant que, depuis des siècles^ la plupart de nos modernes réformateurs et de nos novateurs sérieux ont puisé leurs inspirations et leur force. Cette source est constamment ouverte; mais elle est aussi à peu près constamment trouble.

Entre tant de principes opposés qui demandent à être réalisés , par exemple la liberté et Tordre, la liberté et Tégalilé, entre le grand nombre de tendances contradictoires en présence, telles que l'individualisme et l'association, les droits du passé et les exigences du présent; enfin entre tant de théories diverses sur toutes choses, comment et quoi choisir? Quelle conciliation, quelle solution est la véritable? Malheur cependant au gouvernement qui se trompe! Il amène inévitablement sa ruine. Aussi, en général, on préfère la routine et on adopte la politique de résistance.

Nul doute, selon moi, que s'il était donné au pouvoir, quel qu'il fût, d'avoir une certitude ou seulement une très -grande probabilité sur l'avenir, il aurait autant de propension au progrès qu'il en a peu aujourd'hui. Il faudrait qu'il fût aveugle pour ne pas voir que son plus grand intérêt, la garantie de sa durée et de son autorité, est de marcher à la tête de la société, au lieu d'être poussé par elle. Il est vrai qu'il y a des

450 Tî^AyrÉ pp P0;.ÏTIQUÇ.

aveugles : p^r ç^iemple, l^s gouY^ni^mepU de U Restauration e[ d^ Louis-Philippe qui s'étaient établis ep imitatipp dq gqviv^rnen^çnt anglais et (le ses théories politiqiies. |1^ pe svirept que résister dsifls les quesfiqps où celui qu'ils prétenclai^nt imiter a poiir principe 4? sç me^re ^ la tête c|e la tendance toutes ^es fois qu'elle ^e manifeste avec qp^lqqe puissance?

266. Lprsqu*QD interroge r\^istoire, on tropve qu'il y ^ eu 4^s initiatives de politique pratique de toutes sortes 4 Qrigine$. Au (|ébut des nationalités no^velles çMçs sout généraleniçnt déduites à priori dHtKiç croy^nc^ religieyse ou d'un principe iporal^ plus tard iXw^ devoir national ou d'une idée de justice;; ces dernières qï\\ été généraleipent les meilleures et le^ p^qs fécondes. D'autres fois elles ont été cpnçues çompiç négation d'un siystèri^e dppt on avait sQpITeft ou dont on ne voulait plu^, et elles çonçluaiçpt s^u système direct^nient opposé; d'autç^ fois elles proposaient \\ï\e imitation ; ^nf^n eljes fanèrent souvent de ripdignatiqn, de \s^ colère, d'^n intérêt et mênie^de |a nécessi|é.

Pour toutes ces tl^éofies, il n'y çut janiais qu'qp seql mode de yérifica^iqn : cç fut l'applic^^tion, ce fut iVxpf^rience. Lorsque cette application était acceptée par Ift société, si elle donnait les résultats qu'pn en attendait, on jugeait la théorie

boRpe, quelque extraordinaire qu'elle pariât d'aiU leurs; ce^t s^insi qu'î^ttribuapt toute; la grandeur de Sparte au^ lois de Lycurgpe, qui n'étaient en réalité qu'une théorie de ppUtiqqe pratique^ on a trouvé ces lois admirables* QMAPil au contraire l'application était insupportable, op eoudaninait la théorie, Cest aip^j qp'on s'f»\ accordé dans tous les temp^ e^ tous les liepx ^ flétrir le ^espor tisiqe. Op n'en u^e pas ^ptrçipent aujourd'hui daps les siepce^ pialhép^sitiques et physiques. C'est l'application op l'expéri^pce qpi proponc^nt en derpier ressort et qpi çopsptuept la vérification définitive. Il y 4 ç^tte difTérenc^ çepepdapt que dans les sciepc^s physiques, 1^ (ait étant toujours le ménie, \^ mépie e^^périepce doppe toujours le mén)ç résulti^t^ t^diâ^ que ds^ps les choies politiques, ppe théorie pratique qui réussit dans un teipps et dans ppe cert^ipe société est repoussée dsips un aptr^ tepips, ppméaie d^ps pne autre société quoiqu'elle soit çl^ ia niépie époque. Ainsi le régime aristocratique imposé à Athèpes par les Spartiatçsji fut rejeté par le peuple athénien.

Lçs év^pemepts, 1^ situatiops, les circopslaiV)es que l'histoire PQpsi raconte se reproduisent de nos jours; l'analogie est pianifçste. Les quêtions ont changé y mais ^e p^ode dç vérification p'a pas fait un pas; il est toi^joprs le même.

Dans les États véritablepient libres, ce mode de

vérifiolion offre les moindres dangers. L'essai d*une initiative quelconque y est toujours précédé d'une discussion. Avant d*étre appliquée, celte initiative est appréciée et corrigée; il faut en outre qu'elle soit acceptée par le vole libre des^citoyens ou de leurs représentants ; enfin si, malgré tout, ou s'est trompé, on peut revenir sur ce qu'on a commencé; il n'y a de perdu que du temps et quelques richesses. Mais dans un État où le pouvoir est absolu , où en toutes choses on est habitué à employer la contrainte et à imposer le silence, il n'en est plus ainsi. Les risques sont autrement grands. Le pouvoir, même avec les meilleures intentions, ne pourra connaître la valeur de sa politique que par les résultats, c'est-à-dire, si elle est mauvaise, que par l'excès du mal produit; je dis l'excès, car le même silence qui a protégé la tentative au début, en cachera pendant longtemps les effets. Il y a d'ailleurs toutes chances que l'on se trompe, au commencement et à la fin, lorsque Ton met entre soi et le public cette barrière du silence. Une société politique n'est point une matière maniable, impassible, dont on peut faire ce que l'on veut. Elle sent , elle peut souffrir et elle peut se plaindre. Ses plaintes sont un avertissement; mais, si on les étouffe, d'où viendra l'avertissement ? En conséquence on continuera. Or il n'y a pas de faute persistante qui ne produise

dans la société des misères irréparables; il n'y a pas d'erreur suivie qui ne se paye par des douleurs et des vies humaines. Il y a des circonstances où une nation, si elle ne veut consentir à sa ruine, doit se révolter; si elle ne réussit pas, il faut qu'elle se résigne à la rétrogradation et à la dépopulation. Uu pouvoir, enfermé en luimême, comme il y en a tant encore aujourd'hui, doit donc trembler toutes les fois qu'il entreprend une chose nouvelle.

267. Dans Tincertitude du but à suivre et par conséquent de la théorie, et en même temps dans rinceftitude du danger qu'il y a dans l'erreur, il arrive presque constamment que, toutes les fois que la foi^ la passion ou l'exemple font défaut, le doute et la crainte immobilisent les hommes. Combien sou vent même n'est-il pas arrivé qu'après un premier pas fait, par colère, par passion ou par l'impulsion d'un homme de génie, on a vu des gouvernements et des peuples reculer et revenir au système qu'ils avaient quitté? Nesf-ce pas l'incertitude de l'avenir que l'on oppose chaque jour à ceux qui veulent marcher? On reconnaît la justice de leurs accusations contre le présent, mais on leur demande si la récompense de l'efTort ne serait pas un avenir encore pire. On préfère le mal présent aux chances de l'inconnu. Les hommes, en toutes choses, ont horreur de Tinconnu.

Il n*y aurait donc rien de plus Utile, de plus persuàsif qu'une méthode propre à donner la plus grande sotnnle de probabilités possible sut- le but. C'est cette itiéthode que je chercherai dans le chapitl*e qui Va suivre.

craOT)

CHPITRB m.

DE LA MÉTHODE POUR TROUVER LES DIVERS TERME8 SUCCESSIFS D'UNE PROGRESSION SOCIALE OU POU- TIQUE.

268. La méthode qtie je vais exposer est déduite de la considération du progrès. Je n'ai point à exposer ici Tensembie de cette doctrine fort compliquée et fort étendue. Je Tai Tait ailleurs *. Je serai bref afin d'être précis et clair.

Nous avons vu, et cet ouvrage tout entier est l'expression de cette doctrine, qu'une nation est une association d'hommes et de générations dans un but commun d'activité, que la vie de cette nation consiste à poursuivre ce but, tju'elte ne se conserve que par là. Tant que la nation est fidèle à ce but

1. Voyez Introduction a la science de t histoire j 2* édit., \ikty Paris, chez Guillaîlhiih.

456 , TRAITÉ DE POUTIQUE.

fondamental, chaque fois qu'elle fait un acte conforme, elle marche sur la voie d'une progression dont chaque terme Féloigne de son état primitif, quel qu*il fût, et la rapproche d'un état qui ne sera parfait ou complet que lorsque le but tout entier sera réalisé. Chaque terme de cette progression est lui-même un but secondaire dont la réalisation occupe un certain espace de rhistoire nationale. Puis ce terme accompli, il s'en présente un autre qui devient un nouveau motif d'activité, qui est un nouveau but, et qui ouvre un horizon nouveau. Il en est ainsi jusqu'à la fin de la progression, à condition cependant que la nation n'oublie pas le but général et primitif qui l'a formée et qui a engendré ses tendances précédentes.

Lorsque, dans l'histoire, on suit une de ces progressions, et les exemples abondent, on remarque que chaque terme a été marqué par une politique spéciale. Il suffit donc, comme il a été dit plus haut, de trouver le but pour apercevoir la pratique appropriée et pour vérifier toute ihéorie qui s'y rapporte.

Ces préliminaires posés, je vais exposer la méthode.

269. Il faut qu'on sache d'où vient la société dont on s'occupe pour savoir où elle va. La première opération consiste donc à reconnaître quel

est le but constitutif d'activité de celle société. 11 s'agit ici, je le répète, de trouver le but primordial ou d'origine. 11 faut se garder de prendre un but secondaire pour cepointde départ premier ; ce serait prendre une conséquence pour un principe et courir le risque de n'avoir qu'une vue incomplète dans le travail qui doit suivre.

Le point de départ reconnu, le but primordial établi, il faut formuler, par hypothèse, quel est l'avenir le plus éloigné qu'il soit possible d'apercevoir ou, en d'autres termes, quelle est la réalisation finale que la société semble devoir atteindre pour accomplir coinplétement sa destinée.

Cette hypothèse formulée, on doit ensuite déterminer, de la manière la plus détaillée possible, tous les termes de progression intermédiaires entre le point d'où elle est partie et l'état définitif où l'on suppose qu'elle doit parvenir. Dans cette troisième opération, on doit trouver la raison et l'indication de tous les progrès que la société a opérés jusqu'au moment actuel et en même temps la raison et l'indication des progrès futurs.

La vérification de ce travail, quant à l'exactitude, est dans ce travail lui-même. En effet une partie de la série progressive, que l'on a trouvée par hypothèse, se rapporte à des faits déjà historiquement établis, à des phénomènes écoulés. Or, si le travail est exact quant à cette première partie, il est

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de toute probabilité qu'il Test également dabs la MîcDtidé, c*e6t-à*dil*e quaUt à raveûir. t

11 est bien ientetidii dU resté que» dans la cOdstt*uction dédettesérie^ ilâ'agit^ qùelquësditlé terdàe dont on s*occupe> de détërùiiber les princifles d'Action et lion les faits paHidUiiei^sqùi né sont toujours que la tradiibtibn phis bu moiils exacte dès principes. On doit se bôrnëi*^ solis peiiie d'erreur, à reconnaître quels ont été dU tjliëls seront les buts du tnouVémetit sdciai, Tidéàl que la sddété s'est proposé ou se proposera dans un ihometit donné. Si Totl regarde Tavenit^ par exettlple, on pourra se figurer les modificatiotis oii lés ârhéliôratidnà que la réalisatioii de chacuti de ces butis aniètiéira dans telle et telle constante sociale, dëvibér les intérêts ou les passiotis qu'elle niettt*a eb jeu^ prévbir le^ résistance^ qu'elle sust^itéra ; biais plus on tentera de pénétrer dans le détail des actions^ plus ob essayera d'atteibdrë lia réalité^ plus aussi bn efa trera dans Tutopië, pliis ott s'apprbcherà de l'iit probable.

La méthode, que je Viebs de Jirésebtër^ me parait propre à donner Sut* toute espèce dé question politique une suffisante certitude ou^ pour mieux parler, la plus grande somme de probabilités. Mais l'emploi n'en est pas facile. C'est une oeuvre dans laquelle il be faut^ avant tout^ apporter rieb des passions du temps où l'on vit ^ rieb de ses préjugés,

LA tHÉOKIE PRATIQUE. 459

rien dé ses intérêts. Cest une œuvre de prévoyance où le calmé dii regard et de là pensée est pius nécessaire qiie lé géiiié.

Je ne më dissirtiiilé piàs cju'ôti pdui'l^îl trouver au ihôins étrange la propositiod d'une Hiéthbdé dé prévbyaiicé sur un sujet qui parait ùhiquéttient du doniaine dé la liberté ; mais, je Tài déjà tait rëniàrquer, là liberté est une faculté activé qui se meut dans des limites; elle iie peut que choisir entré le mal et le bien, le pire, le médiocre et le meilleur. Ôr, le mal en politique ou le pire c'est la rétrogradation, le médiocre est Timmobilité et le meilleur c*est la niarclie vers son but. Pour justifier Inapplication de la méthode, il n'y a qu'une seule vérité à rappeler : c'est qu'une isôciété politicjùe lie préférera jamais lé médiocre ou lé pire au bien et aii mieux.

270. Je viens de dit*edans lé paragraphe précédent que là première ôpeiratibh cdiisistait à reconnaître lé but d'activité oHginél de la nation dont on cherche la destinée progressive. Elle est certaitieitieiit ta pliis difficile de toiités celles dont se composé la inéthbdé. De [ilus conime elle doit être là base de tdUt lé travail, la i^aisoii de toute la sérié, c'est celle où il est plus besoin dé cét^titudé* ë'éfet celle qui doit êtfé là plus positivé, la plus incontestable. Où ne s'étôntiët<a |)diht qlie j'éiltt*é à eet égard dàhs qUélctdéiâ détails.

Quelques mots d'abord surladidiculté. lls*agit, une nation étant donnée, quel que soit le temps écoulé depuis son origine, quels que soit le nombre, la complication des faits accomplis, quelle que soit la variation des idées et des doctrines^ de décou* vrir quel est le but d activité qui Ta fait naître et qui au fond la conduit encore. Supposons en outre qu*il ne s'agisse pas dé nous, mais de quelque nation étrangère, d'un peuple de l'antiquité par exemple, et la solution du problème nous apparaîtra telle qu'elle est : obscure, couverte de ténèbres^ et des plus scabreuses.

On peut objecter, il est vrai, que nous n'avons pas à nous occuper ici des anciens, ni des peuples étrangers à notre civilisation ; que nous n'avoos besoin de leur histoire que pour leur emprunter quelques faits à titre de preuves ou d'exemples; qu'il est en ce moment question de nous et de notre avenir; et enfin que nous savons assez bien où nous sommes et d'où nous venons pour savoir également bien où nous allons.

Aces objections voici la réponse : Fussions-nous cent fois plus certains que nous le sommes, fussionsnous tous d'accord sur nos origines et sur notre avenir, il s'agit de donner à la politique le caractère d'une science positive. Or ce qui caractérise le positif dans les sciences^ c'est la possibilité de reproduire incessamment la preuve de la solution

qui est posée comme acquise. Mon seul but est de fournir à la pratique sociale une méthode de démonstration de ce genre qui en écarte définitivement le doute et les hésitations.

D'ailleurs est-il bien certain que nous soyons tous d'accord sur l'avenir? Nos prévoyances ne se ressemblent pas plus que nos désirs. Nous croyons connaître notre civilisation ; mais en connaissonsnous toutes les exigences ? Ne courons-nous pas risque de nous tromper et d'arriver encore à une de ces oscillations entre le bien et le mal, la rétrogradation et le progrès, si fréquentes parmi nous? Il n'y a pas longtemps qu'on ignorait presque universellement d'où venait notre civilisation, et beaucoup de personnes l'ignorent probablement encore. C'est une découverte de notre siècle. Il est à craindre qu'on ne tienne pas assez compte de son caractère ou de son origine, à plus forte raison qu'on se trompe sur sa portée et sur ses conséquences. C'est même chose probable d'après tout ce que nous voyons autour de nous. Sans doute et certainement, une erreur qui viendrait de nous autres Français, ne ferait pas périr la civilisation européenne, ses conséquences seraient tout au plus retardées; mais notre nation perdrait le rôle qui lui est départi ; une autre lui succéderait et recueillerait l'héritage de gloire, de reconnaissance et d'autorité promis à celle qui sera la première sur la voie.

(^62 TRil^TÉ PE POI4TIQUE.

Lç (qieux, s^lon ino), daps v)U ^\ijel si important, est de raisonner à Végard d'^n ternps pu d'upe nation doqt nous faisQps parlje, comi^ç $^ ppu^y étions étrangers, cornnie s'il s'agirait d'nn ^Mtre teq^ps et ^'upe autre nation ; c'est (e plus sur moyçn (|'éc?irier de notre travail ripl^rveQtioq 4^ r\QS préjugés et de nps tendances! personnelles; c'est ÇR oulrç Ip \r^i n^ojej! de c^ORner à h solution une valeur çpni^plétement scientifique, c'esità-4ire de la ^lontver con^me Isi pure copséqu^iiçe d'on^ méthode par çlle-inéipe parfaitemeot iodifr féreqt^ au résqltat, et par suite d'assurçr )a plus grande ^u.torit^ à raifirmalion Gn^lle. Oqbliops dope qui pops spmmes et occupons-nous seqlen^eni de repoppaitre comment le^ chpse^ se pasr sent, se commandent et conçluept.

271 . Pour découvrir je but d'activité d'unç na-? tion dopnéç, que celle-ci appartienne à Ts^ptiquilé op au temps présent, \p problèpie cpi^sis^e tou^ jours à r^çopnaUre Gt'^boi'd k qpejle cîvilisatioo cette patiop appartient, à quel p[ipmept, par qpel mplif dans pette ciyilisa^iop^i elle ^ pris paissa^^ et par cupséquent quel but elle s'est donné.

Nous SÉ^vons, en effet, que Vh"ffl?flité a passé pm* plusieurs âges de civiUsatio?^. avant d'airriver à 1 âge pli nops sopipies en Europe. C|^£(pun de ces âges représente un des gr^ipds termes du pro« grès accompli par notre espèce. Il est caractérisé

LA TiiéQRii: FRATIQUE. 463

par ua but général qui le dislingue de eeluî qui le précède et de celui qui le suit; mais il comprend plusieurs nations caractérisées elles- 0)^(1)6^ individuellement par un but particulier déduit du but général, soit qp -elles existent et agirent simultanément comme fonctions de Ten- ^mhle, soit qu'elles se succèdent les les unes aus autres comme des termes de progression.' Quelle que soit donc la nation dont il s^agisse^ elle porte dans son seiq le but général propre à sa civilisation, et, de plus, elle représente, dans le moment et en iqême temps, une fonction et un termedel a progressio n .

Pour distinguer un âge de civilisation d'un autre, comme pour découvrir à quelle civilisation une nation appartient, il y a une caractéristique générale qui est la première de toutes. C'est la morale et la religion.

Eu eflet chaque âge de civilisation est gouverné par un ensemble d'axiomes religieux et moraux qui lui sont pr^^pres. Les différences d^un âge à un ^utre sont tellement tranchées que toute confusion est impossible. Ainsi on ne peut confondre la religion prinfitive delà Chine, fondée sur le culte des ancêtres, avec l^ religion des Inde> et de l'ancienne Egypte, caractérisée parle dogme de la métempsycose ou de la tr^^nsmigratiou des à mes, et à plus forte raison avec notre christianisme. L'or-

ganisatioD sociale, dans la première de ces civi^ lisations, repose sur Tidée de famille, dans la seconde sur la caste, dans la noire sur la responsabilité individuelle et la solidarité sociale. Sans doute, dans chaque civilisation, l'ensemble des dogmes se modifie et s'altère, mais jamais jusqu'à se ressembler d'une civilisation à une autre. Il v a des révoltes, des réformes; les diversités nationales ou de buts secondaires se multiplient; il se forme de nouvelles sociétés politiques ; les principes premiers s'oublient ; il se produit des philosophies; mais les conséquences restent et par elles on peut remonter à l'origine.

La distinction est plus difficile lorsque les conséquences de deux mouvements civilisateurs d'âges différents viennent àse rencontrer, ainsi qu'il arriva par exemple, lorsque des colonies égyptiennes vinrent s'établir en Grèce^ ou lorsque le bouddhisme, qui est une réforme indoue, vint s'établir en Chine. Il arrive alors que les peuples, qui appartenaient à l'âge antérieur ou pour mieux dire à la civilisation inférieure, franchissent plusieurs termes de la pro gression ; mais, quoi qu'il en soit, il se conserve assez d'usages, de traditions et de superstitions des premiers temps pour qu'on puisse apercevoir le mélange et opérer le départ entre ce qui appartient à l'une des origines et ce qui revient à l'autre.

11 y a au fond de toute religion un point qui ne

varie que dans la forme; c'est celui qui constitue la sanction delà morale. Dans toutes on trouve Taffirmation d'un Dieu souverain^ auteur de toutes choses, créateur de la loi qui gouverne le monde et les hommes; quant aux théogonies, c'est-à-dire cette partie de la théologie qui dans les temps antiques tenait lieu des sciences que nous désignons aujourd'hui sous les noms d'astronomie, de physique, de météorologie^ elles sont très-différentes.

Quant à la morale, elle a également un fond, toujoui*s le même; elle consiste toujours essentiellement dans le sacrifice de soi à un devoir; mais comme elle est, ainsi que tout le monde sait, la loi des rapports de l'homme avec lui-même, avec ses semblables, avec le monde, avec Dieu, en un mot la loi du bien et du mal, elle varie, sous ces rapports, selon les civilisations, selon les théogonies, selon la science. Elle a des préceptes généraux toujours les mêmes; mais elle en a d'autres particuliers et appropriés aux circonstances sociales. Ainsi ses prescriptions secondaires en Chine,' où règne le système de la famille, ne ressemblent pas a celles qui sont reçues chez les Indous soumis au système des castes. De ce rapide examen il résulte que la religion et la morale sont des caractéristiques assez faciles à retrouver, pour reconnaître un âge de civilisation.

46À TRAtTÈ Ï)E PÔLÎTIQUE.

27i. Cette premîèrê et importante ^nnéê pour reconnaître à queî âge 3iè civilisation iiiiè socîëlë appartient, doit être vérifiée par l'es méthodes historiques ordinaires, cjuï feront connaître en même temps aussi la formation des diverses nations comprises daiisla même civifisatron.

On étudie toutes lés grandes révolutions qui se sont opérées, dans un cerl^aln groupe d'e peuplés et sur ùiïé suffisante étendue de terriïoïre, réformes^ révoltes, séparations, ruptures, éolooisalions,' destructions ef formaïions de nationalités; oh' rangé ces faits en sérié de manière a rénâbnter des événements lés ^l'us modernes elles plus côiiiviiSj au)^ événements' les pïus anciens et enfin aux teiïipi^ primitifs. Seulement il né faut ^as tenir compte dans éétte construction' dés accidents d'unéhalui'e étrangère a lia recherché meméqueroô' pôui*suit, par exemple de la sinipPe éonqiïête d'un peuplé par u h autre ou dé la sim[Slé coloàiisalioD, qui né concluent qïi*à lihé extension' de territoire. Le résultat de ce travail, qui est iVès-fàcilé pour l'âgé auquel nous apparierions riôus-mèmes, est infaillible. Nôn-seulémént on ârriVe inévitablement ainsi, à constater la morale et là religion à lar[uel)è appartient châquépeuple; niais, eri'outre, on ttouve lé ikibiHënl et le motif ou le but de forniàiion des natibris liôiivelles. Cette construction a doué le double avantage dé moiit^ér le principe des buts

LA THÉOkÏE TPRaTIQUE 467

d'activité âàbs ud âge de civilisation déterminé, et d'indiquer quel est le but qui a présidé a ïa naissance d'une nation donnée. Liîistoire de celte nation elle-même complétera vérification.

J'ai indiqué déjà au livre tï les causes qui donnent lieu a la formation de nationalités (diverses dans le ménae âge de civilisation. J jouterai ici diverises observàtïonsproprés a faciliter Tétucie historique dont ï^ vient d'être question.

ta vie d*un peuple est double ; il a sa vie intérieure et une vie extérieure ou de relation, ta première peut et doit même être càràcté'rîsée par des tendances semblables et des actes pareils ctiez tous les peuples qui vivent sous la doctrine dii même but civilisateur. Mais, il n'en est pas de même cle la vie extérieure ; céllè-cî subit nécessairement âes Contacts de nature variable. Ces contacts sont ae deux sortes, ou pacifiques et en même temps commerciaux, ou hostiles. S'ils sont hostiles, soit que la guerre sôit purement défensive, soit qu'elle ait un bût àgressitet conquérant, u résultera de ces circonstances des habitudes et dés traditions qui plus tard donneront a la hâtioiîàlité un cachet pàrlïculier. Ainsi, à l'époque des deux premières dynasties, la France était bien une sous le rapport du bût (inactivité général et cle ïa croyance, sous le rapport des institutions municipales, militaires el administratives; c^était une fédération à

468 TRAITÉ DE POUTIQUE.

la manière des États-Unis de T Amérique du Nord, plus serrée cependant et mieux lice par le fait de l'unité de religion et de T unité d'esprit; mais elle avait des contacts hostiles de natures dilTérentes^ sur ses frontières du Rhin à TEst et sur ses frontières des Pyrénées au Midi. Les provinces ou plutôt les deux grandes divisions militaires de l'Est et du Midi, TAustrasie et l'Aquitaine étaient sans cesse occupées de guerres, soit pour avancer sur l'adversaire, soit pour défendre les acquisitions faites. La masse de la nation n'y participait qiie dans les grandes circonstances. La France représentait alors l'armée de la civilisation moderne. Néanmoins malgré la pression hostile qu'elle éprouvait de toutes parts, il se manifesta à l'Est comme au Midi, une tendance constante à se séparer du centre, à former des nations séparées. Cette disposition s'accrut lorsque l'on eut transporté ces provinces militantes, du côté de l'Est sur TEIbedans la Saxe et sur le Danube dans l'Autriche qui devint la nouvelle Austrasie,etducôté des Pyrénées en Catalogne, en Aragon et en Navarre. Le grand cercle de civilisation formé par Charlemagne se brisa sous ses successeurs sans que la civilisation changeât-, mais au but général et commun, se joignirent une multitude de buts particuliers, qui firent naitre autant de nationalités particulières dont quelques-unes existent encore.

Ainsi une simple situation qui modifie les con tacts est suffisante pour donner à un but commun de même nature et de même origine un cachet particulier, pour y adjoindre des tendances capables de séparer un peuple d*un autre. Il est très-probable que la différence des constitutions de Sparte et d'Athènes tenait à leur position. Athènes, placée près de la mer, devait être une ville commerciale et par suite moins hostile aux étrangers, de mœurs moins rudes que sa rivale ; elle ne se constitua donc pas sur un pied militaire, comme une armée toujours prête à entrer en campagne ainsi que le fit Sparte. La plus ancienne des Républif|ues modernes, la noble et triste Venise ne fut dans l'origine qu'un asile où se réfugiaient les familles qui fuyaient d'abord les violences, et plus tard la domination des conquérants barbares. La nécessité et sa situation lui donnèrent son but extérieur.

Quel que soit le principe civilisateur, ou plutôt quelle que soit la religion, son extension est successive-, elle n'atteint les peuples que les uns après les autres et elle-même selon les temps ne se ressemble pas complètement. Elle subit des changements dans son culte, dans sa discipline, dans sa théologie. De là des différences considérables qui restent séparatrices. Ainsi sous le rapport du temps comme de la nature des croyances, il n'y a pas similitude entre la France, qui reçut le christia-

nisme latin avec la discipline, la ferveur et la siinplicité des premiers siècles, et la Prusse ou la Hollande qui sont nées de la reforme et encore moins avec la Russie qui a reçu le christianisme altéré par le despotisme oriental du Bas-Empire. De méme^ en rerpontant à ranli<]uité, il y a peu de rapports entre le paganisme de la vieille Egypte et le paganisme de T^oqie et de la Grèce, c](uoi(|ue la source fût la même.

D'un autre côté chaque peuple nouvellement

acquis comprend le nouveau principe de civilisail ^ •• » * .* . « « * ■ y i . i I I - î t . . i * i . - <- ! "4 • » . '.

lion avec rintelligrence et les tendances qu'il tient

^.•». ^. . \- ■ \ * if -vt •^• ^ 1 ^ • ■• .' . ' ^»' ' ^' ' • • :' de son existence antérieure. Ainsi, dans cette lonie

et cette Grèce, au paganis^ie nouveau dont Toricine parait égyptienne, se mêlèrent les superstilions et les usages sociaux qui venaiept de la civilisaliou antérieure, tels que les croyances relatives aux ^é.ros,aux demi-d^ieux mortels. Çn peut quelquefois, après des siècles écoulés, reconnaître les traces de ces habitudes antérieures. Les Anglais de nos jours, par exemple, ont encore quelque chose de l'esprit (jes Angles et des Saxons (i^ominateurs de leur pays à l'époque de leur conversion définitive. S^ais le témoiçpage principal de la dinérence dont il s'agit se trouve (}ans le langajçe qui est la logique formulée ou la raison réalisée pi'opre à cliaque nation.

H y a, au reste, dans la constitution d'un but

LA TBÉORÏE PRATIQUE. 471

d'activité, quel qu'il soit, une particularité qui favorise ou explique la plupart cjes permanences dont il vijBnt d'être question et sur^pi^t la persistance des autonomies. C'est qu'un but de ce genre implique toujours deux mo|ifs, j'un qui est Tintérêt cje conservaUon, l'autre qui est le principe moral. Quoique ordinairement unis et confondus, ces deux éléments peuvent se séparer et produire chacun, à {'occasion, leur effej isolément. Qn voit souvent l'un subalterniser l'autre et l'intérêt de conservation subsister lorsque l'autre a disparu et réciproquement. Par suite, si un peuple formait déjà une société politique au moment où il s'est converti à une croyance nouvelle, l'intérêt de conservation ne (^isparaitra pas a cause de cela et l'autonomie se maintiendra. C'est là ce qui est arrivé au contact du christianisme dans le nord de l'Europe, en Suède, en Danemark, en Pologne, en Hongrie, en Russie.

Il y a une cause de séparation, et il faut dire plus, une cause d'opposition qui est la plus persistante peut-être de toutes, et qui se reproduit toujours et partout : je yeux parler de l'égoïsme. Il n'y a rien de plus séparateur que l'égoïsme. Quand on pose sa personnalité avant tout, on a pour adversaires tous ceux qu'on veut dominer; quand on ne veut rien céder, il n'y a plus d'intermédiaire entre la servitude et la domination. Cette

472 TRAITÉ DE POUTIQUE.

disposition morale était plus développée dans Tantiquité que chez nous. L'égoisme n*avait pour correctif que les devoirs du citoyen et les lois dans le cercle étroit de la cité ; mais de cité à cité, même dans un pays comme la Grèce, dans une population parlant la même langue^ croyant aux mêmes oracles, ayant à peu près des mœurs semblables, il conservait tonte sa férocité. On voulait la liberté pour soi ; mais on la comprenait à la manière des despotes, c*est-à-<lire comme le droit de tout faire aux dépens des autrès et contre les autres.

L'égolsme, chez les anciens, s'était formulé sous forme de droit, droit de naissance, droit de race, droit de cité, droit de la force, droit de conquête. C'était là la partie dominante de leur droit public, ce qu'on peut appeler le droit païen.

C'est un des côtés mauvais ou plutôt le pire de l'héritage que nous avons reçu des civilisations qui nous ont précédés; car ce droit subsiste encore parmi nous. Quoique condamné par la religion, par le sentiment public, et même dans les pays les plus avancés partiellement par les lois et totalement par les mœurs, il tient encore largement et fièrement sa place au soleil. H gouverne encore généralement l'Europe. Il est le principe constitutif invoqué par la plupart des gouvernements.

273. (3ne fois qu'on a trouvé la civilisation à laquelle appartient un peuple et le but commun d'activité qui en a fait une nation, il ne s'agit plus que de déterminer la série progressive des actes par lesquels il s'est successivement rapproché de son but final.

Sous ce rapport aussi nous n'avons que peu d'observations à ajouter à ce qui précède.

On doit apporter la plus grande attention dans le choix des éléments de la série. Il faut que ces éléments soient de même nature, composés de faits de même ordre^ ayant, en un mot, même tendance et même but. Autrement, la série n'aurait point de conclusion ; elle n'apprendrait rien ; elle ne prouverait rien.

Lorsqu'une nation est finie, et lorsqu'on possède son histoire tout entière ^ il n'est pas trèsdifficile de découvrir ces éléments. Ainsi, par exemple, si on prend l'histoire romaine, on aperçoit très- facilement dans les faits, que sous le rapport extérieur son but fut la conquête et que sous le rapport intérieur son but fut l'égalité; le but extérieur fut atteint; le but intérieur ne le fut pas ou ne le fut qu'incomplètement.

Le but extérieur de Rome est si évident que personne ne le contestera, il suffira de l'énoncer ; mais, pour la tendance intérieure, il faudra la prouver, la série au reste est facile à construire.

I^ premier terme sera, si Ton veut, la retraite du peuple sur le mont Âventin et la création du tribunat ; le second la révolution provoquée par le meurtre de Virginie; le troisième, et j'en passe

Plusieurs, sera l'admission du peuple à toutes les magistratures; le quatrième, Tadjonction qes peuples d'Italie à la cité romaine; le cinquième sera la destruction de tous les privilèges de naissance entre citoyens ou plutôt de toutes les familles sénatoriales par les empereurs; le sixième sera enfin le droit de cité romaine donné par Caracalla, vers 2H, à tous les hommes libres des provinces soumises a 1 empire. 11 y a là certainement un mouvement vers l'égalité , mouvement incomplet parce qu'il ne touche point les esclaves^ incomplet aussi parce quMl ne se combine pas avec la liberté. C'est, en effet, une chose' remarquable que la civilisation ancienne ne trouva pas l'égalité dans la liberté politique; elle ne la réalisa que (^ans la servitu(^e. Après Caracalla, il n'y eut plus que deux espèces de servitudes au lieu de plusieurs comme auparavant : la servitude des hommes libres qui obéissaient à une administratioii despotique et la servitude des esclaves. Or le despotisme administratif est quelque chose de si liorrible, quelque chose de si pesant^ qu'un grand nom|;)re d'hommes libres, pour lui échapper, renoncèrent a la liberté civiciue ou municipale qu'ils

possédaient pour se faire esclaves colons. Les empereurs firent d£S lois pour arrêter celte effrayante

transformation.

Cependant ii résulte de cette série que le but

ïnlrrieur de la civilisation romaine fut rénaiitt^,

comme son but extérieur était la i^uerre. mais

quelle était la formule qui formait l'unité de cis

deux buts? Nous rignorons; car, pour la tnni-

ver, il faudrait remonter à des temps antérieurs à

1 lii$toire>

Quand il s'aeit d'une nation finie ou morte, telle que la nation romaine, nous pouvons nous contenter de notions incomplètes de ce genre. Celles que nous possédons sur Rome nous suffisent pour comprendre Thistoire de ce peuple, pour en lier et en expliquer toutes les parties. Mais, lorsqu'il s'agit d'une nation vivante et en plem mouvement, il nous faut quelque chose de plus précis^ il nous faut la formule comjïlète; car, ici, il ne s'agit plus dinierpréter seulement des faits historiques, il s'agit de gouverner, il s'agit de préparer rhibtoire future. Aussi faut-i|, dans la construction de la série, suivre une autre marche que celle dont on vient de voir un exemple. Voici comment il faut procéder :

An lieu de parlir, pour construire la série, des temjts les plus aticiens pour atteindre les temps uiodernes, il faut suivre une marche mverse,

c'esl-à-dire partir des temps modernes, pour reculer^ par une suite de termes décroissants, jusqu'aux temps les plus anciens. Je m'explique. Od commencera par le phénomène le plus grand el le plus général des temps modernes; ainsi, par exemple, en France, on prendra comme terme final et terme de début, la révolution française; puis reculant dans le passé, on mettra chaque grand phénomène ayant la même tendance dans sa place sérielle. On arrivera inévitablement par là à mettre en évidence le but quelque enveloppé qu'il soit ; j'en donnerais tout de suite la preuve, si la deuxième partie de ce livre ne devait être consacrée à celte question.

274. C'est l'histoire qui fournit les matériaux de ces constructions. A l'égard des faits qui appartiennent à notre âge de civilisation et de ceux de la seconde moitié de l'âge qui nous précède, c^est-à-dire de la période juive et gréco-romaiDe, on ne rencontre que les difficultés ordinaires dans toute espèce de travail scientifique; mais là ne s'arrête pas la possibilité des déductions historiques. L*érudition moderne a grandement étendu le champ de nos recherches et on est en droit d'eD attendre encore davantage. Dès aujourd'hui ou peut lier la période juive et la période gréco-romaine à la civilisation égyptienne, c'est-à-dire compléter cet âge dbnt nous sommes les héritiers

immédiats. Quant à Ykge prëcëdent qui est représenté dans son état le plus avancé par la civilisation chinoise et , à un degré inférieur, par ces tribus nomades de tous les temps dont les invasions furent si destructives en Asie, dans Tancienne Egypte et eu Europe au cinquième siècle, nous devons attendre que la lumière se fasse. Il est probable f|ue lorsqu'on connaîtra plus complètement la littérature et les monuments historiques des Chinois, on aura sur les révolutions propres à cette période plus que les probabilités qu'on possède aujourd'hui.

Certainement il parait étrange que l'on soit obligé à des recherches si compliquées pour découvrir un fait tel qu'un but d activité politique qui semblerait devoir être inscrit et mis en évidence à toutes les pages de l'histoire. Mais cela s'explique facilement : la théorie du but commun d'activité est nouvelle. Jusqu'ici les nations ellesmêmes ne se sont pas rendu clairement compte de leur but. Examinez un peuple quelconque, non dans une époque de torpeur et de sommeil, mais dans un des moments de sa plus vive et de sa plu^ énergique activité, et vous reconnaîtrez qu'il ne voit que le but immédiat. Quant à la direction définitive, quant aux conséquences de ce qu'il veut actuellement achever, quant aux rapports qui unissent le présent au passé ou même à l'ave-

, nir, 11 n en ^it pas un mot. Bien plus, lorsquil rétrograde, il croit quelauefois avancer ; et ïorsqu'il avance, il dloute s*ii ne rétrograde pas. Ôr les historiens ont généralement partage sous ce rapport Les erreurs des peuples dont ils laisaientl histoire. Ignorant que toute nation n e&iste qu en vertu d un but commun d activité , ils n avaient aucun naotif pour rectiercher et indiquer le but <)e la société dont ils retraçaient la aestmee. I est rare que^l histoire s occupe d une nation a son origine'; elle ne s^en occupe qu*âû moment où cette nation joue un rôle et a cause âe ce rÔle même, c'est-à-dire à une époque toujours assez éloignée de sa naissance. Or c est à Torigme que se pose le but constitutif de la nation. C'est alors •qu*i^l apparaît clairement sous la triple forme de •croyance, dé devoir et d Intérêt. Pfus tard tout se •confond. La formule première est remplacée par :une doctrine de la nationalité et par des tendances 'qui se succèdent et ne se ressemblent pas toujours. Le but en forme sans doute le principe et Je fond ; mais il v est enveloppe. L historien n en voit rien, ou en voit peu de chose, pas plus que le peuple, ainsi que ie Vai déjà dit. Seulement, s'il est annaliste fidèle, il sera lui-même tout plein des sentiments, des passions, dès interets qui ont pousse le peuple dont il raconte la vie. Il y a plus que de l'art cliez récrivain qui sali

LA TÊfÉÔRÏÈ PRAtÎQtjà. 479

ainsi animer un récit contemporain, il j à de Tèxactitùde presque toujours.

De ce que je viens de dire i! résulte c|u'on ne peut avoir une égfale confiance ni dans tous les annaTistes ni même dans tous les hisforiêns. if iaut d'àborà Fés apprécier. De là la question dé la certitïïcfé de rKistoîfe, tant de fois fioséé et tant de fois résoTûè. Quelque étrangère qu^èffé paraisse a la nature de crt ouvrage, jé ne puis fà passer sotis sîïehce.

Le scepticisme s'est attaqué à rhîstôiré pour des motifs bien réels et évidents a tous tes yeux. Lorsqu'on vient de lire, sur une mêrné époque, plusieurs narrations, on s'aperçoit tout de suite qu'elles diffèrent en beaucoup de points. Ce n'est pas seuleméiif parce que lés unes sont prolixes et les autres abrégées ; mais c*ést qu'il n'y à accord ni sur Te caVàictère des chosès/ni sur fe caractère des personnes, ni sur les causes ; c'est qu'à côté du ptus ou du moins dé faitsénon'cés, il y adès exagéralfo ns, dés oùblfs gràVés, des réticences, une partialité manifeste. On peut, il est vrai, rectifier un aniVa- Ifst'e (iar ù ri autre ; ce procède est lisuér; niais eston' sûr des corrections? Aussi le scejiiicisme et ririi'aginatiori ont! pleine carrière. Ces défauts, ou plutôt ces vices se rencontrent dans les liisioriens anciens* aussi' bien que dans' lés historiens modernes. Seulement^, chez les anciens, ils sont moins évidents ; mais on l'explique eu remar({uarit qUe

480 TRAITÉ DE POUTIQUE.

pour l'antiquilë les documents sont moins nombreux, qu'ils ont été en quelque sorte choisis; car on est en droit de supposer qu'on n'a sauvé du naufrage du temps que les meilleurs écrivains. Les contradictions y sont remplacées par d'autres difficultés, notamment par des obscurités ou des improbabilités manifestes, ou par des incertitudes sur les dates ; or rien n'est plus important que la régularité des dates au point de vue d'une série historique. La gloire de plusieurs historiens modernes est d^avoir éclairci quelques-uns de ces nombreux problèmes. Quant à l'histoire moderne, les contradictions se sont accrues en proportion du nombre des documents. On pourrait croire que, grâce aux journaux, ces annales modernes, grâce à la sténographie qui semble garantir l'exactitude de tous les débats publics, il n'y a plus d'erreur possible et que la vérité doit sortir triomphante en toutes choses. Mais il ne faut pas oublier que c'est toujours un parti qui tient la plume, même celle du sténographe ; et, à moins de tout lire, il est probable qu'on sera la dupe d'une exagération, d*une réticence ou même d'un mensonge. Et, si on lit tout, que recueillera-t-on de cette lecture ? le doute, toujours le doute I

Tels sont, en abrégé, les arguments que le scepticisme fait valoir contre l'histoire. 11 s'agit de les apprécier. Voici ce que j'ai à dire.

Il y a, dans l'histoire, deux classes de faits : les faits généraux, ceux qui caractérisent la nationalité et la distinguent de toute autre, et les faits secondaires ou de détail qui se groupent autour de ces faits généraux.

Sur les faits généraux, il n'y a ni doutes, ni incertitudes possibles soit quant à Texistence, soit quant à Tordre dans lequel ils se suivent. Tous les historiens les affirment uniformément et dans le même ordre; ils ne différent que sur les détails dont ils les entourent ou par lesquels ils veulent les expliquer et les caractériser.

A regard de ces faits généraux, il y a cette différence entre l'histoire ancienne et l'histoire moderne, que dans l'histoire moderne à cause sans doute de la multiplicité des écrivains ou des documents, le nombre des faits que l'on doit classer parmi les faits généraux, c'est-à-dire parmi ceux que les annalistes affirment uniFormément, est beaucoup plus grand que dans le passé. C'est en cela et en cela seulement que consiste l'accroissement de certitude propre à l'histoire moderne.

Or, dans le travail proposé, dans cette re^ cherche des formules fondamentales des nationalités, il n'est besoin que des faits les plus généraux. Ce sont les seuls qui soient nécessaires. Peu importe donc comment les historiens les expliquent^ comment ils caractérisent les personnes et les

choses. Tout cela est inutile et ne sert à rien pour la construction d'une série. Avec ces seuls faits généraux on possède toute la certitude et tous les moyens dont on a besoin. 11 est triste sans doute de penser que, par suite d'erreurs de détail ou d'une partialité coupable, on attribue à de faux motifs de nobles et utiles efforts qui vont à Taccomplissement du but. Il est affligeant que 1*00 traduise à la postérité comme infimes des noms qui mériteraient d'être honorés ou que Ton entoure de gloire des noms qui devraient rester odieux. L'histoire devrait accomplir, sur cette terre, le rôle de la justice divine. Les passions humaines en ont décidé et en décident chaque jour autrement, mais ces fausses appréciations ne changent en rien les données qui résultent des faits généraux. Ajoutons, à titre de consolation, que l'étude de ces faits généraux selon la manière indiquée est l'unique moyen de rectifier la vérité dans les détaik.

(lî^p)

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