CHAPITRE XII
DE L'ORGANISATION DES CONSTANTES DE œNSERVA- TION ET PAR SUITE DE L'ADMINISTRATION.
1 57. — Dans les peuplades que les premiers colons ont rencontrées dans TAmérique septentrionale, chez les Hurons, les Iroquois, les Algonquinsy on a trouvé tout ce qui constitue fondamentalement les sociétés politiques et les nationalités. On leur donnait même le nom de nations. Or, parmi ces peuples, la famille seule présentait le caractère d'une institution à p?u près régulièrement organisée ; tout le reste ne reposait que sur la tradition, la coutume et Tassentiment unanime. Il y avait une éducation^ mais il n'y avait pas de corps enseignant; l'éducation était donnée par la famille et par l'exemple du milieu où les enfants grandissaient. Il y avait un système pénal qui ga-
rantissaitla sécurité elles coutumes; mais il n*y avait pas de corps judiciaire. Tous les membres de la peuplade étaient gardiens de la justice; le coupable était traité en ennemi. De même que tous étaient instituteurs et juges, tous également étaient soldats et même gouvernants. Ou ne choisissait un chefque dans les circonstances exceptionnelles, pour la chasse ou pour la guerre ; mais le pouvoir de celui-ci cessait avec la circonstance. Cependant ces petites nations subsistaient depuis une longue suite de siècles et formaient des populations nombreuses. Les Iroquois seuls comptaient plus de cent mille guerriers.
Cet exemple nous montre que, pour l'existence et la conservation d'une société politique, il n'est pas absolument nécessaire que les constantes soient représentées par des institutions régulièrement organisées. Il suffît qu'elles soient reconnues et garanties par la conscience publique.
La division du travail n'existait pas dans ces sociétés; elle est l'attribut de civilisations plus avancées; mais dès qu'elle existe, elle s'applique tout de suite aux constantes de conservation; il parait même historiquement certain qu elleacon^mencé par là. Partout en effet où nous pouvons remonter jusqu'aux temps à peu près primitife, nous voyons que c'est la caste sacerdotale qui apparaît la première, représentant la fonction de
conservation par voie d'enseignement; ensuite ou simultanément nous apercevons la caste des conservateurs par la force, juges et guerriers en même temps. Quelquefois les prêtres sont en même temps éducateurs et juges, comme chez les druides; mais toujours ils sont les premiers hygiénistes. La médecine, dans tous pays, a commencé dans les temples, et l'hygiène a été primitivement fondée par des règlements ou des usages religieux. Ainsi les constantes prennent un corps ; elles s'organisent et deviennent des services publics. Bientôt enfin tout ce qui peut y prendre la forme d'une occupation spéciale, tend à devenir une profession particulière.
Cependant l'histoire nous montre qu'il y a de grandes variations à cet égard, selon les buts d'activité; tantôt certaines institutions manquent et sont suppléées par le zèle ou l'intérêt des particuliers; tantôt^ au contraire, tout est organisé d'une manière exagérée, jusqu'au dernier détail; mais je n'ai à exposer ici ni ce qui a été, ni ce qui est, ni ce qui est désirable. Quant à ce qui est, le lecteur en a le tableau sous les yeux ; quant à ce qui est désirable, ce serait une question d'organisation que je ne puis aborder en ce moment ; je dois me borner aux généralités.
Il n'est pas nécessaire que les institutions organisées correspondent toujours à toutes les cens-
tantes et en soient constamment la représentation exacte. En d'autres termes, il y a des constantes qui sont imparraitement assurées si elles ne sont converties en services publics; telles sont, par exemple, la religion, Taction ëducatrice, Taction judiciaire, la défense commune, la salubrité publique, les travaux publics; il en est d'autres, au contraire, auxquelles il sulTit d'être reconnues et garanties; par exemple la famille, le travail, la propriété, les devoirs et les droits individuels. La tendance des sociétés en matière d'organisation est toujours d'arriver aux moyens les plus sûrs, les plus simples et les plus conformes à leur but d'activité.
1 58. Nous venons de voir comment la conversion des constantes de conservation en services publics est un eiïet de la division du travail ; mais l'œuvre de la spécialisation ne s'arrête pas là. Une fois commencée elle continue et donne lieu à un ordre d'institutions correspondantes qui ne sont pas moins nécessaires que les premières. Je veux parler des services administratifs. Il parait historiquement certain que l'établissement de ces services est presque simultané ou succède immédiatement à l'organisation des constantes. Ici, comme partout, la logique est d'accord avec l'iiistoire. Examinons comment cette nouvelle catégorie d'institutions est une conséquence nécessaire de l'or-
gauisation des premières. Je ne m'occuperai, bien entendu, que des questions principales, que des formations dont l'existence commande toutes les autres.
Du moment où les constantes sont devenues des services publics et des professions spéciales, il est besoin d'un système rémunératoire qui assure la vie matérielle et une juste sécurité aux hommes qui y consacrent leur travail. On a satisfait à cette obligation de diverses manières, par exemple, par des dotations et des privilèges, comme en Egypte et au moyen âge *, mais le moyen principal et définitif, le plus sûr et le moins abusif est l'attribution d'un salaire. De là la nécessité d'un revenu public et par suite d'un système de contributions, de perceptions, de comptabilité, en un mot d'un système complet de finances. Voilà donc une nouvelle division du travail qui exigera l'application d'hommes spéciaux; c'est un nouveau service public, secondaire sans doute, mais sans lequel les institutions primordiales resteraient précaires. Nous allons voir que les institutions de ce genre sont très-nombreuses.
Dans chacune des constantes de conservation, dès qu'elles sont organisées, il résulte de la nécessité des choses une organisation double. Il y a en effet deux espèces de travaux, les uns par lesquels s'accomplit la fonction, les autres par lesquels la fonc-