‹ Traité de politique et de science socialeChapitre 24 sur 95 · PREMIÈRE SECTION · texte numérisé non relu

PREMIÈRE SECTION

DOCfTRINE^ GÉNÉRALE*.

Comme je Tai dit dans la notice biographique qui précède, toute la doctrine de Bûchez repose sur l'idée du progrès. Cette conception en forme la base et le

i • Toute cette partie des idées de Bûchez est exposée dans V Introduction à la science de V histoire.

Lxii NOTICE SUR BUCHEZ.

centre. Elle lui venait en droite ligne de Turgot, de Condorcetet de Saint-Simon, et il en a retracé lui-même rhistoire très-exacte*. Il est le premier qui en ait compris toute la grandeur.

Ses prédécesseurs n'avaient vu dans le progrès que le côté purement humain. Ils avaient constaté la perfectibilité de rindividu et de la société, perfectibilité que Saint-Simon ne croyait pas même indéfinie. Bûchez a compris que le progrès est la loi générale du monde.

Le premier en effet il a rapproché les faits progressifs constatés par les sciences historiques des résultats analogues fournis par Tanatomie comparée, la géologie et Tembryogénie et établi un rapport général entre les lois de la nature inorganique, organique et spirituelle.

L^anatomie comparée lui montrait que les diYer$e9 classes d*étre vivants forment une échelle, une série qui s'élève de degrés en degrés depuis les espèces les plus rudimentaires jusqu'à rhomme le plus parfait des êtres organisés.

La géologie lui prouvait que cette série d'êtres a été créée successivement, que les organismes inférieurs ont paru les premiers et qu ils n'ont été suivis qu'à de longs intervalles de créations de plus en plus parfaites. Elle lui prouvait aussi qup les premières espèces végétales et animales avaient contribué elles-mêmes à la formation de la croûte solide du globe, indispensable au développement des espèces postérieures, et que l'homme n'est apparu sur la terre qu'après que celle-ci eut accompli tous ses progrès géologiques.

Enfin l'embryogénie lui apprenait qi|ç la progression qui marque la série animale et qui a présidé aux trans-

i. Introduction h la science de T histoire^ S* éd., t. I, p. 82 et suiv.

NOTICE SUR BUCHEZ. lxiii

formations du globe se manifeste également dans les transformations que subit le germe humain dans la vît; utérine, et qu^avant d'arriver à Tétat d'ipdividu humain le fœtus passe par toute la série des formes organiques que présentent les animaux inférieurs. H tirait de là la conclusion que la loi qui apparaît dans la série ani* maie et dans la formation du globe est la même aussi qui règle la formation de Torganisme humain et que cette loi n'est autre que celle du progrès.

Au point de vue physique donc une même loi progressive embrasse le globe terrestre, la nature vivante et Torganisme de Thomme. Mais d'autre part l'histoire démontre que cette loi s'applique également au monde moral et intellectuel. Le progrès historique de Thu* manité semble, sous une autre forme, la continua* tiou des transfprmations progressives que le globe a subies antérieurement à la naissance de l'homme. U n'est par conséquent aucun être de la création qui ne soit compris sous cette loi.

La comparaison des résultats del'anatomie comparée, de la géologie et de l'embryogénie avec la conclusion générale des sciences historiques avait donc conduit Bûchez à la constatation d'un fait immense : l'universalité de la loi du progrès. Le progrès n'était plus seulement cet accroissement de lumières et de bien-être, cette amélioration constante de la vie sociale et individuelle, que les uns affirmaient, que d'autres niaient et dont on ne se rendait compte que d'une manière confuse, c'était une loi de l'ordre universel, la loi la plus générale de toutes celles qu'il ait été donné jusqu'ici à l'homme de connaître. Dans ces termes, elle acquérait une portée scientifique toute différente.

Mais la même comparaison permettait aussi de mieux préciser les caractères de cette loi.

Lxiv NOnCE SUR BUCHEZ.

Jusque-là on avait souvent confondu Tidée du progrès avec celle de la perfectibilité; pour beaucoup de savants le progrès ne consistait que dans le perfectionnement incessant des facultés individuelles et des institutions sociales. Mais vis-à-vis de Tanatomie comparée et de la géologie, cette idée de la perfectibilité devient tout à fait secondaire. La progression que nous montrent ces sciences est celle d'une série mathématique, d'une suite de termes dont chacun contient le précédent et quelque chose de plus. Ainsi chaque classe d'êtres vivants possède tous les organes des êtres inférieurs, mais plus développés et plus complets; chaque période géologique suppose toutes celles qui l'ont prédée et qui seules l'ont rendue possible, mais eUe s'en distingue par des créations animales et végétales plus parfaites. Le développement de Tembryon humain présente une série analogue.

Le caractère progressif ne réside donc pas en général dans chaque terme isolé de la série, mais dans l'ensemble de la série même, dans le rapport des ternies entre eux. Ainsi, considérée à part, une classe d'animaux n'offre rien de progressif en elle-même : autant qu'on a pu le constater jusqu'ici, chaque espèce est. restée la même depuis le jour où elle a été créée ; mais cette classe est supérieure ou inférieure à une autre, et le progrès résulte du rapport des classes entre elles. De même chaque période géologique présente un certain nombre de phénomènes physiques et chimiques, un certain développement de la vie végétale et animale qui restent identiquement les mêmes pendant toute la durée de la période. Ce n'est qu'en comparant les périodes entre elles qu'on aperçoit le progrès. Gomme nous le verrons, il n'y a en réalité qu'un seul des

NOTICE SUR BUCHEZ. lxv

grands termes du progrès universel qui soit progressif lui-même : c'est Thumanité.

La géologie nous permet de saisir plus particulièrement quelques-unes des conditions du progrès, et de voir jusqu'à un certain point comment il s'opère.

Le commencement de chaque grande période géologique, de chaque terme nouveau de la série des transformations du globe, est marqué par la création d'un certain nombre de nouvelles espèces végétales et animales. Ces animaux et ces végétaux ont dû trouver nécessairement pour vivre un sol approprié à leurs besoins, et la science prouve qu'ils l'ont toujours trouvé en effet, et que ce sol avait été préparé pour eux par les espèces qui les avaient précédés. A l'origine, c'està-dire à l'époque la plus reculée où nous puissions remonter, la surface de la terre n'offrait que des roches nues et des mers chargées de substances minérales que n'auraient pu habiter ni les mammifères ni les poissons des dernières périodes. Ces terrains primitifs n'ont donc reçu que les espèces les plus rudimentaires, organisées pour vivre dans un milieu purement minéral. Mais ces espèces modifièrent elles-mêmes le sol qu'elles habitaient et le rendirent apte à recevoir des organisations supérieures. Les créations animales et végétales se sont succédé ainsi sur la surface de la terre pendant une suite innombrable de siècles, chaque création préparant le sol de celle qui devait venir après elle. D'immenses terrains ont été créés de cette façon de toutes pièces, les mers ont été transformées, l'atmosphère a été purifiée par le travail des êtres vivants, dont chaque génération ne recevait un terrain modifié par les générations antérieures qu'à la charge de le transformer elle-même pour les générations suivantes. Or, pour opérer cette transformation, les animaux

liTi îWttCÈ SUR BtÏFCftEZ.

et lés YCgietâùi ide ctaqufe créàtîoii Ik'avaièht bescriii t^tilè de suivre leurs instincts et dé satisfaire leinrs bîesoins, que de vivre fet de fnoùrir. Leur setile présence sui* la surfàee dii gîbbe, jointe à l'action cotostatiitè des for<ies physiques et chimiques, suffisait pour changer peu à peu l*iBispect dû monde i^ù'ils habitaient. D'immenses péHod^ étaieût données & chaque ûréàtiôn pour a<^bomplir âoti œuvre, et les créations ne se suivaient qu*à des intervalles de millier^ de siècles. Mais qutatid la trans^ Torhiation était opérée^ quand le sol était ^ré^ré poMt des générations nouvelles, un g'rahd catafclysme détrliîsait belles des espèces àhitualés et végétales dont la fonction était terminée. Les éttfeS de chaque création étaient ainsi les agents aveugles du progrès sans participer à fce progrès eux-mêmes; car pendant la longue période jgiéologique qui leur était accordée, leur orga- Ûsïiie, leurs besoins et leurs instincts ne subissaient aucun changement; le milieu seulement où ils se trouvaient était modifié peu à peu.

Sôus ce rapport, il y a une grande difiRérence entre le progrès géologique et le progrès huthain. L'hômttie, être libre et intelligent, non-seulethent à conscience de l'œuvre pi'ogressîve qu'il accomplit, mais il y prend part lui-même fen changeant ses propres conditions d'existence. Mais sous d'autres points de vue, ces phénômèrlies géologiques nous font connaître quelques-uns des caractères généraux du progrès, tarâctères qui, par conséquent, s'appliquent aussi à rhiimanité. Ils nous apprennent d'abord que le progrès s'accomplit par grandes périodes successives, dont chacune est dominée par un seul but, une seule transformation à accomplir. A cette série des grands âges géologiques répond dans l'humanité la série des grandes civilisations. Ils nous apprennent eik second lieu que les êtres

qui sont les agents du progrès ont chacun un but, une destination, mais que ce biit ou cette destination n'est pas en eux-mêmes. Chacun n'est créé, en effet, que pour préparer le tejrain des progrès futurs, pour fournir sa part à une transformation opére'e en commun, pour contribuer à Texëcution d'un plan dont le secret est dans la pensée de Dieu.

De ce dernier fait, Bûchez a déduit une grande conclusion morale.

Si le prpgrès est 1^ loi générale du monde, sHl régit à la fois la nature inorganique, oi^aniqùe et spirituelle, il en résulte que nul être ici-bas n'a été créé pour lui-même, que tous au contraire ou^ pour destination de remplir une fonction dans Tordre universel, d'être les ouvriers d'une oeuvre dont les proportions dépassent infiniment celles de leur propre existence. Si le progrès existe, le but de chaque être est d'y contribuer, et aucun d'eux ne possède en lui-même sa fin. Cette vérité s'applique à l'homme aussi bien qu'à tous les êtres créés, et renverse toutes les théories anciennes qui, plaçant le but de l'homme en lui-même, ne lui assignent d'autre destination que d'aspirer au bonheur. L'homme ne diffère à cet égard des êtres qui lui sont inférieurs qu'en ce qu'il ne lui suffit pa&, pour remplir sa fonction, de suivre aveuglément les impulsions fatales de son organisme, mais que l'œuvre qu'il doit accomplir est contenue dans une loi proposée à son intelligence, la loi morale, et qu'en obéissant à cette loi, il ren^pUt librement et en connaissance de cause sa fonction dans l'ordre universel. Le progrès, considéré comme loi universelle, conclut donc aux principes qui forment le fondement de tous les enseignements religieux et moraux. Il nous apprend que nul de nous n'est destiné à vivre pour lui-même, mais que cha-

Lxviii NOnCR SUR BUCHEZ.

cun doit se dévouer etaa besoin se sacrifier à une œuvre placée en deliors de lui.

Page 1