LES PÉRIODES ORGANIQUES ET LES PERIODES CRITIQUES
L'universalité de la loi du progrès se trouvant constatée, il s'agissait pour Bûchez de reconnaître la marche du progrès humain. Ce problème, tel qu'il le comprenait, avait à ses yeux une importance capitale. Le résoudre, c'était déterminer les lois de l'histoire, et, par suite, élever celle-ci au rang d'une science capable de fournir des prévisions aussi bien que les sciences physiques.
Il trouva son point de départ dans les ouvrages de Saint-Simon. L'idée par laquelle ce philosophe diffère principalement de ses prédécesseurs, c'est la distinction, très -rudimen taire encore, entre les deux méthodes qui prévalent alternativement dans le mouvement général de la science : la méthode à priori et la méthode a posteriori. Saint-Simon avait remarqué que le mouvement scientifique présente, suivant les époques, deux caractères dififérents : tantôt, tous les savants sont sous rinfluehce d'un grand système posé par un homme de génie et en déduisent les conséquences a priori^ d'en haut, en allant du général au particulier; tantôt, ils sont absorbés complètement par l'analyse des faits de détail et ne remontent aux idées générales qu'à posteriori^ en partant des faits particuliers. Il avait remarqué, en outre, que la direction à priori ou synthétique et la direction à posteriori ou analytique prévalaient chacune à son tour, que chacune dominait la science pendant une période assez longue, et que le changement de direction provenait toujours d'une impulsion
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nouvelle donnée par un homme de génie. Le mouvement social participait, d'après Saint-Simon, à cet état de la science. Depuis plus d*un siècle, on se trouvait dans une période purement analytique ou critique; il était temps de revenir à la méthode à priori et de fonder une époque de réorganisation.
Ces idées très- peu arrêtées chez Saint-Simon furent élaborées par ses disciples. Il en sortit la division générale de l'histoire en périodes organiques et périodes critiques. Cette division fut adoptée aussi par Bazard et Enfantin, mais Bûchez contribua certainement pour beaucoup à rétablir*. En tout cas il fut le seul qui étudia avec soin les caractères de cette grande loi historique et qui en donna la théorie complète. Yoici le résumé de cette théorie :
U est facile de constater que chaque civilisation particulière est caractérisée par un enseignement religieux et moral qui lui est propre. Pour celles de ces phases sociales dont nous connaissons l'origine, comme la civilisation chrétienne ou la civilisation musulmane, nous voyons que chacune d'elles a eu pour cause l'enseigne-
1 . Dans la discussion qu'il eut avec MM. Enfantin et Bazard en 1 829, Bûchez adressa à ces messieurs une note dans laquelle se trouve le passage suivant : « Nous avions pns dans Saint-Simon Tidée du mouvement alternatif de synthèse et d'analyse, àe à priori et de à ptjsteriori ^({uHX présentait comme la condition de tous les travaux intellectuels de l'individu et de l'espèce, et nous avons commencé l'œuvre qui devait se terminer par la division, que je vous proposai, de l'histoire en âges organiques et en âges inorganiques. » Cette note a été imprimée à la suite d'une brochure intitulée : Lettre et un disciple de la science nouvelle aux religionnaires prétendus saint'Simoniens^ par P. C. R..x (Roux-Lavergne) , 1 831 , in-8, p. 7y.
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ment même qui Fa caractérisée plus tard. Celles dont lefc débuts nons échappent, présentent di| inoins chacnnç nne doctrine religieuse et morale dont les caractères fondamentaux restent les mêmes pendant toute la durée de cette civilisation , quoique cette doctrine ait pu subir maintes variations et* prendre des apparences très-diverses. La Chine, Flnde, l'Egypte ancienne, le monde gréco-romain nous offrent des exemples évidents de ce fait.
Bûchez tirait de là une conclusion incontestable : c^est que ces enseignements mêmes forment la source des ctiverses civilisations, et que celles-ci n en reçoivent pas seulement leurs formes extérieures ei caractéristiques, mais les principes mêmes des progrès et des améliorations propres à chacune d'elles. Cependant à cet égard il distinguait entre la religion et la morale , et c'est cette dernière surtout qu'il considérait comme le principe du progrès.
En effet Bûchez, comme je Fai déjà dit, attribuait à la morale une portée plus étendue qu'on ne le fait habituellement. Il n'y voyait pas seulement la loi des actions individuelles, mais l'ensemble des principes qui président aux relations politiques et sociales. Par cela même qu'elle règle les rapports de l'individu avec ses semblables, la morale comprend dans ses prescriptions tout Forganisme social. Presque toujours d'ailleurs elle contient des préceptes qui concluent directement à des institutions bu des formes sociales particulières, comme lorsque la morale chrétienne dit : « Tous les hommes sont frères, » ou que la morale des Brahmanes détermine les devoirs des quatre castes, ou ([ii(* la morale chinoise assimile l'obéissance due par les sujets au prince, à celle quç Feufant doit a son père. Entm la morale étend même son action sur les progrès
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matérieU e% riimélioratioa générée de I9 conditkm humaine^ âireçtemeni par ses pre^crip^îçiifii relatives i I9 conduite mdiyidiiçlle et aux aatisifactions auxqueUes rindividu peut aspirer ^égitimenient, indirectemeiit par Teffet de» iustitutioag politiques et sociales » qui exerçeut toujours une influence prépoudérante aur la situa tioi;! matérielle des sociétés.
Or, s'il en çst ainsi, si la morale embrasse toutes les branches de lactivité humaine, il en résulte qu'elle est la source de tous les progrès, de Thumanité' Gela apparaît avec évidence lorsqu oa se place à Torigine d'np nouvel enseignement inoraU au moment oA de nouvelles croyances morale^ sont proposées à U9e société qui en avait d'autre? » conune larsq\^ la morale chrétienne vint se substituer ^vpl, croyances antiques. Qçi voit alors que la loi nouvelle ne peut s'appliquer que successivement et que le progrès ne consiste que daus cette application successive isnéme. En effet,^ si les convmandements de la morale ^'adressaient uniquement à l'individu, on concevrait qu au besoin iîa pussent être mis en pratique sitôt qu'ils, seraient connus, que les individus pusseuty conformer iaunédiatement leur vie, quoique sous ce rappprt même l'expérieuce constate que les difficultés et les obstacles créés par les habitudes antérieures^ ne disparaissent que lorsqu'une suite de générations a vécu sous la même loi luorale. Mais il en est tout autrement lorsqu'il s'agit d'appliquer les principes nouveaux aux institutions sociales et d'en faire sortir les améliorations matérielles qu'ils contiennent. Alors il faut compter avec les mœui*s et les institutions existantes ; le temps devient un élément indispensable de l'application, et au lieu de rencontrer une obéissance immédiate , on se trouve en face d'une lente transformation histo;rique« Aiusii kurs de Tappa-
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rition dn dirisbanisme, le principe de Fétat social éiait rin^ialité et FesclaTage à rintérieur, lliosdlité entre les races et les nations an dehors ; le progrès commandé par la morale chrétienne consistait à changer cet état social et à fonder une société nouvelle , basée sur les principes de liberté et d'égalité. Or, on sait le temps qu*il a fallu pour cette œuvre , qui. aujourd'hui encore est loin d'être achevée. Une période historique plus ou moins longue est donc toujours exigée pour que, suivant l'expression de Bûchez, la morale soit réalisée^ c'est-à-dire pour qu'elle entre dans les habitudes, les lois et les institutions, et chaque fois qu'une fraction de l'humanité accepte une croyance morale nouvelle, elle est au début d'un grand mouvement de transformation qui doit se prolonger pendant des siècles.
En réalité la morale pose donc à l'humanité un but à atteindre , et le progrès, dans une période donnée, consiste dans l'accomplissement de ce but. Lorsqu'un nouvel enseignement moral contient le germe de transformations bienfaisantes pour un long avenir, il est la source d'une grande civilisation, il domine tout un âge de l'humanité. Le christianisme a été dans ce cas. Lorsqu'au contraire, il ne constitue pas une amélioration sur les enseignements précédents, lorsqu'il ne fait qu'adapter des principes déjà reçus ailleurs à l'intelligence de populations arriérées, il n'engendre, comme Ta fait le mabométisme, qu'une civilisation bâtarde, destinée à périr après une courte durée.
Suivant Bûchez, le progrès total de l'humanité a consisté à atteindre successivement une série de buts émanant d'enseignements moraux réellement bienfaisants et féconds, dont le dernier a toujours été supérieur au précédent. Chacun de ces enseignements a ainsi engendré une civilisation coiTélative, un âge par-
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ticulier de Thumanité. Le dernier de ces âges est celui qui est né du christianisme et le but que celui-ci a posé à rhumanité/ c'est la réalisation de la fraternité et de Tunité universelles.
Mais Bûchez , tout en considérant la morale comme la source essentielle du progrès , ne méconnaissait pas l'importance du rôle de la religion. En effet, la loi morale n'aurait aucun caractère obligatoire pour l'individu et encore moins pour la société , si elle se présentait comme l'expression d'une volonté purement humaine. Bûchez avait compris que pour que la morale fut acceptée par Thumanité comme une loi absolue et incontestable, pour qu'elle inspirât la conviction et l'énergie nécessaires à l'accomplissement des progrès qu'elle contenait en germe, il fallait qu'elle fût revêtue d'une sanction religieuse , qu'elle apparût comme un commandement direct de Dieu. Il avait remarqué que les systèmes philosophiques de morale n'avaient jamais exercé sur la société une influence considérable et que c'étaient toujours des religions qui avaient dirigé la marche de l'humanité. Il en conclut que la religion est le complément indispensable de la morale, qu'elle seule donne aux masses la raison des peines et des sacrifices qu'exige l'accomplissement du progrès, et que si la morale peut en être séparée dans certaines périodes de l'histoire, ce n'est jamais au début d'un nouvel âge progressif.
Quelle est donc la marche de la civilisation pendant chacun de ces âges?
L'enseignement moral et religieux, qui doit lancer l'humanité dans une nouvelle direction , part toujours d'une initiative individuelle. Pour qu'un enseignement pareil soit accepté dans une société, il faut que celle- ci soit livrée elle-même au doute et à
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Vînerédolité, q«e le» croyanoeç anléiieoivft y âoîent effacées, qae le» principes moraux qu'elle lecoBnaîswatf comme yrai» aient été appliqués à toutes les rdations sociales et individuelles çans donner satisfaction aux aspirations progressives des populations. Si ces conditions n'existent pas, si on a encore foi aux croyances anciennes, le nouvel enseignement sera repoussé. Mais dans le cas contraire il sera accepté avec d^autant plus d'avidité qu'il contiendra plus de vérités nouvelles et qu'il différera plus de renseignement antérieur. Alors à l'incrédulité ancienne succède une foi vive et profonde. Les hommes s'attachent avec passion aux principes plus élevés qui ouvrent une carrière nouvelle à leur activité, et la mise en pratique de ces principes devient un but social dont s'alimente pendant des siècles la vie des peuples qui l'ont accepté. C'est ainsi que la foi des martyrs a succédé au scepticisme du inonde gréco-romain et que sur les débris de l'empire défaillant des Césars se sont fondées des nations nouvelles, pleines d'activité et d'ardeur progressive.
Lorsque l'enseignement nouveau s'est emparé des masses, qu'U a constitué de nouvelles sociétés religieuses et politique3 complètement pénétrées de son esprit, il arrive tout naturellement que la direction de la société échoit aux hommes le plus fortement imbus du sentiment commun ; il s'écoule ainsi un temps plus ou moins long, mais qui comprend toujours plusieurs siècles, pendant lequel gouvernants et gouvernés marchent ensemble dans la voie progressive. I^ progrès se fait alors d'en haut, à priori^ et les pouvoirs sont en tête. C'est la période organique. Ainsi s'opère une première transformation des idées, des mœurs et des Institutions anciennes, et les principes moraux de la nouvelle religion arrivent à un premier degré de réalisa^on.
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Mais â eât amyé toujours qu'à un certain moment ks pouvoirs sont devenus infidèles à leur mission pro« gressive. Enivrés par la grandeur et la puissance qui formaient les moyens e% la rémunération de leurs services antérieurs, ils ont voulu s'immobiliser dans la position qu'ils s'étaient faite et ont refusé de ^larcher dans la voie suivie jusque-là. Yoilà comment les chefs de l'Eglise catholique se sont placés , au quatorzième siècle, au seul point de vue du maintien de leur domination en partie temporelle, et sont devenus par suite de plus en plus hostiles aux tendances progressives de la société chrétienne. Voilà comment les rois de France après avoir contribué à l'affranchissement des classes inférieures n'ont plus songé qu'à établir et consolider leur autorité despotique.
Un tel changement dans les tendances du pouvoir lie peut s'opérer sans provoquer un trouble profond dans la société. Tous ceu^t qui ont intérêt à ce que le progrès s'accomplisse^ à ce que les principes de là morale enseignée continuent à recevoir des applications successives, — à la fin du moyen âge par exemple, tous les serfs ei tous les bourgeois qui réclamaient la liberté et l'égalité vis-à-vîs de la noblesse, — tous ceux qui sont lésés par la résistance qu'éprouve le progrès, et ils forment toujours la majorité, se trouvent en opposition avec le pouvoir dont part cette résistance. Si c'est le pouvoir religieux, il provoque par cek même le douté et l'incrédulité; car on ne se contente pas de combattre les hommes qui faillissent à leur fonction, on met en suspicion les principes mêmes qu'ils enseignent, parce que c'est le moyen le plus assuré de ruiner leur autorité. Alors la période organique finit et la période critique comihence. Là société se trouve sur la voie qui conduit à la tléf ation absolue de teseroyancesi
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Mais elle 11*7 arrive pas d^un coup. Le doute s*attaqne d*abord à renseignement rdigienx, tandis que renseignement moral reste intact. A la doctrine ancienne, on commence par oppcrser de nouvelles formules religieuses qui Taltèrent plus ou moins. Bûchez a appelé protestaïUismeSj diaprés Fanalogie offerte par rbistoire de FÉglise chrétienne, ces révolutions religieuses qui ont toujours pour point de départ des abus existants. Mais les premières doctrines protestantes finissent elles-mêmes par soulever des protestations nouvelles, et les croyances qui jusque-là avaient dirigé la société s*altèrent et s^effacent de plus en plus.
Cet affaiblissement finit aussi par atteindre la morale, mais à un moindre degré. U résulte en effet de la nature de toute loi morale que les devoirs des uns constituent des droits pour d*autres et qu*en général le plus grand nombre a intérêt à ce que les principes de la loi morale soient réalisés socialement. Ainsi la masse de la population a encore aujourd^ui le même intérêt qu^au moyen âge à ce que la liberté et Tégalité servent de fondement à l'organisation sociale, et non-seulement elle 7 a intérêt, mais au nom de la morale chrétienne, elle y a droit. Lors donc que les croyances religieuses s'effacent, les croyances morales subsistent pour la plupart et ne cessent de diriger les progrès de la société. Seulement la philosophie les détache alors de la religion et cherche à leur donner une autorité purement scientifique. Mais en somme, c'est toujours à l'ancienne morale religieuse qu'elle emprunte ses principes pratiques.
Il arrive cependant un moment où non-seulement ' cette morale cesse d'être respectée dans les rapports individuels, mais où elle perd toute fécondité progressive. C'est quand toutes les institutions sociales, toutes
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les réfonnes, toutes les améliorations qu'elle contenait en principe ont été réalisées. Elle peut continuer alors à conserver la société , mais n'est plus capable de lui faire accomplir de progrès nouveaux. Telle était l'ancienne morale au temps de Cicéron . Quand la société est parvenue à ce point, le moment est venu pour renseignement d'une morale et d'une religion supérieure, et alors aussi ne tarde pas à apparaître l'initiateur d'une ère nouvelle.
Bûchez a appelé âge logique (on verra bientôt pourquoi il a choisi ce terme], chacune de ces périodes pendant lesquelles un même principe religieux et moral domine la société.
Chaque âge logique comprend donc, en vertu du développement historique que je viens d'exposer, deux périodes secondaires, Tune organique où le progrès se fait d'en haut, à priori^ au nom des commandements directs de la morale , l'autre critique où il s'opère au nom des droits et des intérêts individuels. Bûchez constatait que cette seconde période avait toujours été marquée du caractère de l'incrédulité et du scepticisme, mais il ne pensait pas que cela dût nécessairement être ainsi. Seulement il croyait que même au cas où les croyances religieuses se conserveraient jusqu'à la fin d'un âge logique, cet âge ne serait pas moins divisé en deux périodes distinctes, la première toujours synthétique et à priori^ la seconde où prévaudrait la méthode analytique ou à posteriori. Comme nous le dirons dans le paragraphe suivant. Bûchez considérait cette succession de l'état analytique à l'état synthétique comme un effet nécessaire des lois de la logique humaine.
Mettant de côté les initiatives morales et religieuses qui n'avaient conclu qu'à des mouvements sociaux passagers ou accidentels, telles que celles de Bouddha
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et de Mahottiec, Bocbez regardait duumne des grandes civilisations qai se sont soooédé sor la terre comâie formant un âge logique particulier» Pour lui Thistoire de Vhumanité se composait donc d*une série ascendante d*âges logiques, formant entre eax une yéritabie ^ogressioD mathématique, sembla^^le à la série des préatioQS végétales et animales qui ont précédé l*homme sur la terre. Ses recherches faiM>riqnes le conduisirent à admettre que Tàge logique dans leqnd nous vivons, Tâge chrétien, avait été précédé de trois grands âges inférieurs. Je ferai connaîti*e plus bas les motife sur lesquels il fondait cette opinion. .
Bûchez a commencé par croire que les initiateurs des grandes civilisations, les révélateurs qui dotaient rhumanité d'une pensée religieuse et morale capable de la faire vivre et progresser pendant tout un âge logique, étaient des hommes doués d'un génie tout à fait exceptionnel, mais des hommes. Plus tard il lui sembla impossible qu'un homme se distinguât à un tel degré de tous les autres, et se fondant sur l'analogie du progrés géologique où chaque âge nouveau est marqué par une création, c'est-à-dire un acte de Dieu, il pensa que ces grandes initiatives qui donnent l'impulsion du progrès pour une longue suite de siècles devaient émaner également d'une intervention divine. La géologie l'avait guéri du préjugé déiste qui veut que Dieu reste étranger au monde une fois qu'il l'a créé, et l'histoire lui avait appris à ne pas rendre la religion responsable des défaillances de ses ministres. Il admit donc sans peine l'existence de révélations, dans le sens religieux du mot.
Cependant les révélaticms proprement dites se réduisaient, suivant lui» à deux, la révélation primitive et la révélation chrétienne. Il pensait qu'aux dâ^utadeThu-
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inanité une intérventioxi ^irefate âe D΀U avait été iûdift* pensable, puisque Tfaonime, abandonné à lui seui^ n^âunit jamais pu inventer )e langaqge ni la morale. La révéintion bhrétîennie ne lui parut pas moins certaine. n voyait en «ffèt que l^affirmation' dogmatique essentielle du christianisme était celle de la divinité de bon fondateur, et il comprenait qu'en dehors de cette affir'tnatîcMi^ la inorale chrétienne, dont il eonsidérait l'ac» corapUssement eoitime la condition de tous les progrès futurs de l'humanité, perdait toute sa force obligatoii^e €t manquait de base et de sanction. Il crut donc à la révélation de la parole et à celle de la morale de la fraternité et admit des inspirations divines d'un ordre inférieur pour d'autres grandes doctrines sociales. Il trouva ainsi qu'une série ascendante d'actes divins présidait aux développements de l'humanité comme à ceux du globe terrestre et que la loi universelle du progrés vérifiait les afiSrmations dogmatiques d^ la plus grande des religions.
On comprend que dans notre siècle d'incrédulité et de passions antireligieuses, ces dernières idées de Bûchez aient rencontré beaucoup d'adversaires. Mais on comprend moins que sa théorie des âges logiques et des périodes organiques et antiques n'ait pas plus attiré l'attention des historiens. Il n'a pas été énoncé jusqu'ici de loi historique plus conforme aux faits. Nonseulement l'histoire de la société chrétienne en offre la démonstration complète, mais Tâge logique antérieur qui comprend les Grecs et les Romains avec l'Egypte et l'Asie oocidentale, nous offre non-seulement une période celtique parfaitement connue, mais les traces certaines d'une période organique antérieure ^ D'autre part il est incontestable que tous les grands systèmes i«Ugieux d<mt nous connaissons l'histoire sbnt émanés
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d*une initiative individuelle. Il en a été ainsi de Tislamisme et du bouddhisme, et de même de la religion de Zoroastre. Les seules religions qui ne se rattachent pas au nom d'un homme sont celles dont Torigine se perd dans la nuit des temps. On est donc en droit de s'étonner que les savants aient tenu si peu de compte de cette théorie, qui d'ailleurs n'était pas propre seulement à Bûchez, puisque l'école saint-simonienne la reconnaissait jusqu'à un certain point ; on ne peut expliquer cet oubli que par la prédominance du naturalisme et de la doctrine des races dans les sciences historiques contemporaines.