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DES CONSTANTES SOCIALES. PLAN DE CET OUVRAGE

17. La doctrine du progrès nous fait connaître la destination générale des sociétés humaines; elle nous indique quelle est la meilleure direction à suivre dans l'ensemble et le détail des actes sociaux ; elle nous fournit même, comme nous le verrons plus tard, le principe premier qui gouverne toute l'organisation sociale; mais elle ne nous donne pas cette organisation , elle ne la contient pas, en un mot elle n'est pas la science politique. Elle la domine, mais elle ne la constitue pas.

L'état social a en effet des conditions d'existence qui lui sont propres. H y a un ensemble d'institutions et de fonctions nécessaires sans lesquelles il ne peut ni se former, ni se conserver, ni

agir. On a souvent comparé la société à un être vivant. En effet elle n'existe que par Taccomplissementd'un nombre déterminé de fonctions. Elle a besoin d'un organisme dont toutes les parties sont indispensables les unes aux autres et dont par conséquent on ne peut rien ôter. Comme exemples de ces fonctions et organes qui constituent l'état social, je citerai la famille, l'éducation, le travail, le système judiciaire, le gouvernement. Je donne à ces conditions d'existence le nom de constantes sociales.

On peut, on doit même étudier ces constantes sociales au point de vue abstrait. En efiet, quoique toujours fondamentalement les mêmes en ce qu'elles répondent aux mêmes nécessités, elles sont représentées de manières diverses selon les temps, selon les lieux, ou selon les circonstances. Leurs formes varient, la fonction restant immuable. On se tromperait donc grandement si l'on prenait une société existante quelconque, ou une période historique quelconque comme type pour les étudier ou les systématiser. Je donne le nom de science sociale, de science politique à l'exposition et à la connaissance des constantes envisagées d'une manière abstraite.

18. Toute science, toute théorie conclut à une pratique. Il y a en effet une politique pratique; mais entre la science, dont je viens de parler, et

la politique pratique, il existe une théorie intermédiaire, sans laquelle la pratique serait impossible.

En eiTet, quoique la science sociale aboutisse toujours à une application^ et que ce soit là son utilité pratique, il s'en faut de beaucoup qu'elle nous donne tout ce qui constitue la politique. Ainsi elle nous enseignera quelles sont les institutions nécessaires à la constitution complète d'une société, quelle forme parait la meilleure au point de vue abstrait ou même relativement à certains principes ; mais elle ne nous fera connaître rien de plus, pas même les principes dont je viens de parler. Elle nous dira qu'il faut un gouvernement et même quelle parait être la meilleure forme de gouvernement; elle nous dira qu'il faut un système d'éducation et un système judiciaire, et même quels sont les meilleurs systèmes dans telle ou telle situation donnée ; mais elle ne nous apprendra pas quels principes le gouvernement doit suivre, ni quelle direction il doit imprimer aux affaires, quelles croyances l'éducation doit inspirer, quels droits et quels devoirs la justice doit garantir. Cependant c'est là ce qu'il faut pour produire une société vivante.

La pratique en politique consiste précisément à faire certains actes et à se servir des institutions dans l'intérêt de ces actes ; or, chez les hommes, c'est l'idée qui précède et dirige l'acte, il existe donc

toujours une certaine idée, une certaine doctrine, une certaine croyance, une vue finale en un root, qui est destinée à présider à l'activité de toutes les constantes et à les diriger. Celte vue fînale, cette doctrine précède la pratique, comme l'idée précède Tacte. Elle en est indépendante; car elle peut rester longtemps impuissante et exister à l'état de desideratum avant d'élre prise comme but de la politique.

Je donne à la partie de la science qui s'occupe de cette vue finale appelée à diriger l'action des constantes, le nom de théorie pratique, ou encore celui d'art social ou constitutionnel. Elle diffère de la science sociale non-seulement parce qu'elle a un autre rôle, mais encore parce qu'elle n'en dépend pas. Elle varie selon les temps, les sociétés, les pays, les civilisations, k chaque époque historique elle est la conclusion des progrès opérés et ordinairement le principe des progrès futurs. Elle devrait être toujours un élément de progrès comme nous le verrons dans le cours de cet ouvrage.

Entre la science et la pratique proprement dite, il y a donc une théorie intermédiaire dont la fonction est d'établir le passage de l'abstrait au concret, de la science à la pratique. C'est pour ce motif que je l'ai appelée théorie pratique. On peut aussi lui donner les noms d'art social et de théorie

constitutionnelle» parce que c'est elle qui détermine l'usage que l'on Fait de la science, par exemple la préférence qu'on donne à telle ou telle rorme d'organisation des constantes. Ce n'est point au reste une connaissance transitoire dont on puisse se passer. Sous quelque gouvernement que ce soit, il existe toujours une théorie de ce genre avouée ou non, hautement proclamée ou soigneusement cachée, qui dirige la politique pratique; la théorie vraie donne de plus la raison des institutions réalisées, elle montre le niveau qu'elles ne doivent pas perdre, enfin elle indique les modifications et les améliorations dont elles sont susceptibles.

19, Ainsi, selon le plan que je propose, l'enseignement de la politique se diviserait en trois parties : d'abord, la science sociale qui s'occuperait seulement des constantes envisagées au point de vue général ou abstrait; ensuite l'art social qui établirait le passage de la science à la pratique^ et qui ne représenterait rien de moins que ce qu'on appelle ordinairement la théorie ou la doctrine constitutionnelle. Viendrait enfin la politique pratique, c'est-à-dire ce qui s'apprend par l'étude des lois, des règlements, des mœurs, des circonstances présentes et surtout par l'usage. Grâces à la confusion établie entre toutes ces parties, il y a, dans les livres de politique presque autant de

préceptes relatifs à la pratique qu'à la science ou à l'art ; cependant on peut citer comme exemples de traités de politique particulièrement pratique, le livre du Prince de Machiavel, celui de Delolme sur la constitution d'Angleterre, la grandeur et la décadence des Romains par Montesquieu, et presque toutes les œuvres polémiques de Benjamin Constant.

Je viens de proposer un plan que je ne suivrai pas ou du moins que je n'exécuterai qu'en partie. Je voulais en effet, après avoir décrit, sous une forme purement abstraite , l'ensemble des constantes sociales, c'est-à-dire la science, exposer ensuite la théorie des transformations succès- ,

sives qu'elles devaient subir selon les civilisations, c'est-à-dire la théorie pratique, et enfin dontier j

un projet d'organisation pour chaque constante, conforme à la civilisation moderne et applicable ! à un pays quelconque de l'Europe, par exemple à la France. Mais ce plan était trop vaste. Le temps, les conditions de la publication, les circonstances m'ont imposé des limites que je ne puis dépasser. J'ai dû me résoudre à traiter seulement les deux premières parties, en empiétant | même quelquefois de l'une sur l'autre et sans me borner au côté purement abstrait des questions, comme j'aurais dû le faire si j'avais réalisé le plan j tout entier. J'ai cité des exemples; j'ai expose les |

progrès accomplis ; j'en ai montré les conséquences ; en un mot^ je crois être entré dans assez de détails et avoir donné des indications suffisantes pour qu'avec une certaine attention, le lecteur puisse achever ce que Tauteur est obligé de laisser imparfait. Des quatre livres qui vont suivre, les trois premiers sont consacrés à Fexposition des constantes ou à la science, le dernier à la théorie pratique.

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