CHAPITRE IV
DES TENDANCES QUI DOIVENT CARACTERISER LA SCIENCE SOCIALE MODERNE COMPARATIVEMENT A LA SCIENCE DES ANCIENS.
15. Les considérations qui précèdent suffisent pour montrer à quel point la science sociale moderne doit différer, dans les tendances générales, de celle des anciens. Résumons ces différences.
D'abord nous n'admettons plus que l'espèce humaine soit, à tout jamais, condamnée à tourner dans un cercle d'événements sociaux toujours semblables; nous croyons au contraire que sa destination est de s'avancer constamment dans une \oie droite vers le mieux, et nous donnons le nom de mal à ce qui, momentanément, l'arrête ou la détourne de sa voie. Les anciens fractionnaient Tespèce humaine en autant de corps séparés qu'il y
avait de sociétés politiques; ils faisaient de chaque État un tout isolé entre sa naissance et sa destruction ou sa mort ; il y avait pour eux des natures libres, des natures barbares et des natures esclaves; ils posaient, en un mot, en principe toutes ces distinctions, toutes ces individualisations que leurs élèves d'aujourd'hui désignent sous les noms de types naturels, de races, ou d'espèces dans le genre humain. Nous, au contraire, nous enseignons que l'espèce humaine est une, qu'elle forme une société dont toutes les parties sont solidaires; nous donnons à ce tout le nom d'humanité et nousconsidérons les sociétés politiques comme des fonctions de ce grand corps. Quant aux différences que l'on remarque entre elles, nous n'y voyons que les signes d'une position plus ou moins avancée dans une progression que chacune doit parcourir tout entière ou bien les efTets du chmat, c'est-à-dire d'une cause dont l'action doit être amoindrie par l'accroissement de la civilisation. Aristote affirme que la fin de la société politique est le bonheur ou plutôt le bien des citoyens : nous au contraire nous affirmons que ce but est le devoir pour elle* même et pour tous ses membres. Aristote dit que la forme du gouvernement est tout dans une société politique : nous au contraire, nous croyons que le gouvernement n'est qu'un moyen pour arriver à ce but qui est le devoir et en définitive le
progrès. Aristote enfin s'applique à prouver que la forme du gouvernement est l'expression de la valeur ou de la qualité des citoyens, d'où cet axiome, triste^ faux, abominable, qu*en fait de gouvernement les hommes n'ont jamais que celui qu'ils méritent : nous au contraire nous affirmons que la société est l'éducatrice de ses membres.
16. Il est facile de voir à quelle conclusion conduit cette longue suite de comparaisons critiques ; c'est à une réformation de l'enseignement politique ; c'est à la pensée même qui m'a fait entreprendre cet ouvrage. L'utilité et l'opportunité d'un pareil travail me paraissent certaines. En eiïet, lorsqu'on voit le rôle attribué dès ce moment^ dans les aspirations de l'opinion publique et dans les déterminations de certains gouvernements^ à cette idée de progrès qui ne représente cependant encore dans la plupart des esprits qu'une formule mal définie, on ne peut douter de l'immense bienfait qu'apporterait un enseignement où toutes choses seraient étudiées^ autant que possible, à ce point de vue. La résistance qu'éprouvent les propositions nouvelles^ même les mieux justifiées, vient des convictions produites par l'enseignement actuel plus encore que des intérêts. Par exemple, aujourd'hui, pendant que quelques-uns acceptent l'idée du progrès, d'autres et particulièrement les juristes, ou ne paraissent pas se douter
4i TRAITÉ DE POLITIQUE,
de son existence, ou, si ce mot a frappe leurs oreilles, ils îi'y voient qu'une expression vague, dépourvue de sens sérieux, une erreur de têtes chaudes, rien de plus. Il faut donc donner à l'idée nouvelle toute sa force; il faut qu'on soit obligé de la comprendre , obligé de compter avec elle, ou de la combattre sérieusement, si on ne veut pas l'accepter. Rien de mieux, dans ce but^ que de montrer que cette conception s'harmonise parfaitement avec la politique réalisée, c'est-à-dire avec l'histoire, tout en l'expliquant; qu'elle ne contredit aucune des expériences acquises, mais au contraire en fournit de plus la démonstration théorique; qu'elle comprend toutes les conditions d'existence sociale et en donne la raison, double résultat qui jusqu'à ce jour ne s'est rencontré dans aucune doctrine politique ; qu'en indiquant partout la voie du mieux, elle donne aussi en même temps la mesure du nécessaire et du possible; et qu'enfin, au contraire de la théorie ancienne qui n'admet pour les sociétés la possibilité du mieux qu'en passant par le pire, elle montre le perfectionnement ou même les réformes comme une conséquence de ce qui existe déjà. Or, il n'y a moyen de faire une telle démonstration qu'en parcourant le champ entier de la politique.