DE LA CONSERVATION DU BUT COMMUN D'ACTIVITE PAR VOIE D'ENSEIGNEMENT
47. La transmissioD du but commun d'activité de générations en générations, par voie d'enseignetnenty est la condition première de la durée pour une société politique. Ce but, avec le corollaire des croyances et des sentiments qui le complètent, est l'héritage le plus précieux que les pères puissent léguer à leurs enfants. Il est plus précieux que celui du sol même ; car on a vu des nations périr sur le sol qu'elles habitaient par l'oubli des croyances qui les avaient formées ; tandis que d'autres, chassées de la terre natale, errantes et dispersées, conservaient, par le fait de ce seul héritage, leur unité, leur esprit, leurs espérances et jusqu'aux caractères physiques auxquels on reconnaît une
race. Tels furent autrefois, si nous en croyons l'histoire, les exilés de la Messénie et de Thèbes. Tels sont aujourd'hui les Juifs, et quant à ces derniers, ils présentent ceci de remarquable en France, où les lois leur ont donné les droits de citoyen, que ceux d'entre eux qui sont entrés dans nos mœurs et dans nos croyances, ont tellement changé en moins d'un demi-siècle qu'on ne retrouve déjà plus chez leurs enfants^ que sous une forme trèseffacée, les caractères physiques de leur race.
Il y a des savants qui considèrent l'éducation comme l'unique fondement de la société. Il est certain qu'elle est indispensable, et ici je ne fais autre chose que montrer pourquoi elle l'est. On a répété maintes fois que Phomme était un être créé pour vivre en société et que la société était son état naturel; rien ne le prouve davantage que la nécessité de tout apprendre imposée à chaque individu dans notre espèce. Nous ne sommes pas, comme les animaux pourvus en naissant de l'instinct qui doit nous servir de guide dans la vie. Nous n'apportons qu'un seul instinct, celui qui nous attache au sein de notre nourrice, qu'un seul savoir, celui des mouvements, d'ailleurs très-compliqués, nécessaires à notre première alimentation. Hors de là, il nous faut tout apprendre, à toucher, à voir, à sentir, même à marcher et à plus forte raison à parler et à penser, ce qui est tout l'homme.
Les animaux sont engendrés en une seule fois à la Vie indépendante \ mais nous^ nous naissons d'abord à la vie organique pour subir la dépendance forcée d'une longue enfance pendant laquelle nous devons recevoir notre seconde vie, la vie morale et intellectuelle qui doit faire de nous des personnes libres et nous rendre aptes à une fonction 1 11 est impossible d'imaginer due disposition meilleure pour donner à l'enseignement toi^ite la facilité possible, toute l'autorité d'uiie loi nécessaire et enfin l'énorme pouvoir d'unir de longues successions d'hommes dans une même volonté et un même système d'actions.
Quelques philosophes affirment que l'homme^ sans aide et sans secours, pourrait s'apprendre à sentir, à penser^ à parler, et qu'en cela il ne ferait que développer des virtualités inhérentes à sa constitution spirituelle. Je n'ai pas à discuter ioi cette assertion que j'ai combattue ailleurs ; mais la vérité est qu'il n'y a pas d'exemple que les choses se soient jamais passées ainsi. L'histoire nous montre constamment et partout l'homme enseigné paf l'homme^ chaque génération enseignée par la génération qui la précède. Voyez ce qui arrive pour le langage qui est le moyen de toute trans-* mission intellectuelle et sans lequel le raisonnement et la pensée même seraient impossibles : le rapport de filiation ou plutôt de génération
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spirituelle entre les paretits et les ènfatits est là aussi strict y aussi étroit, ausBi Nécessaire qu'il Test dans Toftlré physique pnur 1& génération charnelle. Il semble que Dieu ait voulu faire à Thci^ttinie une telle nécessité de la vie sociale qU'il Tait mis dans l'impossibilité d'être quelque chose à moins d'entrer en communication avec ses semblables.
Les hommes^ pris en masse^ diffèrent entre eux comme leâ enseignements qu'ils ont reçus. Si l'enseignemetit fait défaut^ quel qu'en soit le motif^ l'homme est réduit à Fétat d'une véritable brutei C'est un idiot incapable de pourvoir même aux besoins grossiers que les bêtes satisfont par Teflet du pUr instinct* Tout prouve que l'enseignement est le principe de la vie morale et intellectuelle. Il y a sans doute et heureusement des hommes qui ajoutent aux connaissances qu'ils ont reçues^ de nouvelles connaissances fruits de leurs déoou«vertes ; mais^ si l'on y regarde de près^ oti aperçoit d'abord que leurs œuvres ne sont qu'une conséquence logique de ce qui leur a été dotiné ; et en outre si l'on compare ce qu'ils produisent à ce qu'ils ont reçu, on trouve que les plus grands génies ajoutent bien peu à ce qui formait, avant eux^ le domaine commun de l'intelligence hu<maine. En définitive^ l'enseignement est aussi nécessaire à Tenfant que le lait de sa nourrice.
C'est raliment de son âme comme Tautre est la
nourriture de son corps.
48. L'enseignement se divise en éducation et instruction. Par éducation on entend renseignement par lequel on se propose de former l'homme et le citoyen ; par instruction on entend l'enseignement qui est destiné à former l'homme professionnel. Parlons d'abord de l'éducation.
A9. Chez les anciens, l'éducation était une. L'enseignement qui fait l'homme était compris dans celui qui fait le citoyen. On ne distinguait pas l'un de l'autre. Hors de la cité, en effet, on ne voyait alors que des ennemis, des barbares ou des esclaves. Il en était ainsi dans toutes les cités antiques, à Athènes, à Rome aussi bien qu'en Judée.
Le point de vue a changé dans notre civilisa* tion moderne. L'extension du christianisme à une immense masse d'hommes divisés en nations diverses , sa doctrine d'unité de l'espèce et de fraternité universelle, ont amené ou plutôt rendu évidente la distinction entre l'éducation qui fait Thomme et celle qui fait le citoyen. En effet, si on jette les yeux sur l'Europe, en même temps qu'on la voit divisée en plusieurs nations séparées par leurs buts, par leurs intérêts, leurs gouvernements, leurs langues et leurs traditions, on reconnaît aussi que les hommes de ces nations ont une morale commune, des croyances reli-
gieuses semblables qui reposent sur le même fond traditionnel , un même droit des gens, une Uxême tendance générale. Puis, si Ton cherche la cause de ces divisions et de ces similitudes, on trouve qu'en réalité les Européens reçoivent simultanément deux éducations, Tune religieuse qui les fait hommes ou membres de Fhumanité, et Tautre civique qui les fait les hommes d'une nation, c'est-à-dire les agents d'une fonction spéciale relative à un but qui est le même pour tous.
Je ne crois pas que ces deux espèces d'éducation doivent jamais disparaître, ni la confusion recommencer. Je considère cette division comme une acquisition utile, comme un progrès.
Remarquons d'abord que cette division continuera à être aussi utile et aussi bienfaisante qu'aujourd'hui, tant que les nations ne seront pas arrivées toutes au même terme de progression, tant qu'il y aura un peuple à conquérir à la civilisation. Que de siècles avant que l'humanité se ressemble partout sous le rapport social ! mais, cela fût-il réalisé, il n'y aurait encore rien de changé.
En effet, supposons l'avancement des choses humaines parvenu au plus haut degré du bien ; supposons que l'humanité tout entière se reconnaisse une, supposons que tout le globe soit comme une seule cité dont tous les membres,
unis par une fraternelle solidarité, possèdent les mêmes lois et plus encore la même langue, puis demandons-nous quelle est, parmi toutes les forces qui ont di\ concourir à produire cette magnifique unité, la force principale, indispensable, déterminante à laquelle il faut attribuer la plus grande part de l'œuvre , ou bien encore demandons-nous quelle est la force capable, à elle seule, de produire un tel bienfait! Alors ^ il deviendra évident pour nous que cette force indispensable, suffisante à elle seule, c'est l'éducation qui fait l'homme, et nous comprendrons également que c^est à elle principalement qu'il appartiendrait de conserver l'association grandiose qu'elle aurait formée.
Reste la question de savoir s'il serait encore besoin de l'espèce d'éducation qui fait les hommes nationaux? C'est la raison d'utilité ou plutôt de nécessité qui alors devra en décider; s'il y a encore des nations , il y aura encore des éducations nationales. Reprenons l'hypothèse. Sur une si vaste surface, dans une pareille étendue de po* pulation, il est impossible d'admettre qu'il n'y ait pas lieu à des fonctions diverses, à des devoirs spéciaux, qu'il n'y ait pas enfin pluralité de gouvernements. Il est difficile de croire qu'il se forfne plus qu'une grande fédération dont les parties pourront se ressembler sous les rapports généraux.
mais devront difPërer quant aux fonctions, quant aux traditions y aux habitudes, aux facnltës intellectuelles et industrielles. Il y aurait donc encore des nations qui constitueraient sans doute des in< dividualités moins tranchées qu'aujourd'hui, mais qui enfin constitueraient des individualités, et par conséquent il y aurait encore place pour les éducations nationales. A.u reste, je reviendrai sur ce sujet.
50. Outre les deux espèces d'éducation dont il vient d'être parlé, il faut en admettre une troisième que j'appellerai l'éducation continuée, qui a pour but de maintenir présentes dans la mémoire les choses que l'enseignement lui a confiées. L'art est le moyen principal de l'éducation continuée, s'il n'est pas le seul que la majorité des honames recherchent lorsqu'ils sont arrivés à l'âge adulte. C'est comme instrument d'éducation que l'art appartient à la politique. De tous temps on lui a reconnu cette fonction et on Ta employé dans ce rôle. Il suffit de rappeler les fêtes et les cérémonies publiques en usage chez les anciens, les monuments élevés en souvenir des grandes choses nationales, les tableaux, les statues, les arcs de triomphe, les jeux, les poèmes, les représentations théâtrales qui rappelaient les traditions héroïques. On sait quelle importance les Gr«09 et Aristole lui-même accordaient à la
musique. Us la considéraient comme la modératrice des mœurs, comme le meilleur moyen de polir et d'harmoniser les manières un peu rudes d'une population de guerriers. D'un autre côté, on habituait les Romains à la guerre et au sang en leur montrant les combats du cirque.
On avait reconnu la puissance de Fart et on s'en est servi longtemps avant de pouvoir l'expliquer. Nous l'expliquons aujourd'hui à l'aide de la physiologie.
L'homme est doué de facultés physiques d'imitation par lesquelles il entre en sympathie complète avec ses semblables. Parmi elles, il faut compter la faculté d'émotion qui tient à un appareil organique à peu près indépendant de la volonté. Les personnes les plus énergiques et les mieux averties ne lui résistent pas toujours; mais la plupart lui obéissent plus qu'ils ne lui commandent. C'est sur ces dispositions qu'est fondée la puissance de l'art. Il nous attaque par les sens comme toute influence extérieure; mais ce qui le caractérise c'est qu'il les charme d'abord et les séduit; par là il pénètre plus sûrement en nous; son activité est presque irrésistible; il s'empare de nos sympathies et nous inspire les sentiments qui l'animent lui-même.
Que fait en effet l'artiste? Il donne à une idée le développement , le caractère et l'accent d'une
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passion. Il suffit souvent de la parole rhythmée, d uu cbant , d'uu tableau , d'une statue , d'un exemple bien présenté pour provoquer l'imitatioD. Mais lorsque toutes ces formes de Tart sont réunies ^ comme dans une représentation théâtrale, Teffet est certain. L'émotion s'empare du spectateur; il aime, il hait, il se dévoue avec le héros. Il ne réfléchit plus, il est entraîné. Et lorsqu'on a été soumis un certain nombre de fois à des émotions de même espèce, nous avons tous éprouvé cela, on acquiert une habitude qui devient, comme on dit, une seconde nature. La croyance sociale et même une simple idée prennent ainsi l'instantanéité d'un instinct et la force d'une passion.
L'art malheureusement n'a pas moins de puissance pour le mal que pour le bien. Lorsqu'il s'inspire du désir de satisfaire aux délectations individuelles, lorsqu'il s'attache à l'expression des sentiments égoïstes, inférieurs et grossiers, il devient corrupteur; mais en même temps il se corrompt et s'abaisse lui-même *.
i. Voyez" sur la théorie de l'ai't : Cerise, Considérations sur les éléments et les moyens de l'art; Européen, \ 836, p. i 71 ; Cerise, De^ fonctions et des maladies nerveuses dans leurs rap" ports avec Péducation sociale et privée^ morale et physique^ ouvrage couronné par l'Académie de médecine ; enfin Encyrlopédie du dix-neuvième siècle^ art. Art^ et Introduction à la science de f histoire ^ 2' édition, 1. 1, p. 355 et suiv.
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51 . Il est une éducation qui prime toutes les autres, c'est l'éducation de la première enfance ou réducation maternelle. Je n'ai pu en parler plus tôt parce qu'elle ne donné Vieu à aucune institiition spéciale autre que celles qui protègent la mère et l'enfant.
La nourrice est la seconde mère de l'enfant et plus encore^ elle est sa première institutrice; Elle lui inspire les premiers principes moraux , les premières habitudes , les premières sympathies, les premières antipathies ; elle lui donne enfin la notion du langage. Par cette seule notion, elle fait autant, si ce n'est plus, pour son avenir, que tous les maîtres qui se succéderont ; car elle l'a mis eu communication avec ses semblables, avec tous les enseignements qu'il recevra plus tard ; elle l'a rendu apte à devenir un homme et un citoyen.
Nous sommes constitués de telle sorte que nous n'apprenons quelque chose, nous ne le conservons dans la mémoire d'une manière complète, nous ne raisonnons qu'à l'aide du langage. Le langage est le compagnon nécessaire de tout enseignement. Outre sa valeur représentative, il constitue une vraie méthode logique, la seule que possèdent la plupart des hommes. Il a, sous ce dernier rapport, les qualités qui distinguent plus particulièrement la nation qui l'a créé. Ici, il est clair et net ; il conduit toujours à une conclusion
et à une pratique ; il procède rigoureusement par oui et par non ; c'est la qualité particulière que tout le monde attribue à la langue française. AilleurS) il est embarrassé, obscur ; il peint, il expose plutôt qu'il ne conclut ; c'est le reproche qu'on fait à la langue allemande. Ainsi le but d'activité ou le génie d'une nation se réfléchit dans son langage^ et c'est la mère ou plutôt la nourrice qui est le premier interprète de la société auprès de celui qui sera un jour un homme. L'empreinte, que Teufant reçoit alors, est si forte qu'elle ne s'efface jamais complètement ; elle résiste à tous les enseignements qui suivent et revient toujours. Il n'est peut-être pas un de nous qui ayant fait attention à ce retour constant en lui de certaines habitudes morales, de certains préceptes, de certaines tendances remarquables par leur excelience^ et n'en trouvant pas la source dans les enseignements réguliers, ne sesoit souvenu un jour qu'il les avait reçus au giron de sa mère.
Il y a une conclusion à tirer de ce qui précède : c'est que la société politique doit se préoccuper grandement de l'éducation de la femme et que l'enseignenlent, à son égard, doit toujours être dirigé par cette pensée qu'elle est le premier institu* teur de l'espèce humaine et de la nation.
52. Le lecteur sait déjà, par ce qui précède, quelle est la matière de l'enseignement que l'on
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désigne ici sous le nom d'éducation. C'est la religion, la morale et la formule du but commun d'activité. A une autre époque personne ne doutait de la nécessité de l'enseignement religieux. On y voyait la base et le couronnement de l'ensemble. Il n'en est plus tout à fait ainsi. H y a d'étranges préjugés à cet égard. De là pour nous l'obligation de montrer le lieu et le rôle dans lequel rien ne peut remplacer la religion.
Reprenons rhypothèse exposée dans un paragraphe précédent. Supposons le globe devenu comme une seule cité 9 l'humanité formant une grande confédération, et demandons-nous quelle force pourrait maintenir l'union et le devoir dans ce grand corps; quelle serait Pautorité qui pourrait lui imposer des obligatipns? L'utilité, l'intérêt, dira-t-on l. Mais chacune des parties de ce corps aurait des intérêts diflerents/ assez; puissants, comme nous l'avons vu, pour conserver les nationalités, et ces intérêts même pourraient conseiller à quelques-unes de se faire. les reines de la fédération. Qu'importerait, en effét,:à de purs ambitieux que l'humanité fût une dam. l'égalité et la fraternité, ou une dans l'obéissanqerPYoilà donc, du point de vue de l'intérêt, la gu^re qui recommencerait. Devra-t-ojacompterisur Je; devoir pour dominer l'intérêt et l'arrêter dsinsises- aspirations? IVli^is au devoir il faut une sanction ! Ici ce ne se-.
raient point les sociétés qui apporteraient la sanction, puisque ce seraient le sociétés mêmes qui se* raient les coupables. On dira peut-être que ce sera la conscience qui, à défaut de la société^ donnera cette sanction y la conscience dans laquelle sont profondément imprimées les notions du vrai, du bien et du juste. Mais il faut une définition, une formule du vrai, du bien et du juste. La conscience ne nous la donne pas. Autrement pourquoi les hommes ont-ils pratiqué tant de définitions difFérentes? 4vec la conscience non définie dont il s'agit, il faut raisonner, s'expliquer, et ordinairement pour conclure au doute, en face d'un intérêt qui est là plein de clarté, d'évidence et d'instance. Je le repète il faut aux hommes, non pas seulement l'idée, mais la formule du vrai, du bien et du juste, et il leur faut de plus la sanction des prescriptions contenues dans cette formule. Or qui donnera simultanément l'une et l'autre? qui peut les donner immuables, absolues, strictement obligatoires ? L'institution seule qni a rempli cette fonction partout et toujours, dont Vexpérience nous a appris la puissance sur les hommes, dont on redoute la force plutôt qu'on n'en craint la faiblesse, la religion, en un mot, avec son cortège de doctrines et de convictions «morales. Il nous faut, en effet, la certitude d'une loi^établie parle créateur lui-même, loi qui' en ;n6us faisant fonc*
lions ou agents de la création^ a réglé en même temps nos destinées pour le présent et pour Tavenir. Dieu, le père des hommes, le créateur de la société et de ses lois, l'instituteur du progrès, Dieu est le seul maître auquel les hommes comme l'humanité, la souveraine de ce monde, puissent reconnaitre le droit de leur imposer des devoirs absolus, obligatoires pour les actes intérieurs et extérieurs et pour la conscience elle-même. Sa volonté fait notre certitude. — Voilà la place et le rôle de la religion. Diminuez autant que vous voudrez la masse des liommes, réduisez-la à une seule société et même à un seul individu, la même nécessité subsiste.
Il y a des philosophes qui songent à remplacer la religion par la philosophie dans l'éducatioD. Tel est leur but; ils ne nient pas et ils démontrent très-bien qu'il n'y aurait pas de société possible entre des hommes qui n'auraient pas d'idées communes, de doctrines similaires. Us se proposent d'atteindre ce résultat en donnant à tous, garçons et filles, l'enseignement de la philosophie. Voilà le projet ; maintenant arrivons à l'exécution. Tant qu'il ne s'agit que de démolir Tédifice actuel, c'est-à-dire le christianisme, les philosophes sont d'accord ; mais lorsqu'il s'agira de reconstruire, quelle philosophie choisira-t-on ? Il y en a un grand nombre et qui concluent à des morales et
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même à des logiques fort ciifPérentes. Il y a le matérialisme, le positivisme, le scepticisme , Téclectisqfie, lespinozisme, rhégélianisme et bien d'autres qui ne jouent pas un rôle aussi important aujom*d'hui, mais qui, à roccasion, pourraient se présenter au concQura, Passons. On choisira une de ces philosophies ; mais qui choisira? Une assemblée nationale, sans doute! On aura peutrétre quelque peine à se mettre d'accord. Supposons néanmpins le choix fait et voyons les conséquent ces. Il faudra que cette philosophie choisie règpe seule et que tqutes les autres fassent silence. Aur tr^n^çnt fi quoi bon un choix et comment obtenir cette unité de croyances et de pensées qu'on veut état>lir par réducatign ! On protégera donc l'en? seignement par de& lois ; on le confiera à une corporation rigoureusement disciplinée } on défendra U oontrî^dicUou et la critiqua ; on lui donnera l'aptQi^ité et les droits d'une vérité incontestable. Qn ser^, en un mot, intolérant, et il le faudra bien, si l'on veut atteindre le but proposé. Ainsi le ter-r rain des libres penseurs, comme on appelle la philosophie, deviendra le domaine de l'fLbsolur ti^iue. Or qu'est-ce qu'une philosophie enseignée avec çiutorilé et unité? N'est-ce pas quelque chose qui ressemble beaucoup à une religion 3 avec cette différence cepends^pt que l'on saura d'où elle vieqt, coipmeqt eUea été choisie, dans quel
concours; qu'on saura qu'elle émane d'une autorité humaine et que de plus les maîtres qui l'enseigneront n'y croiront pas d'une manière trèscomplète.
Il faut ajouter que de cette façon on arriverait à ne constituer que des religions nationales comoie dans l'antiquité ; on reculerait au delà du christianisme qui 9 en établissant une société purement spirituelle, permet aux nations la tolérance. Ce résultat serait inévitable ; car on ne voit pas pourquoi, par exemple, TMlemagne, l'Angleterre, l'Espagne, la Russie accepteraient la décision d'une assemblée française et réciproquement; mais on voit mille raisons pour que chaque peuple veuille au c<:)n traire conserver son autonomie dans cette importante question.
Un État politique ne crée point la religion . Il peut la réformer ; mais il ne la fait pas. Nous avons vu, au contraire, que le plus souvent son but d'activité émane d'une doctrine religieuse préexistante. C'est ainsi qu'ont commencé tous les États modernes. Un État politique accepte une religion parce qu'elle est, parce que ses citoyens y croient ; mais il repoussera toujours toute proposition contraire à son but d'activité, c'est-à-dîie à sa doctrine des devoirs.
53. Au point de vue politique, il y a une grande différence entre l'éducation et l'instruction. Cette
dernière ne fait rigoureusement que l'homme professionnel.
Chez les anciens, Texercice d*un métier était considéré comme contraireà la dignité deThomme libre et du citoyen. Toute œuvre manuelle était œuvre servile selon Platon et Aristote. Dans leurs cités modèles, ils interdisaient même le commerce, même le travail agricole, les réservant aux esclaves et aux étrangers. Ces deux philosophes avaient, pour le compte de leurs citoyens, tous les préjugés de la noblesse féodale du moyen âge. En fait de libéralisme, il y a de meilleurs maîtres à consulter. Mais, en pratique, on n'était pas généralement aussi rigoureux. A Athènes, la ville libérale par excellence, les citoyens se livraient sans déroger au commerce et à l'agriculture, et même à l'exercice de quelques métiers. A Rome^ au moins dans Rome républicaine, on honorait l'agriculture et on tolérait certains métiers utiles à la guerre. Il est vrai que presque toujours la partie manuelle des opérations était réservée aux esclaves. On ne trouvait au reste aucune incompatibilité entre l'état d'esclave et des professions libérales telles que celles de médecin, de scribe, de maître de langue et de philosophe. Esope et Épictète furent esclaves.
On fit à cette époque une longue et large expérience de la portée de l'instruction. Si on eût re
conpu que l'instruction suffisait généralement pour inspirer Timpatience de la servitude, le caractère et le courage du citoyen, on eût dû renoncer à donner aux esclaves des emplois qui exigeaient plus que des forces musculaires. Au reste cette expérience se répète tous les jours sur une moindre échelle. Il n'est pas rare de rencontrer, aujourd'hui, des savants remarquables et des ouvriers habiles qui s'intéressent fort peu à la chose sociale et ne comprennent rien à la nationalité. La culture intellectnelley je le répète, ne suffit pas pour faire le citoyen, quoique d'ailleurs elle lui soit très-utile,
Je n'ai pas besoin de faire remarquer que ce que nous appelons l'instruction primaire, en France, rentre dans ce que je nomme éducation. Le langage et ses lois, l'écriture qui n'est qu'une extension du langage, l'art du calcul qui avec tout ce qui s'y rattache n'est lui-même qu'un langage expliqué ou un raisonnement prépfiré, tous ces enseignements sont les moyens primordiaux des relations entre les hommes, les moyens primordiaux de la pensée, de la mémoire, du raisonnement et de toute instruction future. Ils sont uw préparation à la vie sociale, aussi nécessaire pour la plupart des hommes que la morale elle-même. Qu'y a-t-il, par exemple, de plus puissant que le langage pour fixer dans l'esprit cette longue suite
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d'antilogies ou d'antinomies, telles que oui et non, bien ou mal, juste et injuste, beau et laid, vrai et faux, cause et effet, permis et défendu, utile et nuisible, etc., antilogies qui doivent être la base de nos raisonnements et de notre conduite future, et sur lesquelles s'exercera habituellement notre faculté de choisir, c'est-à-dire notre libre arbitre l L'éducation est un total où se confondent, dans une association intime, le moyen de transmission et la chose transmise, où l'enseignement des moyens et celui du but marchent simultanément et ne peuvent étrp séparés. Si, à notre instruction primaire on joignait une exposition de quelques* unes des grandes choses que la nation a faites et où elle a tracé elle-même son devoir, quelques exemples- de nobles dévouements individuels et enfin un petit catéchisme politique, on réaliserait à peu près ce que j'entends par éducation civique ou nationale.
Il y a cependant une espèce d'instruction qu'on doit appeler civique ; c'est celle qui se rapporte à l'exercice de certains droits politiques, de certaines fonctions publiques auxquelles tout le monde est appelé et à l'usage des armes ; mais celle-là se fait par la pratique et y appartient complètement.
Le nom d'instruction est justement attribué à l'enseignement que nous appelons secondaire en France , quoiqu'il ne soit encore qu'une prépa-^