‹ Traité de politique et de science socialeChapitre 58 sur 95 · S6 TRAITÉ DE POLITIQUE · texte numérisé non relu

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ration ; mais c'est déjà une préparation très-spéciale à des professions qui le seront davantage. Il en est de même des écoles supérieures, des écoles d'application et à plus forte raison de tous les enseignements, de tous les apprentissages qui conduisent à des pratiques moins larges ou plus manuelles. Je n'ai point à m'occuper ici de ces questions qui concernent surtout la pratique; il n'y a qu'un seul principe à émettre à ce sujet : c'est que le mieux sera toujours que l'enseignement professionnel soit le plus complet, le plus large^ le plus rapide possible et qu'on y joigne en même temps la doctrine des devoirs sociaux qui concernent plus particulièrement la profession. 54. Puisque c'est l'éducation qui fait l'homme et le citoyen, il faut qu'elle soit donnée à tous ceux dont on veut faire des hommes et des citoyens. Elle doit être obligatoire. Par la même raison qu'aux États-Unis du sud on refusait Téducation aux noirs de peur qu'ils n'aspirassent à la liberté et ne se sentissent capables de vivre sans maîtres, il faut l'imposer à tous ceux qui sont destinés à vivre indépendants et libres. On ne peut à cet égard complètement compter sur la prévoyance paternelle. Par négligence, par faiblesse ou par ignorance, le père oublie ou dédaigne trop souvent ce devoir. La loi qui protège la vie matérielle de l'enfant, doit aussi lui garantir la vie de

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Tesprit. U serait pe.ùt-étre juste, à titrede sanction, de priver du droit- de cité les hommes qui. n'ont pas reçu cet. enseignement; mais il est mieux, lorsque Téducation est déclarée obligatoire, de la mettre partout à la portée de tous par une institution de l'État. Nul ainsi ne pourrait prétexter de Fimpossibilité, et les parents pourraient être rendus responsables.

On a, dans ces derniers temps, beaucoup discuté sur la liberté d'enseignement, sans.trop s'entendre. S'agissait-il en effet de savoir si chacun serait libre de donner l'enseignement qui lui conviendrait, fût-il le plus contraire à la doctrine sociale reçue, le plus contraire à la morale générale et aux principes de la nation ; ou bien fallait-»il entendre seulement que tout citoyen aurait le droit d'enseigner, et que lout individu serait libre d'aller chercher l'enseignement où il voudrait?

Il est évident qu'une société politique, à moins de se nier elle-même, à moins de consentir à son anéantissement, ne peut permettre qu'on donne à ses enfants, à ceux qui sont l'espoir de son avenir, un enseignement contraire à son but d'activité, à sa nationalité, à ses devoirs sociaux. Il y a plus : cQn^me membre de l'humanité, une société politique a le devoir de soustraire la confiance crédule dru jeune âge à tput enseignetpent capable d'ébranler la morale générale sur laquelle repo-

sent) dans botre monde civilisé, les rapports entre individus et les rapports entre nations.

La loi des rapports moraux ou, si Ton aime mieux, la morale sociale est, en définitive^ au point de vue des sciences et de la philosophie aussi bien qu*au point de vue de Téducation, la pierre de touche^ le critérium, de cette connaissance relative au delà de laquelle nous ne pouvons nous élever^ Comme nous sommes des êtres destines à agir sans cesse, que nous ne vivons que par l'action, que toute la science n'a de valeur que parce qu'elle conclut à une pratique, notre tritèrium est conforme à cette destination. C'est la loi de nos actions. S'il y a pour nous utie connaissance que nous puissions dire absolue, c'est celle-là ! La vérité nous en est déirtonlrée par une expérience que nulle autre n'égale, par la conservation et le perfectionnement de notre espèce, par sa progression constante vers le mieux, par sa puissance toujours croissante sur le monde des choses brutes. La société est noire premier bien, notre premier moyen pour parvenir à tout. C'est pour elle et par elle que la science a été faite, c'est pour elle et par elle qu'elle se conserve et s'accroît; et noOs irions mettre en péril la transmission d'un tel bien, i*enoncer à ce qui nous a conduits à ce degré de puissance et de grandeur, pour favoriser un caprice passager, une vattité, une hypothèse qui

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demain sera prouvée fausse et même ridicule ! ce serait du dernier absurde.

Lorsqu'il s'agit d'enseigner le grec, le latin, les mathématiques, ou une science quelconque, personne ne demande la liberté de ne suivre que sort caprice, sa passion ou son ignorance; tout au plus réclame-t-ort la liberté des méthbdes. Il faut qu'il en soit de même en matière d'éducation.

Du moment où le programme de l'éducation est rigoureusement déterminé et rigoureusement suivi, il importe peuà l'État par qui elle est donnée, pourvu toutefois que la personne soit honorable et joigne au précepte l'exemple d'une Vie bonne et dévouée. Lors même que Téducatibn aurait été déclarée obligatoire et que partout elle serait assurée par des établissements pubUcs, il n'y aurait nulle raison pour interdire à qui que se soit d'oiivrir école à côté de l'école de l'État. La société trouverait même à cela l'immense avantage d'exciter l'émulation de ses propres instituteurs.

A plus forte raison^ lorsqu'il s'agit de latirt, de mathématiques, de sciences, de professions industrielles ou de métiers , l'État est-il complètement désintéressé dans le choix des maîtres. Il n*a nul motif pour ne par croire à la prévoyance des parents.

Mais il y a, comme compléments de rihstruction secondaire et su{>érieare, deux intérêts qtife

la société est seule capable de garantir, avec sui^eté et indépendance, pour Futilité du présent et de l'avenir. L'un est de constater la capacité professionnelle qui est la finalité de toute espèce d'instruction ; c'est rintérêt présent ; l'autre est relatif à la conservation de la matière même de renseignement ou de la science; c'est l'intérêt de Tavenir.

En ce qui concerne la finalité de l'in.struction, il. parait difficile de trouver un système supérieur en principe à ce qui existe aujourd'hui, c'est-à-dire à un tribunal chargé de juger à quel point un élève a profité de ses études, de prononcer sur son aptitude professionnelle, et de lui délivrer, s'il y a lieu , le diplôme qui lui ouvre la carrière de la pratique. Il y a dans une telle magistrature bien organisée toutes les garanties de savoir et d'indépendance que l'on peut demander pour l'utilité de tous.

Pour la conservation de la matière même de l'instruction ou de la science, le moyen premier et indispensable, quoiqu'il ne soit pas l'unique, est de maintenir le niveau des études aussi élevé et aussi progressif que possible. A cet effet l'émulation des examens est certainement très -utile; mais ce qui paraît supérieur, c'est la concurrence des maîtres et des écoles, chose que nous ne connaissons plus en France. Elle résulterait nécessai-

remeDt de la liberté laissée à qui le voudrait, d'ouvrir un enseignement. C'est un fait démontré que la liberté multiplie les maîtres^ les écoles et les élèves. De là en quelque sorte une population de lettrés; mais de là aussi plus d'émulation, plus d auditeurs pour les choses sérieuses, plus de juges, Timpossibilité de se distinguer à moins d'études approfondies et enfin, ce qui est le but final, plus de chances pour trouver ou manifester les intelligences supérieures.

On se plaint aujourd'hui, dans notre pays, de rabaissement du niveau des études et cependant Ton persiste dans le système qui a produit ce fâcheux résultat. Il y a une chose dont on devrait se plaindre davantage, c'est du petit nombre de ceux qui font ce que Ton appelle, en langage scolaire, leurs humanités. C'est un véritable malheur. La connaissance des lettres n'est nuisible dans aucune profession ; elle est utile partout. Elle ouvre aux sentiments et à l'intelligence une carrière qui semble aujourd'hui fermée pour le plus grand nombre de nos concîtovens. Les œuvres littéraires sérieuses n'ont presque plus de lecteurs; mais les ouvrages mauvais et malsains, qui ne sont pas supportables pour une personne instruite, sont assurés du succès. Il n'y a plus assez de contradicteurs pour arrêter la marche des idées mauvaises et des idées fausses. Plus une proposition est

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étrange, plus elle réussit. La renommée récom-» pense ce que le dégoût public devrait condamner. 11 y a en politique des convictions, des vérités, des vertus que notre monde ne semble plus comprendre, ni sentir avec Ténei^e du xvnf siècle ou du commencement de celui-<;i. Nous ne sommes plus à la même hauteur. C'est qu'il faut se souve- . nir qu'en France avant la Révolution, sous le régime d'une liberté relative quant à l'enseignement, il y avait, d'après l'aveu dé deux ministres de l'instruction publique, MM. Villemain et Salvandy. dans le seul ressort du parlement de Paris, plus de jeunes gens faisant leurs classes que dans toute la France actuelle. D'après ce seul fait on est en droit de supposer que le nombre des lettrés était à cette époque, au moins le double et peut-être le triple de ce qu'il est aujourd'hui. Or, alors la population était de 26 millions d âmes tandis qu'elle est de 36 aujourd'hui Cette seule observation explique la différence dont on se plaint. Elle prouve aussi que le meilleur moyen de relever les études, c'est de laisser se rétablir la concurrence entre les écoles.

Il n'est pas douteux qu'il soit utile d'établir des écoles modèles; mais ce qui serait plus utile te serait de multiplier les écoles gratuites. Il y a d'ailleurs des espèces d'enseignements qui sont au-dessus des forcés des particuliers et qui intéressent la

société au plus haut point. Tel est par exemple renseignement du droit, de la médecine, des mathématiques, de la physique. Si FÉtat n'y pourvoyait, ces enseignements pourraient manquer. Nous sommes passablement riches sous ce rapport ; mais il y a une précaution que Ton a oubliée dans presque toutes les institutions publiques de ce genre, c'est de donner place, dans chacune de ces écoles, à l'enseignement libre, c'est de permettre à uu. professeur indépendant de parler à c6té du niaitre officiel ; c'est, en un mot, de mettre en action le principe de l'émulation. On peut prévoir sans peine combien serait féconde une telle concurrence dans les écoles supérieures.

Le centre administratif et régulateur dépareilles institutions doit être sans doute une université ; mais pourquoi n'y aurait-il pas plusieurs universités? Ce que nous voyons aujourd'hui en Allemagne, nous montre à quel point, même en matière d'enseignement, la concurrence et l'émulation sont utiles.

55. Le mérite littéraire, le mérite scientifique, le génie de l'art suffisent pour illustrer une na- tion. Us révèlent toujours à un certain degré son caractère et son but. Les lettres, les arts et même certaines parties de la science portent constamment l'empreinte de l'un et de l'autre. Ce triple mérite prouve en faveur du pays qui le possède.

C'est une gloire aussi grande et plus durable que celle acquise par les armes. Le nom d'Athènes dans l'histoire est égal à celui de Rome. C'est aussi un élément de puissance politique. Nul doute que la grande influence de la France en Europe ne soit due en grande partie à son génie littéraire et scientifique et à son goût dans les arts. C est d'ailleurs la plus juste et la meilleure des supériorités entre les peuples; car elle n'est point exclusive. Elle appartient à celui qui la reconnaît presque autant qu'à celui qui l'a produite; elle profite à l'humanité entière.

Il n'y a pas d'État, lorsqu'il cesse d'être barbare, qui ne s'efforce de s'assurer les puissances dont il s'agit; il n'en est pas qui, les possédant, veuille les perdre. Le premier moyen pour les acquérir, comme pour les consei'ver est renseignement. Mais il en est d'autres non moins efficaces par les contacts et l'émulation qu'ils établissent entre les personnes instruites, ce sont les sociétés littéraires ou savantes. L'Europe est riche sous ce rapport. Cependant nulle part il n'existe une organisation .répondant à tous les besoins. Dans un système complet, il y aurait place pour trois espèces des sociétés savantes: les sociétés de conservation, les sociétés de perfectionnement et les sociétés d'application.

Il serait facile de ramener à ce système les in-

stitutions scientifiques ou littéraires que nous possédons aujourd'hui en France. Dans leur état actuely elles expriment déjà quelque chose d'analogue. Par exemple, l'Académie française et l'Académie des inscriptions et belles-lettres sont en réalité des sociétés de conservation. Notre Académie des sciences et notre Académie des sciences morales et politiques, devraient être des sociétés de perfectionnement. Elles le sont quelquefois, surtout la première. Notre Académie des beaux arts et notre Académie de médecine sont des sociétés d'application; mais sous ce dernier rapport il y aurait un vide considérable à combler. Nous n'avons en effet ni Académie agricole, ni Académie du génie industriel ou polytechnique.

La conservation des richesses intellectuelles acquises est intéressée à cette extension des sociétés* littéraires et savantes ; car elle-même n'est assurée que par le travail de perfectionnement. Dans les lettres, dans les sciences, dans les arts, comme dans toutes les choses humaines, quand on n'avance pas^ on recule et on oublie. Quant à l'application, elle est un stimulant pour la conservation aussi bien que pour le perfectionnement. £lle rend précieuses les acquisitions faites, par les biens qu'elle en tire, et elle sollicite incessamment des. découvertes par les besoins qu'elle exprime.

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Sous tous ces rapports, il s'en faut de beaucoup que les institutions actuelles soient complètes et aussi rationnellement constituées qu'elles devraient l'être. Elles l'étaient sans doute à leur début; elles étaient en rapport avec la destination qu'on pouvait alors assigner à des sociétés de ce genre ; mais le fussent-elles encore aujourd'hui^ un jour arriverait où elles se trouveraient insuffisantes. Nulle organisation académique ne peut être considérée comme destinée à une durée illimitée. La science et la pratique changent en quelque sorte incessamment; les sociétés qui en représentent le mouvement doivent se modifier avec elles et se perfectionner avec elles. Notre Académie des sciences, par exemple, excellente au moment où elle fut créée, est loin de répondre rigoureusement aujourd'hui .aux besoins de la science. Il n'y a que les Académies de conservation qui puissent être à un certain degré stationnaires.

Ces puissants moyens de conservation et de perfectionnement ne sont pas les seuls qui aient été réalisés. Il y a en Angleterre une institution, celle des Fellows, que nous devons lui envier et que nous pourrions nous approprier en la corrigeant. Nous avons fait quelque chose d'analogue pour encourager la culture des beaux arts j mais avec des restrictions qui en annullent l'effet.

Il y aurait beaucoup à dire encore sur ces divers sujets; mais déjà j'ai franchi les limites de la théorie et je suis même sorti de la question de l'éducation et de l'instruction qui est celle de ce chapitre : je dois m'arrêter.

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