‹ Traité de politique et de science socialeChapitre 63 sur 95 · CHAPITRE ÏV · texte numérisé non relu

CHAPITRE ÏV

DE LA œNSERVATION DE LA SOCIÉTÉ PAR LA CON- SERVATION DES INDIVIDUS. CONCORDANCE DES IN- TÉRÊTS INDIVIDUELS AVEC LES INTÉRÊTS SOCUUX.

76. On oppose habituellement aujourd'hui Tindividu à l'État et réciproquement. Malheu-^ reusement cette opposition n'est pas seulement théorique, elle existe aussi presque partout dans les faits. Il n'y a pas cependant d'opposition qui soit plus fausse en principe et plus contraire à la raison des choses. L'État n'est rien de plus que la société constituée, rien de plus par conséquent qu'une association d'hommes sous une certaine forme et dans un certain but. Or, l'association n'a pas de bien plus précieux que les hommes; n'est-ce pas eh eux, en effet, que réside tout ce qu'elle possède d'intelligence, de savoir, d'ini-

tiatiye, de richesse, de puissance, et jusqu'à la conviction du but qui Ta engendrée et la fait vivre. Raisonner à propos de l'État comme si celui-ci existait par lui-même, abstraction faite des individus, comme s'il avait des droits particuliers autres que ceux de l'association elle-même, c'est commettre la plus grande^ la plus dangereuse erreur et malheureusement la plus commune jusqu'à ce jour. Quant à l'individu, on peut l'abstraire de la société; il peut s'en séparer luimême, mais il n'est pas moins vrai que la société est son plus grand bien; c'est à elle qu'il doit tout ce qui le fait homme. N'est-ce pas d'elle qu'il reçoit la vie morale et intellectuelle? N'est-ce pas elle qui lui donne la parole et avec la parole la faculté de raisonner? Comment donc peutil y avoir contradiction entre les tendances de deux existences également indispensables Tune à l'autre, qui sont. Tune à Tautre, leur plus grand bien?

En général, c'est par leurs mauvais côtés que l'individu et l'État s'opposent l'iin à l'autre.

77. L'homme individuel peut manifester son activité sous deux formes dont les conséquences, au point de vue social, sont fort différentes : l'une, qui est la simple et légitime expression de sa nature, de ses facultés, de ses besoins, en un mot, de ses droits, et que je désignerai sous le

nom d'individualité ou d'individualisme^; l'autre, qui a été flétrie par tous les moralistes sous le nom d'égoïsme et à laquelle je conserverai ce nom. On me permettra d'insister sur cette distinc* tioD qui est fondamentale.

L'égoïste pose son moi avant tout et par-dessus tout. Dans son for intérieur, il ne reconnaît ni égaux, ni semblables, ni amis; il ne voit que des concurrents, des instruments ou des victimes. L'égoïsme est une erreur de la raison; du moment où on s'y laisse aller, on voit le monde à faux; on pose sa personnalité comme centre et comme critérium en toutes choses, lorsqu'on n'est en réalité qu'une minime partie d'une immense circonférence. C'est un vice de l'âme ; il n'y a pas une passion mauvaise qui ne tienne de lui et qui n'en vienne. C'est enfin un danger social, caril^épare inévitablement les hommes et les isole dans l'étroite considération de ce qui convient à chacun d'eux; il ne les unit que dans

1. Le mot individualité veut dire ce qui constitue Fêtre envisagé individuellement. Quant au mot individualisme , il n'est pas usité dans ce sens il est vrai, mais on ferait peutêtre bien de Tadopter pour marquer une distinction qui n'est pas suffisamment exprimée dans notre langue, c'est-à-dire le juste sentiment de nous-même et de ce qui nous est dû, par opposition au mot égoïsme qui est déjà reçu pour exprimer l'amour exclusif de soi avec toutes les conséquences morales qui en résultent et en font un principe de conduite.

un seul sentiment, le plus dangereux de tous en

politique, celui de la peur.

Qui ne sait, qui n'a expérimenté que Tégoïsme est une tendance constante à attenter à la justice, au droit, eq un mot, à la liberté des autres sous une forme ou à un degré quelconque? Que sont la plupart et les meilleures des lois pénales, sinon des règlements destinés à prévenir les excès de régoïsrae? L'histoire des plus grandes misères de l'humanité, c'est-à-dire l'histoire de l'exploitation de l'homme par l'homme, est-elle autre chose quç celle des entreprises et des triomphes de l'égoïsme? Qu'est-ce que la tyrannie, sinon l'égoïsme au pouvoir? D'un autre côté, qu'est-ce que l'anarchie.) cette tyrannie de la multitude, sinon l'égoïsme d'un grand nombre; et enfin, quelle est, dans ces deux cas, la force qui leur assure l'obéissance, sinon la peur, cette autre forme de l'égoïsme? Aussi, il ne peut y avoir de doute sur ce qu'il est juste de faire lorsqu'il s'agit de ce vice; il faut se défendre contre lui. Laisser la société et les hommes sans garantie contre ses entreprises, cesserait les vouer à la domination du maL

L'individualité ou l'individualisme, au contraire, ne représente que l'homme lui-même avec les besoins^ les instincts, les appétits qui lui ont été donnés comme guides pour la conservation de sa

vie et de son espèce, avec les facultés spirituelles et physiques dont l'usage le fait roi de la création et par lesquelles il est un être libre, raisonnable, moral et, par-dessus tout, ainsi que le disait le vieil Aristote, un être destiné à la vie politique, c'est-à-dire à la vie la plus parfaite de ce monde, puisqu'elle est, par excellence, celle de la prévoyance et du dévouement. L'individualité, en un mot, représente l'ensemble de ces droits de l'homme qui sont non moins imprescriptibles, non moins respectables que ceux de la société, car ils sont de même date, de même origine et de même autorité, Dieu ayant créé l'individu et l'état social l'un 'pour l'autre. Malheureusement, ces droits ont été jusqu'à ce jour plus souvent contestés que reconnus, et contestés autant qu'ils pouvaient l'être. Lors même qu'on les reconnaît, la manie de réglementer, sous prétexte de les défendre, dépasse la nécessité et par suile équivaut dans la pratique presque aux mêmes conséquences que la négation. Voyons donc comment, par l'effet d'un mauvais système, l'État peut être opposé théoriquement et pratiquement aux légitimes aspirations de l'individualisme.

78. J*ai déjà dit que l'État était la société politique constituée, possédant par conséquent une administration et un gouvernement. Or, toutes les formes de gouvernement ne sont pas également

protectrices des droits des hommes; il n'y a pas eu encore de gouvernement qui ne péchât sous ce rapport, soit accidentellement, soit constamment; enfin , il y en a qui sont fondés sur la négation même de ces droits. Tels sont, par exemple, les gouvernements qui considèrent la société politique comme un domaine héréditaire dont ils peuvent user et abuser à la manière d'une propriété matérielle ordinaire acquise par le travail. L'administration n'est pas toujours un calque fidèle du gouvernement. Sous certains pouvoirs, son imperfection est un bienfait; c'est une porte ouverte à la liberté, tandis que son extrême développement est toujours un danger. AVec les intentions les meilleures, elle peut avoir des résultats funestes. L'excès de prévoyance de sa part constitue une des formes les plus réelles du despotisme. Mais je laisse ces questions dont je dois m'occuper plus tard. J'en ai dit assez pour indiquer par quel côté l'État est opposable à l'individu.

79. 11 est à peu près inutile de remarquer que, ni l'État, ni l'individu ne tirent profit des erreurs, des défauts ou des vices par lesquels ils s'opposent l'un à l'autre. L'égoïsme ne fait pas le bonheur de celui qui s'y abandonne. Dans le succès, Tégoisuie est puni par la satiété, l'ennui et quelquefois laliénation mentale; dans le malheur, par l'abandon

et le tourment de ses désirs inassouvis. Quant à ]'Ëtât, tout ie inonde sait à quel point la société souffre des défauts ou des vices de sa constitution. Elle s'appauvrit, elle se dépeuple, elle se déprave jusqu'à en périr, comme nous le voyons aujourd'hui dans les États ottomans.

L'histoire n'offre peut-être pas un exemple d'une société politique où il y ait eu une concordance parfaite entre l'individu et l'Etat, et cependant nous ne pouvons admettre en principe que deux êtres tellement constitués qu'ils ne peuvent subsister l'un sans l'autre, soient à jamais condamnés à se combattre ou à se nuire. Nous allons voir que ie contraire est la vérité. Pour cela il suffira de démontrer que ce qui est préférable, au point de vue général et commun, pour les citoyens envisagés individuellement, est en même temps ce qu'il y a de meilleur pour la société politique.

80, La liberté, par exemple, est, après la vie, le premier bien de Thomme; sans elle, il n'y a pour lui ni dignité, ni moralité, ni génie, ni mérite, ni bonheur ; sans elle, il n'est plus ce que Dieu l'a fait. On estime d'autant plus la liberté qu'on a soi-même plus de valeur, plus de capacité et plus d'initiative; on l'aime alors à l'égal de la vie et quelquefois plus que la vie. C'est cependant à ce bien que s'attaque toujours ce mauvais côté de l'État dont nous paHions tout à l'heure. La société

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a-l-elle réellement quelque profit à la restreindre, à la gêner, à Tentraver comme on le fait habituellement ? Non ; elle se nuit à elle-même. Pour en avoir la preuve, il suffit d'examiner ce qui se passe là où TÉtat traite la liberté comme une ennemie ou au moins comme un danger. Les exemples ne msCnquent pas. D'abord l'initiative individuelle est tuée. Or, l'initiative dans l'État n'est jamais que la conséquence ou l'effet d'ime initiative individuelle. Partant plus d'inventions, plus de progrès, ni sous le rapport des choses intellectuelles et morales, ni sous le rapport des choses matérielles. Comme l'État remplace tout, il tue l'émulation et la concurrence; la population attend tout de lui, et ne fait plus rien par elle-même. Cpmme l'État juge tout, il se pose lui-même comme le niveau officiel de toute espèce de mérite, de toute espèce d'intelligence, et comme son niveau ne s'accroît pas faute des initiatives individuelles, ou même s'abaisse par défaut d'émulation, la société devient stationnaire lorsqu'elle ne rétrograde pas. Regardez, en effet, les pays où la liberté a été le plus entravée et vous verrez que ces pays sont devenus les plus arriérés et les plus misérables sous tous les rapports. Si vous y rencontrez quelques tentatives de progrès, quelques essais en quoi que ce soit, vous reconnaîtrez d'abord que c'est l'État qui les fiait et ensuite qu'il les

fait seulement par imitation de ce qui a lieu chez ses voisins^ pour se conserver et se défendre contre eux. Les plus puissants empires, Tempire romain et Tempire ottoman, ont péri par défaut de liberté. Il n'y a pas une ville, pas une contrée qui se soit distinguée, dans un temps quelconque, soit par ses richesses intellectuelles, soit par son industrie ou son commerce, qui n'ait été en même temps supérieure à tout son voisinage par la possession d'une liberté individuelle plus grande. C'est parce que la liberté est également la source des richesses de tous les genres, que toujours on a vu la science, la philosophie et les arts prospérer là où prospéraient le commerce et Tindustrie. Concluons donc que si la liberté est ce qu'il y a de plus précieux pour l'individu, elle est aussi ce qu'il y a de meilleur pour la société.

81 . L'homme ne peut vivre qu'en modifiant le monde extérieur, en agissant incessamment sur les énergies brutes et vivantes qui l'entourent, en un mot en faisant usage de ses facultés productives; mais l'homme ne vit pas au jour le jour, au hasard; il est prévoyant, il s'assure l'avenir en conservant ses produits. Aussi, ce qu'il y a de meilleur pour lui, au point de vue individuel, c'est un système légal ou économique qui lui assure les moyens fondaœentaux de la production et la propriété du produit. D'un autre côté, au point de

vue social, tout homme doit produire. L'oisiveté, quand elle nVst pas celle de l'impotent qui souffre ou du vieillard qui se repose, Toisiveté est un abus. La société, répétons-le, est un grand corps qui vour vivre et s'accroître, est obligé d'achever simultanémenl une multitude de travaux divers. Tout individu est donc à ses yeUx rinstt*umeDt d'une fonction nécessaire ou au moins utile à sota bien-être et à sa puissance. Elle ne se considère elle-même^ sous le rapport de la production, que comme un vaste système d'échange où il y a réciprocité de services de chacun, réciprocité si rigoureuse et si parfaite que le plus grand est Tobligé du plus petit comme le plus petit est l'obligé du plus grand.

Maintenant, quel moyen la société a-t-elle d'assurer l'exercice de toutes les professions ou l'accomplissement de tous les travaux ? Elle en a deux : le devoir et l'intérêt, (^est en effet un principe essentiellement social qu'il y a devoir pour tous les citoyens d'exercer une fonction ou d'accomplir un travail; mais quelque bien justifié, quelque démontrable que soit ce principe, il peut fyire défaut ou s'obscurcir dans le cœur de l'homme. Dans les grandes et hautes fonctions, où l'importance du dévouement est évidente, le sentinlent du devoir peut suffire ; il n'en est plus de même dans les fonctions minimes qui sont toujours les

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plus nombreuses. Le liea qui les unit à iâ chose sociale devient presque invisible; le sentiment du devoir n'étant dans cet ordre excité par rien de grand, rien d'immédiat, ferait défaut s'il n'était soutenu et en quelque sorte nourri par l'intérêt. L'union du devoir et de l'intérêt constitue le mieux dans Tordre des services dont il s'agit. La société Topère en garantissant à chaque individu le bénéfice de sa profession, c'est-à-dire, pour parler le langage économique, en garantissant a chacun la propriété ou la rémunération de son travail. Ainsi, la logique sociale arrive à protéger comme une des conditions d'existence de l'association politique, un principe ou un droit qui apparaît, sous un autre rapport, comme une conséquence de la constitution naturelle de l'homme. 82. Les économistes ont constaté que ce qu'il y a de plus avantageux pour la société, au point de vue de la production, ce n'est pas seulement le nombre des individus, mais leur qualité. En un mot la situation préférable est celle où le nombre des ouvriers formés est plus grand que celui des ouvriers qui se forment, le nombre des savants supérieur à celui des élèves, le nombre des soldats plus considérable que celui des recrues, où enfin le nombre des hommes instruits^ exercés, habiles, dépasse celui des jeunes gens qui apprennent ; par conséquent ce qu'il y a de meilleur pour l'État

c'est que la santé, le bien-être et la sécurité aient de telles garanties que les hommes y parcourent une longue carrière. N'est-ce pas aussi ce qu'il y a de meilleur au point de vue individuel?

On le comprend sans peine, pour apprécier la force productrice d'une société, ce n'est pas seulement de sa population qu'il faut tenir compte, mais c'est surtout de la composition de cette population. Si elle contient peu d'individus adultes, c'est-à-dire peu de producteurs, et beaucoup d'enfants, c'est-à-dire beaucoup de consommateurs, elle sera manifestement plus faible que celle qui serait dans les conditions contraires. Ainsi, la France est moins peuplée que la Russie; elle est cependant plus forte, parce que la proportion des adultes y est plus grande. Mais il est un aspect que les économistes ont oublié. Lors même que les sociétés que l'on viendrait à comparer seraient semblables sous le rapport dont il vient d'être question, il n'y aurait pas égalité si l'une d'elles était inférieure à l'autre sous le rap* port du but commun d'activité, de l'attachement des individus à ce but, sous le rapport enfin de l'éducation, des mœurs, de la science et de l'industrie. L'importance de ces éléments^ au point de vue de la production et de la force, est si évidente qu'il est inutile de la démontrer.

Ainsi, la force d'une société politique est hu-

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maînement d'autant plus grande que la moyenne de la vie y est plus longue, que les mœurs, le dévouement, Tinlelligence et le travail y sont plus développés. Or, tous ces intérêts qui sont sociaux sont en même temps des intérêts et des biens individuels.

83. En recherchant les concordances qui unissent la société aux individus, nous avons trouvé Tindication des garanties que la société doit assurer à ses membres, ou, en d'autres termes, les constantes de conservation individuelle. Ce sont la liberté, le travail avec la propriété du produit, enfin la santé et la force, c'est-à-dire la vie et la meilleure vie. Nous avons trouvé aussi ce dont elle doit se défendre, savoir de l'égoïsme, qui est le mauvais côté de l'État et de l'individu. Ces questions seront traitées dans les chapitres suivants.

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